Ce que propose la mesure : supprimer le CIR aux grandes entreprises, pas supprimer la recherche privée
La mesure 6.06 propose de supprimer le crédit d’impôt recherche, ou CIR, pour les grandes entreprises tout en maintenant un dispositif de soutien pour les petites et moyennes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire. Le raisonnement politique est simple : l’État doit-il continuer à subventionner fiscalement la recherche de groupes capables de financer eux-mêmes une part importante de leurs programmes, ou concentrer l’aide publique sur les entreprises pour lesquelles le coût et le risque de la recherche constituent une contrainte financière beaucoup plus forte ? Pour répondre sérieusement, il faut d’abord sortir des slogans. Le CIR est une dépense fiscale calculée à partir de dépenses de recherche éligibles ; sa suppression pour une catégorie d’entreprises crée potentiellement une recette fiscale supplémentaire, mais elle peut aussi modifier les décisions de localisation, d’investissement et d’emploi en recherche.
Le droit en vigueur en 2026 prévoit, à l’article 244 quater B du code général des impôts, un crédit égal à 30 % de la fraction des dépenses de recherche inférieure ou égale à 100 millions d’euros et 5 % au-delà. Ce taux réduit au-dessus de 100 millions limite déjà l’avantage marginal des très gros programmes de R&D. Une réforme ciblée sur les « grandes entreprises » doit donc définir précisément cette catégorie et ne pas la confondre avec la simple notion de groupe connu ou d’entreprise cotée. [1]
Source : ministère chargé de la Recherche, données 2023. Ce graphique porte sur le CIR au titre de la R&D, pas sur tous les sous-dispositifs réunis.
Le chiffre de 5,5 milliards d’euros : il ne peut pas être repris sans démonstration
Le Plan de Rupture mentionne un rendement de 5,5 milliards d’euros par an. L’audit du site a déjà classé ce montant comme « montant historique non retenu dans le socle tant que la ventilation publique ne permet pas de le reproduire ». Les données publiques disponibles imposent cette prudence. Pour 2023, le ministère chargé de la recherche publie une créance de CIR au titre de la R&D de 7,318 milliards d’euros. Sur cette créance, les grandes entreprises reçoivent 2,979 milliards d’euros, soit 40,7 %. Les entreprises de taille intermédiaire reçoivent 2,099 milliards et les PME 2,241 milliards. En ajoutant l’innovation et les dépenses de collection, la créance totale de CIR est d’environ 7,85 milliards d’euros en 2023. [4]
La comparaison est immédiate : 5,5 milliards d’euros est supérieur de 2,521 milliards à la créance de CIR-R&D attribuée aux grandes entreprises dans les données 2023. Rapporté à 2,979 milliards, l’écart représente environ 84,6 %. Cela ne prouve pas que le rendement futur ne pourrait jamais augmenter, car les années, bases et règles fiscales évoluent. Mais cela prouve qu’on ne peut pas présenter 5,5 milliards comme une conséquence mécanique des dernières données publiques ventilées par catégorie d’entreprise.
Pourquoi le coût total du CIR n’est pas le rendement de la mesure
Une documentation budgétaire récente peut afficher un coût total du CIR supérieur à 8 milliards d’euros selon l’année et le périmètre retenu. Ce chiffre constitue au mieux une borne : on ne peut économiser davantage que le coût total du dispositif. Mais il ne dit rien, à lui seul, sur la part des grandes entreprises. La ventilation dépend des dépenses réellement déclarées, du taux réduit au-delà de 100 millions, de l’intégration fiscale des groupes, de la catégorie statistique retenue et du calendrier de consommation de la créance.
À titre purement pédagogique, prenons une enveloppe volontairement ronde et hypothétique de 8,0 milliards d’euros. Si la part des grandes entreprises restait identique à celle observée sur le CIR-R&D 2023, soit 40,7 %, on obtiendrait environ 3,256 milliards d’euros. Cette opération n’est pas une prévision : elle sert seulement à illustrer l’ordre de grandeur. Pour un chiffrage public, il faut revenir à une année, une assiette et une définition d’entreprise homogènes, puis obtenir une ventilation actualisée de l’administration fiscale.
Comment écrire la réforme pour éviter les contournements
La première question est la définition du bénéficiaire exclu. Si l’on se contente de regarder chaque société juridique séparément, un grand groupe pourrait répartir ses activités de recherche entre plusieurs filiales et maintenir une partie de l’avantage. La loi doit donc raisonner au niveau du groupe économique ou fiscal, avec des règles d’agrégation cohérentes. Elle doit aussi préciser le traitement des entreprises qui changent de catégorie en cours d’exercice, des groupes étrangers ayant des filiales françaises et des restructurations.
La deuxième question est l’assiette. Une suppression totale pour les grandes entreprises est la version la plus simple mais aussi la plus brutale. Des variantes sont possibles : taux décroissant, plafonnement absolu, exclusion de certaines dépenses intra-groupe, maintien pour la recherche partenariale avec des laboratoires publics ou pour des technologies stratégiques. Mais chaque exception réduit le rendement et recrée de la complexité. Le pilotage doit donc présenter clairement le choix : soit une suppression lisible, soit un ciblage assumé avec un chiffrage séparé.
La troisième question est la date d’entrée en vigueur. Les programmes de recherche se construisent sur plusieurs années. Une réforme immédiate appliquée à des dépenses déjà engagées accroît l’incertitude fiscale. Une solution plus robuste consiste à voter la règle dans la loi de finances avec une entrée en vigueur au début d’un exercice futur, sans remise en cause rétroactive des créances déjà acquises. L’État peut ainsi modifier l’incitation tout en évitant de changer les règles après la décision d’investissement.
Qui décide, qui paie, qui exécute et qui contrôle ?
Qui décide ? Le Parlement modifie le code général des impôts dans une loi de finances, sur proposition du Gouvernement ou par amendement recevable. Qui paie ? Les grandes entreprises qui ne bénéficient plus du crédit voient leur impôt net augmenter, toutes choses égales par ailleurs. Qui exécute ? La DGFiP applique la règle fiscale et contrôle les déclarations ; le ministère de la Recherche conserve un rôle d’expertise scientifique dans la qualification des activités de R&D. Qui contrôle ? Le Parlement suit le rendement dans les documents budgétaires, la Cour des comptes peut évaluer les effets et le ministère de la Recherche doit suivre l’évolution des dépenses privées de R&D.
Le bon calcul n’est pas « CIR supprimé = économie »
Le rendement budgétaire brut correspond à la créance de CIR qui n’est plus accordée. Mais l’effet net peut différer. Une entreprise peut réduire son bénéfice imposable si elle diminue sa R&D, déplacer une activité, bénéficier d’une autre aide ou modifier sa structure. L’État peut aussi décider de réorienter une partie du rendement vers la recherche publique ou vers les PME. Dans ce cas, le montant réorienté n’est pas simultanément une réduction du déficit. C’est précisément le risque de double compte entre les mesures 6.06 et 6.08.
Quels risques faut-il regarder avant de voter ?
Le premier risque est la localisation de la recherche. Une grande entreprise internationale peut arbitrer entre plusieurs pays. L’effet du CIR n’est pas le seul déterminant — compétences, écosystèmes, laboratoires, énergie, fiscalité générale et stabilité juridique comptent également — mais le retirer change l’équation. Le deuxième risque est l’emploi scientifique : si certains programmes sont réduits, le rendement fiscal immédiat peut s’accompagner d’un coût social ou d’une perte d’activité. Le troisième risque est le contournement par restructuration juridique. Le quatrième est la substitution par d’autres subventions, qui ferait disparaître une partie de l’économie affichée.
Ces risques n’interdisent pas la réforme. Ils imposent des garde-fous mesurables : suivi annuel des dépenses de R&D des grandes entreprises, emplois de chercheurs, créations et fermetures de centres, comparaison avec PME/ETI, contrôle des groupes, et clause d’évaluation après trois ans. Si la dépense fiscale diminue sans baisse de R&D, la réforme aura produit un rendement réel. Si la R&D chute fortement, il faudra distinguer ce qui relève du CIR de ce qui relève de la conjoncture ou d’autres facteurs.
Comparaison internationale : utile pour les mécanismes, pas pour copier un taux
Les comparaisons internationales sont utiles, mais elles doivent couvrir l’ensemble du système : crédit fiscal, aides directes, assiette, plafonds, fiscalité des entreprises, coût du travail scientifique et écosystème d’innovation. L’OCDE suit désormais ces incitations de façon comparable et montre qu’elles occupent une place croissante dans le soutien public à la R&D. En France, la Direction générale du Trésor rappelle par ailleurs que les évaluations de la réforme de 2008 ont produit des effets hétérogènes selon la taille des entreprises, avec des résultats plus nets pour les entreprises de moins de 250 salariés que pour les plus grandes. Ces constats ne suffisent pas à décider la suppression, mais ils justifient une évaluation spécifique des grandes entreprises avant de figer le rendement et les garde-fous de la mesure. [5] [6] [source]
Ouvrir l’annexe technique — données et scénarios à exiger
| Donnée | Valeur / règle | Ce qu’elle permet | Ce qu’elle ne prouve pas |
|---|---|---|---|
| CIR-R&D total 2023 | 7,318 milliards d’euros | Ordre de grandeur R&D | Rendement 2026 |
| Grandes entreprises 2023 | 2,979 milliards d’euros ; 40,7 % | Ventilation récente publique | Montant exact futur |
| Taux légal 2026 | 30 % jusqu’à 100 millions d’euros de dépenses, 5 % au-delà | Comprendre le mécanisme | Part par catégorie d’entreprise |
| Cible Plan | 5,5 milliards d’euros par an | Objectif politique | Chiffrage validé |
| À obtenir | DGFiP : groupe, taille, dépenses, créance consommée | Reconstruction reproductible | — |
Plans A / B / C — exécution et solution de repli
Plan A — supprimer le CIR des grandes entreprises sur une assiette définie
Modifier le code général des impôts dans une loi de finances afin de définir précisément les entreprises ou groupes exclus du crédit d’impôt recherche, avec règles de consolidation empêchant le fractionnement artificiel. Le rendement brut part du CIR effectivement imputé ou restitué au périmètre visé, pas du coût total du dispositif. Sont ensuite retranchés les effets comportementaux plausibles, les mesures de transition et les éventuels redéploiements vers 6.07 ou 6.08. Si une partie de l’économie finance une autre politique de recherche, elle ne peut plus être comptée comme réduction du déficit. Les contentieux et conventions de groupe sont anticipés avant l’entrée en vigueur.
Plan B — plafonnement dégressif plutôt que suppression
Si l’exclusion totale risque de déplacer brutalement des activités de R&D, instaurer un plafond ou une dégressivité au-delà d’un niveau de dépenses ou de taille de groupe. Le mécanisme est conçu dans la loi de finances et simulé sur les déclarations existantes. Les entreprises conservent une incitation marginale, mais le coût public sur les volumes les plus élevés diminue. Le rendement est recalculé après comportements et ne reprend jamais la cible du Plan A. Une clause de réexamen compare dépenses privées de R&D, localisation et recettes fiscales après deux ou trois exercices.
Plan C — maintien du CIR avec conditionnalité et contrôle
Si le dispositif est maintenu pour les grandes entreprises, renforcer la documentation des dépenses éligibles, les contrôles ciblés et l’évaluation du caractère incrémental de l’aide. Les données agrégées par taille de groupe et secteur sont publiées avec prudence statistique. Aucun gain de suppression n’est inscrit. Les redressements fiscaux ne sont pas assimilés à une économie récurrente du CIR : ils relèvent du contrôle de conformité. Ce scénario fournit une base plus solide pour décider ultérieurement si une partie du crédit est réellement indispensable à la localisation de la recherche.
Analyse opérationnelle : Mesurer la créance des grandes entreprises avant de compter l’économie
Comment isoler la part réellement attribuée aux grandes entreprises et mesurer ce qui se passerait sur leurs dépenses de recherche avant d’annoncer une économie nette ? Le CIR est défini par le Code général des impôts ; la réforme doit préciser la définition de grande entreprise, les groupes, intégrations fiscales et dépenses éligibles.
Tester la réaction de la R&D plutôt que la supposer
Il faut partir des créances par taille d’entreprise, distinguer secteurs et groupes, puis construire des scénarios de réaction : maintien de la R&D, réduction, déplacement ou réorganisation.
Pour 2023, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche chiffre la créance de CIR-R&D à 2,979 milliards d’euros pour les grandes entreprises, 2,099 milliards pour les ETI et 2,241 milliards pour les PME ; les grandes entreprises représentent 40,7 % de cette créance de recherche.
Ces données permettent de mesurer le poids du dispositif par catégorie d’entreprise. Elles ne démontrent pas, à elles seules, qu’une suppression pour une catégorie produirait exactement le même montant d’économie nette : les comportements, l’assiette future et les effets de transition doivent être traités séparément.
Le cas suivant est révélateur : Un programme de recherche lancé sur plusieurs années ne réagit pas comme une dépense discrétionnaire annuelle ; la transition doit tenir compte des engagements déjà pris.
- Le dossier doit publier créance par taille, dépenses de R&D, évolution des effectifs de recherche et éventuels déplacements d’activité après réforme.
- Une suppression uniforme peut affecter différemment une entreprise qui réalise réellement de la recherche en France et un groupe dont l’activité est plus mobile internationalement.
- Une extinction progressive ou un changement de taux peut être comparé à une suppression immédiate afin de limiter les effets de rupture sur les programmes pluriannuels.
Traiter les programmes pluriannuels dans la transition
L’économie budgétaire brute est la créance supprimée ; le net doit tenir compte uniquement des effets budgétaires démontrables, sans transformer une hypothèse de comportement en recette certaine.
Depuis le 1er janvier 2026, l’article 244 quater B du code général des impôts fixe le taux du crédit d’impôt recherche à 30 % pour la fraction des dépenses de recherche inférieure ou égale à 100 millions d’euros et à 5 % pour la fraction supérieure à ce montant.
Le seuil légal porte donc sur le montant de dépenses de recherche, pas sur l’étiquette PME, ETI ou grande entreprise. Une réforme ciblant une catégorie d’entreprise doit être écrite séparément et son effet simulé à partir des données de bénéficiaires.
Test contradictoire — La question n’est pas de présumer que le CIR est efficace ou inefficace pour toutes les grandes entreprises, mais d’identifier les effets marginaux du dispositif.
Définir clairement le périmètre des groupes
Une suppression uniforme peut affecter différemment une entreprise qui réalise réellement de la recherche en France et un groupe dont l’activité est plus mobile internationalement.
Une extinction progressive ou un changement de taux peut être comparé à une suppression immédiate afin de limiter les effets de rupture sur les programmes pluriannuels.
Notes et sources
- Code général des impôts, article 244 quater B — taux et assiette du CIR en 2026.
- Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche — CIR 2023, distribution PME/ETI/grandes entreprises.
- Insee — définition d’une grande entreprise.
- Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche — données CIR 2023 par taille d’entreprise.
- OCDE — base 2026 sur les incitations fiscales à la R&D et comparaisons internationales.
- Direction générale du Trésor — évaluation de la réforme du CIR de 2008 et effets différenciés selon la taille des entreprises.