Bible Mars — Personnalités
Sergueï Korolev
Le « Constructeur en chef » sans nom qui lança Spoutnik et Gagarine, et qui, de 1958 à 1965, dessina ses fusées et ses vaisseaux pour un but qu’il plaçait avant la Lune : envoyer des hommes vers Mars.
1907 – 1966
- Naissance
- 12 janvier 1907 (30 décembre 1906, ancien calendrier), Jitomir
- Mort
- 14 janvier 1966, Moscou
- Rôle
- Constructeur en chef des fusées et des vaisseaux spatiaux soviétiques (OKB-1)
- Formation
- Institut polytechnique de Kiev ; École technique supérieure de Moscou (MVTU)
- Réalisations
- Missile R-7, Spoutnik (1957), Luna 1 à 3 (1959), Vostok et vol de Gagarine (1961), Voskhod (1964-1965)
- Lien avec Mars
- Premières sondes vers Mars (1960-1962), projet de vaisseau martien habité TMK, fusée N1 dimensionnée pour ce voyage
43 chapitres et 5 annexes : environ 53 000 mots, soit près de 4 heures de lecture. Chaque fait vient de sources vérifiées, indiquées à la fin de chaque chapitre.
Première partie
L’enfant des planeurs
1907 – 1933
Chapitre 1 · 1907 – 1922 L’enfant de Nejine
Sur le mur du Kremlin, à Moscou, une plaque de pierre porte trois lignes : « KOROLEV, Sergueï Pavlovitch, 30.12.1906 – 14.01.1966 ». La première date est donnée dans l’ancien calendrier russe. Dans le nôtre, l’homme qui a mis en orbite le premier satellite et envoyé le premier humain dans l’espace est né le 12 janvier 1907. De son vivant, son pays n’a jamais imprimé son nom à côté de ses fusées.
Jitomir
Sergueï Pavlovitch Korolev naît à Jitomir, une ville de l’ouest de l’Ukraine, alors province de l’Empire russe. Son père, Pavel Iakovlevitch Korolev, enseigne la langue et la littérature russes. Il est originaire de Moguilev. Sa mère, Maria Nikolaïevna, née Moskalenko, est la fille d’un marchand de Nejine, une petite ville au nord-est de Kiev.
Le ménage ne dure pas. L’historien Asif Siddiqi, qui a écrit pour la NASA l’histoire la plus complète du programme soviétique, résume les premières années en deux phrases : les parents se séparent quand l’enfant a trois ans, et le garçon est ballotté de ville en ville jusqu’au remariage de sa mère.
Son père meurt en 1929.
Chez les grands-parents
D’après ses biographes russes, l’enfant est confié après 1910 à ses grands-parents maternels, à Nejine. Le grand-père, Nikolaï Iakovlevitch Moskalenko, est un marchand aisé. La grand-mère s’appelle Maria Matveïevna. Le garçon grandit dans leur maison.
Les mêmes biographes rapportent un fait de l’année 1911. Cette année-là, un aviateur célèbre, Sergueï Outotchkine, vient faire une démonstration à Nejine. Le petit Korolev, qui a quatre ans, serait parmi les spectateurs. Nous ne savons rien de ce qu’il a éprouvé. Nous savons seulement que l’aviation sera la passion de sa jeunesse, bien avant les fusées.
Le beau-père
En 1916, sa mère se remarie. Son second époux, Grigori Mikhaïlovitch Balanine, est ingénieur. En 1917, il obtient un poste dans les chemins de fer à Odessa, le grand port de la mer Noire, et la famille s’y installe. Sergueï a dix ans.
C’est l’année des deux révolutions. La guerre civile suit. Siddiqi note que le garçon ne fréquente aucune école avant l’âge de quatorze ans : il étudie à la maison, avec des précepteurs. Les biographes russes précisent que son beau-père, ingénieur et pédagogue, prend une grande part à cette instruction.
Sa mère prendra plus tard le nom de son second mari. C’est sous le nom de Maria Balanina qu’elle écrira à Staline, en 1938, pour tenter de sauver son fils.
Ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas
Il faut dire ici une chose sur les sources. Pour les quarante dernières années de sa vie, nous disposons de documents nombreux et sûrs : des archives ouvertes après 1991, les mémoires de ses adjoints, ses propres lettres. Pour son enfance, nous dépendons de notices encyclopédiques qui résument les biographies russes, en particulier le livre que sa fille Natalia lui a consacré. Nous n’avons pas pu les lire directement.
Nous nous en tenons donc aux faits sur lesquels ces notices s’accordent : Jitomir, la séparation des parents, Nejine, le remariage, Odessa. Nous ne prêterons au garçon ni rêves ni paroles. Ceux qui l’ont connu adulte ont décrit un homme dur, emporté, secret, capable d’une tendresse inattendue. Il est tentant d’en chercher les causes dans une enfance sans père. Aucun document ne permet de l’affirmer.
Odessa, 1921
La guerre civile s’achève. À Odessa, une escadrille d’hydravions s’est installée dans le port. D’après ses biographes, l’adolescent de quatorze ans se lie avec les aviateurs.
En 1922, il entre dans une école professionnelle du bâtiment. Il y apprend la menuiserie, ce qui lui servira bientôt à tout autre chose qu’à faire des charpentes.
Car ce qu’il veut, à quinze ans, c’est voler.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo: The Soviet Union and the Space Race, 1945-1974, NASA SP-2000-4408, chap. 1 (naissance, séparation des parents, instruction à domicile) et chap. 11 (inscription du mur du Kremlin) ; B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, NASA SP-2009-4110, chap. 17 (lieux de sa vie, livre de Natalia Koroleva) ; pour les noms et dates des parents et grands-parents, Nejine, le vol d’Outotchkine, le beau-père et Odessa : notices Wikipédia en russe et en anglais (sources tertiaires).
Chapitre 2 · 1923 – 1930 Les planeurs
En février 1930, à Moscou, un étudiant de vingt-trois ans reçoit le titre d’« ingénieur aéromécanicien ». Son travail de fin d’études n’est pas un mémoire. C’est un appareil grandeur nature, qu’il a dessiné, construit, et qu’il a essayé lui-même en vol. Son directeur de projet s’appelle Andreï Tupolev. Sergueï Korolev ne pense pas encore aux fusées. Il veut être constructeur d’avions.
Le club d’Odessa
À dix-sept ans, écrit l’historien Asif Siddiqi, Korolev adhère à un club de vol à voile d’Odessa. Il en devient bientôt l’un des responsables. Depuis l’enfance, ajoute-t-il, le garçon lit avec voracité tout ce qui touche aux exploits des pionniers de l’aviation.
Ses biographes russes donnent le cadre. En 1923, une Société d’aviation et d’aérostation d’Ukraine et de Crimée se crée. Korolev en est membre. En 1924, il dessine un planeur, le K-5. Il a dix-sept ans.
Le planeur est alors, en Union soviétique, l’école de toute une génération. Il ne coûte presque rien. Il se construit dans un atelier, avec du contreplaqué et de la toile. Et il oblige à comprendre, parce qu’un planeur mal calculé ne pardonne pas. Plusieurs des hommes que Korolev retrouvera toute sa vie ont commencé ainsi : Mikhaïl Tikhonravov, Pavel Tsybine, Piotr Flerov.
Kiev
En 1924, il entre à l’Institut polytechnique de Kiev, dans la section d’aviation. Il y reste deux ans. D’après une notice, il s’y casse deux côtes dans un atelier de planeurs, en 1925.
Les grands constructeurs sont à Moscou. En 1926, il obtient son transfert à l’École technique supérieure de Moscou, que tout le pays connaît sous ses initiales, MVTU. Il entre au département d’aérodynamique.
Moscou
Là, pour la première fois, il rencontre les hommes qui font l’aviation soviétique. Le plus célèbre enseigne dans l’école : Andreï Nikolaïevitch Tupolev, le constructeur des premiers grands avions métalliques du pays. Il dirigera le projet de diplôme de Korolev.
Cette rencontre aura une suite que ni l’un ni l’autre ne peut prévoir. Dix ans plus tard, tous deux seront en prison. Et c’est parce que Tupolev se souviendra de son ancien étudiant, en dressant une liste d’ingénieurs utiles, que Korolev sera tiré de sa cellule.
Pour l’heure, l’étudiant conçoit des planeurs. Les biographes russes en citent deux : le « Koktebel », du nom du village de Crimée où se tiennent chaque année les concours de vol à voile, et le « Krasnaïa Zvezda », l’« Étoile rouge ».
C’est en 1927, parmi les jeunes pilotes de planeurs, qu’il fait la connaissance de Mikhaïl Tikhonravov, de sept ans son aîné, pilote de planeur comme lui. Les deux hommes travailleront ensemble, par intermittence, pendant près de quarante ans. Tikhonravov dessinera la première fusée soviétique à liquides. Il sera aussi celui qui, en 1948, convaincra Korolev qu’un satellite est possible.
Le diplôme
Pour son diplôme, Korolev présente un avion léger et le fait voler. Siddiqi écrit qu’il a conçu et construit, dans le cadre de sa thèse, un planeur en vraie grandeur qu’il a ensuite essayé lui-même ; les biographes russes parlent d’un avion léger, le SK-4. Les deux récits s’accordent sur l’essentiel : il ne se contente pas du papier. Ce trait ne le quittera plus. Toute sa vie, il jugera une idée à ce qu’elle devient une fois construite.
Il obtient aussi, vers cette époque, son brevet de pilote.
Dès la sortie de l’école, on lui propose une place d’ingénieur dans un bureau d’études de Moscou, dirigé par le constructeur Dmitri Grigorovitch. Le travail y est beaucoup plus ambitieux que ses planeurs. Il passe ensuite à l’Institut central d’aérohydrodynamique, le TsAGI, le temple de l’aéronautique soviétique.
Xenia
Le 6 août 1931, d’après une notice, il épouse Xenia Maximilianovna Vincentini. Elle sera chirurgienne. Leur fille, Natalia, naîtra en avril 1935.
À vingt-quatre ans, Korolev a donc un diplôme, un métier, un brevet de pilote et une épouse. Il a devant lui une carrière de constructeur d’avions dans un pays qui en réclame. Il va pourtant consacrer ses soirées à tout autre chose, dans une cave.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 1 (club d’Odessa, MVTU, Tupolev, diplôme de février 1930, bureau Grigorovitch) et chap. 2 (rencontre de 1927 avec Tikhonravov) ; pour l’OAVUK, le K-5, Kiev, les planeurs « Koktebel » et « Krasnaïa Zvezda », le SK-4, le brevet, le mariage et la naissance de Natalia : notices Wikipédia en russe et en anglais (sources tertiaires). Les deux séries de sources divergent sur l’année du diplôme (1929 ou février 1930).
Chapitre 3 · 1930 – 1932 « En avant vers Mars ! »
En décembre 1930, un journal du soir de Moscou publie une petite annonce. Un ingénieur de quarante-trois ans, Friedrich Tsander, y invite tous ceux qu’intéressent les « communications interplanétaires » à se faire connaître. Cent cinquante personnes répondent. Quand Tsander retrouve ses compagnons, il les salue d’une phrase qui deviendra leur mot d’ordre : « Vers Mars ! En avant vers Mars ! » Sergueï Korolev est l’un de ceux qui l’entendent.
Tsander
Friedrich Arturovitch Tsander est né à Riga en 1887. Depuis sa jeunesse, il n’a qu’un but : acquérir les connaissances nécessaires pour voyager dans l’espace. En 1921, il a présenté à une conférence d’inventeurs le projet d’un avion interplanétaire. En 1924, il a publié un article intitulé « Vols vers d’autres planètes ». Il a deux enfants, qu’il a appelés Merkouri et Astra.
Tsander court le pays en donnant des conférences. Il a demandé au gouvernement de financer ses essais de moteurs. On ne lui a pas répondu. Il travaille à l’Institut central d’aérohydrodynamique.
Korolev, lui, s’intéresse à l’espace depuis la fin des années 1920. Des expositions, à Moscou, ont montré au public les travaux de l’Américain Goddard, de l’Allemand Oberth, des Russes Tsiolkovski et Kondratiouk. Mais ce n’est encore qu’une curiosité. Sa passion reste l’avion. L’historien Asif Siddiqi écrit qu’il n’est « converti » qu’en 1930, au contact de quelques ingénieurs de l’Institut, et d’abord de Tsander.
Ce qui le décide n’est pas un rêve de planètes. C’est une affirmation précise : Tsander dit qu’il peut construire un moteur-fusée. Korolev a une idée en tête. Il voudrait monter un tel moteur sur un planeur, et obtenir un appareil capable de voler très haut.
Le GIRD
Les réunions du début de 1931 aboutissent, le 18 juillet, à la création d’un bureau d’étude des moteurs à réaction. En septembre, il prend le nom sous lequel il est resté dans l’histoire : Groupe d’étude du mouvement réactif, en russe GIRD.
Le groupe dépend d’une grande société patriotique, l’Osoaviakhim, qui encadre la jeunesse dans le vol à voile, le parachutisme ou le tir. Autrement dit, ce sont des bénévoles. Ils travaillent le soir, après leur journée. Personne ne les paie. Ils vendent des objets de famille pour acheter du matériel.
On leur a trouvé un local : une cave à vin, rue Sadovo-Spasskaïa. C’est là que naît l’astronautique soviétique.
Parmi les premiers membres, deux hommes compteront toute la vie de Korolev. Mikhaïl Tikhonravov, trente et un ans, son ami des concours de planeurs. Et Iouri Pobedonostsev, vingt-quatre ans. Des groupes semblables naissent bientôt à Leningrad, à Kharkov, à Bakou, à Tiflis.
Un chef
Tsander est l’âme du groupe. Il n’en est pas l’organisateur. Diriger des hommes ne l’intéresse pas. Siddiqi le dit nettement : Korolev, au contraire, devient le centre naturel du groupe. À son savoir d’ingénieur, il ajoute un talent qui se révèle alors : celui d’administrer, de répartir le travail, d’obtenir de l’argent.
Le 1er mai 1932, il remplace Tsander, malade, à la tête du GIRD. Il a vingt-cinq ans. Le groupe est alors divisé en quatre brigades, dirigées par Tsander, Tikhonravov, Pobedonostsev et Korolev lui-même. Elles travaillent surtout à de petits moteurs à ergols liquides, pour des fusées et des planeurs faits à la main.
Trois mois plus tard, il a obtenu ce que Tsander avait demandé en vain. La Direction des inventions militaires accepte de financer une partie des travaux. Les membres du groupe commencent à être payés. L’outillage s’améliore. Korolev exige de tous une rigueur de professionnels. On commence à parler de lui, hors du groupe, comme d’un ingénieur brillant et d’un organisateur efficace.
Mars dans une cave
On parle beaucoup de Mars, rue Sadovo-Spasskaïa. Siddiqi rapporte que, dès les premiers temps du GIRD, les discussions reviennent sans cesse sur l’envoi de fusées dans l’espace et sur le débarquement d’hommes sur la planète rouge.
Il faut mesurer l’écart. Ces gens n’ont pas encore fait voler une seule fusée. Et ils se saluent en criant le nom d’une planète située, au plus près, à plus de cinquante millions de kilomètres.
Chez Korolev, ce cri ne s’effacera pas. Trente ans plus tard, devenu le maître d’un bureau de quinze mille personnes, il fera dessiner un vaisseau pour emmener trois hommes autour de Mars, et un autre pour s’y poser. La fusée géante qu’il mettra en chantier sera calculée, à l’origine, pour cette mission-là.
Siddiqi a résumé ce que ces deux années ont fait de lui : en 1932, l’idée du vol spatial l’a entièrement absorbé. C’est un rêve, écrit-il, qu’il n’abandonnera jamais.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 1 (Tsander, annonce de décembre 1930, création du GIRD, cave de la rue Sadovo-Spasskaïa, « To Mars! », 1er mai 1932, quatre brigades, financement militaire) et chap. 8 (« Onward to Mars! » et projets martiens des années 1960).
Chapitre 4 · 1933 Quatre cents mètres
Le 17 août 1933, sur le polygone de Nakhabino, près de Moscou, une fusée de deux mètres vingt quitte lentement son support. Elle monte à quatre cents mètres environ et retombe. Le vol a duré treize secondes. C’est la première fusée soviétique à ergols liquides. Sergueï Korolev, qui dirige le groupe, écrit pour le bulletin de ses camarades : « Les fusées soviétiques doivent conquérir l’espace ! »
La mort de Tsander
Celui qui aurait dû être là n’y est pas. Friedrich Tsander s’est épuisé au travail. Ses compagnons l’ont obligé à prendre du repos. En route vers une station de cure, il contracte le typhus. Il meurt le 28 mars 1933, sans avoir repris connaissance. Il avait quarante-cinq ans.
L’historien Asif Siddiqi voit dans cette mort la fin d’une époque : celle des amateurs. Quelques mois plus tard, Korolev et les siens seront des employés de l’État.
La 09
La fusée du 17 août porte un simple numéro : 09. Elle a été conçue par l’équipe de Mikhaïl Tikhonravov. Elle brûle de l’oxygène liquide et une essence gélifiée. On l’a chargée sur un camion pour la conduire au polygone.
Une première tentative, le 11 août, échoue. Une deuxième, le 13, échoue aussi. La troisième est la bonne. Le décollage, écrit Siddiqi, est d’une lenteur inquiétante. Puis la fusée s’élève.
Quatre cents mètres, c’est peu. L’Américain Robert Goddard avait fait voler une fusée à liquides sept ans plus tôt. Mais les hommes du GIRD sont arrivés là en deux ans, le soir, dans une cave.
Le texte que Korolev rédige pour le bulletin du groupe dit bien son état d’esprit. « La première fusée soviétique à ergols liquides a été lancée. Le 17 août sera sans aucun doute un jour mémorable dans la vie du GIRD, et à partir de ce moment les fusées soviétiques doivent voler au-dessus de l’Union des républiques. » Et il conclut par la phrase sur la conquête de l’espace.
Il a vingt-six ans.
Le maréchal
Depuis l’année précédente, les militaires s’intéressent au groupe. L’homme qui pousse dans ce sens est l’un des chefs les plus en vue de l’Armée rouge : le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski, adjoint du commissaire du peuple à l’Armée et à la Marine. Il croit aux armes nouvelles.
Il existe alors, à Leningrad, un autre organisme qui travaille aux fusées : le Laboratoire de dynamique des gaz, le GDL. Il dépend de l’armée. On y met au point des projectiles à poudre, et un jeune ingénieur, Valentin Glouchko, y construit des moteurs à ergols liquides.
Toukhatchevski obtient la fusion des deux équipes. Le 21 septembre 1933, un décret du Conseil militaire révolutionnaire crée l’Institut de recherche scientifique sur la réaction, en russe RNII. Les amateurs de la cave entrent au service de l’État.
Le directeur vient de Leningrad : Ivan Kleïmenov, l’ancien chef du GDL. Son adjoint est Korolev.
La fin des amateurs
Le 25 novembre 1933, le groupe de Moscou lance encore une fusée, la GIRD-X, entièrement à ergols liquides, issue des travaux de Tsander. Puis la cave de la rue Sadovo-Spasskaïa se vide. Les « ingénieurs du soir » ont désormais un traitement, des ateliers, une hiérarchie, des commandes militaires.
Ils y gagnent des moyens. Ils y perdent leur liberté. Le maréchal voulait un institut qui prépare des missiles pour l’artillerie. Les chefs de l’armée, peu intéressés, refusent de lui en laisser la tutelle. Un mois après sa création, le 31 octobre, l’institut est rattaché au commissariat à l’Industrie lourde.
Siddiqi fait remarquer la ressemblance avec ce qui se passe au même moment en Allemagne et aux États-Unis. Partout, des sociétés d’amateurs passionnés attirent l’attention de leur gouvernement. À Berlin, la Société pour la navigation spatiale voit partir vers l’armée un étudiant nommé Wernher von Braun. Mais, ajoute l’historien, un seul de ces trois groupes allait subir de plein fouet l’attaque de son propre gouvernement contre son propre peuple.
Korolev ne peut pas le savoir. À l’automne 1933, il est le numéro deux d’un institut d’État consacré aux fusées. Il lui reste quatre ans et neuf mois de liberté.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 1 (fusée 09, tentatives des 11, 13 et 17 août 1933, texte de Korolev pour le bulletin du GIRD, mort de Tsander, décret n° 0113 du 21 septembre 1933, Kleïmenov, rattachement du 31 octobre) ; pour la GIRD-X du 25 novembre 1933 : notice Wikipédia en anglais (source tertiaire) ; pour Goddard, voir sa biographie sur ce site.
Deuxième partie
L’institut et le camp
1933 – 1945
Chapitre 5 · 1933 – 1938 L’institut
En décembre 1934, un mince volume paraît à Moscou sous le titre Le Vol en fusée dans la stratosphère. Son auteur, Sergueï Korolev, y examine pour la première fois l’envoi d’hommes à très haute altitude à bord d’une fusée. Il admet aussitôt que, vu l’état de la technique soviétique, le projet est sans doute prématuré. À cette date, il n’est déjà plus le numéro deux de son institut. On l’a rétrogradé.
La dispute
Le directeur de l’Institut de recherche sur la réaction, Ivan Kleïmenov, n’est pas un spécialiste des fusées. Il estime que la tâche la plus urgente est de fabriquer des projectiles à poudre pour l’artillerie. Korolev n’est pas d’accord.
Kleïmenov tranche en chef. Il retire à Korolev son poste d’adjoint et le nomme simple chef de la section des engins ailés. À sa place, il met un homme venu de Leningrad, Gueorgui Langemak, un spécialiste confirmé de la poudre. Certains des projets auxquels Korolev tenait le plus, comme l’avion à moteur-fusée, sont rayés du programme.
C’est une humiliation. L’historien Asif Siddiqi y ajoute une remarque que l’intéressé ne pouvait pas faire : ce changement de poste lui a probablement sauvé la vie.
Les engins ailés
Korolev travaille donc, de 1934 à 1938, à des missiles munis d’ailes. C’est à l’époque sa façon de penser la fusée : non pas un obus qui monte et retombe, mais un avion sans hélice. Il conçoit plusieurs engins de ce type pour l’armée. L’un d’eux, le 212, est un missile ailé destiné à être tiré du sol.
De ces travaux sort un projet qui lui tient à cœur : le RP-318, un planeur équipé d’un moteur-fusée. Il le conçoit en juillet 1936. Fin 1937 et début 1938, on essaie le moteur au banc. Korolev compte faire lui-même le premier vol.
Les moteurs sont l’affaire de deux autres hommes. Mikhaïl Tikhonravov poursuit ses recherches. Et Valentin Glouchko, venu de Leningrad, met au point des dizaines de petits moteurs à acide nitrique. Glouchko a un an de moins que Korolev. Enfant, à Odessa, il écrivait à Tsiolkovski. Les deux hommes s’estiment, travaillent ensemble, et rien n’annonce encore la querelle qui les séparera.
La stratosphère
Korolev ne renonce pas pour autant à l’altitude. En mars et avril 1934, à Leningrad, il présente à une conférence nationale sur l’étude de la stratosphère un exposé où il demande que l’on mette au point des instruments scientifiques pour les fusées de haute altitude. En 1935, avec Glouchko, Tikhonravov, Pobedonostsev et d’autres, il prend part à Moscou à une conférence entièrement consacrée à l’exploration de la stratosphère par des engins à réaction.
Son petit livre de 1934 appartient à cet effort. Il y parle d’hommes à bord. Il le fait en ingénieur, avec des réserves. Mais il l’écrit, vingt-sept ans avant de le faire.
Une école
Siddiqi a porté sur ces années un jugement nuancé. Les buts premiers de Korolev, de Glouchko et de Tsander ont été mis de côté. Mais le travail de l’institut a été productif. Les jeunes ingénieurs y ont appris des procédés, des matériaux, des méthodes d’essai. Ils y ont aussi appris, pour la première fois, à s’organiser et à diriger. Cet acquis, écrit-il, pèsera lourd dans les succès ultérieurs.
À la maison, Korolev a désormais une fille. Natalia est née le 10 avril 1935. Sa femme, Xenia, est chirurgienne.
1937
En juin 1937, le maréchal Toukhatchevski et plusieurs autres chefs de l’Armée rouge sont jugés pour trahison et fusillés.
Tout ce que le maréchal a protégé devient suspect. L’institut des fusées est sa création. Kleïmenov, son directeur, et Langemak, son adjoint, lui doivent leur poste. Ils sont arrêtés à l’automne. Ils seront fusillés à leur tour, au début de 1938.
Le poste d’adjoint que Korolev avait perdu en 1934 vient de coûter la vie à celui qui l’avait pris.
À la fin de 1937, la police politique, le NKVD, détient une déclaration qui dénonce deux ingénieurs de l’institut comme « saboteurs » : Glouchko et Korolev. Siddiqi juge probable qu’elle ait été arrachée à Kleïmenov et à Langemak avant leur exécution.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 1 (conflit avec Kleïmenov, rétrogradation, Langemak, missile 212, RP-318, conférences de 1934 et 1935, livre de décembre 1934, purges) et chap. 6 (Glouchko écrivant à Tsiolkovski) ; pour la date de naissance de Natalia : notice Wikipédia en anglais ; pour le procès de juin 1937 : histoire générale des purges de l’Armée rouge.
Chapitre 6 · 1938 Le 27 juin
Le 27 juin 1938, à Moscou, des agents du NKVD arrêtent Sergueï Korolev et le conduisent à la prison de la Loubianka. Il a trente et un ans. Il sort à peine de l’hôpital. Parmi les cinq chefs d’accusation retenus contre lui figure la destruction volontaire d’un avion-fusée, le RP-318. Au même moment, l’appareil se trouve, intact, dans le hangar de son institut.
Glouchko d’abord
La machine s’est mise en marche au début de l’année. Le 13 février 1938, le conseil scientifique de l’institut tient une séance élargie. À l’ordre du jour : le « dénigrement de la personnalité » de l’ingénieur Glouchko. On l’accuse d’entretenir des relations avec des « ennemis du peuple », de divulguer des secrets militaires, de se dérober au travail social.
Une deuxième séance a lieu le 20 février. Tous les collègues de Glouchko, sauf un, le dénoncent. Korolev n’est pas présent ce jour-là. Une résolution déclare Glouchko « peu sûr ». Le 23 mars, il est arrêté.
Korolev dit alors publiquement qu’il ne peut pas croire que Glouchko ait saboté quoi que ce soit. L’historien Asif Siddiqi note le résultat : ces paroles ne font qu’attirer les soupçons sur lui.
L’accident
Il continue de travailler. Il dirige les essais du missile ailé 212. Le 29 mai 1938, pendant l’un de ces essais, il est blessé à la tête. Il reste hospitalisé plusieurs semaines.
Le NKVD n’attend pas sa guérison. Le 20 juin, il est officiellement dénoncé comme membre d’une organisation antisoviétique. La dernière pièce du dossier est une lettre signée par quatre ingénieurs de l’institut, qui l’accusent d’activités de désorganisation. Le texte de la dénonciation affirme que Korolev et Glouchko sont « responsables de toutes les erreurs, omissions, fautes et perturbations survenues aux bancs d’essai ».
Un homme joue dans cette affaire un rôle particulier : Andreï Kostikov, ingénieur de l’institut. En juillet, il adresse lui-même au NKVD une lettre sur le « caractère antisoviétique » de Korolev. À la fin de 1939, il sera nommé directeur de l’institut.
La mère
Selon tous les témoignages, Korolev croit sincèrement, au début, à une erreur de bureau. Sa mère, elle, mesure aussitôt la gravité de la situation. Maria Nikolaïevna Balanina écrit à Staline. Elle lui adresse au moins trois lettres. Elle y plaide l’innocence de son fils et dit sa crainte pour sa santé.
Rien ne permet de penser que ces lettres aient été lues par leur destinataire.
Les interrogatoires
Korolev est interrogé deux fois. La première fois, il nie tout. La seconde, écrit Siddiqi, après des tortures sévères et des coups, il « avoue » et signe un document où il se reconnaît coupable.
Il n’a jamais raconté ces séances. On sait seulement, par ce que les médecins ont dit trente ans plus tard, qu’il en a gardé des séquelles. Selon plusieurs sources, sa mâchoire y aurait été brisée. Nous retrouverons ce fait, et le doute qui l’entoure, au dernier jour de sa vie.
Il existe en revanche une phrase de lui sur la procédure. « Pendant l’instruction de mon affaire, a-t-il écrit, je n’ai rien pu prouver ni expliquer, car il n’y a pas eu d’instruction au sens propre du mot. On m’a brutalement accusé de saboter la recherche sur une technique nouvelle. Je ne pouvais imaginer accusation plus absurde et plus incroyable, car le développement de cette technique était la cause de ma vie et le travail que j’aimais. »
Dix ans
Le 27 septembre 1938, trois mois jour pour jour après son arrestation, il comparaît devant le Collège militaire de la Cour suprême de l’URSS, que préside Vassili Oulrikh. La peine tombe : dix ans de « camp de travail correctif », cinq ans de privation de tous ses droits, confiscation de tous ses biens.
Aux « aveux » se sont ajoutées, dans le dossier, les fausses accusations attribuées à Kleïmenov, à Langemak et à Glouchko lui-même. Korolev le sait. Il écrira l’année suivante, de son camp, qu’il a été « ignoblement calomnié » par ces trois hommes. Il ignore alors que les deux premiers ont été fusillés.
Kleïmenov et Langemak, eux, ont été condamnés à mort. C’est ce qui fait écrire à Siddiqi que la rétrogradation de 1934 a probablement sauvé la vie de Korolev.
Novotcherkassk
En attendant son transfert, il est enfermé à la prison de Novotcherkassk, dans le sud de la Russie. Il ne se résigne pas. En février 1939, il écrit à Staline pour protester de son innocence et demander la révision de son procès.
Dehors, deux personnes célèbres agissent pour lui. Valentina Grizodoubova et Mikhaïl Gromov sont des aviateurs que tout le pays connaît. Tous deux sont députés au Soviet suprême. Grizodoubova est une amie de Korolev. Avec sa mère, ils signent une lettre au Comité central du Parti pour demander le réexamen de l’affaire.
Cette lettre-là aura un effet. Mais il viendra trop tard de quelques jours.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 1 (« The Purges » : séances des 13 et 20 février 1938, arrestation de Glouchko le 23 mars, blessure du 29 mai, dénonciation du 20 juin, arrestation du 27 juin, lettres de Maria Balanina, interrogatoires, lettre de Kostikov, jugement du 27 septembre, citation de Korolev, lettre de février 1939, Grizodoubova et Gromov) et chap. 11 (séquelles évoquées lors de l’opération de 1966). La page de l’Agence spatiale européenne consacrée à Korolev donne « 7 juin 1938 » pour l’arrestation ; nous retenons le 27 juin, date de Siddiqi et des notices russes.
Chapitre 7 · 1939 – 1940 La Kolyma
En août 1939, un convoi de détenus arrive à la mine d’or de Maldiak, dans le bassin de la Kolyma, à l’extrême nord-est de la Sibérie. Parmi eux se trouve un ingénieur de trente-deux ans, condamné à dix ans. Sergueï Korolev y sera terrassier. À Moscou, depuis deux mois, un tribunal a ordonné que son procès soit refait.
Douze jours trop tard
La lettre des aviateurs Grizodoubova et Gromov est parvenue au sommet de la police politique. Or celle-ci vient de changer de chef. Nikolaï Iejov, l’exécutant de la Grande Terreur, a été arrêté. Lavrenti Beria lui succède. L’historien Asif Siddiqi explique le paradoxe : Beria deviendra l’un des hommes les plus cruels du régime, mais, au début de 1939, il cherche à se donner l’image d’un chef juste et humain. Le dossier Korolev, soutenu par deux députés célèbres, est un bon exemple à montrer.
Le président du tribunal lui-même, Oulrikh, proteste alors contre sa propre sentence. Le 13 juin 1939, le plénum de la Cour suprême modifie le chef d’accusation. Korolev n’est plus « membre d’une organisation contre-révolutionnaire antisoviétique ». Il devient « saboteur de technique militaire », ce qui est moins grave. Un nouveau procès est ordonné.
Mais le condamné a quitté sa prison le 1er juin. Il roule vers l’est.
Le voyage
Il traverse la Russie en wagon à bestiaux, dans un train bondé, par l’Oural et le lac Baïkal. Au bout de la ligne, on entasse les détenus dans la cale d’un navire, qui franchit la mer d’Okhotsk.
La Kolyma n’est pas un camp. C’est une région de camps, grande comme un pays, où l’on extrait l’or. De tous ceux du Goulag, écrit Siddiqi, ils passaient déjà à l’époque pour les plus brutaux. On y meurt de l’épuisement, de la faim, des coups des gardiens et du froid. L’hiver 1939-1940 est l’un des pires que la région ait connus.
Maldiak
Korolev n’a presque rien dit de ces mois. Les détails personnels, note Siddiqi, manquent. Ce que l’on sait tient en peu de lignes.
Il travaille à la mine, à creuser la terre. Il est si durement traité, dès les premiers mois, qu’il en garde une grande cicatrice à la tête. Le scorbut lui fait perdre la moitié de ses dents.
Et il écrit. Le 15 octobre 1939, il adresse une lettre au procureur général de l’URSS, Andreï Vychinski, l’accusateur des grands procès de Moscou. Il y demande son retour immédiat dans la capitale. Il y nomme ceux qui, selon lui, l’ont perdu : « J’ai été ignoblement calomnié par le directeur de l’institut, Kleïmenov, par son adjoint Langemak et par l’ingénieur Glouchko. »
Kleïmenov et Langemak sont morts depuis près de deux ans. Korolev l’ignorera encore en juillet 1940.
Six cents, deux cents
Le revirement de Beria a lancé l’administration à sa recherche dans les camps. En décembre 1939, on localise enfin Korolev. Il est affamé. On le met dans un convoi pour Moscou.
Siddiqi donne un chiffre qui dit ce qu’ont été ces cinq mois. Quand Korolev est arrivé au camp, il s’y trouvait six cents détenus. Quand il en repart, il en reste deux cents de vivants.
À Khabarovsk, en Extrême-Orient, il reçoit pour la première fois des soins médicaux. Le 2 mars 1940, il est à Moscou. On l’enferme à la prison de la Boutyrka, cellule 66.
Huit ans
Le NKVD reprend l’instruction, sous l’œil de Beria. Elle est close le 28 mai 1940. La nouvelle peine est prononcée le 10 juillet : Korolev sera « privé de liberté » pendant huit ans.
Il échappe donc au retour dans les mines. Mais il n’est pas libre, et il n’est pas innocenté. Il recommence à écrire : à Staline, à Beria, au procureur. Ces lettres n’ont pas d’effet.
Ce que la Kolyma a laissé
Un témoin de ses dernières années, l’ingénieur Anatoli Abramov, a raconté une scène de cantine. Korolev, devenu le constructeur en chef, déjeune avec ses adjoints à une grande table. Il mange très vite, plus occupé à répondre aux questions qu’à son repas. Quand il a fini, il essuie son assiette avec un morceau de pain, qu’il porte à sa bouche. Puis il ramasse les miettes et les mange. Ses voisins le regardent avec étonnement, jusqu’à ce que quelqu’un explique que c’est une habitude des années de prison et de camp.
Il y a aussi ce qu’il disait, ou plutôt ce qu’il taisait. Un de ses proches a rapporté que Korolev s’était persuadé qu’il fallait oublier la Kolyma, la prison et tout le reste, l’effacer de la mémoire et du cœur. Glouchko, au contraire, se souvenait de tout et de tous, et avait gardé beaucoup de documents.
Il n’a pas tout effacé. On le verra en 1961, le jour où il se sentira menacé par un rival mieux en cour que lui.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 1 (Beria, plénum du 13 juin 1939, départ du 1er juin, voyage, Kolyma, cicatrice et scorbut, lettre du 15 octobre à Vychinski, six cents et deux cents détenus, Khabarovsk, Boutyrka, sentence du 10 juillet 1940), chap. 3 (souvenir d’A. Abramov), chap. 5 (attitude de Korolev et de Glouchko devant le passé) et chap. 8 (propos de juillet 1961 à G. Kissounko) ; pour le nom de la mine de Maldiak et la date d’arrivée (3 août 1939) : Siddiqi et notice Wikipédia en russe.
Chapitre 8 · 1940 – 1945 La charachka
« On nous conduisit au réfectoire… Des têtes se tournèrent vers nous, il y eut des exclamations, des gens accoururent. Tant de visages connus, amicaux. Aux tables, nous voyons Tupolev, Petliakov, Miassichtchev, Neman, Korolev… l’élite, la fine fleur de la technique aéronautique russe. Il était impossible de concevoir qu’ils fussent tous arrêtés, qu’ils fussent tous des prisonniers : cela signifiait une catastrophe pour l’aviation soviétique ! » L’homme qui raconte ainsi son arrivée est un ingénieur détenu. Le lieu est un bureau d’études. Il est gardé par la police politique.
La liste de Tupolev
Andreï Tupolev, le plus célèbre constructeur d’avions du pays, a été arrêté en octobre 1937. Peut-être parce que la guerre approche, Staline lui fait demander la liste des hommes qui pourraient être utiles à l’industrie aéronautique. Tupolev inscrit vingt-cinq noms. L’un d’eux est celui d’un ancien étudiant dont il avait dirigé le diplôme.
En septembre 1940, Korolev est transféré de la Boutyrka à un bureau d’études installé près de Moscou. Son nom officiel est Bureau central de construction n° 29. Les détenus disent une « charachka ». Le mot vient de l’argot russe, où il désigne une entreprise louche, fondée sur le bluff. C’est une prison où l’on dessine. Les ingénieurs y vivent en baraques, sous garde permanente, et travaillent pour l’État qui les a condamnés.
Un de ses compagnons a décrit Korolev à son arrivée. « Il avait l’air terrible. Il était amaigri et épuisé. Tupolev montrait à son égard beaucoup de sollicitude, ce que nous ne comprenions pas. Apparemment, il appréciait chez Korolev des qualités que nous ne remarquions pas alors. Il était travailleur, responsable, et s’intéressait aux solutions originales. »
« Nous disparaîtrons tous »
Le bureau travaille à un bombardier, que l’on appellera le Tu-2. Korolev y tient sa place. Mais ce n’est pas ce qu’il veut faire, et il demande à plusieurs reprises à être affecté aux moteurs-fusées.
Les témoignages sur son état d’esprit se contredisent, et il faut les donner tous. Un ingénieur qui l’a connu là, le professeur Gueorgui Ozerov, le décrit comme « un cynique et un pessimiste, qui voyait l’avenir sous le jour le plus sombre ». Un adjoint de Tupolev rapporte sa phrase favorite : « Nous disparaîtrons tous sans laisser de trace. » Il méprisait le régime, dit-on, et s’attendait à être fusillé.
D’autres assurent qu’il n’a jamais douté de « l’honnêteté et du sens de la justice » de Staline. Ses lettres, écrites de la Kolyma et de la Boutyrka, vont dans ce sens. L’historien Asif Siddiqi pense qu’il n’a mesuré la responsabilité personnelle de Staline qu’après le rapport de Khrouchtchev, en 1956.
Une légende veut que les agents du NKVD lui aient dit, à son arrivée : « Notre pays n’a pas besoin de vos feux d’artifice. À moins que vous ne fabriquiez des fusées pour attenter à la vie de notre chef ? »
Le concerto
Une détenue, Esfir Ratchevskaïa, a laissé un souvenir d’une autre nature. Un jour, la radio diffuse le concerto pour violon d’Aram Khatchatourian.
« J’avais le mal du pays, raconte-t-elle. Je voulais être chez moi, à Moscou, avec ma famille et mes amis. Les larmes coulaient sur mes joues. Je me retournai et je vis Korolev debout près de moi, lui aussi les larmes aux yeux. En le regardant, je me mis à pleurer amèrement. Il rentra dans le bureau, et, quand je revins, il était assis à sa table, absorbé dans son travail. »
Kazan
Le Tu-2 entre en service à l’automne 1942. Le NKVD accède alors aux demandes de Korolev. En novembre, il est transféré dans une autre charachka, à l’usine d’aviation n° 16 de Kazan, sur la Volga.
Le bureau où on l’affecte met au point des moteurs-fusées d’appoint, pour aider les avions à hélice à décoller. Il est dirigé par un détenu : Valentin Glouchko. L’homme que Korolev accusait, trois ans plus tôt, de l’avoir « ignoblement calomnié » est devenu son chef.
En janvier 1943, Korolev est nommé à la tête d’un groupe chargé des installations à réaction. Près de cinq ans après son arrestation, il travaille de nouveau sur des moteurs-fusées. On ne sait rien de ce que les deux hommes se sont dit. On sait qu’ils ont travaillé ensemble, puis côte à côte, pendant encore vingt ans, avant de se brouiller pour toujours.
« Libéré »
Le 27 juillet 1944, le Présidium du Soviet suprême signe la libération anticipée de trente-cinq ingénieurs, pour leur « contribution à la construction de propulseurs à réaction pour avions ». Glouchko et Korolev sont du nombre. La mesure prend effet le 10 août.
Ce n’est pas une réhabilitation. Les condamnations ne sont pas annulées. Aux yeux de la loi, Korolev reste un coupable que l’on a relâché. Il le restera treize ans.
Le bureau de Kazan passe du NKVD à l’industrie aéronautique. Glouchko en devient le constructeur en chef. Korolev est son adjoint. Les rôles de 1933 sont inversés, et ni l’un ni l’autre ne peut l’ignorer.
Deux missiles sur le papier
Deux mois après sa libération, le 14 octobre 1944, il envoie un rapport au premier adjoint du commissaire à l’Industrie aéronautique. Il y propose deux missiles à longue portée, à poudre : le D-1, balistique, et le D-2, ailé et guidé. Ils porteraient à soixante et à cent quinze kilomètres. Et il suggère d’employer le second pour un « vol habité ».
En décembre, il précise son calendrier et écrit ceci : « Les tâches qui nous attendent sont immenses, et les altitudes que nous voulons atteindre sont telles que nos prédécesseurs et nos maîtres de l’époque des pionniers ne pouvaient qu’en rêver. »
L’industrie aéronautique ne s’intéresse pas aux missiles. Le rapport reste sans suite. Mais quelques semaines plus tôt, en Pologne, une équipe soviétique a ramassé sur un champ de tir abandonné, à Debica, des débris de l’A-4 allemand, le missile que le monde appellera V-2. Les Allemands, eux, ont construit le leur.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 1 (« Prisoners of War » : liste de Tupolev, TsKB-29, sens du mot charachka, témoignages de détenus, Ozerov, anecdote d’E. Ratchevskaïa, Kazan, libération du 27 juillet 1944, OKB-SD, rapports d’octobre et décembre 1944, débris de Debica).
Troisième partie
Le constructeur en chef
1945 – 1953
Chapitre 9 · 1945 – 1946 L’Allemagne
Le 15 octobre 1945, à Cuxhaven, sur la mer du Nord, les Britanniques font tirer devant leurs alliés un missile allemand A-4, celui que le monde connaît sous le nom de V-2. Cinq Soviétiques ont été invités. L’un d’eux, qui porte le grade de lieutenant-colonel, se voit refuser l’accès à la zone d’observation par un général américain. Il proteste, à grands gestes et à grands cris. On le reconduit hors de l’enceinte. Sergueï Korolev regarde partir sa première grande fusée de très loin.
Une seconde liste
Au printemps 1945, l’Armée rouge a occupé une partie des sites où l’Allemagne fabriquait et essayait ses missiles. Les Américains sont passés avant elle à l’usine souterraine de Nordhausen et ont emporté l’essentiel, ainsi que Wernher von Braun et ses principaux ingénieurs. Il reste des pièces, des ateliers, des dessins, et des ingénieurs allemands restés sur place. Moscou envoie des équipes pour comprendre ce qu’est cette arme.
Le représentant du Parti dans cette opération est un général d’artillerie, Lev Gaïdoukov. Il connaît l’histoire des fusées soviétiques d’avant-guerre. Il sait donc que les meilleurs spécialistes du pays ont été arrêtés en 1937 et 1938. À la fin de l’été 1945, il dresse la liste de ceux qu’il lui faudrait et la remet à Staline lui-même. Le pari est risqué. Il réussit. Deux des noms sont ceux de Korolev et de Glouchko.
C’est la deuxième fois, après Tupolev, qu’une liste change la vie de Korolev.
Quelques jours à Moscou
Fin août 1945, il quitte le bureau de Glouchko. Il rentre à Moscou et retrouve sa femme, Xenia, et sa fille, Natalia, qu’il n’a pas vues depuis 1940. La petite avait trois ans quand on l’a arrêté. Elle en a dix. L’historien Asif Siddiqi écrit que c’est sa première vraie bouffée de liberté depuis plus de sept ans.
Elle est brève. Début septembre, on le convoque au commissariat à l’Armement. On lui expose ce qui se fait en Allemagne. On l’y affecte sur-le-champ. Pour que les Alliés ne s’étonnent pas de voir des civils en zone d’occupation, on distribue des grades : il est fait lieutenant-colonel. Le 8 septembre, il s’envole pour Berlin, par Varsovie.
L’officier qui l’accueille, Gueorgui Tioulin, restera lié à lui toute sa vie. Vingt ans plus tard, c’est lui qui présidera les commissions d’État lors des derniers vols que Korolev dirigera.
Bleicherode
Après quelques semaines à Berlin, on le conduit en Thuringe, à Bleicherode, où les Soviétiques ont installé un institut pour reconstituer l’A-4. Des dizaines d’ingénieurs y sont déjà au travail. Parmi eux, son vieux camarade du GIRD, Pobedonostsev. Et des hommes qu’il ne connaît pas encore : Vassili Michine, Nikolaï Pilioughine, Mikhaïl Riazanski, Boris Tchertok, Leonid Voskressenski. Presque tous les futurs constructeurs en chef du programme spatial soviétique se rencontrent là, en Allemagne, entre 1945 et 1946. Siddiqi note que ce fait n’a pas d’équivalent dans l’histoire du programme américain.
Korolev ne perd pas de temps. En quelques jours, il crée un groupe spécial, baptisé « Vystrel », « le Tir », chargé d’étudier tout ce qui concerne la préparation et le lancement du missile. Il y place Voskressenski. Glouchko, de son côté, part pour Lehesten, où l’on essaie les moteurs.
Les deux hommes ne se comportent pas de la même façon. Korolev, qui parle couramment l’allemand, coopère sans difficulté avec les ingénieurs allemands restés sur place. Glouchko, perfectionniste, veut tout contrôler et n’a guère d’estime pour le travail de Peenemünde. Siddiqi en tire la conclusion : à la fin de 1945, de tous les ingénieurs de la commission, Korolev est celui qu’il faut suivre.
Cuxhaven
C’est dans ce contexte que se place la scène d’octobre. Les Britanniques, qui ont reconstitué quelques A-4, organisent trois tirs de démonstration. Pour le troisième, ils invitent les Soviétiques. La délégation compte cinq hommes : un général, Tioulin, Pobedonostsev, Glouchko et Korolev.
Pour une raison que les sources ne donnent pas, c’est Korolev que le général américain Cameron refuse de laisser entrer dans la zone d’observation. Il doit suivre le tir de beaucoup plus loin. Plus tard dans la journée, on lui interdit aussi la zone de montage, malgré ses protestations.
Il rentre néanmoins avec une idée. Puisque les Britanniques ont tiré des A-4 remontés avec l’aide de spécialistes allemands, les Soviétiques doivent en faire autant, chez eux. C’est de sa proposition que sortira le programme de tirs de 1947.
L’ingénieur en chef
En février 1946, il est rappelé quelques jours à Moscou. On le promeut colonel. Il rend compte des travaux à Gueorgui Malenkov, l’un des hommes les plus proches de Staline. Quand il revient à Berlin début mars, ceux qui l’entourent le trouvent d’une gaieté inhabituelle. On lui a dit que son nom était envisagé pour diriger la conception des missiles soviétiques.
Peu après, les différents groupes sont réunis dans un organisme unique, l’Institut Nordhausen. Gaïdoukov en est le directeur. Korolev en est le premier adjoint et l’ingénieur en chef. Le but est de refabriquer assez d’A-4 pour en essayer quelques dizaines.
En mai, une commission vient de Moscou. À sa tête se trouve le ministre de l’Armement, Dmitri Oustinov. Il a trente-sept ans. Il a dirigé pendant toute la guerre la fabrication des canons et des munitions. Il rencontre Korolev pour la première fois, et il est très impressionné. Cet homme sera, pendant vingt ans, son principal protecteur au gouvernement.
Un été en Opel
En mai 1946 aussi, Xenia et Natalia le rejoignent en Allemagne. Elles y restent tout l’été. Les récits s’accordent : Korolev est heureux. Entre deux journées de travail, il prend le volant d’une Opel que l’administration a mise à sa disposition et emmène sa famille sur les routes de campagne.
Le 9 août 1946, Oustinov signe un ordre. Sergueï Pavlovitch Korolev est nommé « constructeur en chef » des missiles balistiques à longue portée. Il a trente-neuf ans. Huit ans plus tôt, il attendait son procès à la Loubianka.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 2 (« In Germany » : liste de Gaïdoukov, retour à Moscou fin août 1945, départ du 8 septembre, Tioulin, Institut Rabe, groupe Vystrel, comparaison Korolev-Glouchko, Cuxhaven le 15 octobre 1945, promotion de février 1946, Malenkov, Institut Nordhausen, visite d’Oustinov en mai 1946, séjour de sa famille, ordre du 9 août 1946). Âge à la nomination : né en janvier 1907, il a trente-neuf ans en août 1946 ; Siddiqi écrit « trente-huit ».
Chapitre 10 · 1946 – 1947 Constructeur en chef
Le 18 octobre 1947, à 10 h 47, heure de Moscou, un missile A-4 s’élève au-dessus de la steppe de Kapoustine Iar, près de la Volga. C’est le premier tir d’un engin balistique à longue portée depuis le sol soviétique. On annonce qu’il a parcouru toute la distance prévue. Le ministre de l’Armement, Dmitri Oustinov, prend Sergueï Korolev à bras-le-corps et l’entraîne dans une danse. Puis Korolev et l’ingénieur allemand Helmut Gröttrup se donnent l’accolade. Personne ne sait encore que le missile est tombé à trente kilomètres de sa cible.
Une nomination contestée
L’ordre du 9 août 1946 nomme Korolev « constructeur en chef de l’article n° 1 » à l’Institut de recherche scientifique n° 88, le NII-88. L’article n° 1, c’est la future copie soviétique de l’A-4, que l’on appellera R-1.
Cette nomination n’allait pas de soi. Korolev est un ancien détenu de la Kolyma. Sa condamnation n’a pas été annulée : en droit, il est toujours un ennemi de l’État. Beaucoup, dans les hautes sphères du Parti, refusent de confier un programme ultrasecret à un tel homme. Le premier choix s’était d’ailleurs porté sur un autre ingénieur, Evgueni Sinilchtchikov. C’est l’impression produite sur Oustinov, et la recommandation du général Gaïdoukov, qui l’ont emporté.
La première décision du nouveau constructeur en chef est de choisir son premier adjoint. Il prend Vassili Michine, qui a vingt-neuf ans. Michine avait d’abord refusé de le suivre. Il restera son second pendant vingt ans, et lui succédera.
Podlipki
Le NII-88 est installé dans une ancienne usine d’artillerie, à Kaliningrad, une localité de la banlieue nord de Moscou que tout le monde appelle encore Podlipki. Cette ville porte aujourd’hui le nom de Korolev.
Il n’y est pas le maître, loin de là. L’institut a un directeur, le général Lev Gonor, et un ingénieur en chef, qui n’est autre que Pobedonostsev. Sous eux, un bureau d’études spécial compte au moins huit départements. Korolev dirige le troisième. Il dispose de soixante ingénieurs, cinquante-cinq techniciens et vingt-cinq ouvriers. De ce département de cent quarante personnes est sortie l’entreprise qui fabrique encore aujourd’hui les vaisseaux Soyouz.
L’historien Asif Siddiqi souligne la difficulté. En Allemagne, Korolev avait fini par tout coordonner. À Podlipki, il est enterré sous plusieurs étages de hiérarchie.
Les Allemands, eux, ont été emmenés de force. Les 22 et 23 octobre 1946, cent cinquante-deux spécialistes et leurs familles, près de cinq cents personnes, ont été mis dans des trains pour l’URSS. Korolev n’approuvait pas cette méthode. On rapporte de lui cette phrase : « Nous devons avoir un peu plus de respect de nous-mêmes. » Un détail donne la mesure des hiérarchies du moment : les docteurs allemands touchent six mille roubles par mois. Korolev, constructeur en chef, en touche autant. Michine, son premier adjoint, en reçoit deux mille cinq cents.
Le Conseil des six
Un missile n’est pas l’œuvre d’un seul bureau. Le moteur vient de chez Glouchko, installé à Khimki. Le guidage autonome est l’affaire de Nikolaï Pilioughine. La radio, celle de Mikhaïl Riazanski. Les gyroscopes sont confiés à Viktor Kouznetsov. Les installations de lancement, à Vladimir Barmine. Chacun dépend d’un ministère différent, qui a ses propres priorités.
Ces six hommes se sont connus en Allemagne. Dès la fin de 1946, ils ont pris l’habitude de se réunir sans formalités pour accorder leurs travaux. Korolev en fait un système. En novembre 1947, il constitue avec eux un Conseil des constructeurs en chef, qu’il préside.
Ce conseil n’a aucune existence officielle. C’est sa force. Il réunit autour d’une table des hommes que l’organigramme sépare, et il leur permet de trancher entre eux, sans remonter par six ministères. Siddiqi y voit la première marque de l’originalité de Korolev comme organisateur. Pendant près de vingt ans, ce conseil sera le vrai centre de décision technique du programme spatial soviétique.
« Ce n’est pas une copie »
Korolev rentre définitivement d’Allemagne en février 1947. Les équipes ont rapporté un ouvrage en treize volumes sur la technique allemande. Leur jugement est mesuré : l’A-4 est une réussite, mais sa structure, ses réservoirs et sa tête ont des défauts.
Lui pense déjà plus loin. Copier l’A-4 lui paraît une perte de temps. En janvier 1947, il a demandé au gouvernement de lancer tout de suite un missile plus puissant, la R-2. On lui a répondu non : d’abord la copie.
Il écrit alors au comité qui supervise les fusées une mise en garde. Créer la R-1, dit-il, « n’est pas simplement copier la technique allemande en remplaçant leurs matériaux par les nôtres ». Il faut une industrie entière. Il demande un calendrier, et un champ de tir.
Kapoustine Iar
On avait d’abord songé à un site au bord de la mer d’Azov. Le premier secrétaire du Parti en Ukraine, un certain Nikita Khrouchtchev, s’y est opposé : il aurait fallu déplacer trop d’habitants. Le choix se porte sur Kapoustine Iar, dans la steppe, au sud-est de Stalingrad.
À l’automne 1947, tout le monde s’y retrouve : ingénieurs soviétiques et allemands, officiers d’artillerie, hommes de la police secrète, envoyés du Parti. On loge dans des wagons et sous des tentes. Korolev arrive début octobre avec ses adjoints. Une « commission d’État » provisoire dirige les essais. Ce sera désormais la règle pour chaque nouvelle fusée.
Onze A-4 sont tirés. Les uns ont été fabriqués en Allemagne, les autres assemblés à Podlipki. Le 2 novembre, l’un d’eux emporte des instruments du physicien Sergueï Vernov pour mesurer les rayons cosmiques. Il monte à quatre-vingts kilomètres. C’est le début de la recherche soviétique en haute altitude.
L’année suivante, les Allemands ne seront plus invités sur le champ de tir.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 2 (ordre n° 83-K du 9 août 1946, opposition à la nomination, Michine, NII-88 et département n° 3, transfert des spécialistes allemands des 22-23 octobre 1946, salaires, Conseil des constructeurs en chef, rapport de l’OTK, lettre sur la R-1, choix de Kapoustine Iar, tir du 18 octobre 1947, tir scientifique du 2 novembre).
Chapitre 11 · 1947 – 1949 Devant Staline
« On m’avait chargé de faire à Staline un rapport sur le développement de la nouvelle fusée. Il écoutait d’abord en silence, sans presque ôter sa pipe de sa bouche. Parfois il m’interrompait par des questions brèves. Staline répondit à mon salut mais ne me tendit pas la main. Il était extérieurement réservé. Je ne pouvais pas dire s’il approuvait ou non ce que je disais. Il dit “non” assez de fois pour que ces “non” fassent loi. » Sergueï Korolev a fait ce récit à un journaliste en 1963. Il n’a pu être publié en entier qu’en 1996.
Une date incertaine
Korolev a été reçu au Kremlin par Staline. Le fait est certain. La date ne l’est pas. Dans l’entretien de 1963, il la place en 1947. Son ami Tioulin la situait en 1948. Son biographe russe, Iaroslav Golovanov, a conclu pour 1949. Dans une lettre à sa femme, écrite en 1953, Korolev donne un jour précis, le 9 mars, sans indiquer l’année.
Cette lettre contient d’autres détails. Il y avoue qu’il était très nerveux. D’autres personnes assistaient à l’entretien, dont le ministre Oustinov. Staline arpentait son bureau et posait des questions précises sur l’état du programme.
Il demande à Korolev de comparer la fusée et le bombardier comme armes de guerre. Korolev expose les avantages de la fusée. À la fin, Staline lui fait rédiger sur place une courte note à ce sujet. Sur le point auquel Korolev tenait le plus, la réponse est négative. Il voulait passer tout de suite à un missile de six cents kilomètres, la R-2. Staline s’en tient à la copie de l’engin allemand.
Korolev a résumé plus tard, avec prudence : cette rencontre a joué un rôle positif, parce que Staline et ses conseillers militaires ont paru comprendre que les premières expériences pouvaient mener loin.
La R-1
Le 14 avril 1948, un décret du Conseil des ministres fixe la ligne. On construira et on essaiera la R-1. Pour la R-2, on autorise seulement des « travaux scientifiques et expérimentaux ». Le même décret permet d’étudier un engin d’une tout autre classe, la R-3, qui porterait à trois mille kilomètres.
La fabrication des premières R-1 commence en mai 1948 à Podlipki. À l’automne, tout le monde retourne à Kapoustine Iar. Cette fois, aucun Allemand n’est invité. Korolev est le seul ingénieur à siéger dans la commission d’État. Les cinq autres constructeurs en chef y sont conseillers techniques.
Les deux premières tentatives, à la mi-septembre, sont annulées pour pannes. La troisième fusée décolle le 17 septembre. Presque aussitôt, elle dévie de cinquante et un degrés, file presque à l’horizontale et tombe à dix kilomètres. La suivante échoue à cause d’une vanne d’oxygène.
Le 10 octobre 1948, une R-1 parcourt enfin la distance prévue : deux cent quatre-vingt-huit kilomètres. Sur douze tirs, neuf réussissent. Un technicien est tué en vérifiant une passerelle.
Les agents de la sécurité d’État assistent à tout. Siddiqi écrit que leur présence fait peser sur les essais un malaise général.
La querelle du G-1
Les spécialistes allemands ont été installés sur une île du lac Seliger, à Gorodomlia. Le 4 juin 1947, leur chef, Helmut Gröttrup, propose un missile nouveau, le G-1. Il porterait à six cents kilomètres, avec une tête séparable et un guidage plus précis. C’est, à peu de chose près, le programme de la R-2.
Korolev s’y oppose avec obstination. Boris Tchertok, qui était alors son collègue et deviendra son adjoint, a donné de cette opposition une explication qui n’est pas technique. Korolev avait subi l’humiliation des purges. Il avait vu s’effondrer l’effort soviétique pendant que les Allemands, eux, avançaient à grands pas vers l’A-4. Son hostilité envers leurs projets venait de là, et elle explique aussi son peu d’ardeur à copier leur missile.
Cela lui vaut des frictions sérieuses avec Oustinov. Le ministre et ses adjoints veulent laisser travailler les Allemands. Pendant des mois, des services de l’institut sont mis à leur disposition, au détriment de la R-2.
L’affaire est tranchée le 18 décembre 1948 par le conseil scientifique de l’institut. Gröttrup annonce que son missile atteindrait désormais huit cent dix kilomètres. La séance est longue et parfois aigre. Pour la première fois, on y parle ouvertement de ce que signifie, politiquement, l’emploi d’ingénieurs allemands. Le G-1 n’est pas approuvé. Korolev n’assiste à aucune des deux séances décisives : il s’y fait représenter par ses adjoints.
Aucun des missiles conçus par les Allemands en URSS ne sera construit. Siddiqi juge qu’après 1947 ils n’ont joué qu’un rôle marginal : ils ont proposé des idées, dont une partie seulement a été reprise. Il y voit deux causes, la résistance personnelle de Korolev et, plus lourde encore, la méfiance du régime envers tout étranger. Le 1er octobre 1949, Korolev se rend une dernière fois sur l’île, avec le directeur de l’institut, pour entendre l’exposé d’un dernier projet. Il n’y retournera pas.
La R-2
Sa propre fusée avance en même temps. En avril 1947, il l’a « défendue », comme on dit en Russie, devant le conseil de l’institut. Elle ressemble à l’A-4, mais elle porte deux fois plus loin, pour cinq cents kilogrammes de plus à vide. Quatre nouveautés l’expliquent. Le réservoir d’alcool fait lui-même office de coque. La tête se détache du corps avant la rentrée dans l’atmosphère. Le guidage est amélioré. Et Glouchko a tiré trente-cinq tonnes de poussée du moteur allemand.
En septembre 1949, une version d’essai vole à Kapoustine Iar. Trois tirs sur cinq réussissent. C’est assez pour enterrer définitivement le projet allemand. La R-2 sera admise dans l’armée en novembre 1951.
En juillet 1949, Korolev est de nouveau convoqué au Kremlin, avec les chefs de l’artillerie et le physicien Igor Kourtchatov, le père de la bombe atomique soviétique, qui explosera pour la première fois un mois plus tard. Il explique que la R-2 est presque prête. D’après un récit dont l’authenticité n’est pas établie, Staline aurait conclu en se tournant vers Kourtchatov, vers Oustinov, puis vers lui : « Vous devez accélérer. »
Korolev avait préparé, ce jour-là, des notes sur un autre sujet. Il voulait parler à Staline d’une « fusée spatiale ». Au dernier moment, il les a retirées de son dossier.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 2 (« The Debate Over the R-2 » : rencontre avec Staline et discussion de sa date, entretien du 30 novembre 1963 avec A. Romanov publié intégralement en 1996, lettre de 1953, décret du 14 avril 1948, essais de la R-1 de septembre à novembre 1948, G-1, témoignage de B. Tchertok, séance du 18 décembre 1948) et chap. 3 (R-2E de septembre 1949, visite du 1er octobre 1949 à Gorodomlia, rôle des Allemands, réunion de juillet 1949 au Kremlin).
Chapitre 12 · 1948 – 1951 « Des choses sérieuses à nous dire »
Le 14 juillet 1948, à Moscou, devant l’Académie des sciences d’artillerie, un ingénieur de quarante-huit ans explique à un parterre de généraux qu’il est techniquement possible de construire des fusées capables d’atteindre de très grandes altitudes et de très grandes vitesses. On l’écoute dans un silence complet. Puis un haut gradé lâche : « L’institut n’a donc rien à faire, pour se lancer dans le fantastique ? » Après la séance, un des rares auditeurs favorables s’approche de l’orateur. Sergueï Korolev dit à Mikhaïl Tikhonravov : « Nous avons des choses sérieuses à nous dire… »
Tikhonravov
Les deux hommes se connaissent depuis 1927. C’est Tikhonravov qui a dessiné la fusée 09 du GIRD. Depuis l’arrestation de Korolev, leurs routes se sont séparées. Tikhonravov, épargné par les purges pour une raison que l’on ignore, travaille maintenant dans un institut du ministère des Forces armées, le NII-4.
C’est un esprit singulier. Il peint des paysages à l’huile, collectionne les coléoptères et étudie le vol des insectes. Depuis la fin de la guerre, il poursuit une idée que presque personne ne prend au sérieux : mettre un objet en orbite autour de la Terre. Il a même étudié, en 1945, un vol habité à la verticale, à bord d’une A-4 modifiée. Korolev, consulté à l’époque, n’avait pas donné suite. L’historien Asif Siddiqi l’explique simplement : un an après sa sortie de prison, il n’allait pas se lancer dans une aventure un peu chimérique.
Il y a aussi une raison de fond. Depuis les années 1930, Korolev pensait que l’on monterait dans la haute atmosphère avec des avions-fusées. C’est seulement après la guerre, devant le succès de l’A-4, que son idée change : le chemin de l’espace passe par le missile balistique.
Le « paquet »
L’idée de Tikhonravov est la suivante. Aucune fusée existante ne va assez vite pour se mettre en orbite. Mais si l’on attache ensemble plusieurs fusées, côte à côte, et qu’on les allume toutes au sol, on obtient un engin beaucoup plus puissant, sans avoir à inventer un nouveau moteur. Il appelle cela un « paquet ».
En juillet 1949, il invite Korolev dans son institut, à Bolchevo. Un de ses collaborateurs, Igor Iatsounski, vient d’achever les calculs d’un lanceur fait de trois missiles R-3 assemblés en paquet. Korolev est impressionné. Il pousse Tikhonravov à présenter un rapport en règle.
Ce rapport est lu le 15 mars 1950. Son titre dit tout : « Sur la possibilité d’atteindre la première vitesse cosmique et de créer un satellite artificiel à l’aide d’une fusée à plusieurs étages, au niveau actuel de la technique ». Korolev est dans la salle, avec Michine et un autre de ses adjoints, Konstantin Bouchouïev. À la fin, Tikhonravov ajoute qu’une telle fusée pourrait bientôt emporter un homme.
L’accueil est pire qu’en 1948. Certains sont hostiles, d’autres se taisent, beaucoup ironisent. Michine lui-même doute. Une plaisanterie circule après la séance : Tikhonravov s’envolera bientôt pour la Lune, dans les bras d’un singe. Korolev est l’un des rares à le soutenir publiquement et sans réserve.
Le silence obligé
Dans les bureaux d’études, on connaît le penchant de Korolev pour l’espace. On le tolère comme une manie. En Allemagne déjà, en 1945, il parlait aux ingénieurs allemands d’aller un jour ensemble sur la Lune. Plus haut, certains le soupçonnent d’autre chose : son vrai but serait le voyage spatial, et les missiles ne seraient pour lui qu’un cheval de Troie.
Sous Staline, un tel soupçon est dangereux. Qui ne renforce pas la défense du pays la sabote : telle est la logique de Beria. Korolev garde donc ses projets pour lui et pour quelques proches.
En juillet 1949, en sortant du Kremlin, il tente pourtant sa chance auprès du général Mitrofan Nedeline, qui commande la direction de l’artillerie. Il lui parle des travaux de Tikhonravov et des résistances qu’ils rencontrent. Nedeline n’est pas convaincu. Korolev insiste, s’échauffe. Le général met fin à l’entretien par un avertissement : « Inutile de vous irriter… Vous l’ignorez sans doute, mais nos généraux les plus élevés ont demandé le renvoi de Blagonravov de la présidence de l’Académie des sciences d’artillerie. Votre nom n’a pas été oublié non plus. »
Korolev, dit le récit, s’assombrit aussitôt.
L’année suivante, la menace prend forme. Le général Nesterenko, directeur de l’institut où travaille Tikhonravov, écrit au Comité central que les missiles dérivés de l’A-4 sont une perte de temps et d’argent : les Allemands en ont fabriqué environ quinze cents sans rien changer à l’issue de la guerre. Oustinov parvient à neutraliser la lettre. Korolev en apprend l’existence. Il ne le pardonnera jamais à Nesterenko.
La R-3
Son travail officiel, pendant ce temps, change d’échelle. Depuis la fin de 1947, il étudie un missile de trois mille kilomètres de portée. C’est dix fois plus que l’A-4, à un moment où la simple copie de celui-ci n’est pas encore en service.
L’avant-projet de cette R-3 est achevé en juin 1949. Il compte vingt volumes. Korolev a voulu que le premier, « Principes et méthodes de conception d’un missile à grande portée », soit un véritable traité : deux cent quatre-vingt-deux pages dactylographiées, qui vont bien au-delà de l’engin étudié. Il y compare trois manières d’assembler des étages. Et il écrit que, pour une portée intercontinentale, la plus prometteuse est celle de son ami Tikhonravov : le paquet.
La R-3 elle-même doit être un engin d’un seul étage, de vingt-sept mètres et de soixante et onze tonnes, brûlant du kérosène et de l’oxygène liquide. Son moteur devrait pousser cent vingt tonnes. Le 7 décembre 1949, Korolev présente le projet au conseil de l’institut, qui l’approuve avec enthousiasme.
Elle ne volera jamais. Glouchko ne parviendra pas à faire fonctionner un moteur de cette taille. Mais le traité restera. Les ingénieurs qui dessineront, quatre ans plus tard, le premier missile intercontinental y trouveront leur méthode.
Un cours du soir
De 1947 à 1949, Korolev enseigne à l’École technique supérieure de Moscou, celle où il a étudié. Glouchko, Tikhonravov et Pobedonostsev y donnent aussi des cours. Ce qu’ils enseignent est étonnamment proche de ce qu’ils font : Korolev y décrit, sous des désignations déguisées, les missiles sur lesquels il travaille.
Les jeunes gens qui suivent ces leçons entrent ensuite dans les bureaux d’études. Plusieurs rejoignent le petit groupe de Tikhonravov. Ce sont eux qui écriront, en 1954, le premier projet soviétique de satellite.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 2 (« Stratonauts and Multistage Rockets » : projet VR-190, exposé du 14 juillet 1948, mot de Korolev) et chap. 3 (« The R-3 Missile » et « Satellites » : portrait de Tikhonravov, visite de juillet 1949 à Bolchevo, rapport du 15 mars 1950 et son accueil, soupçons sur Korolev, entretien avec Nedeline, lettre de Nesterenko, avant-projet de la R-3 et son premier volume, séance du 7 décembre 1949, cours à l’École Bauman).
Chapitre 13 · 1948 – 1951 Dezik et Tsygan
Le 22 juillet 1951, au petit matin, une fusée s’élève de Kapoustine Iar. Dans sa pointe, deux chiens, Dezik et Tsygan, voyagent dans un conteneur. Ils montent à cent un kilomètres, flottent quatre minutes sans poids, puis retombent. Vingt minutes après le départ, un parachute blanc apparaît dans le ciel. Tous ceux qui se trouvent sur le champ de tir sautent dans les voitures et foncent dans la steppe. On dévisse la trappe. Les deux chiens aboient et remuent la queue.
Un coup de téléphone
L’affaire a commencé trois ans plus tôt. Dès 1948, Sergueï Korolev réfléchit, sans le dire officiellement, au moyen d’envoyer des hommes dans l’espace. Il sait que les Américains lancent des animaux à bord d’A-4 capturées. À la fin de l’année, il en parle à son ancien maître, Andreï Tupolev. Celui-ci lui donne un nom : Vladimir Iazdovski, un jeune médecin de l’Institut de médecine aéronautique de l’armée de l’air.
En janvier 1949, Korolev lui téléphone. Il se présente comme un constructeur de « matériel spécial » : il est interdit de prononcer le mot de missile au téléphone. Il lui donne rendez-vous dans un parc, près de l’institut.
Iazdovski a rapporté l’entretien. Korolev va droit au but : « Andreï Nikolaïevitch m’a suggéré de vous demander de diriger un programme biomédical pour préparer les futurs vols de vaisseaux spatiaux. Je voudrais que vous le dirigiez, car j’ignore ce qui se fait aujourd’hui dans ce domaine et ce qui a déjà été fait. »
Le médecin, qui a trente-cinq ans, commence par résister. Korolev n’accepte pas le refus. « Allons, Volodia… Qu’avez-vous à gagner dans toute cette médecine d’aviation ? Ce que je vous offre est bien plus passionnant. » Apprenant que Iazdovski n’a jamais vu partir une fusée, il ajoute : « Eh bien, si vous le voyez une fois, cela vous restera pour la vie. »
Quelques jours plus tard, Korolev a obtenu du ministre que le médecin soit déchargé de ses autres travaux. Iazdovski a mandat pour étudier comment mettre un jour un homme dans l’espace. On commencera par de petits animaux.
La fusée des chiens
Le 30 décembre 1949, le bureau de Korolev commence à dessiner deux versions de la R-1 destinées à la science, la R-1B et la R-1V. L’adjoint chargé du projet est Konstantin Bouchouïev. Dans la pointe, on loge un conteneur de cinq cent quatre-vingt-dix kilogrammes pour deux chiens. L’ensemble de la charge se détache en vol et redescend sous parachute.
Neuf animaux sont retenus. Leurs noms nous sont parvenus : Albina, Bobik, Dezik, Koziavka, Lisa, Malychka, Smelaïa, Tsygan.
Le vol du 22 juillet 1951 a lieu à l’aube, pour que la fusée soit éclairée par le soleil pendant sa montée. Les préparatifs se font, écrit l’historien Asif Siddiqi, dans un mélange d’excitation et d’anxiété que personne ne cherche à cacher. Iazdovski avait demandé à chacun de rester à son poste jusqu’à l’atterrissage. Personne ne l’écoute.
Dezik est en parfait état. Tsygan a une écorchure au ventre. Ce sont les premiers êtres vivants revenus d’un vol au-delà de cent kilomètres. Les Américains n’obtiendront le même résultat que deux mois plus tard.
Lisa, Smelaïa, ZIB
Une semaine après, le 29 juillet, Dezik repart, avec une chienne nommée Lisa. Les vibrations ont endommagé le capteur de pression qui commande l’ouverture du parachute. Les deux chiens se tuent en touchant la steppe. Korolev, rapporte Siddiqi, en est très affecté.
La veille du troisième tir, la chienne Smelaïa se détache et s’enfuit. Des chacals rôdent dans la région, et l’on craint le pire. Elle revient d’elle-même le lendemain matin. Le tir a lieu à l’heure, et les deux animaux sont récupérés.
Avant le sixième et dernier vol, un chien disparaît de nouveau pendant sa promenade. Un médecin va chercher, près de la cantine, un des chiens qui y traînent, en vérifiant sa taille et son caractère. L’animal n’a aucun papier. C’est Korolev qui lui trouve un nom : ZIB, les initiales russes de « remplaçant du disparu Bobik ». Le 3 septembre, presque sans entraînement, ZIB monte à cent kilomètres avec un autre chien et revient indemne.
Un premier pas
D’autres séries suivront, de 1954 à 1956, avec des fusées plus puissantes. Korolev en dressera le bilan en avril 1956 devant une conférence de l’Académie des sciences : quinze lancements biologiques depuis 1951, trois échecs graves, et des résultats « précieux et positifs ». Il ajoutera, à l’adresse des médecins, que ses fusées avaient dû répondre à des exigences « nombreuses, très complexes, souvent formulées de façon vague ».
Ces vols ne sont pas, pour lui, une recherche à part. Siddiqi y insiste : quand il a chargé des médecins, en 1949, de préparer des lancements de chiens, il n’y voyait qu’une étape vers le vol de l’homme.
Ce même été 1951, sur le même champ de tir, il conduit la deuxième série d’essais de la R-2. Douze missiles sur treize atteignent leur cible. Les deux vies de Korolev se déroulent désormais côte à côte, sur le même champ de tir : des armes pour l’armée, et des chiens pour l’avenir.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 3 (« Dogs in Space » : conversation de 1948 avec Tupolev, entretien de janvier 1949 avec V. Iazdovski et propos de Korolev, R-1B et R-1V, vols des 22 et 29 juillet et du 3 septembre 1951, épisodes de Smelaïa et de ZIB, essais de la R-2 du 2 au 27 juillet 1951) et chap. 5 (bilan présenté en avril 1956).
Chapitre 14 · 1950 – 1953 « Le constructeur en chef de tout le système »
« Dmitri Fiodorovitch, vous et vos adjoints essayez de faire de moi le constructeur d’un simple missile. Pas même d’un missile : d’un très gros obus automatique, pour être exact. Écoutez : si je travaille comme les constructeurs d’avions, toute notre affaire s’effondrera très vite. Vous devez comprendre : il faut que je sois le constructeur en chef de tout le système. » C’est Sergueï Korolev qui parle ainsi, au cours d’une conversation orageuse, à son ministre, Dmitri Oustinov. Il mettra des années à l’obtenir.
Deux hommes en un
À Kapoustine Iar, Korolev est le directeur technique des commissions d’État. Sa parole y fait loi. L’historien Asif Siddiqi écrit que des vice-ministres et des chefs de direction s’y inclinent devant sa personnalité.
De retour à Podlipki, il redevient le chef d’un département parmi d’autres, au troisième rang d’une hiérarchie. Les autres constructeurs en chef de son Conseil dirigent chacun leur propre bureau. Lui non.
Ce qu’il réclame à Oustinov n’est pas seulement un titre. L’industrie des fusées a été organisée sur le modèle de l’aviation : un institut fait les recherches, un bureau dessine, l’armée essaie, puis l’armée exploite. Korolev pense qu’une fusée ne se laisse pas découper ainsi. Celui qui la conçoit doit la suivre de la planche à dessin jusqu’au pas de tir.
Une nuit au restaurant
En 1950, l’ingénieur en chef de l’institut, son vieux camarade Pobedonostsev, s’en va. Korolev saisit l’occasion. À sa demande, Oustinov accepte de discuter d’une refonte. La réunion se tient dans un restaurant de Moscou ouvert toute la nuit. Il y a là, notamment, le ministre, Korolev, le directeur de l’institut et Boris Tchertok.
Il en sort, le 26 avril 1950, le Bureau d’études spécial n° 1 du NII-88, voué uniquement aux missiles balistiques à longue portée. On dira l’OKB-1. Korolev en est le chef et le constructeur en chef. Michine, trente-trois ans, connu pour être un « générateur d’idées », est son premier adjoint.
Le directeur de l’institut, le général Gonor, est relevé de ses fonctions en juin. Il s’était heurté sans cesse à Korolev et à Michine. Siddiqi ne cherche pas d’excuses à son héros : avec son caractère imprévisible et sa nature agressive, c’est Korolev, écrit-il, qui portait la responsabilité de la plupart de ces conflits. Il supportait mal d’être subordonné à qui que ce soit.
Oustinov, qui le connaît, se garde de lui donner tout ce qu’il veut. Le bruit courait que Korolev deviendrait aussi ingénieur en chef de l’institut entier. Le ministre nomme à ce poste Mikhaïl Riazanski, le spécialiste de la radio, pourtant membre du Conseil que préside Korolev. Le voilà, sur le papier, sous les ordres d’un de ses pairs.
Iangel
Une épreuve plus rude suit. En avril 1950, un ingénieur venu de l’aviation, Mikhaïl Iangel, est entré à l’institut. C’est un homme de valeur et un membre du Parti depuis le début des années 1930. En un an, il devient l’adjoint de Korolev. En mai 1952, quand le poste de directeur de l’institut se libère, c’est lui que l’on choisit.
Korolev doit rendre des comptes à celui qui était son subordonné. La carte du Parti de Iangel a manifestement pesé dans ce choix : Korolev, lui, n’est pas membre, et sa condamnation n’a pas été effacée. Les deux hommes ont du caractère. Ils cessent pratiquement de se parler et communiquent par l’intermédiaire de Michine ou de Tchertok.
La situation dure dix-sept mois. En octobre 1953, Iangel est ramené au rang d’ingénieur en chef. L’année suivante, il part pour l’Ukraine, où on lui confie à Dniepropetrovsk un bureau d’études indépendant. Il y construira des missiles d’un autre type, que l’on peut garder remplis pendant des mois. L’armée les préférera. Ce jour-là, Korolev perd son monopole. Il avait proposé à Khrouchtchev de garder les bureaux d’études à Moscou et de n’ouvrir en province que des filiales. Khrouchtchev a refusé net.
La carte
Korolev est l’un des rares grands constructeurs à n’être pas membre du Parti. Il a suivi des cours du soir de marxisme-léninisme, terminés avec mention en 1950. Mais il hésite. Et les responsables locaux hésitent aussi : on n’admet pas volontiers un homme condamné comme « ennemi du peuple ».
En mars 1952, il devient candidat. Pobedonostsev et un jeune ingénieur de son bureau, Dmitri Kozlov, se portent garants de lui. En juin 1953, il demande l’adhésion pleine. Siddiqi souligne l’enjeu : un refus l’aurait obligé à quitter son poste, et sa carrière aurait pris fin. Le mois suivant, à Kaliningrad, il est admis.
Le 23 octobre 1953, lui et Glouchko sont élus membres correspondants de l’Académie des sciences. Ce sont les deux seuls ingénieurs des fusées à recevoir cet honneur.
Mars 1953
Le 5 mars 1953, Korolev s’envole pour Kapoustine Iar, où l’attend le premier tir d’un nouveau missile, la R-5. En arrivant, il apprend la mort de Staline.
On s’attendrait à du soulagement de la part d’un ancien de la Kolyma. Les lettres qu’il écrit à sa femme dans les jours suivants disent autre chose. Il y parle d’une perte personnelle et d’un coup porté à tout le pays. Siddiqi le range parmi ceux, très nombreux, qui ont alors sincèrement porté le deuil. Il ignorait encore, ou ne voulait pas croire, la part personnelle de Staline dans la terreur.
Les deux premiers tirs de la R-5, les 15 et 18 mars, échouent. Korolev a pris froid. La fièvre monte. On le met dans un train pour Moscou. Oustinov, qui lui rend visite, le trouve hagard. Il se rétablit et repart à temps pour le troisième tir, le 2 avril. Cette fois, le missile vole comme prévu, sur mille deux cents kilomètres.
En juin, Beria est arrêté. Il sera fusillé. Pour les ingénieurs, écrit Siddiqi, le nuage de terreur commence à s’éloigner. Avant la fin de l’année, Korolev osera proposer au gouvernement, par écrit, ses projets spatiaux.
Un portrait
C’est à la fin de cette année 1953 qu’il rencontre le physicien Andreï Sakharov, l’un des pères de la bombe à hydrogène soviétique. Sakharov a laissé de lui ces lignes : « Korolev était un ingénieur et un organisateur brillant, et une personnalité haute en couleur. Il rêvait du cosmos, et il s’est accroché à ce rêve depuis sa jeunesse. Il n’a jamais cru, comme tant d’autres, que le pionnier Tsiolkovski fût un simple rêveur sans sens pratique. » Il ajoute que Korolev prenait grand soin de ses subordonnés, qu’il avait un humour assez rude, et qu’il était peut-être « un peu plus rusé, impitoyable et cynique » que son collègue Kourtchatov.
Sa vie privée a changé elle aussi. Il a quitté Xenia. En mai 1947, il a épousé Nina Ivanovna Kotenkova, qui venait d’entrer à l’institut. Sa fille Natalia avait douze ans. Elle a pris le parti de sa mère et s’est longtemps tenue à distance de lui. En 1953, l’année de ses dix-huit ans, il lui écrit : « Ma chère Natacha, je ne crois pas que tu sois juste envers moi. Réfléchis-y, je t’en prie. » Ses adjoints ont témoigné de la peine que lui causait cette froideur.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 3 (propos à Oustinov, création de l’OKB-1 le 26 avril 1950, départ de Gonor, nomination de Riazanski, « Korolev and the Party » : Iangel, adhésion au Parti, élection du 23 octobre 1953, mort de Staline et lettres à sa femme, essais de la R-5, témoignage d’A. Sakharov, mariage de mai 1947) et chap. 4 (bureau de Dniepropetrovsk, entretien avec Khrouchtchev) ; B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, NASA SP-2009-4110, chap. 17 (séparation d’avec Xenia Vincentini, lettre de 1953 à Natalia).
Quatrième partie
La Semiorka
1953 – 1958
Chapitre 15 · 1953 – 1956 « Nous avons observé Baïkal »
Le 2 février 1956, à Kapoustine Iar, quatre hommes attendent dans un poste de commandement, à six kilomètres du pas de tir. Sergueï Korolev est l’un d’eux. Sur la rampe, un missile R-5M porte une bombe atomique véritable. C’est la première fois, en Union soviétique, qu’une fusée emporte une charge nucléaire prête à exploser. Le tir part. Quelque temps plus tard, le téléphone transmet le message des observateurs placés au point de chute : « Nous avons observé Baïkal. »
Les atomistes
Jusqu’en 1953, les deux grands programmes secrets du pays, la bombe et la fusée, ont avancé séparément. Après la mort de Staline, on les réunit. Le 19 octobre 1953, des représentants du ministère qui gère l’arme nucléaire viennent à l’institut s’informer sur la R-5. Korolev, qui est à Kapoustine Iar, rentre aussitôt à Moscou.
On lui demande de transformer deux de ses missiles pour qu’ils puissent porter une charge atomique. Le travail ne porte pas sur les performances. Il porte sur la fiabilité. On ne pose pas une bombe atomique sur un engin peu sûr.
Les savants de l’atome sont alors les rois de la recherche soviétique. Un ingénieur du bureau a rapporté le discours que Korolev a tenu à ses chefs de projet avant de commencer. Il fallait, leur a-t-il dit, être très prudent avec ces gens-là : la gloire les avait gâtés, ils se croyaient supérieurs à tout le monde depuis la bombe. Au début, il faudrait donc les ménager. Mais avec assez de soin pour qu’à la fin on leur ait prouvé « que c’est nous qui sommes au volant, et qu’ils ne sont que des passagers ».
Dix-sept tirs
La R-5M est une R-5 revue de fond en comble. Korolev ouvre lui-même la série d’essais, le 20 janvier 1955. Jusqu’en juillet, on tire dix-sept missiles. Deux seulement s’écartent de leur trajectoire. On les détruit en vol grâce à un dispositif qui coupe le moteur.
L’historien Asif Siddiqi souligne ce que Korolev joue dans cette affaire. Ce n’est pas seulement la défense du pays. C’est le crédit de son bureau. Si la R-5M réussit, les militaires, qui le regardent depuis dix ans avec méfiance, lui feront confiance. Sinon, ses projets de satellite n’ont aucun avenir.
Pour le tir réel, on prend des précautions particulières. Un groupe de mathématiciens, installé dans un poste spécial, doit dire en temps réel si la trajectoire est normale ou s’il faut détruire l’engin. L’opération a un nom de code : Baïkal.
Le lendemain
Le missile vole sans défaut. La charge explose au point prévu. Pour Korolev et les siens, écrit Siddiqi, c’est un tournant : des années d’incertitude et de soupçon s’évaporent dans l’euphorie.
Le plus satisfait est le maréchal Nedeline, celui-là même qui avait averti Korolev en 1949. Il est maintenant vice-ministre de la Défense, chargé des armements nouveaux. Si un satellite doit partir un jour, c’est lui qui dira si l’armée prête une fusée.
Quelques jours après le tir, l’institut reçoit une visite que seuls les atomistes avaient eue jusque-là. Les principaux dirigeants du pays viennent à Podlipki : Khrouchtchev, Boulganine, Molotov, Kaganovitch. Nous y reviendrons, car Korolev a préparé pour ce jour-là autre chose qu’un missile.
Le 20 avril 1956, un décret attribue le titre de Héros du travail socialiste, la plus haute distinction civile du pays, aux six membres du Conseil des constructeurs en chef, ainsi qu’au motoriste Alexeï Issaïev et à Vassili Michine. Vingt ingénieurs du bureau reçoivent l’ordre de Lénine. Le 21 juin, la R-5M entre en service. C’est le premier missile soviétique à charge nucléaire.
Le missile que Korolev n’aimait pas
Pendant ces mêmes années, son bureau en a construit un autre. L’armée se plaignait de l’oxygène liquide. Ce liquide très froid s’évapore. Une fusée remplie ne peut pas attendre longtemps, et les troupes passent leur temps à la vider et à la remplir.
Korolev a donc ouvert l’étude d’un petit missile dont les ergols se conservent à température ordinaire : de l’acide nitrique et un dérivé du kérosène. Le moteur est l’œuvre d’Alexeï Issaïev, un ingénieur que Korolev estime et avec qui il travaillera jusqu’au bout. Ce missile, le R-11, est admis dans l’armée en juillet 1955. Ses dérivés seront vendus à de nombreux pays, sous un nom que l’Occident leur donnera : Scud.
Son biographe Iaroslav Golovanov a décrit le regard de Korolev sur cet engin : il le considérait « avec une froideur réservée ». L’armée en avait besoin, son bureau aussi pour asseoir sa position, mais rien de plus. Il en transmettra d’ailleurs toute la filière, y compris la version tirée de sous-marins, à l’un de ses jeunes ingénieurs, Viktor Makeïev, qui partira diriger un bureau dans l’Oural.
Ce choix aura des conséquences. Les ergols stockables sont ce que l’armée veut. En les laissant à d’autres, Korolev garde la voie qui conduit aux satellites, mais il abandonne celle qui conduit aux commandes militaires. Dans cinq ans, ses rivaux seront là où il n’a pas voulu rester.
Les alliés
Autour de lui, les hommes changent, et presque toujours à son avantage. Le ministre Malychev, qui avait hérité des fusées après la mort de Staline, voyait dans ses idées spatiales de la rêverie. Les deux hommes s’étaient heurtés plus d’une fois. D’après un récit dont l’exactitude n’est pas garantie, Korolev lui aurait un jour répondu, en pleine réunion : « Je refuse. » Et Malychev : « Vraiment ? Il refuse ? Personne n’est irremplaçable. On en trouvera d’autres. » Malychev est écarté en 1955.
À sa place vient Vassili Riabikov, mieux disposé. Oustinov reste ministre et continue de le protéger. À l’institut de Tikhonravov, un général favorable aux recherches spatiales prend la direction.
Siddiqi résume : ces changements, sans lien apparent entre eux, renforcent chacun la position de Korolev. Sans eux, et sans le succès de la R-5M, le premier satellite soviétique ne serait pas parti quand il est parti. Il ne manque plus que la fusée capable de le porter. Elle est déjà sur les planches à dessin.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 3 (thème N2, R-11, Issaïev, jugement de Golovanov, Makeïev, récit de l’altercation avec Malychev) et chap. 4 (« Operation Baykal » : visite du 19 octobre 1953, propos de Korolev sur les atomistes, essais de la R-5M à partir du 20 janvier 1955, tir du 2 février 1956, visite des dirigeants, décret du 20 avril 1956, mise en service du 21 juin 1956, Nedeline, Malychev, Riabikov).
Chapitre 16 · 1951 – 1956 La Semiorka
En octobre 1953, le ministre Viatcheslav Malychev arrive seul, sans aucun collaborateur, au bureau de Sergueï Korolev. Il est d’une gaieté inhabituelle, et les ingénieurs se méfient. Il demande, comme en passant, combien pourra porter le futur missile intercontinental. « Environ trois tonnes », répond Sergueï Krioukov, l’un de ses concepteurs. Le ministre réplique fermement : il en faut six, cinq au minimum. Korolev tente de résister. Malychev ne veut rien entendre. Il faut tout redessiner.
Sauter une marche
Le chemin qui mène à cette scène commence deux ans plus tôt. À la fin de 1951, la R-3, le missile de trois mille kilomètres, est dans l’impasse. Glouchko ne parvient pas à faire tourner son moteur de cent vingt tonnes : il explose au banc.
Korolev se replie d’abord sur un engin plus modeste, la R-5. Puis son adjoint Michine lui propose une idée audacieuse : abandonner purement et simplement la R-3, et passer tout de suite au missile intercontinental. L’armée comptait sur la R-3 pour atteindre l’Europe entière. Y renoncer paraît insensé.
Korolev hésite. Michine le convainc. Oustinov les soutient. En 1952, la R-3 est abandonnée. L’historien Asif Siddiqi note que ce n’est pas la manière soviétique habituelle, faite de progrès prudents. C’est un saut. Korolev en fera d’autres.
Le paquet à cinq
Depuis 1950, trois équipes étudient la question du missile intercontinental : le bureau de Korolev, l’institut de Tikhonravov, et un petit groupe de jeunes mathématiciens réunis par l’académicien Mstislav Keldych. On les appelle « les garçons de Keldych ». Celui qui les mène, Dmitri Okhotsimski, a vingt-huit ans.
Tous arrivent à la même conclusion : le « paquet » de Tikhonravov. Reste à savoir lequel. Tikhonravov veut un paquet savant, où les réservoirs communiquent entre eux. Korolev veut un paquet simple, où les fusées ne sont liées que par des attaches. Tikhonravov y tient tant qu’il refuse de faire les calculs pour la solution de son ami. Korolev les confie aux mathématiciens de Keldych. Ils lui donnent raison.
Le 13 février 1953, moins d’un mois avant de mourir, Staline signe le décret qui lance officiellement l’étude d’un missile balistique de sept à huit mille kilomètres.
La forme se fixe alors. Un corps central, autour duquel on accroche non pas deux, mais quatre propulseurs. Avec quatre, on peut se contenter de moteurs plus petits, que Glouchko saura faire. Les quatre propulseurs sont coniques, le corps central s’évase vers le haut pour les recevoir. Les cinq moteurs s’allument ensemble au sol. En vol, les quatre propulseurs se détachent, et le corps central continue seul.
Cette silhouette n’a plus changé. Les descendantes de cette fusée, rappelle Siddiqi, emportaient encore des cosmonautes vers la station Mir à la fin des années 1990.
Cinq tonnes et demie
La visite de Malychev vient tout bouleverser. La raison de son exigence est la bombe à hydrogène. Le physicien Andreï Sakharov vient de rédiger pour le ministre, à la hâte, une note sur un engin de nouvelle génération. Il est plus lourd que les bombes pour lesquelles le missile avait été calculé. Par une ironie que relève Siddiqi, cette bombe-là ne sera jamais construite. Mais la fusée, elle, aura été dessinée pour elle.
Krioukov dit à Korolev que c’est impossible avec la fusée telle qu’elle est. Il faut pourtant y arriver. Le salut vient d’une idée essayée par Alexeï Issaïev : au lieu d’un gros moteur à une seule chambre, plusieurs chambres plus petites. Glouchko en réunit quatre, alimentées par la même pompe. Ses nouveaux moteurs développent quatre-vingt-trois tonnes de poussée pour les propulseurs latéraux, soixante-quinze pour le corps central.
Il faut aussi diriger la fusée. Michine propose de petits moteurs orientables. Korolev demande à Glouchko de les construire. Glouchko refuse tout net : il craint d’être détourné de ses moteurs principaux, et il juge « impossible » de piloter une fusée de cette façon. Michine fait alors venir au bureau une équipe de jeunes ingénieurs, dirigée par Mikhaïl Melnikov, qui les construit sur place. Au décollage, trente-deux chambres brûleront en même temps.
Glouchko avait déjà rechigné, en 1952, à faire les moteurs du missile intercontinental. Ce second refus ne sera pas le dernier.
La fusée de Michine
Le 20 mai 1954, un décret du gouvernement ordonne la construction du missile. Le missile s’appelle R-7. Ceux qui y travaillent lui donnent vite un surnom affectueux : la Semiorka, la « petite sept ».
Deux cents instituts et bureaux d’études, relevant de vingt-cinq ministères, y participent. Hors l’arme nucléaire, l’Union soviétique n’a sans doute jamais entrepris de projet militaire aussi vaste.
Tous les adjoints de Korolev y ont mis la main. Mais quand un journaliste soviétique demandera plus tard aux anciens qui, après Korolev, avait le plus compté dans sa naissance, la plupart répondront : « C’était bien sûr la fusée de Michine. » Korolev, à cette date, n’est plus l’homme qui dessine. Il est celui qui choisit, qui tranche, et qui tient ensemble deux cents organismes.
La tulipe
Reste à trouver comment faire partir un tel engin. Trois projets de pas de tir, où la fusée repose sur une plate-forme, sont écartés : on craint d’abîmer le missile au décollage. C’est encore Michine qui apporte l’idée. On assemblera la fusée couchée, dans un hangar. On la dressera sur le pas de tir, et on la suspendra par la taille entre quatre grands bras, qui s’écarteront au moment du départ comme des pétales. Le constructeur des installations de lancement, Vladimir Barmine, réalise le système. Les ingénieurs l’appellent « la Tulipe ». Les bras ne sont mus par aucune machine : des contrepoids les font basculer.
Une commission, présidée par l’académicien Blagonravov, trouve l’idée bonne, mais préférerait des vérins hydrauliques. Korolev aussi. Barmine ne cède pas : la pesanteur, dit-il en substance, n’a pas besoin de système de secours. Korolev finit par s’incliner, en ajoutant : « Si quelque chose tourne mal, vous en répondrez sur votre vie. » Le système est approuvé le 22 septembre 1955. Il a servi sans changement de principe pendant plus de quarante ans.
Avant de l’installer dans la steppe, on le monte tout entier dans une usine de Leningrad, au-dessus d’une fosse de dix-neuf mètres de diamètre, et l’on y suspend une fusée d’essai remplie d’eau. Korolev y envoie deux ingénieurs d’environ trente-cinq ans, Anatoli Abramov et Evgueni Chabarov. Il exige un rapport chaque jour.
Abramov a raconté ce qui arrivait quand le rapport signalait une erreur. Korolev, écrit-il, réagissait avec fureur. Il les réduisait en poussière, les traitait d’imbéciles, promettait de les renvoyer. Les deux hommes, d’abord abattus, finissaient par en rire nerveusement : ce n’était pas la première fois. Ses colères, dit Abramov, étaient légendaires. Ses yeux lançaient des éclairs. Il menaçait de vous faire rentrer chez vous à pied entre les rails, ou de vous envoyer travailler à la chaufferie. « Mais nous savions tous que ce n’étaient que des mots. Personne n’était renvoyé, et personne ne se vexait. Et quoique les gens reconnussent qu’ils avaient peur de lui, ils le respectaient tout de même. »
Tiouratam
Kapoustine Iar ne suffit plus, et il est trop près des radars américains installés en Turquie. Il faut un autre champ de tir. Une commission, où siègent Korolev, Barmine et Riazanski, retient trois sites. Le choix final se porte sur un coin de steppe aride du Kazakhstan, sur la ligne de chemin de fer de Moscou à Tachkent, près d’une halte nommée Tiouratam. Le décret est signé le 12 février 1955.
Un mois plus tôt, trente ouvriers y sont arrivés sous les ordres d’un lieutenant de vingt-trois ans. Le général qui prend le commandement du lieu a décrit son arrivée : un vent brûlant, plus de quarante-cinq degrés, la steppe nue, pas un arbre. Un ancien a décrit le chantier : une mince couche d’argile, que deux passages de camion suffisent à changer en poussière ; des ornières profondes où les camions s’enlisent ; un nuage qui pénètre le nez, les yeux, le pain, l’essence, et que l’on aperçoit à vingt ou trente kilomètres. L’hiver suivant, il fait moins quarante-deux.
Ce général est Alexeï Nesterenko, l’auteur de la lettre de 1950 contre les missiles de Korolev. Siddiqi y voit peut-être un calcul du maréchal Nedeline : placer là un homme qui ne pliera pas devant lui.
Le monde connaîtra plus tard cet endroit sous un autre nom : Baïkonour.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 3 (« Themes » : abandon de la R-3, rôle de Michine, études du thème N3, paquet simple et paquet complexe, décret du 13 février 1953, forme à cinq blocs) et chap. 4 (« The R-7 ICBM » : visite de Malychev, moteurs à quatre chambres, refus de Glouchko pour les moteurs de pilotage, « la fusée de Michine », système Tulipe et mot de Korolev à Barmine, essais de Leningrad et souvenir d’A. Abramov, choix de Tiouratam, décret du 12 février 1955, Nesterenko).
Chapitre 17 · 1953 – 1956 « Si la tâche principale n’en souffre pas »
Le matin du 27 février 1956, Nikita Khrouchtchev visite pour la première fois le bureau de Sergueï Korolev. On lui montre une maquette grandeur nature du missile R-7. Les visiteurs restent muets. Korolev laisse passer quelques secondes, puis fait un exposé bref. Les dirigeants se lassent, ils veulent partir. Alors il les entraîne vers un coin de la salle, où est posée la maquette d’un satellite. Khrouchtchev demande si cela ne nuira pas au missile. Korolev répond qu’il suffira de remplacer la bombe par le satellite. Khrouchtchev hésite un instant : « Si la tâche principale n’en souffre pas, faites-le. »
Une phrase rayée
Il a fallu plus de deux ans pour en arriver là. Jusqu’à la mort de Staline, Korolev n’a jamais rien demandé au gouvernement qui touche à l’espace. À la fin de 1953, trois choses ont changé. Staline et Beria ne sont plus là, et l’on peut proposer une idée sans craindre pour sa vie. Le missile intercontinental prend forme : sans lui, pas de satellite. Enfin, son ami Tikhonravov a obtenu, le 16 septembre 1953, que son petit groupe étudie officiellement les satellites. C’est la première recherche de ce genre autorisée en Union soviétique.
En décembre 1953, Korolev prépare le texte du décret sur la R-7. Il y glisse une phrase. Il faudrait, écrit-il, créer à l’institut un département chargé d’étudier les vols à plus de cinq cents kilomètres d’altitude, ainsi que « la création d’un satellite artificiel de la Terre et l’étude de l’espace interplanétaire ». En sept ans à la tête de son bureau, c’est sa première demande officielle sur un sujet spatial.
Pendant que le projet de décret remonte vers le sommet, quelqu’un raye la mention du satellite.
Les alliés qu’il faut
Korolev comprend qu’il ne peut pas avancer seul. Il lui faut l’Académie des sciences. Le 23 janvier 1954, il parle à l’académicien Keldych. Le 7 février, il sonde pour la première fois son ministre, Oustinov. Celui-ci reste réservé, mais promet de lire ce qu’on lui enverra. Korolev téléphone aussitôt à Tikhonravov : qu’il rédige une proposition en règle.
Le 16 mars, une réunion se tient chez Keldych, en présence de savants de renom, dont le physicien Piotr Kapitsa. Le 25 mai, le présidium de l’Académie y consacre trois heures et approuve tout. Tikhonravov note dans son journal : « Tout est signé… on peut dire que la première étape est finie. »
Du côté de l’armée, Korolev s’adresse à son vieil ami d’Allemagne, le général Tioulin. Celui-ci n’est pas enthousiaste. Korolev insiste, fait pression, et ne réussit qu’à l’agacer. Tikhonravov a plus de succès : un maréchal lui répond de l’appeler « à tout moment » en cas de difficulté.
« J’attends votre décision »
Le 27 mai 1954, Korolev envoie trois exemplaires du rapport de Tikhonravov à Oustinov et à deux autres responsables. Il y joint des traductions d’articles occidentaux et une lettre de sa main. Le missile R-7 a été approuvé sept jours plus tôt.
Le rapport s’intitule « Rapport sur un satellite artificiel de la Terre ». Resté secret pendant trente-sept ans, il n’a été publié qu’en 1991. Il décrit d’abord le « satellite le plus simple », un engin automatique. Mais il va beaucoup plus loin. Il prévoit d’envoyer un homme à la verticale, puis un ou deux hommes en orbite, puis une station assemblée dans l’espace. Il parle enfin d’un engin d’une tonne et demie capable de se poser sur la Lune et d’en revenir, avec une fusée de six cent cinquante tonnes. C’est la première fois qu’un document soviétique officiel évoque la Lune. Il mentionne même, après elle, le vol interplanétaire.
La lettre de Korolev est courte. Le développement de la nouvelle fusée, écrit-il, permet d’envisager un satellite dans un avenir proche. En réduisant un peu la charge, on atteindra la vitesse nécessaire, huit mille mètres par seconde. Il propose de créer un département de recherche. Il termine par quatre mots : « J’attends votre décision. »
La décision est tiède. En août 1954, le gouvernement autorise des travaux « théoriques ». Rien de plus.
Le secours vient d’Amérique
Le satellite aurait pu traîner des années. Ce sont les Américains qui le sauvent. Les savants du monde entier préparent une Année géophysique internationale, qui doit commencer le 1er juillet 1957. Le 29 juillet 1955, la Maison-Blanche annonce que les États-Unis lanceront à cette occasion de « petits satellites ».
Quatre jours plus tard, à Copenhague, l’académicien soviétique Leonid Sedov réunit une cinquantaine de journalistes à l’ambassade. Il déclare qu’à son avis un satellite pourra être lancé « dans les deux ans ». Sedov ne construit pas de fusées et n’a aucun lien avec le bureau de Korolev. Mais la presse du monde entier reprend les deux annonces. Korolev tient son argument.
Il avait déjà senti le vent. En juin, relisant une étude de Tikhonravov qui demandait soixante-dix à quatre-vingts personnes pour le satellite, il avait écrit dans la marge : « Trop. 30-35 personnes. » Et il avait ajouté que cet engin aurait « une énorme signification politique, comme preuve du haut niveau de la technique de notre pays ».
Le 30 août 1955
Ce jour-là, il joue deux parties. La première se tient au Comité spécial qui supervise les missiles, devant son président Vassili Riabikov. Korolev y parle du satellite, et tente davantage : il a fait préparer en hâte par un de ses ingénieurs une étude montrant qu’une R-7 à trois étages pourrait envoyer une sonde de quatre cents kilogrammes vers la Lune.
Le colonel Alexandre Mrykine, qui représente l’armée, s’y oppose. C’est un homme connu pour ses emportements. On parlera de satellite, dit-il, quand le missile aura fini ses essais. Keldych soutient Korolev. Riabikov tranche : oui à un satellite modeste, non à la Lune, jugée extravagante.
Le même jour, Korolev se rend à l’Académie des sciences. Devant les savants, il donne un calendrier : « Quant à la fusée porteuse, nous espérons commencer les premiers lancements en avril-juillet 1957… avant le début de l’Année géophysique internationale. » Si les Américains lancent pendant cette année-là, les Soviétiques lanceront juste avant. Une commission est créée. Sur sa proposition, Keldych la préside. Korolev et Tikhonravov sont ses adjoints.
L’Objet D
Le 30 janvier 1956, un décret du gouvernement approuve le lancement, en 1957, d’un satellite appelé « Objet D ». Il pèsera entre mille et mille quatre cents kilogrammes, dont deux à trois cents d’instruments scientifiques. L’historien Asif Siddiqi fait naître ce jour-là le programme spatial soviétique.
Korolev n’est pas à Moscou. Il est à Kapoustine Iar, où il prépare le tir nucléaire de la R-5M. Et il sait ce que vaut un décret : le Présidium en examine jusqu’à deux cent cinquante par mois. Il veut autre chose : une parole de Khrouchtchev lui-même.
La visite du 27 février la lui donne. Le récit en a été conservé. Après Korolev, Glouchko a pris la parole et s’est perdu dans les détails techniques, comme s’il parlait à des étudiants de première année. Korolev l’a interrompu et a conclu à sa place. Puis il a montré de grandes photographies des fusées à chiens. Voyant ses hôtes pressés de s’en aller, il est allé droit à la maquette. Il a invoqué Tsiolkovski. Il a fait remarquer que la fusée des Américains était « maigrelette » à côté de la R-7, et que le satellite ne coûterait presque rien, puisque la fusée était déjà payée.
Le fils de Khrouchtchev, Sergueï, écrira que son père, ce jour-là, est « tout simplement tombé amoureux de Korolev ».
Son propre maître
Le 14 août 1956, un ordre du ministre détache enfin le bureau de Korolev de l’institut. L’OKB-1 devient une organisation indépendante, avec sa propre usine. Korolev a quatre adjoints : Michine, Bouchouïev, Okhapkine et Voskressenski.
Le 1er novembre, Tikhonravov et son groupe quittent leur institut militaire pour le rejoindre. Korolev le demandait depuis décembre 1954. Ils forment le département n° 9, chargé des engins spatiaux.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 4 (« A Report on an Artificial Satellite of Earth » et « The International Geophysical Year and the Soviet Satellite » : programme du 16 septembre 1953, phrase insérée en décembre 1953, démarches de janvier à mai 1954, rapport de Tikhonravov et lettre de Korolev du 27 mai 1954, annonces de juillet-août 1955, note marginale de Korolev, réunions du 30 août 1955, décret du 30 janvier 1956, visite du 27 février 1956, indépendance de l’OKB-1) et chap. 5 (mot de Sergueï Khrouchtchev).
Chapitre 18 · 1956 – 1957 L’été le plus dur
Le 15 mai 1957, à 19 h 01, heure de Moscou, la première R-7 quitte son pas de tir à Tiouratam. Les quatre bras de la « Tulipe » s’écartent comme prévu, et la fusée monte. Puis les mesures montrent que le moteur d’un des propulseurs latéraux s’est arrêté à la quatre-vingt-dix-huitième seconde. Le responsable de la télémesure crie encore que tout va bien, puisque les signaux arrivent. Sergueï Korolev, lui, a compris. On rapporte son mot : « Nous voulions étonner le monde, mais la fusée gît à trois cents kilomètres d’ici. »
Un satellite plus petit
Six mois plus tôt, Korolev a pris une décision qui va tout changer. À l’automne 1956, l’Objet D, le gros satellite scientifique, prend du retard. Les sous-traitants traînent, des pièces arrivent qui ne correspondent pas aux plans. Les maquettes d’essai, attendues en octobre, ne sont pas finies.
Korolev, à ce moment, court d’un chantier à l’autre : Kaliningrad, Kapoustine Iar, Tiouratam, et le port de Molotovsk, où l’on essaie son missile pour sous-marins. Deux inquiétudes le rongent. En septembre, l’armée américaine a tiré de Floride une fusée qui a parcouru plus de cinq mille kilomètres. Il se persuade, à tort, qu’il s’agissait d’une tentative secrète de satellite. Et les essais au banc montrent que les moteurs de la R-7 sont un peu moins performants que prévu : trop peu pour un engin de plus d’une tonne.
À la fin de novembre, Tikhonravov devine son tourment et le formule à sa place : « Et si nous faisions le satellite un peu plus léger ? Trente kilos environ, ou même moins ? »
Korolev agit aussitôt. Le 25 novembre 1956, il charge un jeune ingénieur de dessiner ce petit satellite. Un autre jeune homme, Gueorgui Gretchko, qui volera lui-même dans l’espace dix-huit ans plus tard, en calcule la trajectoire. Keldych, qui a tant donné à l’Objet D, est farouchement contre. Des ingénieurs du bureau aussi. Tous finissent par céder. Par précaution, Korolev décide que l’engin sera construit chez lui, avec deux fournisseurs seulement : l’un pour les piles, l’autre, Riazanski, pour l’émetteur.
Le 5 janvier 1957, il écrit au gouvernement. Il demande à lancer deux petits satellites entre avril et juin, juste avant l’Année géophysique. Les États-Unis, affirme-t-il, préparent une nouvelle tentative et sont prêts « à payer n’importe quel prix » pour être les premiers. Le renseignement est faux, note l’historien Asif Siddiqi, mais l’instinct est juste : les Américains auraient pu lancer un satellite au début de 1957.
Le 15 février, un décret approuve le « satellite simple », désigné par les initiales PS. Une condition : un ou deux tirs réussis de la R-7 d’abord. Le gros Objet D est repoussé à 1958.
« Je ne rentrerai pas »
Korolev arrive à Tiouratam le 10 avril 1957, avec Pilioughine. En chemin, il lui a dit qu’il ne repartirait pas avant que le missile ait volé.
Une commission d’État dirige les essais. Riabikov la préside. Korolev en est le vice-président et le « directeur technique ». Le 4 mai, sur sa proposition, on répète toute l’opération. L’exercice se passe bien, à un incident près. Le maréchal Nedeline veut vérifier l’alarme. Elle ne marche pas : un sergent, parti fumer, a laissé un interrupteur dans la mauvaise position. Quand on le remet en place, l’alarme se déclenche, les pompiers accourent et arrosent le poste de commandement, avec la commission dedans.
L’après-midi du 6 mai, la fusée est conduite au pas de tir. Riabikov, Korolev, Nedeline et d’autres l’accompagnent à pied. Ce geste deviendra un rite.
Le 15 mai
Le remplissage commence à quatre heures du matin et dure près de cinq heures. Dans la journée, le colonel Maksimov, secrétaire de la commission, signale une forte fuite d’oxygène à la base de la fusée. Korolev s’emporte. Il exige de Riabikov que l’officier soit chassé du pas de tir pour insubordination. Puis il doit reconnaître que la fuite existe. Il présente ses excuses au colonel devant toute la commission. On répare, et l’on reprend.
Après l’échec, l’enquête montre qu’une fuite de kérosène, à la sortie d’une pompe, a provoqué un incendie presque dès le départ. Le propulseur s’est arraché, et le missile s’est disloqué. Des débris sont retombés jusqu’à quatre cents kilomètres.
Khrouchtchev, prévenu le soir même, reste silencieux et pensif. Il avait dit à son fils : « S’il y a besoin, Korolev m’appellera. C’est ce dont nous sommes convenus. »
Sur place, les hommes sont à bout. Voskressenski, gravement malade, est renvoyé à Moscou. La plupart des membres de la commission repartent. Korolev reste pour diriger l’enquête. Il a cinquante ans. Il souffre d’une forte angine et reçoit plusieurs piqûres de pénicilline. Il écrit à sa femme : « Quand les choses vont mal, j’ai moins d’“amis”… Mon état d’esprit est mauvais. Je ne le cacherai pas, il est très difficile de traverser nos échecs… Il y a un climat d’alarme et d’inquiétude… Il fait ici une chaleur de 55 degrés. »
« Tant de parfum »
La deuxième fusée est prête au début de juin. Le 9, l’ordre de tir est donné, et rien ne part : une vanne d’azote est restée fermée. Le 10, même chose. Le 11, nouvel arrêt. Aussitôt après, un orage violent noie le champ de tir et inonde les sous-sols du bâtiment d’assemblage.
En dépouillant les mesures, on trouve une des causes : une autre vanne, montée dans la mauvaise position. La faute vient du bureau de Korolev. Siddiqi ne dissimule pas ce qui suit. Juste et généreux dans ses jugements techniques, Korolev n’acceptait pas que son bureau porte le blâme devant les autres. Sa tactique habituelle était de noyer le problème sous les mots, ou d’amener Glouchko ou Pilioughine à reconnaître une erreur. Il essaie.
Riabikov ne s’y laisse pas prendre. On lui prête cette réplique : « Quel rusé vous faites, Sergueï Pavlovitch ! Tant de puanteur pour ce que d’autres ont peut-être fait, et tant de parfum pour votre propre merde… »
Le 12 juillet
La troisième fusée part le 12 juillet, à 15 h 53. Elle s’élève sous les acclamations. À la trente-troisième seconde, elle se met à tourner sur elle-même, et les quatre propulseurs se détachent d’un coup.
Les jours qui suivent sont les plus sombres. Tout ce que le bureau a construit en trois ans est mis en doute. Les critiques viennent d’en haut. On parle de réduire le programme. L’Année géophysique a commencé le 1er juillet, et la fusée n’a pas réussi un seul vol.
Les lettres à sa femme suivent la pente. À la mi-juin : « Les choses ne vont de nouveau pas très bien. » Et, tout de même : « Ici, maintenant, nous devons arracher la solution qu’il nous faut ! » Le 8 juillet : « Nous travaillons très dur. » Le 23 juillet : « Les choses vont très, très mal. »
Un de ses biographes soviétiques écrira qu’aucun jour, depuis la guerre, ne lui fut plus pénible que ceux de cet été brûlant.
C’est pourtant à ce moment, d’après l’ingénieur Anatoli Abramov, qu’il se montre le meilleur. Il ne cherche plus de coupable. « C’était le moment ou jamais de désespérer, a écrit Abramov. Mais le sang-froid de Korolev et l’absence de toute recherche de boucs émissaires firent comprendre à chacun que nous étions entrés dans un domaine où personne n’était allé avant nous. » Il ajoute ce que tous savaient : Korolev n’était pas encore réhabilité, et l’arrestation, la prison, l’exil étaient encore frais dans sa mémoire. Derrière son dos, des gens murmuraient que trente-deux chambres de combustion ne fonctionneraient jamais ensemble.
Le 21 août
La quatrième fusée est préparée avec un soin extrême. Elle décolle le 21 août 1957, à 15 h 15. Cette fois, tout marche : les moteurs, la séparation, le guidage. Le missile parcourt six mille cinq cents kilomètres et arrive au-dessus du Kamtchatka. Une seule ombre : la protection thermique de la fausse ogive se désagrège à dix kilomètres d’altitude. Cinq cents hommes passeront près d’une semaine à en ramasser les restes.
Korolev ne se couche pas avant trois heures du matin. Il parle à ses adjoints de ce qui s’ouvre, de l’avenir, et surtout de son satellite.
Le 27 août, la Pravda publie un communiqué : l’Union soviétique a essayé avec succès un missile balistique intercontinental, capable d’atteindre « n’importe quelle région du globe ». En Occident, presque personne n’y prête attention.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 4 (« From Object D to the Simple Satellite » : retards de l’Objet D, proposition de Tikhonravov, ordre du 25 novembre 1956, lettre du 5 janvier 1957, décret du 15 février 1957 ; « The R-7 in Flight » : commission d’État, arrivée du 10 avril, répétition du 4 mai, tir du 15 mai 1957 et incident avec le colonel Maksimov, mot de Korolev, cause de l’échec, lettres à sa femme, tentatives des 9, 10 et 11 juin, réplique de Riabikov, tir du 12 juillet, témoignage d’A. Abramov, tir du 21 août 1957, communiqué du 27 août).
Chapitre 19 · 4 octobre 1957 Spoutnik
Dans la nuit du 4 octobre 1957, des projecteurs éclairent le pas de tir de Tiouratam. Dans le poste de commandement enterré, tout le monde est debout, sauf les opérateurs. Deux hommes seulement ont le droit de s’asseoir : Nikolaï Pilioughine et Sergueï Korolev. Un ingénieur qui l’observe le trouve nerveux, bien qu’il s’efforce de le cacher. Il scrute les cadrans, guette le ton des voix. Quand il ne reste que quelques minutes, il fait un signe de tête à son adjoint Voskressenski. À 22 h 28 min 34 s, heure de Moscou, les moteurs s’allument.
Une sphère
Le petit satellite a été dessiné pendant que les fusées échouaient. Les ingénieurs du bureau voulaient un cône, qui s’adapte bien à la pointe de la fusée. Au début de 1957, Korolev a changé d’avis et réclamé une sphère de métal.
L’engin qui sort des ateliers mesure cinquante-huit centimètres de diamètre. Il est fait de deux demi-coques d’alliage d’aluminium, remplies d’azote. À l’intérieur : trois batteries, deux émetteurs de radio, un ventilateur. Quatre antennes en forme de tiges se déploient une fois en orbite. Le tout pèse 83,6 kilogrammes, dont cinquante et un pour les seules batteries.
Les deux émetteurs travaillent sur des longueurs d’onde choisies pour que les radioamateurs du monde entier puissent les capter. Leur signal est une suite de brèves impulsions. Elles donneront le fameux « bip-bip ».
Korolev veille à ce que la sphère soit polie et parfaitement propre. Il y tient pour ses qualités de réflexion, mais aussi pour sa beauté. Un jour, il s’emporte contre un jeune ouvrier qui a mal travaillé la surface d’une simple maquette : « Cette boule sera exposée dans les musées ! »
Il pense à tout. Comme on doute que l’on puisse voir du sol un si petit objet, il fait fixer un réflecteur sur le corps central de la fusée, qui se mettra en orbite lui aussi.
« Qu’ils tranchent »
Après le succès du 21 août, il faut encore l’accord de la commission d’État. Korolev le demande. Pour plusieurs de ses membres, c’est une surprise complète : ils connaissaient le gros Objet D, pas ce petit satellite. La séance tourne à la dispute et aux reproches.
À la séance suivante, Korolev change de méthode : « Je propose de soumettre au Présidium du Comité central la question de la priorité nationale dans le lancement du premier satellite artificiel de la Terre au monde. Qu’ils tranchent. » Personne ne veut porter la responsabilité d’une erreur de jugement. Il obtient ce qu’il voulait.
Le 7 septembre, une deuxième R-7 atteint le Kamtchatka.
Korolev et ses collègues avaient espéré lancer le satellite le 17 septembre, pour le centenaire de la naissance de Tsiolkovski. Ce n’est pas possible. Ce jour-là, il est à Moscou, dans la salle des Colonnes de la Maison des syndicats, où l’on célèbre le vieux maître de Kalouga. Il prononce un long discours. On ne dit pas à l’assistance quel est son métier. Il annonce que, « dans un avenir très proche », l’URSS et les États-Unis procéderont aux premiers lancements de satellites artificiels. Rien ne permet à la salle de deviner qu’il ne s’agit pas d’une prédiction vague.
Deux jours plus tôt
Le 20 septembre, la commission fixe le tir au 6 octobre. Korolev arrive à Tiouratam le 29. Il loge dans une petite maison, près du bâtiment d’assemblage.
Puis une nouvelle l’alarme. Une conférence doit se tenir à Washington au début d’octobre. D’après ses informations, des Américains y présenteront le 6 une communication intitulée « Un satellite au-dessus de la planète ». Il se convainc que ce titre annonce un lancement américain pour le même jour. Les représentants locaux du KGB lui assurent qu’il n’en est rien. Il ne les croit pas.
Il demande à la commission d’avancer le tir de deux jours. Elle cède. Il signe l’ordre le 2 octobre, à quatre heures de l’après-midi.
Au petit matin du 3, la fusée est amenée au pas de tir. Korolev, Riabikov et les autres l’escortent à pied. Il dit à ses ingénieurs : « Personne ne nous presse. Si vous avez le moindre doute, nous arrêterons les essais et nous ferons les corrections sur le satellite. Il y a encore le temps… »
Un ingénieur du satellite, Oleg Ivanovski, s’en souviendra ainsi : personne, à ce moment, ne pensait à la grandeur de ce qui se passait. Chacun faisait son travail, avec ses déceptions et ses joies.
Le tir
Dans le poste de commandement se tiennent Riabikov, Keldych, Glouchko, Pilioughine. Voskressenski et le lieutenant-colonel Alexandre Nossov dirigent les opérations, chacun à un périscope. « Une minute ! » crie Nossov. Un jeune lieutenant, Boris Tchekounov, appuie sur le bouton.
La fusée, qui pèse plus de deux cent soixante-douze tonnes, s’élève. Tout n’est pas parfait. Plusieurs moteurs se sont allumés avec retard, ce qui aurait pu arrêter le tir. À la seizième seconde, un système qui règle la consommation tombe en panne. Le kérosène s’épuise trop vite, et le moteur central s’arrête une seconde plus tôt que prévu. Mais la vitesse y est. À la trois cent vingt-cinquième seconde, la sphère se sépare.
« Attendez pour fêter »
À huit cents mètres du pas de tir, une foule attend autour d’une camionnette. À l’intérieur, un opérateur, Viatcheslav Lappo, qui a conçu lui-même les émetteurs, guette le premier signal. Quand la station du Kamtchatka annonce qu’elle l’a capté, on applaudit.
Korolev coupe court : « Attendez pour fêter. Les gens de la station ont pu se tromper. Jugeons des signaux par nous-mêmes, quand le satellite reviendra après son premier tour de la Terre. »
Il revient. Le « bip-bip » sort clairement du récepteur. Riazanski, qui est dans la camionnette, téléphone aussitôt à Korolev, resté dans le poste de commandement.
À Moscou, les calculateurs établissent l’orbite : 228 kilomètres au plus bas, 947 au plus haut, un tour en quatre-vingt-seize minutes. Riabikov attend la fin du deuxième tour pour téléphoner à Khrouchtchev.
« Ne répétez pas son nom »
Khrouchtchev est à Kiev, en réunion avec les dirigeants ukrainiens. Vers onze heures du soir, on l’appelle au téléphone. Il écoute, revient s’asseoir, ne dit rien. Puis, raconte son fils, il n’y tient plus : « Je peux vous annoncer une nouvelle très agréable et très importante. Korolev vient d’appeler. » Il prend un air de mystère. « C’est un de nos constructeurs de missiles. N’oubliez pas de ne pas répéter son nom, il est secret. Donc, Korolev vient de rapporter qu’aujourd’hui, il y a peu, un satellite artificiel de la Terre a été lancé. »
Le lendemain, à Tiouratam, un adjoint de Korolev fait distribuer une théière d’alcool par homme. On se réunit dans le petit cinéma. Riabikov parle, puis Korolev, puis Keldych.
À la nuit, Korolev et quelques-uns des siens montent dans un avion pour Moscou. Ils n’ont pas dormi la nuit précédente, et presque tous s’endorment. Après le décollage, le pilote sort de sa cabine et se penche vers Korolev : le monde entier, lui dit-il, bourdonne de ce lancement. Korolev se lève, va dans le poste de pilotage, puis revient vers les passagers : « Eh bien, camarades, vous n’imaginez pas : le monde entier parle de notre satellite. » Et, avec un grand sourire : « Il semble que nous ayons fait du bruit… »
Le matin du 5 octobre, la Pravda a publié le communiqué de l’agence Tass. Il est sobre, et ce n’est pas le plus gros titre du jour. La presse soviétique ne donne pas de nom à l’engin. Elle l’appelle simplement spoutnik : « satellite », en russe.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 4 (« Sputnik » : forme et caractéristiques du PS-1, mot de Korolev à un ouvrier, réflecteur, séances de la commission d’État et proposition de Korolev, tir du 7 septembre, discours du 17 septembre 1957, décision du 20 septembre, avancement du tir, propos du 3 octobre, témoignages d’O. Ivanovski, de B. Tchekounov et d’E. Chabarov, heure et déroulement du tir, attente du premier tour, orbite, récit de Sergueï Khrouchtchev, journée du 5 octobre et vol de retour, communiqué de la Pravda).
Chapitre 20 · 1957 – 1958 Le Constructeur en chef
Le 12 décembre 1957, la Pravda publie un article intitulé « Recherches sur l’espace cosmique ». Il est signé « professeur K. Sergueïev ». Ce professeur n’existe pas. L’auteur est Sergueï Pavlovitch Korolev. L’homme dont le satellite fait parler le monde entier a le droit d’écrire dans le premier journal du pays, à condition de ne pas dire qui il est.
Un titre à la place d’un nom
Jusqu’en 1957, les fonctions réelles des constructeurs en chef étaient secrètes, mais leurs noms ne l’étaient pas. Après Spoutnik, les noms eux-mêmes disparaissent. Les nouvelles éditions des histoires de la fusée cessent de mentionner Korolev. Les encyclopédies le présentent comme le chef d’un laboratoire, dans un institut de « construction mécanique » qu’elles ne situent pas.
La presse le désigne désormais par un titre : le « Constructeur en chef des systèmes fusées-spatiaux ». Glouchko devient le « Constructeur en chef des moteurs ». Keldych, le « Théoricien en chef de la cosmonautique ». Tikhonravov, lui, n’a droit à aucun pseudonyme.
Khrouchtchev s’en explique publiquement. Un jour, dit-il, les photographies et les noms de ces hommes illustres seront connus. Pour l’instant, afin d’assurer la sécurité du pays et la vie de ces savants et de ces ingénieurs, on ne peut pas les révéler.
Ce sont d’autres qui voyagent et parlent. L’académicien Sedov, celui de la conférence de Copenhague, parcourt le monde et donne des conférences devant des auditoires qui croient voir en lui l’un des fondateurs du programme. Les ingénieurs de Korolev se racontent une histoire à son sujet. Invité un jour à Tiouratam devant une R-7 prête à partir, Sedov aurait demandé où se trouvait exactement le satellite sur la fusée.
L’historien Asif Siddiqi conclut par un fait. Des six constructeurs en chef dont les noms furent classés secrets en 1957, tous ont fini par voir leur nom imprimé. Tous, sauf un : Korolev.
Un chien pour le 7 novembre
Rentré à Moscou le 5 octobre, Korolev envoie ses adjoints en vacances au bord de la mer Noire. Ce sont leurs premières depuis des années. Lui ne part pas.
Khrouchtchev l’appelle pour connaître les détails. Au cours de la conversation, il demande, comme en passant, si l’on pourrait lancer un autre satellite pour le quarantième anniversaire de la Révolution, le 7 novembre. Korolev répond sans hésiter que son équipe peut envoyer un chien. Les récits de cette décision ne concordent pas tous, avertit Siddiqi. La plupart s’accordent sur ce partage : l’idée de la date est de Khrouchtchev, celle du chien est de Korolev.
L’ordre officiel est daté du 12 octobre. Les vacances sont annulées, les adjoints rappelés. Il reste moins d’un mois.
On fait avec ce qu’on a. On prend un conteneur prévu pour un tir vertical de chien, et l’on y ajoute une sphère identique à celle du premier satellite. Le tout restera attaché au corps central de la fusée. Cela évite de construire un nouveau système de transmission. L’ensemble pèse 508,3 kilogrammes. Rien n’est prévu pour ramener l’animal : ni la technique ni le temps ne le permettent. Les médecins comptent l’endormir par une injection automatique avant que l’oxygène ne manque.
Korolev repart pour Tiouratam le 26 octobre.
Laïka
La chienne choisie s’appelle Laïka. On l’a retenue pour son caractère égal. Le médecin Vladimir Iazdovski, celui que Korolev avait recruté dans un parc en 1949, a raconté : « Laïka était une chienne merveilleuse… calme et très placide. Avant le départ pour le cosmodrome, je l’ai emmenée une fois à la maison et je l’ai montrée aux enfants. Ils ont joué avec elle. Je voulais faire quelque chose de gentil pour elle. Il lui restait si peu de temps à vivre. »
On l’installe dans son conteneur le 31 octobre à midi. Il fait très froid à Tiouratam, et l’on chauffe la cabine par un tuyau.
La fusée part le 3 novembre 1957, à 5 h 30, heure de Moscou. Le pouls de l’animal triple pendant la montée, puis les mesures redeviennent normales. Le satellite est en orbite. Avec l’étage de fusée auquel il reste fixé, il pèse environ six tonnes et demie.
Laïka ne survit pas longtemps. La température monte dans la cabine, et elle meurt de chaleur. Siddiqi, qui écrit en 2000, place sa mort au quatrième jour. Des témoignages rendus publics plus tard l’ont placée dans les toutes premières heures du vol. Nous signalons la divergence sans pouvoir la trancher ici.
Le second Spoutnik avait autre chose à dire. Ses instruments ont fonctionné une semaine et enregistré les indices d’une ceinture de rayonnement autour de la Terre. Les savants soviétiques ont été prudents dans leur interprétation. Quelques mois plus tard, le premier satellite américain rapportera les mêmes mesures, et la découverte reviendra aux États-Unis.
« En l’absence de tout crime »
Cette année 1957 lui apporte aussi, sans bruit, ce qu’il attendait depuis dix-neuf ans. Il avait demandé la révision de sa condamnation le 30 mai 1955. Le 18 avril 1957, le Collège militaire de la Cour suprême annule les charges, « en l’absence de tout crime ». Il en reçoit la lettre pendant l’été.
Les honneurs suivent. Le 29 juin 1957, on lui a donné le grade de docteur ès sciences techniques, sans thèse. Le 18 décembre, il reçoit le prix Lénine. Le 20 juin 1958, il est élu membre de plein droit de l’Académie des sciences, en même temps que Glouchko.
La ligne directe
Au-dessus de lui, l’échelle est longue : un comité d’État, la Commission militaro-industrielle que préside désormais Oustinov, un secrétaire du Comité central chargé de la défense et de l’espace, qui s’appelle Leonid Brejnev, puis Khrouchtchev.
En pratique, Korolev saute les échelons. Depuis la visite de février 1956, Khrouchtchev l’écoute. Il a écrit plus tard, dans ses Mémoires, qu’il avait en lui une confiance absolue : « Quand il défendait ses idées, on voyait la passion brûler dans ses yeux, et ses rapports étaient des modèles de clarté. »
Cette confiance est tout son pouvoir. Il n’a ni ministère ni budget à lui. L’Union soviétique, écrit Siddiqi, n’a pas de programme spatial en 1957 : pas de but à long terme, pas d’organisme, pas de plan de financement. Les premiers Spoutnik ont été des projets isolés, montés à la hâte sur la proposition de quelques hommes dont personne ne connaît le nom.
Le gros Objet D, enfin, s’envole à son tour. Une première tentative échoue le 27 avril 1958 : la fusée est détruite à la quatre-vingt-dix-septième seconde. L’exemplaire de secours part le 15 mai. Avec ses 1 327 kilogrammes et ses douze expériences, ce troisième Spoutnik stupéfie les savants occidentaux. Ils ignorent qu’il était le dernier projet spatial que l’Union soviétique eût en chantier.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 3 (jugement de Khrouchtchev dans ses Mémoires), chap. 4 (anonymat, titres, pseudonyme « K. Sergueïev », déclaration de Khrouchtchev, anecdote de Sedov) et chap. 5 (« The Immediate Aftermath » : demande de Khrouchtchev, ordre du 12 octobre 1957, conception du PS-2, témoignage de V. Iazdovski, tir du 3 novembre 1957, mort de Laïka, ceinture de rayonnement, Objet D ; réhabilitation du 18 avril 1957, distinctions, hiérarchie). Sur la mort de Laïka dans les premières heures du vol : communication de D. Malachenkov au Congrès mondial de l’espace de 2002, d’après les comptes rendus de presse (source non consultée directement).
Cinquième partie
La Lune et le premier homme
1958 – 1961
Chapitre 21 · 1958 – 1959 La Lune dans la valise
Le 12 septembre 1959, à 9 h 39 min 26 s, une fusée quitte Tiouratam avec une seconde d’écart sur l’heure calculée. C’est la sixième que Sergueï Korolev lance vers la Lune en un an. Aucune des cinq premières n’a atteint son but. Depuis le 6 septembre, les hommes du pas de tir ne dorment que par instants, et ne se rasent plus, par superstition. Quand la télémesure annonce que le dernier étage s’est arrêté à l’instant prévu, quelqu’un dit tout haut : « Si l’on ne dort pas du tout pendant une semaine avant chaque tir, il n’y aura plus d’échecs. »
Cinq chantiers à la fois
Boris Tchertok, l’adjoint de Korolev pour le guidage, a comparé ces deux années à la guerre, pour le rythme. Au début de 1958, le bureau mène de front cinq chantiers : mettre le missile R-7 en service dans l’armée, lui donner douze mille kilomètres de portée, lui ajouter un troisième et un quatrième étage, dessiner un « satellite lourd » qui deviendra un vaisseau habité, et enfin viser la Lune, Mars et Vénus.
La Lune passe d’abord. Un décret du 20 mars 1958 l’ordonne. Pour l’atteindre, les deux étages de la R-7 ne suffisent pas : il en faut un troisième, qui porte la sonde à 11,2 kilomètres par seconde.
Ce troisième étage a besoin d’un moteur. Michine persuade Korolev de ne pas le demander à Glouchko. Le bureau fera lui-même la chambre de combustion. Pour la pompe, on s’adresse à un constructeur de moteurs d’avion de Voronej, Semion Kosberg. Tchertok le décrit : fils de forgeron, petit, trapu, très vif. Korolev l’apprécie dès la première rencontre.
L’affaire manque de mal tourner. Au cours d’une discussion sur le partage du travail, Michine s’emporte et lance à Kosberg une injure antisémite. Kosberg sort furieux, traverse le couloir, entre chez Korolev et déclare qu’il ne travaillera pas avec un antisémite. Il ordonne à son adjoint : « Nous partons ! » Korolev convoque Michine. Tchertok ignore ce qu’ils se sont dit. Mais Korolev fait rattraper Kosberg. On s’explique, et la paix se fait. Kosberg travaillera avec lui jusqu’à sa mort, en janvier 1965, des suites d’un accident de voiture. Korolev en sera bouleversé.
Une bombe sur la Lune ?
Les projets reçoivent des numéros. Le premier doit frapper la Lune. Le deuxième doit la contourner et photographier sa face cachée. Le troisième est le plus étrange. Il vient d’un physicien de l’arme nucléaire, l’académicien Zeldovitch : faire exploser une bombe atomique sur la Lune, pour que tous les observatoires du monde voient l’éclair et que nul ne puisse nier l’exploit.
On en fabrique des maquettes. On n’en parle qu’en très petit comité. Keldych n’en veut pas : les savants du monde, dit-il, ne comprendraient pas. Il demande à Korolev de ne pas en parler à Khrouchtchev avant que tout ait été discuté. Korolev hésite, écrit Tchertok. Tchertok lui-même objecte : que se passera-t-il si la fusée retombe ? Keldych renchérit : qu’on imagine le scandale si l’engin tombait en territoire étranger, même sans exploser.
C’est Zeldovitch qui enterre son idée. Il a calculé la durée de l’éclair dans le vide : trop brève pour être photographiée à coup sûr depuis la Terre. Keldych vient l’annoncer au bureau. Il est d’excellente humeur.
Des joueurs
Le premier tir a lieu le 23 septembre 1958. La fusée se disloque à la fin du vol du premier étage. Le deuxième, le 12 octobre, finit exactement de la même façon.
Entre les deux, de jeunes ingénieurs avaient trouvé une explication que la plupart des chefs détestaient. Les moteurs vibrent à une fréquence qui est aussi celle de la structure. Les deux vibrations s’entretiennent, et la fusée se brise. Il aurait fallu s’arrêter et étudier la question à fond. Tchertok est sans indulgence : « Nous étions comme des joueurs. » On avait promis une Lune à Khrouchtchev pour l’anniversaire de la Révolution. Ni Korolev ni Keldych ne voulaient d’une longue enquête. On s’est contenté de demi-mesures.
Après le second échec, on fait ce qu’il fallait faire. On installe un amortisseur sur les conduites d’oxygène. Korolev juge plus habile de faire présenter le remède à la commission par un savant d’un autre institut plutôt que par ses propres ingénieurs : nul, dit-il, n’est prophète en son pays.
Le président de la commission d’État, Konstantin Roudnev, tire la leçon devant tous : « Si l’on additionne toutes les dépenses de chaque tir, il se trouve que nous tirons des villes entières. Nos succès nous sont montés à la tête. »
Le 4 décembre, troisième tir, troisième échec : une pompe du deuxième étage.
La planète artificielle
Le quatrième tir a lieu le 2 janvier 1959. Cette fois, les trois étages fonctionnent. Mais l’ordre d’arrêter le moteur du deuxième étage, envoyé du sol par radio, arrive en retard. La sonde passe à six mille kilomètres de la Lune et continue. Elle se met à tourner autour du Soleil.
C’est un échec : elle devait frapper la Lune. La propagande en fait un triomphe. La sonde devient la première « planète artificielle » du système solaire, et on lui donne un nom, Metchta, « le Rêve ». Tchertok l’avoue sans détour : « Au lieu des réprimandes attendues, nous avons été inondés de félicitations. »
L’engin a tout de même rempli deux offices. À cent treize mille kilomètres de la Terre, il a lâché un nuage de sodium, une comète artificielle que les observatoires étrangers pouvaient voir. Et ses instruments n’ont décelé aucun champ magnétique autour de la Lune.
Le cinquième tir, le 18 juin, échoue encore.
Septembre
En septembre, on apporte deux fusées et deux sondes. Khrouchtchev doit partir pour les États-Unis le 15. Tchertok écrit que les ingénieurs n’avaient plus besoin de lui pour vouloir réussir : leur amour-propre était blessé.
Le 6 septembre, le tir est annulé : on a oublié de brancher un connecteur. Le 8, un bouchon de glace fait manquer l’heure. Le 9, les moteurs s’allument, puis tout s’éteint. Dans le silence du poste de commandement, Korolev crie soudain après Pilioughine. On vide la fusée, on l’emmène, on amène l’autre.
Celle-là part le 12, sans un défaut.
Reste à prouver qu’on a touché la Lune. Une seule antenne en Europe est capable de suivre la sonde : celle de l’observatoire britannique de Jodrell Bank, que dirige Bernard Lovell. Keldych veut le prévenir tout de suite. Korolev hésite : et si l’on manque encore ? Personne ne croira à une seconde « planète artificielle ». Keldych l’emporte et fait transmettre à Lovell l’heure prévue de l’impact.
L’après-midi même, Korolev, Keldych, Roudnev, Glouchko et Riazanski s’envolent pour Moscou. Ils veulent rendre compte à Khrouchtchev avant son départ. Korolev a une autre raison : il tient à vérifier lui-même l’état du cadeau.
Le fanion
La sonde emporte une sphère de métal faite de petites plaques à cinq côtés, en acier inoxydable. Chacune porte les armes de l’Union soviétique et l’inscription « URSS, septembre 1959 ». La Monnaie les frappe depuis 1958. Elle a dû les refaire après chaque échec, avec la nouvelle date. Le bureau de Korolev en a fabriqué une réplique, dans un écrin de bois doublé de velours bleu clair, œuvre de ses meilleurs ébénistes.
Le 14 septembre 1959, à 0 h 02 min 24 s, heure de Moscou, la sonde frappe la Lune. Le vol a duré trente-huit heures et vingt et une minutes. Lovell confirme : les signaux ont cessé une seconde après l’instant prévu. Les calculateurs soviétiques avaient oublié le temps que met l’onde à venir de la Lune.
C’est la première fois qu’un objet fabriqué par l’homme atteint un autre astre.
Le lendemain, Khrouchtchev part pour Washington. À la Maison-Blanche, il remet la réplique du fanion au président Eisenhower. Un journal écrit qu’il est arrivé en Amérique avec la Lune dans sa valise.
Devant des parlementaires américains, un sénateur lui demande si les Soviétiques ont eu, eux aussi, des échecs. Khrouchtchev plaisante et raconte qu’une fusée ne marchait « pas tout à fait bien », qu’on l’a remplacée par une autre, et que la première est intacte. Les ingénieurs lisent ce compte rendu quelques jours plus tard. Ils ont rattrapé un peu de sommeil, et ils en rient de bon cœur.
Tchertok fait le compte que personne, à l’époque, n’a publié : sept tirs lunaires en un an, deux succès complets et un demi-succès. « Nous savions cacher nos échecs. »
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. II, Creating a Rocket Industry, NASA SP-2006-4110, chap. 25 (« Lunar Assault » : chantiers de 1958, moteur du troisième étage et incident Michine-Kosberg, projet de bombe sur la Lune, échecs des 23 septembre, 12 octobre et 4 décembre 1958, propos de K. Roudnev, tir du 2 janvier 1959, tentatives des 6, 8 et 9 septembre et tir du 12 septembre 1959, avertissement donné à B. Lovell, fanion, impact du 14 septembre, voyage de Khrouchtchev) et chap. 29 (décret du 20 mars 1958) ; A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 12 (bilan des premières sondes lunaires).
Chapitre 22 · Octobre 1959 « La Lune est ronde »
Le 6 octobre 1959, à Moscou, le téléphone sonne dans le bureau de Boris Tchertok. C’est Sergueï Korolev. « Boris, viens tout de suite ! N’apporte aucun papier. Et sache que tu ne retourneras pas à ton bureau aujourd’hui. » Tchertok objecte que la préparation des sondes pour Mars et Vénus est dans un état critique. « Non, tu as compris ce que j’ai dit ? Tu as assez d’adjoints. Viens tout de suite ! » Une sonde soviétique s’approche de la face cachée de la Lune, et l’on n’arrive presque plus à lui parler.
La blanchisserie
Photographier la face de la Lune qu’on ne voit jamais de la Terre est beaucoup plus difficile que de la frapper. Il faut une sonde qui sache s’orienter seule, viser, photographier, puis renvoyer ses images. Aucune ne l’a encore fait.
Celle-ci porte un appareil conçu par un institut de télévision de Leningrad. Il prend les clichés sur une pellicule. Puis, à bord, il développe le film, le fixe, le sèche, et le lit ligne à ligne pour le transmettre par radio. Les ingénieurs l’ont surnommé « la blanchisserie ». Pendant les essais, il a donné plus de soucis que tout le reste : la pellicule sortait tachée, ou voilée.
Le système qui oriente la sonde est l’œuvre de l’équipe de Boris Raouchenbakh, un ancien de l’institut des années 1930 que Korolev a retrouvé. Tchertok, qui a l’habitude des missiles, n’estime pas les chances de réussite à plus de vingt ou trente pour cent.
Korolev mesure le risque. Après le succès de septembre, il a dit à Tchertok ce qu’il attendait. Khrouchtchev rentrait d’Amérique le 28 septembre : « Nous ne le verrons pas à Moscou », a-t-il remarqué avec un regret visible. Il fallait lancer le 3 ou le 4 octobre. « Pas plus tard ! Et attention, nous ne devons absolument pas nous déshonorer maintenant. Lovell et les Américains suivront le tir. Si nous ne voyons pas la face cachée de la Lune, ce sera une honte terrible. »
Le 28 septembre, Moscou fête le retour de Khrouchtchev. Au nom des savants, c’est l’académicien Sedov qui prend la parole. Tchertok écrit qu’il partageait l’amertume de Korolev.
La sonde part le 4 octobre 1959, deux ans jour pour jour après Spoutnik. Le communiqué officiel ne dit pas un mot de la photographie.
Un avion en une heure
Le 6 au matin, les nouvelles sont mauvaises. La télémesure ne passe pas, les ordres n’atteignent pas la sonde. La seule station capable de communiquer avec elle se trouve en Crimée, sur le mont Kochka, près de Simeïz. La prochaine séance commence à seize heures.
Korolev décide de s’y rendre. En un peu plus d’une heure, il obtient un Tupolev 104, le premier avion de ligne à réaction du pays, que l’on retire pour lui d’une ligne internationale. Il prévient l’armée de l’air, qui tiendra un hélicoptère prêt, et les autorités de Crimée. Départ à midi.
Ils sont six pour un appareil de cent places : Korolev, Keldych, Riazanski, un responsable de l’industrie radio, Tchertok et l’ingénieur Arkadi Ostachev. Celui-ci est en retard. Korolev ne supporte pas d’attendre. Il s’est déjà emporté contre Riazanski pour les ordres radio qui ne passent pas. Keldych sourit, ce qui n’arrange rien. Au bout de dix minutes, Korolev donne l’ordre de décoller et, pour se calmer, s’en va dans le poste de pilotage.
L’avion roule vers la piste. Une voiture surgit alors, coupant à travers le béton. Ostachev en saute, agitant son sac. On arrête l’avion, on descend l’échelle. Korolev revient dans la cabine, lui montre le poing et prononce des mots que le bruit des réacteurs couvre.
À bord, il y a des hôtesses et un vrai repas. Aucun d’eux, sauf Keldych, n’a jamais pris un tel avion. Korolev se déride. Bientôt, promet-il, le bureau aura des avions pareils. Puis, à Riazanski : « Mais si tes ordres radio ne passent pas, Mikhaïl, tu voyageras en Li-2, et tu ne reverras pas de sitôt des hôtesses comme celles-ci. »
L’hélicoptère longe la côte de Crimée. Il passe au-dessus de Koktebel, où Korolev volait en planeur dans sa jeunesse. Tchertok récite du Pouchkine. Korolev rit. Puis le pilote annonce de la neige mouillée sur la montagne où l’on devait se poser. Korolev voudrait tenter l’atterrissage. Le pilote tient bon : la route de descente serait trop dangereuse. On se pose près de Yalta.
Les responsables locaux du Parti les attendent avec des voitures. Ils offrent le repos et les agréments du lieu. Korolev remercie : « Nous sommes très pressés. Conduisez-nous au centre de Simeïz. »
Partis à onze heures, ils sont au sommet à quatorze heures trente.
Un seul chef
La station est un campement. Une antenne plate de cent vingt mètres carrés, des émetteurs dans des camions, une baraque de bois, des tentes, une cuisine roulante.
Korolev veut parler lui-même aux opérateurs. Il ne lui faut pas longtemps pour voir ce qui cloche. Trois hommes commandent en même temps : l’ingénieur Evgueni Bogouslavski, qui a conçu la liaison radio, et deux colonels. Les opérateurs ne savent pas à qui obéir.
« Attention ! dit Korolev. Pendant les séances de liaison, je demande que tous les comptes rendus aillent à Evgueni Iakovlevitch Bogouslavski. Et je demande que tous les opérateurs n’exécutent que ses ordres. »
C’est tout. Tchertok note que l’ordre s’établit à l’instant.
À seize heures, la télémesure arrive. À la surprise générale, tout fonctionne à bord.
Dans la soirée, on s’aperçoit qu’il ne reste plus de bande magnétique spéciale pour enregistrer les images. Korolev entre en fureur. Puis il téléphone au ministre. La bande partira de Moscou par un avion de ligne, un hélicoptère l’attendra à l’aéroport. Il se tourne vers un colonel : « Je suis désolé, mais cette difficulté vient de mes camarades. »
On dort dans une résidence officielle du bord de mer. La table est couverte de vins. « Pas d’alcool ! dit Korolev. Demain nous partons à six heures. » Ils dorment quatre heures.
La première image
Le 7 octobre, à 6 h 30, l’appareil se met en marche. La sonde se trouve entre la Lune et le Soleil, à environ sept mille kilomètres de la Lune. Elle photographie pendant quarante minutes. Puis, tandis qu’elle revient vers la Terre, la « blanchisserie » développe son film.
L’attente dure des heures. Un astronome, venu à l’invitation de Keldych, explique qu’elle est inutile : le rayonnement de l’espace a forcément voilé la pellicule.
Quand la sonde est à cinquante mille kilomètres, le signal devient stable. On donne l’ordre de restituer l’image. Sur le papier, ligne après ligne, apparaît un cercle gris, où il faut beaucoup d’imagination pour distinguer quelque chose.
Korolev n’y tient plus. Il fait irruption dans la petite pièce : « Alors, qu’avez-vous là ?
— Nous avons établi que la Lune est ronde », répond Tchertok.
Bogouslavski retire la feuille, la montre à Korolev, et la déchire tranquillement. Korolev ne se fâche même pas : « Pourquoi si vite, Evgueni Iakovlevitch ? C’est tout de même la première, vous comprenez, la première ! »
Bogouslavski répond qu’elle est mauvaise et que les suivantes seront meilleures. Elles le sont. Image après image, des détails se dessinent. On applaudit, on se félicite. Ce soir-là, le vin est permis.
Les noms
Avant de rentrer, Korolev emmène Keldych, Riazanski et Tchertok voir un chantier, près d’Eupatoria. On y construit les grandes antennes qui devront parler aux sondes envoyées vers Mars. Les officiers promettent une date. Korolev fronce les sourcils : ce délai ne convient pas du tout, il faut que tout soit prêt au premier trimestre de 1960. Un officier l’invite à revenir en mai, quand l’endroit sera l’une des plus belles plages de Crimée. « Vous ne pensez qu’à vos plages ! Celle-ci n’est pas mal, bien sûr. Mais l’essentiel est que vous n’oubliiez pas les délais ! »
De retour à son bureau, il étonne ses adjoints. Au lieu de se jeter dans les affaires courantes, il s’enferme avec des astronomes pour examiner les photographies et discuter des noms à donner aux reliefs découverts. Sa secrétaire écarte les visiteurs : il a demandé qu’on ne le dérange pas.
Tchertok y voit le stratège. Korolev se hâte de prendre l’initiative, de peur que d’autres, un jour, avec de meilleures images, ne la lui prennent.
Une photographie est publiée le 27 octobre 1959. Pour les noms, le Comité central s’en mêle et confie l’affaire à une commission de l’Académie. La liste paraît le 18 mars 1960 : Giordano Bruno, Jules Verne, Hertz, Lobatchevski, Maxwell, Mendeleïev, Pasteur, Marie Curie, Edison… Keldych et Korolev y ont fait ajouter le physicien Kourtchatov, mort en février. Sur la face cachée de la Lune, un cratère porte désormais le nom de Tsiolkovski.
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. II, Creating a Rocket Industry, NASA SP-2006-4110, chap. 29 (« Ye-2 Flies to the Moon and We Fly to Koshka » : appareil photo-télévision et système d’orientation, propos de Korolev avant le tir, meeting du 28 septembre, lancement du 4 octobre 1959, appel du 6 octobre et vol vers la Crimée, station du mont Kochka, ordre de Korolev aux opérateurs, épisode de la bande magnétique, photographie du 7 octobre et réception des images, visite du chantier d’Eupatoria, choix des noms, liste du 18 mars 1960) ; A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 5 (B. Raouchenbakh).
Chapitre 23 · 1957 – 1960 Le programme : « des hommes vers Mars et Vénus »
Le 5 juillet 1958, Sergueï Korolev et Mikhaïl Tikhonravov signent une note de quelques pages et l’envoient à la commission qui dirige l’industrie militaire. Elle porte un titre modeste : « Considérations préliminaires sur les perspectives de la maîtrise de l’espace cosmique ». Elle énumère des satellites, des sondes, un vaisseau habité, des stations autour de la Terre. Puis, quand tout cela sera fait, elle annonce ce qui deviendra possible. En premier, elle écrit : « Vol d’hommes vers Mars et Vénus. » La Lune ne vient qu’après.
Un plan à la place des coups d’éclat
Les trois premiers Spoutnik ont été des initiatives isolées. Korolev veut autre chose : un programme. Dès le 30 décembre 1957, il a envoyé avec Keldych une première lettre aux dirigeants. Son titre réclamait « une nouvelle industrie puissante » pour l’étude de l’espace.
La note de juillet 1958 va plus loin, et elle est datée. Pour les années 1959 à 1961, elle prévoit d’étudier l’exploration de Mars et de Vénus par des engins automatiques, qui reviendraient près de la Terre avec des photographies. Pour 1963 ou 1964, un lanceur capable de mettre quinze à vingt tonnes en orbite. Elle demande des moteurs ioniques pour les trajets entre les planètes. De 1961 à 1965, un vaisseau pour un ou deux hommes, et des stations. De 1963 à 1966, des sondes vers Mars et Vénus. Elle mentionne des recherches sur des systèmes de survie en circuit fermé, sur l’assemblage en orbite, sur les liaisons radio à très grande distance.
Viennent enfin les buts lointains, dans cet ordre : le vol d’hommes vers Mars et Vénus ; le vol d’hommes vers la Lune et leur retour ; une « station-colonie » permanente sur la Lune.
L’historien Asif Siddiqi s’arrête sur cet ordre. Pour Korolev et Tikhonravov, écrit-il, « nourris de Tsiolkovski et de Tsander », poser un homme sur la Lune n’est pas une priorité. Le voyage vers les planètes passe avant. Cette idée dominera les études à long terme du bureau pendant les cinq années suivantes.
Il relève autre chose. Contrairement à tant de lettres précédentes, ce texte ne parle pas des Américains. Il n’agite aucune « course ». C’est le programme de deux hommes qui disent ce qu’ils voudraient faire.
Un an sans réponse
Un an plus tard, aucun décret n’a répondu. Korolev change d’allié. Tikhonravov n’a pas de poids politique. Keldych en a. Entre mai et juillet 1959, Korolev envoie avec lui trois lettres coup sur coup.
La plus importante est du 27 mai. Elle propose de séparer l’espace des missiles. Les mêmes organismes font aujourd’hui les deux, écrivent-ils, et cela a été utile. Mais les buts sont devenus trop vastes : il est temps d’appeler « des forces nouvelles et de nouvelles organisations ». Ils demandent un Institut central de recherche interplanétaire, où l’on dessinerait tous les engins spatiaux, sept instituts spécialisés, et un conseil dirigé par Keldych.
Une phrase surprend, venant d’un homme dont le nom même est secret. Cet institut, écrivent-ils, pourrait devenir « un centre scientifique d’exploration de l’espace à l’échelle internationale », en coopération avec les pays socialistes.
Le 10 décembre 1959, le gouvernement prend enfin un décret sur la politique spatiale. C’est le premier. Il ne crée que le conseil de Keldych. Mais il approuve trois choses qui comptent : une R-7 à quatre étages pour envoyer des sondes vers Mars, Vénus et la Lune, le vaisseau habité, et des études sur un lanceur lourd.
Il n’y aura pas d’institut. L’armée est la seule à payer, et elle ne veut pas d’un grand programme spatial.
« Le venin du diable »
Pendant ce temps, Korolev perd du terrain là où il était le plus fort : auprès de Khrouchtchev.
La R-7 est une mauvaise arme. Il faut des heures pour la remplir d’oxygène liquide, et on ne peut pas la garder prête. En mai 1958, Khrouchtchev lui demande s’il existe une meilleure solution, avec des ergols qui se conservent. Korolev répond que c’est impossible : on ne fera pas de gros moteurs avec des produits aussi toxiques. Il propose à la place un nouveau missile, le R-9, toujours à l’oxygène, mais deux fois plus léger et beaucoup plus rapide à préparer.
Khrouchtchev promet d’y réfléchir. Il n’est pas satisfait. Il confie à son fils que Korolev lui semble plus soucieux de records spatiaux que de défense.
Le lendemain, il fait venir Glouchko. Celui-ci a toujours préféré ces ergols-là, et l’oxygène lui cause des ennuis depuis des années. Il assure qu’un missile intercontinental à ergols stockables est faisable. Il recommande un constructeur : Iangel.
Khrouchtchev revoit Korolev. Celui-ci répète son opinion sur ce qu’il appelle « le venin du diable ». Puis, apprenant que le contrat va aller à Iangel, il fait une offre qui ne lui ressemble pas. Khrouchtchev l’a rapportée : « Je vous propose de me confier ce projet de missile à l’acide. En plus de cela, je ferai aussi un missile à l’oxygène, capable d’agir presque instantanément. »
Khrouchtchev refuse. Korolev insiste. Le chef du gouvernement finit par lui couper sèchement la parole, en lui rappelant à qui il parle.
Siddiqi date de cette entrevue le refroidissement. Korolev n’a plus la ligne directe. Il doit de plus en plus passer par Oustinov, par Brejnev, par le maréchal Nedeline, des hommes dont le souci est la défense, non l’espace.
Glouchko passe en face
La seconde conséquence est plus grave encore. Glouchko, son camarade de l’institut, de la charachka et de l’Allemagne, s’est rangé du côté d’un rival. Pour Korolev, écrit Siddiqi, c’est impardonnable.
Les fissures étaient anciennes. Il y avait eu le refus des petits moteurs de pilotage, en 1954. Il y avait eu, pendant l’été 1957, une scène que Korolev a racontée à sa femme dans une lettre. Glouchko était arrivé ce jour-là et, à la stupeur de tous, s’était mis à dire dans le langage le plus grossier que leur travail ne valait rien. Korolev ajoutait qu’il lui avait répondu calmement, et qu’elle pouvait imaginer ce que cela lui avait coûté de nerfs.
La querelle s’étend au troisième étage de la R-7. Glouchko veut y essayer un nouvel ergol. Son moteur n’est jamais prêt. Korolev fait construire le sien avec Kosberg, en neuf mois.
Elle éclate à propos du R-9, enfin approuvé le 13 mai 1959. Le moteur de Glouchko vibre et explose au banc. Korolev fait alors entrer dans le jeu un constructeur de moteurs d’avion de Kouïbychev, Nikolaï Kouznetsov. En novembre 1959, il écrit à Brejnev pour demander que Glouchko soit écarté du missile. Oustinov tranche en faveur de Glouchko.
Siddiqi fait le bilan de cette affaire. Khrouchtchev ne regarde plus Korolev comme le meilleur constructeur de missiles du pays : c’est désormais Iangel. Korolev et Michine s’attachent pour toujours à l’oxygène liquide. La rupture avec Glouchko est consommée. Et Kouznetsov, un motoriste venu de l’aviation, est entré dans l’histoire. Ces quatre faits pèseront sur tout ce qui suit, jusqu’à la fusée qui devait aller sur Mars.
« Vos affaires ne vont pas bien »
Le 2 janvier 1960, Khrouchtchev convoque Korolev, Glouchko, Keldych et Pilioughine. Les Américains viennent de publier leurs plans à long terme. Il déclare, à la surprise de tous, que les succès dans l’espace n’importent pas moins que les missiles. Korolev rapporte ses paroles le lendemain à ses adjoints : « Vos affaires ne vont pas bien. Il faut viser l’espace sans tarder. Aux États-Unis, on y travaille à grande échelle, et ils pourront nous dépasser. »
La porte est ouverte. Korolev s’enferme avec Michine, Krioukov et Tchertok pour préparer ce qu’il appelle un grand plan spatial. Il lui faut une fusée bien plus grosse que la R-7. Glouchko propose d’en faire une en attachant ensemble des missiles R-9. Korolev refuse : il veut un engin entièrement nouveau. On l’appelle « N », initiale du mot russe qui signifie « porteur ».
Au début de juin 1960, il présente son lanceur à Khrouchtchev. Il en vante l’utilité militaire. Il parle aussi de l’exploration de la Lune, de Mars et de Vénus.
Le décret est signé le 23 juin 1960. Il prévoit une première fusée, la N1, capable de mettre quarante à cinquante tonnes en orbite, puis une seconde, plus puissante. Parmi les projets qu’il énumère figure un vaisseau interplanétaire lourd, pour deux ou trois cosmonautes, destiné à contourner Mars et Vénus. Il est daté : 1962 à 1965.
Siddiqi juge ce décret sévèrement : rédigé à la hâte, follement ambitieux, remarquablement irréaliste. Le ministère de la Défense, qui paie tout, ne s’intéresse ni à la Lune ni aux planètes. Mais un texte signé au sommet de l’État soviétique parle désormais d’envoyer des hommes autour de Mars.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 5 (troisième étage, moteur de Kosberg) et chap. 6 (« Organizing for the Space Program » : lettre du 30 décembre 1957, note Korolev-Tikhonravov du 5 juillet 1958 et commentaire de l’auteur, lettres de mai et juillet 1959, décret du 10 décembre 1959, entretiens de mai 1958 avec Khrouchtchev, propos rapportés par Khrouchtchev, lettre de l’été 1957 sur Glouchko, R-9 et lettre à Brejnev, réunion du 2 janvier 1960, lanceur N, décret du 23 juin 1960).
Chapitre 24 · 1958 – 1960 Une sphère pour un homme
Le matin du 15 février 1958, Sergueï Korolev fait venir Mikhaïl Tikhonravov dans son bureau. Il lui confie officiellement l’étude d’un vaisseau capable d’emporter un homme en orbite autour de la Terre. Tikhonravov en charge un ingénieur de trente-deux ans de son département, Konstantin Feoktistov. À seize ans, pendant la guerre, Feoktistov avait été éclaireur pour les partisans. Les Allemands l’avaient pris, fusillé et laissé pour mort. Il n’était que blessé. Il avait attendu la nuit pour s’éloigner en rampant. Il dirige maintenant vingt jeunes ingénieurs.
« Des approches sans avenir »
Rien n’oblige alors à viser l’orbite. Depuis 1955, le bureau étudie plus modestement : un homme envoyé à la verticale, comme les chiens. Korolev lui-même a longtemps défendu cette voie. En 1958, il change d’avis.
Tout le monde ne le suit pas. Lors d’une réunion à l’Académie des sciences, un grand médecin s’inquiète de la publicité que recevrait un vol mortel. Un haut fonctionnaire de l’industrie de défense traite Korolev d’« auteur de science-fiction ». D’autres, y compris parmi les constructeurs en chef, préféreraient commencer par des sauts.
On rapporte la réponse de Korolev : « Ce sont des approches sans avenir. Il nous faut des vaisseaux pour voler autour de la Terre. Les visites progressives dans l’espace ont leur efficacité, mais elles n’ont aucune portée pour la science ni pour le vol spatial. Je suis pour le vol orbital : nous pouvons atteindre le but sans étapes intermédiaires. »
L’historien Asif Siddiqi y reconnaît l’homme qui avait sauté par-dessus la R-3. Korolev ne croit pas aux petits pas.
La boule
Le plus difficile est le retour. Un engin qui rentre dans l’atmosphère à huit kilomètres par seconde s’échauffe terriblement. Le groupe de Feoktistov examine toutes les formes. Un cône réduirait l’écrasement que subit le pilote et permettrait de diriger la descente. Mais une forme plus savante demande du temps.
On choisit une sphère. Une boule n’a pas besoin d’être orientée : si l’on place son centre de gravité vers l’arrière, elle se met d’elle-même dans le bon sens. Korolev comprend, écrit Siddiqi, que les avantages du cône ne pèsent rien devant le seul facteur qui compte : le temps. C’est une fois ce choix fait qu’il décide, en privé, de porter le projet devant le gouvernement. Les ingénieurs appelleront la capsule charik, « la petite boule ».
Pour l’enrober, on retient un plastique renforcé de tissu d’amiante. En calculant son épaisseur, un ingénieur se trompe d’un facteur deux. L’erreur est sans conséquence, par chance : Korolev avait exigé d’avance que l’épaisseur nécessaire soit multipliée par quatre.
Reste l’atterrissage. Korolev n’aime pas les parachutes. Il rêve depuis longtemps d’un rotor d’hélicoptère qui se déploierait pour poser la capsule. Il s’adresse au grand constructeur d’hélicoptères, Mikhaïl Mil. Celui-ci refuse, et s’en explique à un adjoint : un homme fait deux fois le tour du globe, le monde entier applaudit, la vedette revient vers la Terre, et là, patatras. « À qui la faute ? À nous ! Non, nous ne prendrons pas part à cette entreprise. »
On se rabat sur le parachute. Mais pour poser en douceur une boule de plus de deux tonnes, il en faudrait d’immenses. Les ingénieurs trouvent une solution inattendue : à sept kilomètres d’altitude, le pilote sera éjecté avec son siège et descendra de son côté.
L’homme ou l’espion
Le rapport est signé le 18 août 1958 par Korolev, Bouchouïev, Tikhonravov et Feoktistov. Il prévoit un premier vol habité en décembre 1960 au plus tôt.
Korolev se trouve alors devant un choix dangereux. L’armée attend de lui un satellite de reconnaissance photographique. Son bureau n’a pas les forces de mener les deux projets ensemble. Lui préfère l’homme. Mais négliger les besoins de la défense, écrit Siddiqi, est une accusation qui touche à la trahison. Feoktistov a parlé d’une « bataille féroce », qui a duré plusieurs mois.
Ce sont encore les Américains qui l’aident. Le 1er octobre 1958 naît la NASA. Quelques jours plus tard, elle lance un programme de vaisseau habité, qui s’appellera Mercury. En novembre, le Conseil des constructeurs en chef donne la priorité au vaisseau habité.
Korolev trouve mieux. Le satellite espion doit, lui aussi, ramener quelque chose sur Terre : ses pellicules. Pourquoi ne pas loger les appareils photographiques dans la même boule que le pilote ? Un seul vaisseau servira aux deux usages. Siddiqi se demande si ce n’était pas une ruse pour faire passer le vol humain sous le couvert de l’armée.
Le décret du 22 mai 1959 porte sur le satellite de reconnaissance. Avec l’aide de Keldych et de Roudnev, Korolev a réussi à y faire ajouter, tout à la fin, un membre de phrase : « … ainsi qu’un satellite destiné au vol d’un homme. »
Un passager
Le vaisseau qui sort des planches en 1959 pèse 4,7 tonnes. Il a deux parties. La boule, de 2,3 mètres de diamètre, abrite le pilote, installé sur un siège éjectable de huit cents kilogrammes. Derrière elle, un compartiment en forme de double cône contient les instruments et le moteur de freinage. Ce compartiment ne revient pas.
Le pilote dispose d’un hublot muni d’un viseur, d’un tableau de bord et d’un petit globe terrestre tournant qui lui montre au-dessus de quel point il se trouve. On lui donne de l’air ordinaire, à la pression du sol, et non de l’oxygène pur comme aux Américains : c’est plus simple, et le risque d’incendie est moindre.
Une différence de fond sépare ce vaisseau de son rival. Il est conçu pour accomplir tout le vol, du départ à l’atterrissage, sans que l’homme touche une seule commande. Le pilote peut reprendre la main en cas d’urgence. Mais les ingénieurs soviétiques, écrit Siddiqi, ne le considèrent pas comme autre chose qu’un passager. Il en donne la raison : le vaisseau n’a pas été dessiné par des constructeurs d’avions, mais par un bureau qui n’avait fait jusque-là que des missiles et des cabines pour chiens.
Les vieux amis
Pour ce projet, Korolev s’entoure d’hommes en qui il a confiance, et souvent depuis longtemps.
Les essais de parachute sont confiés à deux de ses plus anciens compagnons : Piotr Flerov, un ami des années de planeurs, et Arvid Pallo. Ils larguent des boules depuis un avion de transport, au-dessus du Kazakhstan. La cinquième emporte des chiens. Elle se pose bien, puis roule au bas d’une colline et disparaît. On retrouve les chiens après une longue recherche, épuisés mais entiers. Le 10 avril 1960, les deux hommes annoncent à Korolev que le système est prêt.
L’orientation du vaisseau est l’affaire de Boris Raouchenbakh. Lui aussi vient de l’institut des années 1930. Arrêté en 1942 parce qu’il portait un nom allemand, il a survécu à un camp. Son équipe rejoint le bureau de Korolev le 6 janvier 1960.
Le moteur qui doit freiner le vaisseau pour le faire rentrer est la pièce dont tout dépend : s’il ne s’allume pas, le pilote reste en orbite. Glouchko ne veut pas s’en charger. Korolev s’adresse à Alexeï Issaïev. En revenant chez lui, celui-ci annonce tranquillement à ses ingénieurs : Korolev « nous propose de faire vite un petit travail, mais très important : ramener un homme de l’espace sur la Terre ». Korolev le voit plusieurs fois, pose des questions précises, et ne demande jamais une modification. Sept mois plus tard, le moteur tourne au banc. Le 25 avril 1960, il est prêt.
Par précaution, l’orbite a été choisie assez basse pour que le vaisseau retombe de lui-même au bout de dix jours si ce moteur faisait défaut. Les réserves d’air sont prévues pour dix jours.
Le scaphandre a fait l’objet d’une dispute. Les ingénieurs du bureau le jugeaient inutile, puisque la cabine est étanche. Les médecins le réclamaient. Au milieu de 1960, Korolev tranche pour les médecins, malgré le poids.
Le 3 juillet 1959, Oustinov lui a donné une usine de plus, de l’autre côté de la ville : une ancienne fabrique de canons, qui avait produit pendant la guerre près de la moitié de l’artillerie de campagne du pays. Les premières coques sphériques en sortent le mois suivant.
À la fin de 1959, le premier exemplaire d’essai sort de l’usine. Feoktistov a dit ce qu’il avait ressenti en voyant debout ce que son équipe avait dessiné : « C’était un spectacle impressionnant. »
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 5 (« Designing the First Spaceship » : débats de 1958 et propos de Korolev, ordre du 15 février 1958, K. Feoktistov, choix de la sphère, protection thermique, refus de M. Mil, rapport du 18 août 1958, priorité donnée en novembre 1958, décret du 22 mai 1959, description de l’Objet K, automatisation, essais de P. Flerov et A. Pallo, B. Raouchenbakh, moteur d’A. Issaïev, scaphandre, rattachement de l’usine le 3 juillet 1959).
Chapitre 25 · 1959 – 1960 Vingt pilotes et des chiens
Le 18 juin 1960, Sergueï Korolev se rend pour la première fois au centre où l’on entraîne les futurs cosmonautes. Six jeunes officiers de l’armée de l’air l’attendent : les six que l’on prépare en priorité. Il y a trois mois encore, ils ignoraient son existence. Aujourd’hui même, on ne leur dit pas son nom. On leur présente « le Constructeur en chef ». L’un des six s’appelle Iouri Gagarine. Il a vingt-six ans. Dès cette première rencontre, il fait sur Korolev une impression excellente.
Qui envoyer ?
La question s’est posée en 1959. On a songé à des marins, à des ingénieurs des fusées, à des coureurs automobiles. Les médecins de l’armée de l’air ont fait valoir que les pilotes de chasse connaissaient déjà le manque d’oxygène, les accélérations et le siège éjectable. Keldych leur a donné raison.
C’est Korolev qui a fixé les mesures : entre vingt-cinq et trente ans, pas plus d’un mètre soixante-quinze, pas plus de soixante-douze kilogrammes. Il faut tenir dans la boule.
Il a aussi dit sans détour ce qu’il attendait de ces hommes. Les vols automatiques et les vols d’animaux l’avaient montré, expliqua-t-il : la technique soviétique n’exigeait pas, comme le projet américain, que les premiers cosmonautes fussent des ingénieurs très qualifiés. L’historien Asif Siddiqi note que ce n’était pas tout à fait vrai des Américains. Mais cela dit bien ce que Korolev voulait : des hommes capables d’exécuter exactement ce qui était prévu.
Des médecins militaires, deux par deux, parcourent les bases aériennes de l’ouest du pays. Ils examinent plus de trois mille dossiers. On ne dit pas aux pilotes de quoi il s’agit : on parle de « vols spéciaux ». Certains ne comprennent pas ce qu’on leur veut. D’autres devinent tout de suite et demandent à consulter leur famille. On le leur interdit.
Deux cents franchissent le premier tri. Ils passent par la chaise tournante, la chambre à basse pression, la centrifugeuse. On pensait en retenir sept ou huit. Korolev insiste pour tripler ce nombre : il veut un groupe bien plus nombreux que celui des sept astronautes américains. À la fin de 1959, vingt hommes sont choisis.
Aucun n’est pilote d’essai. Gagarine a deux cent trente heures de vol. Leur chef est un général de l’armée de l’air, Nikolaï Kamanine, héros célèbre d’un sauvetage dans l’Arctique en 1934. Pendant dix ans, aucun cosmonaute soviétique ne quittera le sol sans son accord. Korolev devra compter avec lui.
« Des navires de l’espace »
Le 15 mai 1960, trois ans jour pour jour après la première R-7, le premier exemplaire du vaisseau part pour l’orbite. Il est vide, sans bouclier thermique, et ne doit pas revenir.
Il faut rédiger le communiqué. Comment appeler cet objet ? Korolev propose un mot, korabl, « navire » : « Il y a des navires de mer, des navires de rivière, des navires de l’air. Il y aura maintenant des navires de l’espace ! » La presse annonce un « navire-satellite ». L’expression « vaisseau spatial » entre ce jour-là dans la langue officielle. Le vaisseau lui-même a déjà un nom, que le public ignore encore : Vostok, « l’Orient ».
Le vol se passe bien jusqu’au dernier acte. Avant d’allumer le moteur de freinage, on s’aperçoit qu’un capteur du système d’orientation ne répond pas correctement. À Tiouratam, Tchertok recommande d’employer le système de secours. Korolev est d’abord de son avis. Puis Keldych et Raouchenbakh le persuadent de garder le système principal. Il cède.
Le vaisseau s’oriente exactement à l’envers. Le moteur, au lieu de le freiner, le pousse sur une orbite plus haute. Korolev, indigné, distribue des blâmes à plusieurs de ses ingénieurs, dont Feoktistov.
Lissitchka
Le deuxième vaisseau emporte deux chiennes, Tchaïka et Lissitchka. Korolev aimait particulièrement Lissitchka, « petite renarde ». L’affection était partagée : cette chienne d’ordinaire calme s’animait dès qu’il venait la voir pendant les préparatifs.
Le 28 juillet 1960, dix-neuf secondes après le départ, un moteur prend feu. La fusée explose à la vingt-neuvième seconde. Les deux chiennes sont tuées.
L’accident oblige à préciser le sauvetage au décollage. Les quarante premières secondes sont jugées les plus dangereuses : en cas de panne de la fusée, le pilote sera éjecté avec son siège.
Belka et Strelka
Le troisième vaisseau part le 19 août 1960, à 11 h 44. À bord : deux chiennes, Belka et Strelka, quarante souris, deux rats, des insectes, des plantes, des graines. Deux caméras de télévision filment les chiennes.
Les images inquiètent. D’abord les deux bêtes sont d’une immobilité de mort. Sans les mesures de leur pouls, on ne saurait dire si elles vivent. Puis elles s’agitent, avec des mouvements convulsifs. À la quatrième orbite, Belka se tord et vomit. Le médecin Iazdovski regarde en silence. Puis il annonce, sombre, à la commission : le vol d’un homme devra se limiter à une seule orbite.
Le lendemain, à la dix-huitième orbite, le système de secours oriente correctement le vaisseau. La capsule rentre. Le conteneur des chiennes est éjecté et se pose sous son parachute, à dix kilomètres du point prévu. Belka et Strelka sont en bonne santé. Ce sont les premiers êtres vivants revenus d’une orbite autour de la Terre.
La vie d’un homme
Korolev rentre à Moscou le 28 août. Le 7 septembre, il fait signer par onze constructeurs en chef un document sur l’état du vaisseau habité. Ce n’est pas un texte technique comme les autres. Section après section, il passe en revue ce qui protège le pilote : chaque système doublé, chaque cartouche pyrotechnique.
L’ensemble est effrayant de complexité : une fusée de six blocs en trois étages, deux cent quarante et un tubes électroniques, plus de six mille transistors, cinquante-six moteurs électriques, huit cents relais, quinze kilomètres de câbles. Cent vingt-trois organismes y travaillent. Rien de tout cela ne peut être garanti sans défaut.
Korolev emploie donc, écrit Siddiqi, sa méthode de chef. Il fait comprendre à chaque constructeur, à chaque directeur d’usine, à chaque officier, que la vie d’un cosmonaute dépend de sa part du travail. La chaîne de responsabilité descend jusqu’au dernier ouvrier de l’atelier. Les habitudes de l’industrie des missiles, dit le texte, ne valent plus : ici, l’échec n’est pas admis.
Trois jours après, les dix plus hauts responsables de la défense et les six constructeurs en chef écrivent ensemble au Comité central. Ils proposent de lancer un homme en décembre 1960. Le 11 octobre, Khrouchtchev approuve : c’est « une tâche de grande importance ».
Le 24 octobre
Le soir du 24 octobre 1960, Korolev appelle dans son bureau l’ingénieur Arkadi Ostachev. Il vient de recevoir un appel de Tiouratam. Il y a eu un accident grave sur le champ de tir. Le frère aîné d’Ostachev, Evgueni, s’y trouvait. Korolev l’autorise aussitôt à partir. Lui-même ne mesure pas encore ce qui s’est passé. Il l’apprend dans la nuit, à mesure que les nouvelles arrivent.
La fusée n’était pas la sienne. C’était le nouveau missile de son rival Iangel, le R-16, celui des ergols stockables. On le préparait pour son premier tir. Il fuyait. La commission avait ordonné de le réparer sans le vider. Une demi-heure avant l’heure prévue, il restait près de deux cents personnes autour du pas de tir, dont le maréchal Nedeline, à qui l’on suggérait de s’éloigner. Il aurait répondu : « De quoi aurait-on peur ? Ne suis-je pas officier ? »
Le moteur du deuxième étage s’est allumé tout seul, à cause d’un défaut du système de commande. Il a enflammé les ergols du premier. Cent vingt-six personnes sont mortes, d’après le compte retenu par Tchertok ; d’autres sources donnent des chiffres allant de quatre-vingt-douze à cent soixante-cinq. Nedeline n’a été identifié que par sa médaille. Le jeune Ostachev a mis quatorze heures à reconnaître son frère. Iangel a survécu parce qu’un général l’avait entraîné dans un abri fumer une cigarette.
On annonce que le maréchal est mort dans un accident d’avion. Ce mensonge sera maintenu jusqu’en 1989.
Korolev perd l’homme qui l’avait mis en garde en 1949 et soutenu depuis 1956. Nedeline présidait aussi la commission du vaisseau habité. Le travail s’arrête plus de deux semaines. Le vol de décembre n’aura pas lieu.
Décembre
Les deux tirs suivants échouent. Le 1er décembre, le moteur de freinage fonctionne mal. La capsule risque de retomber hors d’Union soviétique. Une charge explosive, installée pour ce cas, la détruit avec ses deux chiennes. Les ingénieurs n’ont pas prévu ce dispositif pour les vols habités.
Le 22 décembre, c’est le troisième étage qui s’arrête trop tôt. La capsule retombe en Sibérie, dans une des régions les plus inaccessibles du pays, près de l’endroit où était tombée la météorite de la Toungouska. Korolev envoie son vieux compagnon Arvid Pallo. L’équipe est déposée deux jours plus tard, dans la neige jusqu’à la taille, par quarante degrés au-dessous de zéro. Elle sait que la charge explosive doit sauter soixante heures après l’atterrissage. Quand elle atteint la capsule, les soixante heures sont passées. Il faut désamorcer. On découvrira que les câbles avaient brûlé pendant la descente. Les deux chiens sont vivants.
Korolev demande que cet échec soit annoncé dans la presse. La commission d’État refuse.
Le premier vol habité est repoussé. Aux États-Unis, on prépare pour le printemps le premier saut d’un astronaute.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 7 (« Gagarin » : critères et propos de Korolev sur les cosmonautes, sélection, N. Kamanine, visite du 18 juin 1960, vol du 15 mai 1960 et mot de Korolev sur les « navires », accident du 28 juillet, vol de Belka et Strelka, document du 7 septembre et lettre du 10 septembre 1960, catastrophe du 24 octobre 1960, vols des 1er et 22 décembre 1960, expédition d’A. Pallo).
Chapitre 26 · 12 avril 1961 « T plus cent. Comment vous sentez-vous ? »
Le soir du 11 avril 1961, à Tiouratam, Iouri Gagarine et Guerman Titov dorment dans une petite maison proche du pas de tir. C’était celle du maréchal Nedeline. À 21 h 30, ils sont endormis. Sergueï Korolev vient sans bruit s’assurer que tout va bien. Les médecins ont glissé des capteurs sous les matelas : les deux hommes dorment paisiblement. Korolev, lui, ne ferme pas l’œil de la nuit. Une pensée ne le quitte pas, a raconté un officier : le cap Horn. Si le dernier étage de la fusée s’arrête trop tôt, le vaisseau retombera là, dans une mer connue pour ses tempêtes continuelles.
Un mois plus tôt
En mars, il a fait une chose inhabituelle. Il a invité à son bureau quelques anciens du GIRD, le groupe de la cave de Moscou. Ils ne savent pas ce qu’il est devenu : son travail est secret. On évoque les années 1930. Vers la fin, Korolev dit : « Maintenant, nous sommes allés très loin ! » Et il les emmène dans un atelier.
L’un d’eux, Nikolaï Efremov, a décrit ce moment. Dans la grande salle bien éclairée, ils ont vu aussitôt leur rêve d’autrefois. Korolev le leur a présenté, « littéralement présenté, comme un être vivant » : la belle fusée. À l’écart, sur un socle, il y avait la cabine d’un vaisseau prêt pour le vol d’un homme.
Deux vols d’essai ont eu lieu, les 9 et 25 mars. Chacun a emporté un chien et un mannequin en scaphandre, pour un seul tour de Terre. Pour vérifier la liaison radio, il fallait une voix. Un ingénieur a raconté le dilemme. Un compte à rebours ferait croire à l’Occident que les Russes avaient secrètement lancé un homme. Une chanson ferait dire que le cosmonaute était devenu fou. On a fini par enregistrer un chœur populaire. Entendre le mannequin chanter comme un chœur entier, dit-il, était très drôle.
Les deux vols ont réussi. Entre les deux, le 23 mars, le plus jeune des cosmonautes, Valentin Bondarenko, vingt-quatre ans, est mort brûlé dans une chambre d’isolement, à Moscou. On n’en dira rien pendant vingt-cinq ans.
Trois enveloppes
Le 29 mars, devant la commission d’État, Korolev déclare qu’il est prêt à lancer un homme.
Le soir même, on rédige la demande au Comité central. Le vaisseau fera un tour de Terre et se posera en Union soviétique. Un représentant du KGB réclame qu’on y installe une charge de destruction, comme sur les vaisseaux d’essai. Tous les autres s’y opposent. Il cède.
La commission décide aussi que l’annonce sera faite dès la mise en orbite, et non après le retour. Elle donne ses raisons : faciliter un sauvetage, et empêcher qu’un gouvernement étranger ne déclare que le cosmonaute est un espion. L’historien Asif Siddiqi souligne qu’elle a fait passer la vie du pilote avant la crainte d’avouer un échec.
On prépare trois communiqués, remis d’avance à la radio et à l’agence Tass sous enveloppes scellées. Le premier annonce le succès. Le deuxième, très court, annonce la mort du cosmonaute au décollage. Le troisième demande à tous les gouvernements de porter secours à un homme tombé en mer ou en terre étrangère.
C’est Tikhonravov qui obtient que le vaisseau porte publiquement son vrai nom. Un vol pareil, plaide-t-il, ne peut pas s’appeler « sixième navire-satellite ». Korolev l’approuve. Ce sera Vostok.
Le choix
Korolev arrive à Tiouratam le soir du 3 avril. Les six cosmonautes le rejoignent le 5. On leur a dit d’annoncer à leurs femmes que le tir aurait lieu le 14, trois jours plus tard que la date réelle, pour leur épargner de l’inquiétude.
Le 8 avril, le général Kamanine propose Gagarine comme pilote et Titov comme remplaçant. La commission approuve sans débat. Le lendemain, Kamanine l’annonce aux deux hommes. Interrogé bien plus tard sur ce qu’il avait ressenti, Titov a répondu : « Pourquoi le demander ! Douloureux ou non, c’était pour le moins désagréable. »
Quand les cosmonautes avaient voté entre eux, sans donner leur nom, pour dire qui devait partir le premier, dix-sept sur vingt avaient désigné Gagarine. Un ingénieur de Korolev, Raouchenbakh, a dit de lui qu’il ne cherchait jamais à se faire bien voir et n’était jamais insolent : il avait un tact inné.
Le même Raouchenbakh lui donne les dernières consignes, la veille du vol. Il a raconté son trouble. Il regardait ce garçon et savait que, le lendemain, il allait réveiller le monde entier. En même temps, il n’arrivait pas à y croire. Il lui disait d’allumer ceci, de ne pas oublier cela, puis se taisait, et une petite voix lui soufflait que rien de tout cela n’arriverait.
Ces mêmes jours, Korolev mène une autre affaire. Le 9 avril, sur un pas de tir voisin, il procède au premier tir de son nouveau missile, le R-9.
Le matin
On réveille Gagarine et Titov à 5 h 30. On leur apporte un bouquet de fleurs des champs. Ils déjeunent de tubes : pâté de viande, marmelade, café. On leur passe le scaphandre bleu pâle, puis la combinaison orange. Un autocar les conduit à la fusée.
Korolev les attend au pied, avec Keldych et les généraux. Tous les témoins l’ont dit : il paraît épuisé. Il regarde en silence Gagarine faire ses adieux. Le cosmonaute dit en peu de mots au président de la commission qu’il est prêt. Le long discours que l’on a diffusé plus tard avait été enregistré à Moscou, bien avant, sur un texte écrit par d’autres.
Gagarine embrasse Korolev, monte dans l’ascenseur, se retourne et agite le bras.
Dans le poste de commandement, on a dressé pour Korolev une petite table couverte d’un tapis vert. Dessus, un poste de radio et un téléphone rouge. Ce téléphone sert à donner le mot de passe qui déclenchera l’éjection du pilote si la fusée faillit dans les quarante premières secondes. Trois hommes le connaissent : Korolev, Voskressenski et le colonel qui dirige le tir. Son prédécesseur est mort dans la catastrophe d’octobre.
Korolev a fait admettre dans la salle le pilote d’essai Mark Gallaï. Ce n’est pas pour ses talents de pilote : Gallaï écrit, et il faudra quelqu’un pour raconter.
De la musique
À 7 h 10, Gagarine branche sa radio. À 7 h 50, on ferme l’écoutille. Un contact indique qu’elle est mal plaquée. Trois ingénieurs retirent les trente vis et recommencent. Cela prend près d’une heure.
Pendant ce temps, on se parle. Le cosmonaute Popovitch, chargé de la liaison, demande à Gagarine s’il ne s’ennuie pas. « S’il y avait de la musique, je supporterais un peu mieux. » Korolev prend le micro : « Station Zaria, exaucez la demande de Kedr. Donnez-lui de la musique, donnez-lui de la musique. »
Deux minutes passent. Korolev : « Alors, on vous a donné de la musique ?
— Pas encore.
— Bien sûr. Les musiciens sont ainsi : tantôt ici, tantôt là, mais ils ne font rien bien vite, comme on dit, Iouri Alexeïevitch. »
À 8 h 19, Gagarine annonce : « On m’a mis des chansons d’amour. »
À 8 h 41, Kamanine lui lit son pouls : soixante-quatre. « Compris. Donc, mon cœur bat. »
Korolev et Voskressenski, eux, avalent des calmants. Ils connaissent les chiffres. La fusée à trois étages a été tirée seize fois. Elle a échoué huit fois.
Les « trois »
Le décollage a lieu à 9 h 06 min 59,7 s, heure de Moscou. Gagarine lance : « Poïekhali ! » — « C’est parti ! »
Popovitch devait tenir la liaison. Korolev lui prend le micro et le garde pendant une bonne partie de la montée. À 9 h 09 : « T plus cent. Comment vous sentez-vous ?
— Je me sens bien. Et vous ? »
À 9 h 10 : « La coiffe est larguée, tout est normal. Comment vous sentez-vous ?
— … Coiffe larguée… Je vois la Terre. L’accélération augmente un peu. Je me sens parfaitement bien, de bonne humeur.
— Bravo ! Excellent ! Tout va bien.
— Je vois les nuages… C’est beau. Quelle beauté ! »
Puis le troisième étage s’allume. Korolev, écrit Siddiqi, tremblait littéralement. Il a exigé qu’un appareil imprime sous ses yeux l’état du moteur : des « 5 » si tout va bien, des « 2 » en cas de panne. La bande se couvre de « 5 ». Soudain, ce sont des « 3 ». Personne ne sait ce que veut dire un « 3 ». Quelques secondes, puis les « 5 » reviennent. Feoktistov dira que ces secondes-là ont raccourci la vie des constructeurs.
À la six cent soixante-seizième seconde, le vaisseau est en orbite. Il est monté soixante-dix kilomètres plus haut que prévu. Si le moteur de freinage tombait en panne, le retour naturel prendrait plus longtemps que prévu. Dans le poste, on le sait.
La radio de Moscou n’annonce la nouvelle que cinquante-cinq minutes après le départ. À Tiouratam, on ne comprend pas ce silence. Le communiqué donne à Gagarine le grade de commandant : il était parti lieutenant.
« Est-il vivant ? »
Gagarine ne pilote pas. Les commandes sont verrouillées par un code. On lui en a remis la moitié sous enveloppe scellée, pour le cas où il perdrait la liaison avec le sol. Il regarde par le hublot, mange, boit, note. Son crayon s’échappe et flotte hors de portée.
À 10 h 25, au-dessus de l’Afrique, le moteur d’Issaïev fonctionne quarante secondes. Le compartiment des instruments doit alors se détacher. Il ne se détache pas : des câbles le retiennent. Le vaisseau se met à tourner sur lui-même. Gagarine a décrit la scène dans son rapport, resté secret trente ans : « un corps de ballet », la tête, puis les pieds, la tête, puis les pieds. Il calcule qu’il atterrira de toute façon en Union soviétique et transmet le signal convenu : tout va bien. La séparation se fait enfin à 10 h 35, dix minutes trop tard.
Au sol, on n’entend plus rien. Korolev téléphone à Khrouchtchev, qui se trouve au bord de la mer Noire : « Le parachute s’est ouvert, il atterrit. Le vaisseau semble en bon état ! » Khrouchtchev, très agité, demande : « Est-il vivant ? Envoie-t-il des signaux ? Est-il vivant ? Est-il vivant ? »
À sept mille mètres, l’écoutille saute, et Gagarine est éjecté. Il reconnaît sous lui la Volga, un pont de chemin de fer, une langue de terre : c’est la région de Saratov, où il a appris à sauter en parachute. Il se pose à 10 h 55 dans un champ, près du village de Smelovka. Le vol a duré une heure et quarante-huit minutes.
Une femme et une petite fille s’approchent. En le voyant, la femme ralentit, et l’enfant s’enfuit en courant. Gagarine agite les bras : « Je suis des vôtres, je suis soviétique ! »
Sans voix
À Tiouratam, on ouvre le champagne. Korolev rit, pour la première fois depuis des jours. Ses collègues ne l’ont jamais vu ainsi.
La commission s’envole vers le lieu de l’atterrissage. Devant la capsule, Korolev ne peut en détacher les yeux. Il la touche, l’examine sous tous les angles.
Puis on rejoint Gagarine à Kouïbychev. Le jeune homme dit doucement : « Tout va bien, Sergueï Pavlovitch, tout est en ordre. » D’après un journaliste, Korolev est resté sans voix. Il ne savait pas quoi répondre.
Le 14 avril, Gagarine arrive à Moscou sous les acclamations de la foule. Le cortège roule vers la place Rouge, où attendent Khrouchtchev et les dirigeants. Korolev suit, plusieurs voitures en arrière, dans un véhicule quelconque. On lui a interdit de porter ses décorations : un agent étranger pourrait se demander qui est cet homme.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 7 (« The Road to Vostok », « Gagarin in Orbit », « The Secret World » : réunion des anciens du GIRD et récit de N. Efremov, vols des 9 et 25 mars 1961, mort de V. Bondarenko, séances des 29 mars et 8 avril, communiqués scellés, choix de Gagarine, témoignages de B. Raouchenbakh, de G. Titov et de K. Feoktistov, nuit du 11 avril, hantise du cap Horn, déroulement du 12 avril et transcription des échanges radio, rapport de vol de Gagarine, appel à Khrouchtchev, atterrissage, retrouvailles de Kouïbychev, journée du 14 avril).
Sixième partie
Vers Mars
1959 – 1963
Chapitre 27 · 1960 Huit mois pour Mars
Le 28 février 1960, Sergueï Korolev approuve un calendrier. Il concerne un engin que son bureau désigne par deux signes : 1M, le premier engin martien. Les documents devront être prêts le 15 mars, les plans en avril, la fabrication achevée en juillet, l’expédition à Tiouratam faite à la mi-août, le tir à la fin de septembre. De la première feuille de papier au lancement vers Mars, cela fait huit mois. Son adjoint pour les vaisseaux, le directeur de son usine et Boris Tchertok jugent ces délais impossibles. Korolev les fait signer tous les trois.
La fenêtre
On ne part pas pour Mars quand on veut. La Terre et Mars tournent autour du Soleil à des vitesses différentes. Elles ne se trouvent dans une position favorable qu’une fois tous les deux ans environ, pendant quelques semaines. En 1960, la fenêtre s’ouvre à la fin de septembre et se referme vers la mi-octobre. Le meilleur jour est le 26 septembre. Après, chaque jour perdu coûte du poids. Si on la manque, il faut attendre 1962.
Tchertok a expliqué comment une telle décision se prenait. Personne, au sommet, n’ordonnait ces vols. Le Comité central adoptait les propositions venues d’en bas. Et personne, parmi les ministres, n’osait dire à Khrouchtchev que le délai était déraisonnable.
« Si nous avons un an de retard pour Mars »
En avril 1960, Korolev prépare le texte du grand décret. Il y inscrit les sondes vers Mars pour 1960 et 1962, et celles vers Vénus. Puis, pour les trois à cinq années suivantes : une fusée de mille à deux mille tonnes, une station habitée, un vaisseau lunaire. Et enfin un vaisseau interplanétaire pour deux ou trois hommes, capable de contourner Mars et Vénus, suivi d’un autre, destiné à débarquer à la surface des planètes.
Ses adjoints lisent, et s’inquiètent. Michine, Voskressenski et Tchertok proposent d’écrire « cinq à sept ans ». Bouchouïev les appuie timidement.
Korolev refuse. Tchertok a retenu sa réponse : « Si nous tardons pour l’atterrissage habité sur la Lune, les Américains nous dépasseront. Si nous avons un an de retard pour le vol habité autour de Mars ou de Vénus, on nous le pardonnera. Mais si Tchelomeï ou Iangel proposent des délais complètement fous, c’est à eux que l’on confiera ces missions. »
Tchertok ajoute un aveu : ses camarades et lui n’ont pas seulement accepté. Ils y croyaient. Sinon en cinq ans, sûrement en dix.
Une fusée à quatre étages
Pour envoyer une sonde vers Mars, la R-7 à trois étages ne suffit pas. On lui en ajoute un quatrième. Les mathématiciens de Keldych et les calculateurs du bureau ont imaginé une manœuvre nouvelle. Les trois premiers étages placent le quatrième, avec la sonde, sur une orbite d’attente autour de la Terre. C’est de là qu’il s’allume pour s’élancer vers la planète.
C’est élégant et redoutable. Le dernier moteur doit démarrer en apesanteur, dans le vide, hors de la vue de toutes les stations soviétiques. Personne n’a jamais fait cela. Cette fusée, désignée 8K78, lancera par la suite toutes les sondes soviétiques vers Mars, Vénus et la Lune.
La sonde elle-même est dessinée par le groupe de Gleb Maksimov. Elle s’oriente sur le Soleil et sur l’étoile Canopus. Elle n’a pas d’ordinateur de bord. Pour son petit moteur de correction, Korolev s’est adressé à Issaïev, qui a dit : « Le voyage vers Mars vaut le risque. »
L’atelier 44
En août, après le vol de Belka et Strelka, Tchertok se rend à l’atelier où l’on monte les sondes. À deux mois du tir, rien n’est prêt. L’ensemble radio, commandé à un bureau extérieur, n’existe pas. Il alerte Korolev.
Korolev téléphone au ministre de l’industrie radio, puis emmène tout le monde chez le fournisseur. Il décide que le matériel sera livré tel quel, sans essais d’ensemble : on les fera chez lui. Dans la voiture du retour, il dit à Tchertok : « Boris, tu es incorrigible. Tu crois que je ne comprends pas que leur affaire est un échec complet ? »
Le 30 août, les deux sondes arrivent à Tiouratam par avion, à moitié montées. Le mois de septembre bat tous les records de pannes. Un ingénieur de la radio passe ses journées à demi entré dans la sonde, le fer à souder à la main. Le président de la commission, Roudnev, dit à Tchertok : « Chaque nuit, je vois le même derrière dépasser de l’engin ! Est-ce qu’il va partir pour Mars, lui aussi ? » Deux soudeuses travaillent dix-sept heures d’affilée.
Voskressenski, qui a l’habitude des premières fois, ne se fait aucune illusion. Il conseille à Tchertok : « Oublie cette radio et tous les problèmes martiens. La première fois, nous n’irons pas plus loin que la Sibérie ! »
La vie à Tiouratam
Le meilleur jour est passé. Chaque journée de retard oblige à alléger la sonde. Le 3 octobre, après une séance houleuse, on retire l’appareil qui devait photographier Mars à dix mille kilomètres environ.
Il reste un instrument plus ambitieux encore. Un professeur l’a conçu pour chercher, à distance, des signes de vie à la surface de la planète. Korolev propose de l’essayer d’abord sur place, dans la steppe. On le pointe sur le sol du Kazakhstan. L’instrument rend son verdict : il n’y a pas de vie sur Terre, à Tiouratam. L’hilarité est générale. On retire l’instrument.
Le 4 octobre, on fête le troisième anniversaire de Spoutnik. Un négociant français a offert mille bouteilles de champagne après la photographie de la face cachée de la Lune. On en ouvre cent.
Dix et quatorze octobre
Le premier tir a lieu le 10 octobre 1960. Pendant le vol du troisième étage, vers la trois cent neuvième seconde, un gyroscope envoie un faux signal. La fusée dévie de plus de sept degrés. Le moteur est coupé. Tout retombe et brûle au-dessus de la Sibérie orientale. Voskressenski avait dit juste.
Le second tir a lieu le 14 octobre. Une fuite d’oxygène liquide a gelé une vanne de kérosène. Le troisième étage ne s’allume pas.
Dans les deux cas, la sonde n’y est pour rien : c’est la fusée qui a failli. Tchertok conclut d’une phrase : « La première fenêtre vers Mars se ferma. Nous passâmes à Vénus. » Quand ils quittent le champ de tir, le 18 octobre, Korolev et les siens sont sombres.
Six jours plus tard, sur le même champ de tir, le missile de Iangel explose.
Vénus, et une médaille
La fenêtre de Vénus s’ouvre en février 1961. Le 4, le quatrième étage refuse de s’allumer. On comprend vite pourquoi : un appareil électrique, placé dans le vide, a cessé de fonctionner. En moins de vingt-quatre heures, on improvise une réparation, en l’enfermant dans un boîtier étanche.
Le 12 février 1961, à 7 h 04, les quatre étages fonctionnent pour la première fois. Une sonde soviétique file vers une autre planète. La presse l’appellera Venera 1. Au petit-déjeuner, Korolev est d’excellente humeur. La sonde emporte un fanion protégé contre la chaleur, et il plaisante : seul le fanion atteindra le sol de Vénus, et la colère de Zeus s’abattra sur ceux qui ont signé le procès-verbal. « Boris et moi l’avons signé. Buvons encore pour que Zeus nous pardonne ! »
La sonde se tait à un million neuf cent mille kilomètres de la Terre. Un défaut de conception a coupé ses récepteurs en même temps que le reste. Korolev réprimande durement Tchertok, qui avait cédé aux concepteurs sur ce point. On en tire une règle : ne plus jamais couper les récepteurs.
L’affaire a un épilogue. La sonde manquée du 4 février n’était pas retombée dans l’océan, comme on l’avait cru, mais en Sibérie. Un garçon, en se baignant dans une rivière, s’est blessé le pied sur une sphère de métal. Son père l’a ouverte, y a trouvé une médaille, et l’a portée à la police. Le KGB l’a remise à Keldych.
À l’été 1963, Korolev, souriant comme un chat qui vient de croquer un canari, déballe devant Tchertok un paquet de papier froissé et lui tend la médaille noircie : « J’ai reçu un cadeau de l’Académie, et j’ai décidé qu’il te revenait de droit. »
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. II, Creating a Rocket Industry, NASA SP-2006-4110, chap. 31 (« Onward to Mars… and Venus » : calendrier du 28 février 1960, projet de décret d’avril 1960 et réponse de Korolev à ses adjoints, lanceur 8K78, préparation des sondes 1M, propos de K. Roudnev et de L. Voskressenski, instruments retirés, tirs des 10 et 14 octobre 1960, tirs de février 1961 vers Vénus, histoire de la médaille) et chap. 32 (départ du 18 octobre 1960).
Chapitre 28 · 1959 – 1963 Le vaisseau pour Mars
Le soir du 30 avril 1960, dans le bureau d’études de Sergueï Korolev, un ingénieur nommé Gleb Maksimov présente ses plans : un grand vaisseau capable d’emporter trois hommes autour de la planète Mars et de les ramener. Quand il a fini, un autre ingénieur dévoile à son tour ses travaux. C’est Konstantin Feoktistov, le dessinateur du Vostok. Avec son groupe, il a travaillé de son côté, en cachette, pour faire une surprise à son chef. Les siens ne contournent pas Mars. Ils s’y posent. Korolev, dit-on, est ravi de voir que Mars passionne à ce point.
Un but ancien
L’historien Asif Siddiqi, qui a étudié de près ces années, donne à cette partie de son livre un titre de deux mots : « Vers Mars ». Depuis Tsiolkovski, écrit-il, Mars était pour les savants soviétiques de l’espace le but le plus important de tous. Le discours du président Kennedy, en mai 1961, qui lançait les États-Unis vers la Lune, n’y a d’abord rien changé.
Il ajoute que c’était, dans une large mesure, l’affaire personnelle de Korolev. Il en cherche la source dans sa jeunesse, passée à lire Tsiolkovski. Trente ans plus tôt, dans une cave de Moscou, Friedrich Tsander saluait ses camarades d’un cri : « En avant vers Mars ! » Korolev était de ceux qui l’entendaient. Il est maintenant en mesure d’y répondre.
Le vaisseau de Maksimov
Les premières études commencent en 1959. Korolev les confie au groupe de Maksimov, un ancien de l’équipe de Tikhonravov, qui dessine déjà les sondes automatiques vers la Lune et les planètes.
Le projet prend un nom : TMK, les initiales russes de « vaisseau interplanétaire lourd ». Il se veut réaliste. Son but déclaré est d’aboutir vite, avec les moyens que l’on a.
Une seule fusée géante place soixante-quinze tonnes en orbite autour de la Terre : un étage d’accélération et un vaisseau de quinze tonnes. Trois hommes sont à bord. Comme on n’est pas sûr de la fusée, on prévoit une variante prudente : lancer le vaisseau vide, et lui amener son équipage dans un engin du type Vostok.
Après vérification en orbite, l’étage s’allume et lance le vaisseau vers Mars. Il n’y a pas d’atterrissage. Le TMK passe au large de la planète, l’observe, et se sert de son attraction pour infléchir sa route et revenir vers la Terre. À l’arrivée, une capsule se détache avec les trois hommes et se pose sous parachute en Union soviétique.
Le voyage dure de deux à trois ans.
Vingt mètres pour trois ans
Sur le papier, le TMK est un cylindre d’une vingtaine de mètres de long et de quatre mètres de diamètre. Il comprend trois compartiments. Le plus grand, soixante-dix mètres cubes, est réservé aux recherches biologiques. Les deux autres, de vingt-cinq mètres cubes chacun, abritent les instruments et l’équipage.
Chaque détail répond à un danger que l’on commence à peine à mesurer. Contre les éruptions du Soleil, le compartiment des instruments contient un abri blindé, où les hommes se réfugieront pendant les périodes de forte activité. Contre l’apesanteur prolongée, le vaisseau tournera sur lui-même pendant presque tout le trajet, pour créer une pesanteur artificielle. Pour l’énergie, de grands panneaux solaires. Pour la nourriture, un « réacteur à chlorelles » : une culture d’algues microscopiques.
L’avant-projet de ce TMK-1 est achevé le 12 octobre 1961. C’est six mois, jour pour jour, après le vol de Gagarine.
La marguerite de Feoktistov
Le projet de Feoktistov est d’une autre taille. Korolev lui donne le feu vert.
Il faut cette fois deux fusées géantes, donc cent cinquante tonnes assemblées en orbite. Le vaisseau a la forme d’une marguerite. Au cœur, un petit réacteur nucléaire. Autour, comme des pétales, les radiateurs qui évacuent sa chaleur. La cabine est à un bout de la tige.
Ce réacteur n’alimente pas un moteur ordinaire. Il fournit du courant à des moteurs électriques, dont la poussée est infime : sept kilogrammes et demi. Mais ils poussent sans arrêt, pendant des mois. Le vaisseau gagne lentement sa vitesse, jusqu’à s’arracher à l’orbite terrestre.
Arrivé à Mars, il se met en orbite autour de la planète. Un engin s’en détache et descend au sol. Il est fait de cinq plates-formes : une pour la cabine et une foreuse, une pour un planeur de reconnaissance, deux pour les fusées du retour, une pour la source d’énergie nucléaire. Pendant un an, cet ensemble se déplace à la surface de Mars et fait de la science, en transmettant ses résultats au vaisseau resté en orbite. Puis une partie redécolle, rejoint le vaisseau, et l’on rentre avec les mêmes moteurs électriques.
L’équipage compte dix personnes. L’expédition dure trois ans.
Des problèmes d’ingénieur
Feoktistov a dit comment Korolev regardait ce projet. Il savait parfaitement que l’atterrissage n’était pas pour demain. Mais l’idée de construire un tel vaisseau, selon son mot, « l’excitait terriblement ». D’après tous les témoignages, ajoute Siddiqi, il voyait dans ces propositions qui paraissaient fantastiques des problèmes d’ingénieur plutôt que des rêves. Il suivait de près le travail des deux groupes.
Le bureau y consacre des moyens réels. Depuis 1958, avec un institut de physique d’Obninsk, il étudie les moteurs électriques à source nucléaire. Le décret de juin 1960 a approuvé ces travaux. Un calculateur du bureau, Mikhaïl Florianski, a raconté qu’il avait montré à Korolev qu’avec de tels moteurs, la masse à lancer pouvait être ramenée à cent vingt-cinq tonnes. Le vaisseau, dit-il, avait la forme d’une balle de fusil, avec une écoutille à la pointe.
Respirer pendant trois ans
La question la plus difficile n’est pas celle des moteurs. C’est celle de la vie. Aucune réserve d’air, d’eau et de vivres ne peut suffire à un voyage de trois ans : elle pèserait trop lourd.
En 1962, Korolev crée un département pour cela et le confie à Ilia Lavrov. Sa mission : un système de survie en circuit fermé. Lavrov écarte la chimie et choisit la biologie. Il veut reproduire, en très petit, le cycle de la vie sur Terre.
L’eau sera récupérée dans l’humidité que les hommes rejettent en respirant, puis purifiée. Le reste viendra du traitement des déchets. L’oxygène sera régénéré à partir du gaz carbonique par les algues, qui serviront aussi à traiter ces déchets. La nourriture de base sera lyophilisée. Des légumes pousseront à bord, dans des serres sans terre, et permettront d’économiser de vingt à cinquante pour cent de la masse des vivres. Pour les éclairer, de grands réflecteurs extérieurs capteront la lumière du Soleil.
Les notes de septembre 1962
Il existe un document de la main de Korolev. Ce sont des notes qu’il a jetées sur le papier en septembre 1962, et qui n’ont été rendues publiques que près de vingt ans plus tard. Il y passe en revue la pesanteur artificielle, les systèmes de survie, les recherches biologiques.
Il y parle aussi d’une grande station en orbite autour de la Terre, proche du vaisseau martien par sa construction. Et il écrit cette phrase : « Peut-être la station interplanétaire lourde sera-t-elle, dans une première phase, la station orbitale lourde, ce qui permettra de mettre au point de façon sûre tous les systèmes au voisinage de la Terre, par exemple pendant un an. »
Avant de partir pour des années, on essaierait donc le vaisseau près de la Terre.
Soixante-quinze tonnes
En avril 1963, Bouchouïev présente un rapport qui fait le point. Deux solutions restent en lice. La première emploie des moteurs chimiques ordinaires : il faut alors un vaisseau de six cent quatre-vingts tonnes, assemblé en orbite après dix lancements. La seconde tient en un seul lancement de soixante-quinze tonnes, grâce aux moteurs électriques. On a même étudié un complexe de mille six cent trente tonnes, réclamant de vingt à vingt-cinq lancements.
Le calendrier que l’on se donne au début des années 1960 est le suivant : un vol habité autour de Mars entre 1968 et 1970, un atterrissage au début des années 1970.
Ces chiffres expliquent une décision que l’on comprendrait mal sans eux. La fusée géante que Korolev réclame au même moment doit porter soixante-quinze tonnes en orbite. Siddiqi pense que ce sont les études de Maksimov qui ont fixé ce nombre. Officiellement, cette fusée est un « lanceur universel », bon pour toutes sortes d’usages militaires que l’on se garde de préciser. En réalité, écrit-il, sa première charge était un vaisseau martien habité.
Il résume ainsi la pensée de Korolev. La Lune était un but digne d’intérêt, mais ce n’était pas le terme. C’était une étape importante vers le but dernier : poser des cosmonautes sur le sol de Mars. Le chemin devait se faire pas à pas. D’abord des stations autour de la Terre, servant de bases. Puis des vaisseaux interplanétaires. Ce plan, note Siddiqi, était remarquablement fidèle aux idées que Tsiolkovski avait formulées un demi-siècle plus tôt.
Tout ce travail est resté secret jusqu’à la fin des années 1980.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 8 (« To Mars » : études de G. Maksimov à partir de 1959, description du TMK, avant-projet du 12 octobre 1961, soirée du 30 avril 1960 et variante de K. Feoktistov, moteurs électriques, témoignage de M. Florianski, rapport de K. Bouchouïev d’avril 1963, département d’I. Lavrov et système en circuit fermé, calendrier envisagé, propos de K. Feoktistov sur Korolev, notes manuscrites de septembre 1962, jugement de l’auteur sur la charge utile de la N1).
Chapitre 29 · 1960 – 1962 « Nous nous passerons de vous ! »
En février 1962, au Kremlin, une commission siège depuis des jours pour trancher une question : avec quoi remplira-t-on la plus grosse fusée jamais conçue en Union soviétique ? Sergueï Korolev veut de l’oxygène liquide et du kérosène. Valentin Glouchko veut des ergols qui se conservent, toxiques et puissants. Korolev parle de « barils de poudre ». Glouchko riposte : « Je comprends, il vous faudrait une machine à vapeur ! Vous voulez voler dans l’espace en gardant les mains propres ? » Il invoque l’intérêt de l’État. Korolev, qui crie maintenant, le coupe : « Écoutez, si vous ne voulez pas, ne le faites pas ! Nous nous passerons de vous ! » Un silence de mort tombe. Les adjoints des deux hommes quittent la pièce sans bruit.
La fusée « porteuse »
La fusée dont il s’agit porte la lettre N. Le décret de juin 1960 en prévoyait deux, une moyenne et une grosse. Au début de 1962, les ingénieurs de Korolev abandonnent la moyenne. La grosse prend son nom : N1. Elle devra placer soixante-quinze tonnes en orbite autour de la Terre. La fusée de Gagarine en plaçait moins de six.
L’historien Asif Siddiqi précise à quoi doit servir cette masse : à des missions militaires, et à une expédition habitée vers Mars, qui est alors l’un des projets d’avenir préférés du bureau.
Un tel engin se dessine en tandem, les étages l’un sur l’autre, et non plus en « paquet ». Il lui faut des moteurs d’une puissance inconnue jusque-là, et beaucoup. Le motoriste le plus expérimenté du pays s’appelle Glouchko.
Deux hommes, deux liquides
La querelle porte sur une question technique, et elle est sérieuse des deux côtés.
Glouchko a de bonnes raisons. Le gros moteur à oxygène qu’il avait tenté pour la R-3, dix ans plus tôt, n’a jamais fonctionné : il vibrait jusqu’à se détruire. Les ergols stockables, eux, brûlent sans histoire, et l’armée les réclame. Surtout, il vient de promettre à un autre constructeur, Tchelomeï, des moteurs de cent cinquante tonnes de ce type. En faire d’autres, de même taille, à l’oxygène, lui paraît un double travail.
Korolev a les siennes. Ces produits sont des poisons, et ils s’enflamment au simple contact l’un de l’autre. Il a vu ce que cela donne : le 24 octobre 1960, cent vingt-six morts autour du missile de Iangel. Sur une fusée géante, destinée à emporter des hommes, il n’en veut pas.
Il rêve même d’aller plus loin. Le 8 avril 1960, il a demandé par lettre que le pays se dote d’une industrie de l’hydrogène liquide, le combustible le plus énergique qui soit. Glouchko avait écrit en 1935 que l’hydrogène liquide ne serait jamais d’aucune utilité pratique. L’industrie ne suit pas. Siddiqi parle d’une erreur stratégique : les Américains, eux, s’en serviront pour aller sur la Lune.
L’escalade
En janvier 1961, à Tiouratam, Glouchko annonce que ses moteurs feront cent tonnes de poussée, et non cent cinquante comme convenu. Il en faudra donc davantage. Korolev proteste.
En juillet 1961, deux semaines avant le vol de Titov, il se rend lui-même chez Glouchko, à Khimki, pour le convaincre. La conversation commence calmement. Elle tourne vite à l’accusation. Glouchko traite ses idées sur la N1 de « dilettantisme » et lui rappelle l’échec du moteur de la R-3. Korolev lui rappelle la catastrophe de la R-16. On se sépare sans rien conclure.
En décembre 1961, Glouchko lui adresse une lettre officielle : la N1 doit être redessinée pour ses ergols. Un historien soviétique y a vu « une sorte d’ultimatum ». Glouchko affirme tenir de haut l’autorité de l’exiger.
Le gouvernement crée alors une commission, sous la présidence de Keldych. Glouchko sent qu’elle penche pour Korolev. Pour la première fois, il se querelle ouvertement avec Keldych lui-même.
Puis viennent les séances du Kremlin, du 10 au 21 février 1962. Siddiqi mesure ce qui s’y joue. Korolev a beaucoup plus besoin de Glouchko que Glouchko n’a besoin de lui. Construire la fusée dont dépend tout l’avenir sans le meilleur motoriste du pays est un risque considérable. Glouchko, lui, peut se passer de la N1 : il a Tchelomeï.
La commission recommande l’oxygène et le kérosène.
Kouznetsov
Korolev n’a plus qu’un recours : Nikolaï Kouznetsov, le motoriste d’aviation de Kouïbychev qu’il avait fait entrer dans le jeu en 1959. Kouznetsov n’a guère d’expérience des moteurs-fusées. Des quatre motoristes consultés au départ, Glouchko et lui étaient les seuls à avoir accepté les deux premiers étages. Glouchko parti, il n’y a plus de choix.
Korolev mesure le saut. Passer d’une fusée de six tonnes de charge à une fusée de soixante-quinze est un risque énorme. Il propose de construire d’abord un missile plus modeste, qui servirait à essayer les nouveaux moteurs.
Pitsounda
À la fin de février 1962, Khrouchtchev réunit à Pitsounda, au bord de la mer Noire, les maréchaux, les ministres et les constructeurs. Il s’agit de décider des armes et des fusées des années à venir.
Le premier jour, Tchelomeï parle. Il est brillant, à l’aise. Il obtient sa grosse fusée, l’UR-500, avec les moteurs de Glouchko.
Korolev ne parle que le lendemain. Le fils de Khrouchtchev, qui était présent comme ingénieur de Tchelomeï, a décrit la scène. Korolev s’exprime en phrases brèves et hachées. Il montre ses affiches de la N1. Il insiste sur les retards et le manque d’argent. Il glisse, comme en passant, qu’il faut porter la charge de quarante à soixante-quinze tonnes : quarante ne suffisent pas pour la Lune et les planètes. Puis il annonce que tous les moteurs seront faits par un nouveau venu, Kouznetsov.
Khrouchtchev sursaute. Pourquoi pas Glouchko ? Korolev répond sans détour : Glouchko a refusé, et il est d’ailleurs accaparé par les commandes de Iangel et de Tchelomeï.
Alors, devant le chef de l’État, le ministre de la Défense et les commandants de toutes les armes, Korolev et Glouchko se mettent à se disputer avec violence. Khrouchtchev, resté silencieux, les coupe. Il charge Oustinov d’examiner les propositions de Korolev.
Il faut signaler que ce récit n’est pas le seul. Le biographe Iaroslav Golovanov en donne un tout différent, où c’est Khrouchtchev lui-même qui aurait proposé de passer à soixante-quinze tonnes, en vue d’une station de combat. Siddiqi rapporte les deux sans pouvoir trancher.
Le petit missile d’essai est écarté. Iangel, qui parle après Korolev, propose à son tour un lanceur lourd. Le décret qui suit, le 16 avril 1962, approuve les projets de Iangel et ceux de Tchelomeï. Pour la N1, il n’autorise qu’un avant-projet, « avec justification économique ». Korolev repart les mains vides.
L’avant-projet
Il le signe le 16 mai 1962. Le dossier remis aux experts compte vingt-neuf volumes. La N1 y apparaît avec ses trois étages. Un système automatique surveille les moteurs : si l’un d’eux faiblit, il le coupe, et coupe aussi celui qui lui fait face, pour garder l’équilibre.
Korolev a pris soin d’associer au projet un très grand nombre d’organismes. C’était, a-t-on dit, pour réduire le nombre des critiques.
En juillet 1962, une commission d’experts présidée par Keldych examine le tout. Glouchko y défend une dernière fois ses ergols. Elle donne raison à Korolev. Glouchko refuse alors de faire les moteurs. Barmine, Riazanski et le général Mrykine tentent de les réconcilier. Ils échouent.
Le décret qui approuve la N1 est pris en septembre 1962. Il ne dit pas à quoi elle servira. Korolev la présente à l’armée comme un porteur d’engins militaires. C’est sa vieille méthode : une fusée d’abord, sous le drapeau de la défense. Le reste suivra.
La fin d’une équipe
Siddiqi tire le bilan. Le programme spatial soviétique est désormais coupé en deux camps. Korolev et Glouchko ne travailleront plus jamais ensemble.
Ils se connaissaient depuis le début des années 1930. Ils avaient partagé l’institut, l’arrestation, la charachka de Kazan, l’Allemagne, la R-7, Spoutnik, Gagarine. Les moteurs de la R-7 étaient de Glouchko.
Khrouchtchev a écrit dans ses Mémoires : « Ils formaient une excellente équipe. Malheureusement, ils se sont séparés… J’ai tout fait pour les réconcilier. En vain. »
Auprès de lui, Korolev garde son premier adjoint. Vassili Michine a quarante-cinq ans. Il est à ses côtés depuis 1946, et Korolev le prépare à lui succéder. Il est plus attaché que lui encore à l’oxygène liquide, et moins diplomate. Michine a raconté qu’après un désaccord, ils pouvaient rester des semaines sans se parler. Mais ils réglaient leurs différends sans témoins.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 8 (« Looking to the Future » : lettre du 8 avril 1960 sur l’hydrogène, réunion de janvier 1961, visite de juillet 1961 à Khimki, lettre de décembre 1961, commission des ergols et séances du 10 au 21 février 1962 avec les propos échangés, passage à 75 tonnes, réunion de Pitsounda d’après Sergueï Khrouchtchev et version divergente de I. Golovanov, décret du 16 avril 1962, avant-projet du 16 mai 1962, commission d’experts de juillet 1962, portrait de V. Michine, jugement de N. Khrouchtchev).
Chapitre 30 · Octobre 1962 La fusée de Mars et la bombe
Le 27 octobre 1962, à Tiouratam, Boris Tchertok se rend au bâtiment où l’on assemble les fusées. Il y prépare depuis douze jours trois sondes pour Mars. Il trouve le bâtiment gardé par des soldats en armes, munis de masques à gaz. À l’intérieur, le missile de combat qui dormait sous sa bâche le long du mur a été découvert. Des soldats l’entourent. Il n’y a plus personne auprès de la troisième fusée martienne. Le colonel qui commande les tirs, Anatoli Kirillov, vient à lui, le visage funèbre. Ils se tutoyaient. Ce jour-là, le colonel lui dit « vous ».
« Korolev travaille pour Tass »
L’armée paie les fusées de Korolev, et elle le lui rappelle. Tchertok a rapporté le mot qui courait chez les militaires : « Iangel travaille pour nous. Korolev travaille pour Tass », l’agence de presse.
Korolev le sait. Un jour qu’il revenait du ministère de la Défense, il a dit à Bouchouïev et à Tchertok : « Ils n’admettent pas que leur temps est passé. Il y a là de jeunes officiers capables, mais on leur barre la route. »
En janvier 1961, il était rentré d’une entrevue avec Frol Kozlov, le secrétaire du Parti chargé de la défense. Il en avait rapporté cette phrase : « Iangel a la première priorité. Tchelomeï est en réserve. Et vous êtes le dernier de la file. »
Trois fusées pour Mars
La fenêtre de Mars se rouvre à l’automne 1962. Korolev a prévu trois tirs : le 24 octobre, le 1er novembre et le 4 novembre. Les deux premières sondes doivent passer près de la planète et la photographier. La troisième porte un engin qui doit descendre jusqu’au sol.
Ces sondes appartiennent à une famille nouvelle. Au début de 1961, pendant qu’on préparait les tirs vers Vénus, Korolev et Keldych ont réuni un conseil sur le champ de tir. Korolev y a proposé de cesser de construire chaque sonde comme une pièce unique. On ferait une série. Un compartiment commun servirait pour Mars comme pour Vénus. On y fixerait, selon la mission, un appareil de prise de vues ou un engin de descente. Six exemplaires ont été commandés.
À la fin de l’été 1962, les trois premières sont parties vers Vénus. Trois fois, le quatrième étage a failli. La sonde américaine Mariner 2, lancée le 27 août, sera la première à survoler une autre planète.
Voskressenski en a tiré sa conclusion. Il l’a dite à Tchertok : « J’ai recommandé à Sergueï de renoncer à Mars cette année. Nous sommes dans les ennuis jusqu’au cou. Mais il ne m’écoute pas. Nous n’avons pas conquis la déesse de l’Amour. Je ne crois pas que nous ferons mieux avec le dieu de la Guerre. »
Tchertok a répondu : « Notre mission est d’ouvrir la voie. »
Le 24 octobre
Tchertok part pour Tiouratam le 15 octobre. Korolev reste à Moscou. On prépare les trois fusées et les trois sondes en même temps, avec deux équipes qui se relaient toutes les douze heures. Tchertok dirige le travail sur les sondes, Voskressenski sur les fusées. Keldych suit les instruments.
Le 22 octobre, le président Kennedy annonce au monde que des missiles soviétiques sont installés à Cuba.
Le 24 au matin, la première fusée martienne part. Les trois premiers étages fonctionnent. Le quatrième s’allume, et sa pompe explose au bout de dix-sept secondes. Les débris restent en orbite autour de la Terre. Tchertok note que, ce jour-là, la défense américaine aurait pu les prendre pour autre chose.
Le 25, la deuxième fusée est sur le pas de tir. Tchertok a écrit : « Le monde était au bord de la guerre thermonucléaire, et nous préparions calmement un lancement vers Mars, dans l’espoir de satisfaire la vieille curiosité des hommes : y a-t-il de la vie sur Mars ? »
Le 27 octobre
Le colonel Kirillov explique. Il a reçu l’ordre d’ouvrir l’enveloppe scellée prévue pour ce cas. Il doit préparer le missile de combat, y monter sa tête nucléaire, de trois mégatonnes, le sortir, le remplir, le pointer, et attendre. C’est déjà fait sur un autre pas de tir. Ici, les équipes sont retirées de Mars. Et la fusée martienne va être enlevée de sa rampe, pour laisser la place.
On ne peut plus joindre Moscou.
Tchertok lui demande s’il aurait le courage de donner l’ordre de tir. Kirillov répond qu’il est un soldat. Et il ajoute qu’en ce moment même, de l’autre côté, un officier comme lui, « un Jones quelconque », est debout à son périscope et attend l’ordre de tirer sur Moscou, ou sur ce champ de tir.
Dans la petite maison que l’on appellera plus tard « la maison de Gagarine », Tchertok trouve Voskressenski, Keldych et deux autres qui jouent aux cartes. Il y a une pastèque et du cognac. Voskressenski lève son verre au secrétaire général des Nations unies : « À la santé de U Thant ! Et Dieu fasse que ce ne soit pas notre dernier verre ! » Keldych dit : « J’ai le sentiment que tout s’arrangera. »
Moins d’une minute
Tchertok se rend au pavillon de Korolev. Par une ligne détournée, il parvient à obtenir Moscou. La secrétaire, Antonina Alexeïevna, décroche. Puis il entend Korolev.
La voix est calme. « Boris ! Je suis au courant de tout. Ne faites pas de bêtises. Nous travaillons et nous éliminons les défauts. Transmets mes salutations. Compris ? »
La conversation n’a pas duré une minute.
Le soir, Kirillov saute de sa voiture et embrasse Tchertok : « Fin d’alerte ! » Les fusées martiennes reprennent leur place.
Tchertok, en ouvrant le chapitre suivant de ses Mémoires, a cherché à dire ce qui faisait la singularité de son chef. Korolev, écrit-il, savait vivre dans deux mondes presque en même temps. Il était exigeant jusqu’à la cruauté quand il s’agissait d’un missile de combat. Et il redevenait un rêveur affable dès qu’il trouvait une heure pour des projets, à demi fantastiques, de vaisseaux interplanétaires.
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, Hot Days of the Cold War, NASA SP-2009-4110, chap. 4 (« The Cuban Missile Crisis… and Mars » : propos des militaires et de Korolev, préparation des trois sondes, tir du 24 octobre 1962, alerte du 27 octobre, dialogue avec le colonel A. Kirillov, soirée au pavillon, appel téléphonique à Korolev, fin de l’alerte) et chap. 5 (portrait) ; vol. II, Creating a Rocket Industry, NASA SP-2006-4110, chap. 31 (rencontre avec F. Kozlov, série 2MV, tirs vers Vénus de 1962, propos de L. Voskressenski).
Chapitre 31 · 1962 – 1963 Mars 1
Le 1er novembre 1962, à 19 h 14, une fusée à quatre étages quitte Tiouratam. Sergueï Korolev est arrivé de Moscou juste avant le tir. Il est d’excellente humeur. Cette fois, tout fonctionne. Le quatrième étage s’allume en orbite, pousse le temps voulu, et libère une sonde de 893 kilogrammes. Elle s’éloigne de la Terre. Le lendemain, la Pravda annonce son nom : Mars 1. C’est le premier engin fabriqué par l’homme qui s’en aille réellement vers la planète rouge.
Un éclair dans le ciel
La journée avait été étrange. À 14 h 15, cinq heures avant le tir, le ciel de Tiouratam s’est éclairé. L’armée venait de faire exploser une charge nucléaire à soixante kilomètres d’altitude, dans le cadre d’un essai. La radio est restée muette plus d’une heure.
La crise de Cuba était finie depuis quatre jours. Sur le champ de tir, quelqu’un s’est permis une plaisanterie sur l’alerte. Korolev l’a rabroué : « Au lieu de faire de mauvaises plaisanteries, préparez plutôt le tir suivant. Ceci était un survol. Il vaudrait bien mieux envoyer un module de descente sur Mars ! »
Le tir suivant a lieu le 4 novembre. La troisième sonde porte l’engin qui devait descendre sur la planète. Le moteur du quatrième étage s’arrête au bout de trente-trois secondes. Elle reste en orbite terrestre.
Sur trois tentatives, une seule sonde est en route. Depuis 1960, c’est une sur cinq.
Une miette de colophane
Mars 1 emporte ce que les sondes de 1960 n’avaient pas pu garder. Sa mission principale est de photographier Mars en passant près d’elle. Elle doit aussi chercher si la planète possède un champ magnétique. Le voyage doit durer un peu plus de sept mois.
Dès le 5 novembre, au centre de liaisons lointaines d’Eupatoria, en Crimée, Keldych et Tchertok comprennent qu’il n’y aura pas de photographies. La sonde ne tient pas son orientation. Elle a perdu tout son azote, le gaz qui alimente les petites tuyères servant à la tourner. Une vanne est restée ouverte.
Korolev, rentré à Moscou, veut savoir pourquoi. Il fait examiner toute la fabrication. Il fait même venir des enquêteurs de la police criminelle. On trouve la cause : une miette de colophane, la résine dont on se sert pour souder, s’est logée sous le siège de la vanne et l’a empêchée de se fermer.
Une poussière a suffi pour priver les hommes de la première image rapprochée d’une autre planète.
Cent six millions de kilomètres
La sonde vole tout de même. Elle ne peut plus s’orienter, mais elle parle. Pendant cent quarante jours, on l’écoute.
Le 21 mars 1963, on reçoit son dernier signal. Elle est alors à cent six millions de kilomètres de la Terre. Aucune liaison radio n’avait jamais été tenue à une telle distance.
Elle passe en silence au large de Mars en juin 1963.
La Pravda du 15 décembre 1962 avait publié une description de l’engin. Elle ne disait rien, bien sûr, des cinq autres.
Ouvrir la voie
Les ingénieurs tirent de cet échec une leçon de construction. La série suivante doublera les tuyères d’orientation. Elle sera d’abord essayée dans l’espace sous un nom neutre : Zond, « la sonde ».
Korolev continue. En 1964, à la fenêtre suivante, il lancera encore une sonde vers Mars.
Tchertok a dit, à propos de ces années, que personne au sommet de l’État n’ordonnait ces tirs vers les planètes. Les propositions venaient d’en bas. Elles venaient, pour l’essentiel, d’un homme qui dirigeait au même moment la construction de deux missiles de guerre, d’un satellite espion, d’un vaisseau habité et d’une fusée géante.
En février 1962, au plus fort de la querelle des moteurs, cet homme avait réclamé soixante-quinze tonnes en orbite. À l’automne, en pleine crise des missiles, il lançait trois sondes vers Mars. Voskressenski l’avait dit à sa manière : il n’écoutait pas.
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. II, Creating a Rocket Industry, NASA SP-2006-4110, chap. 31 (tirs des 24 octobre, 1er et 4 novembre 1962, essai nucléaire du 1er novembre, panne d’orientation de Mars 1 et enquête, durée des liaisons et distance atteinte, série 3MV et sondes Zond) ; vol. III, Hot Days of the Cold War, NASA SP-2009-4110, chap. 4 (lancement de Mars 1, masse, objectifs, propos de Korolev). Dates du dernier contact et du survol : légende de l’édition NASA et catalogue NSSDCA de la NASA.
Septième partie
Le zénith et l’usure
1961 – 1965
Chapitre 32 · 1961 – 1963 Chaque vol plus loin que le précédent
Le 14 juin 1963, à Tiouratam, le cosmonaute Valeri Bykovski est sanglé dans sa capsule, au sommet de la fusée. Les pannes se succèdent : un émetteur, puis une trappe, puis un gyroscope du troisième étage. Sergueï Korolev, malade depuis des semaines, pâle, la voix rauque, crie : « Où diable est Kouznetsov ? » Viktor Kouznetsov est le constructeur des gyroscopes. Les deux hommes se disputent devant tous leurs collègues. La réparation prend six heures. Bykovski attend dans sa boule. Au dernier instant, un câble semble ne pas s’être débranché. Korolev, Voskressenski et le colonel Kirillov ont quelques secondes pour décider. Ils lancent.
Vingt-quatre heures
Après Gagarine, Korolev s’est fixé une règle, que l’historien Asif Siddiqi appelle sa loi non écrite : chaque vol doit marquer un progrès net sur le précédent.
En mai 1961, il prend quelques jours de repos à Sotchi, au bord de la mer Noire, avec sa femme, les cosmonautes et les médecins. On y discute du deuxième vol. Les médecins, le général Kamanine et les cosmonautes eux-mêmes, Gagarine compris, demandent trois tours de Terre. Korolev en exige dix-sept : une journée entière. Il l’emporte.
À la mi-juillet, Khrouchtchev lui demande que le vol ait lieu avant le 10 août. Le 13 août commencera la construction du mur de Berlin.
Guerman Titov part le 6 août 1961. Il fait ses dix-sept tours. Il est le premier homme à souffrir du mal de l’espace. Korolev en est très troublé.
« Ils ne font rien pendant six mois »
Le 17 juin 1961, près de sept mille personnes ont été décorées pour le vol de Gagarine. La presse n’a publié que sept noms, ceux de dirigeants. Korolev a reçu pour la deuxième fois l’étoile de Héros du travail socialiste, le 20 juin, au Kremlin, dans une cérémonie secrète.
Son bureau compte alors environ quinze mille personnes. Il n’en est pas plus libre. À l’automne, l’armée exige que le satellite espion passe avant tout. Les Vostok attendent.
Le 20 février 1962, l’Américain John Glenn fait trois fois le tour de la Terre. Trois jours plus tôt, Oustinov a téléphoné à Korolev : il lui faut un vol à la mi-mars. C’est impossible. Kamanine note dans son journal : « Voilà le style de nos dirigeants : ils ne font rien pendant six mois, puis ils exigent une mission complexe en dix jours. »
Deux vaisseaux
Korolev voulait lancer trois vaisseaux à la fois. On lui en accorde deux. Il veut aussi des vols de trois jours. Les médecins, Kamanine, Keldych et le président de la commission s’y opposent. Siddiqi écrit qu’il leur passe dessus comme un bulldozer.
Le 11 août 1962, Andrian Nikolaïev s’envole. Pendant la montée, Korolev, très nerveux, tient serré le téléphone rouge. Le lendemain, Pavel Popovitch le rejoint. La précision du second tir est telle que les deux vaisseaux passent à cinq kilomètres environ l’un de l’autre. Ils n’ont aucun moyen de manœuvrer. En Occident, on croit à un rendez-vous dans l’espace. Michine dira : « Nous n’avons pas détrompé leurs illusions. »
Les deux hommes restent là-haut quatre et trois jours. Quand Khrouchtchev fait demander que l’on prolonge aussi le vol de Popovitch, Korolev répond en diplomate : il n’y voit pas grand avantage, mais il ne votera pas contre.
L’hôpital
Sa santé est mauvaise depuis des années. Son emploi du temps l’aggrave : des journées de dix-huit heures, pendant des semaines. Siddiqi le décrit comme un bourreau de travail incurable, qui veut tout vérifier lui-même.
Peu après le double vol, il est pris de douleurs violentes. C’est une hémorragie intestinale. Il reste longtemps à l’hôpital, et n’en sort que le 15 septembre 1962. On l’envoie se reposer à Sotchi. Il y travaille par téléphone.
Un mois plus tard, il est à Moscou pendant la crise de Cuba, et à Tiouratam pour Mars 1.
Deux Valentina
L’idée d’envoyer une femme dans l’espace n’est pas de lui. Elle vient de Kamanine, à l’été 1961. Korolev, comme Keldych et le ministre de la Défense, y est d’abord opposé. Le Comité central tranche le 21 mars 1963.
Plusieurs jeunes femmes se sont entraînées. Il faut en choisir une. Keldych et le médecin Iazdovski préfèrent Valentina Ponomareva. Korolev, Kamanine et le chef du centre d’entraînement choisissent Valentina Terechkova.
Korolev demande un jour à Ponomareva pourquoi elle a l’air triste. Elle répond : « Je ne suis pas triste. Je suis sérieuse, comme toujours. »
Le 10 mai 1963, à une séance de la commission, Korolev et Glouchko se trouvent dans la même salle, au plus fort de leur querelle. Korolev s’y plaint d’une usine qui lui a livré vingt-huit pièces défectueuses.
Juin 1963
Quand il arrive à Tiouratam pour le double vol, il a de la fièvre depuis des semaines. Les médecins ont diagnostiqué une inflammation des poumons. Il dirige quand même.
Bykovski part le 14 juin, après les six heures de pannes. Deux jours plus tard, le 16 juin 1963, à 12 h 29, Valentina Terechkova décolle à son tour. Elle est la première femme dans l’espace.
Bykovski reste près de cinq jours en orbite. C’est un record pour un vol en solitaire.
Le vol de Terechkova se passe moins bien : le rapport du médecin Iazdovski sur son état est sévère. Korolev la reçoit seul à seul le 11 juillet. Il en sort mécontent. Kamanine a noté dans son journal le propos qu’il tient ensuite, en termes grossiers : il ne veut plus se mêler de vols de femmes. Aucune Soviétique ne retournera dans l’espace avant 1982.
Deux inconnus à un mariage
Le 3 novembre 1963, Nikolaïev épouse Terechkova à Moscou, à la Maison des réceptions du gouvernement. Khrouchtchev est là. Dans l’assistance, loin de lui, se tiennent deux invités que personne ne présente : Korolev et Glouchko.
Une semaine plus tard, le New York Times publie leurs deux noms, comme ceux des hommes qui pourraient bien être le mystérieux « Constructeur en chef ». Moscou ne confirme rien. Jusqu’en avril 1961, les services américains avaient cru que le programme était dirigé par la commission de l’académicien Sedov.
Le biographe Iaroslav Golovanov a rapporté ce que Korolev disait de cet anonymat. Il en parlait rarement. Il disait seulement que cela lui permettait de vivre plus tranquille. Il éprouvait, d’après Golovanov, une sorte de lassitude et de joie secrète en lisant qu’on prenait Sedov pour lui.
Le secret était devenu sa manière de vivre. Il ne tenait pas de journal. Il ne gardait aucun document chez lui. Il avait fait jurer le silence à sa femme. Tout ce qu’il lui a dit après le vol de Gagarine, c’est que la fusée avait trois étages. Un jour, dans la cuisine, Nina Ivanovna a prononcé le mot « Tiouratam ». Il l’a interrogée longuement pour savoir où elle l’avait entendu.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 7 (séjour de Sotchi, débat sur la durée du deuxième vol, vol de G. Titov, décorations de juin 1961), chap. 9 (« Space Politics » : règle de Korolev, journal de N. Kamanine, vols de Vostok 3 et 4, hospitalisation de 1962, choix de la première cosmonaute, vols de Vostok 5 et 6, entretien du 11 juillet 1963, mariage du 3 novembre 1963) et chap. 10 (propos de I. Golovanov sur l’anonymat et le secret). La date du vol spatial féminin suivant (1982) est un fait d’histoire générale.
Chapitre 33 · 1958 – 1964 Les rivaux
À la fin de juillet 1961, trois mois après le vol de Gagarine, Sergueï Korolev rencontre en secret un autre constructeur en chef, Grigori Kissounko, qui met au point la défense contre les missiles. Tous deux sont attaqués par le même rival. Korolev lui dit : « C’est la deuxième fois qu’on essaie de me rayer de la vie. » Ils songent à écrire ensemble au Comité central. Ils y renoncent.
Le décret du 13 mai
Un mois et un jour après le triomphe du 12 avril, le gouvernement a pris un décret dont le titre dit le sens : « Sur la révision des plans des objets spatiaux en vue d’objectifs de défense ». Il renverse le grand décret de juin 1960. Des crédits passent du bureau de Korolev à un autre. Les buts sont recentrés sur le militaire.
L’historien Asif Siddiqi y voit deux causes. La Défense, qui finance tout, veut des armes. Et le secrétaire du Parti chargé de ces affaires, Frol Kozlov, n’aime pas Korolev. Il a déjà pris parti contre lui plus d’une fois.
Le bénéficiaire s’appelle Vladimir Tchelomeï.
Tchelomeï
C’est un savant brillant, qui a fait sa carrière dans les missiles de croisière de la marine. Il est ambitieux et il parle bien. En 1958, un jeune ingénieur est entré dans son bureau : Sergueï Khrouchtchev, le fils du chef de l’État.
Ses projets sont immenses. Il propose un « avion-fusée » et un « cosmoplan », engin destiné aux voyages interplanétaires. Le but dernier du cosmoplan est une expédition habitée vers Mars, avec retour sur Terre. Mars n’est donc pas le rêve du seul Korolev.
Korolev n’a que mépris pour ces plans. Il les appelle un « cirque ». En 1959, il dit à des adjoints de Tchelomeï : « Pourquoi nous faudrait-il aujourd’hui un tel système ? Tout cela est fantastique. Dans l’espace, il faut aujourd’hui résoudre des buts précis, par exemple photographier la face cachée de la Lune. » Celui que l’on traitait d’auteur de science-fiction en 1958 reproche maintenant à un autre de rêver.
Tchelomeï a pour lui Khrouchtchev, le chef du département de la défense au Comité central, et le ministre de l’aviation. Il a contre lui Oustinov, qui le déteste. En octobre 1960, il absorbe le bureau et la grande usine de Miassichtchev, à Moscou. À la fin de 1962, son organisation est plus grosse que celle de Korolev. Il construit une fusée lourde, l’UR-500, avec les moteurs que Glouchko avait proposés pour la N1. On la connaîtra sous le nom de Proton.
Entre les deux hommes, pourtant, les rapports personnels restent courtois. Le 20 janvier 1963, Tchelomeï vient voir Korolev à Kaliningrad. Ils s’entendent : Korolev lui fournira des fusées R-7 pour lancer ses premiers satellites. Avec Glouchko, il n’en va pas de même.
Iangel
L’autre rival est à Dniepropetrovsk. Mikhaïl Iangel, l’ancien adjoint devenu directeur, puis parti en Ukraine, a gagné la partie que Korolev avait refusé de jouer. Ses missiles à ergols stockables sont ceux que l’armée veut. Depuis la querelle de 1958, c’est lui, et non Korolev, que Khrouchtchev tient pour le premier constructeur de missiles du pays.
Le missile que Korolev lui oppose, le R-9, à l’oxygène liquide, donne des déboires. Les essais ont commencé trois jours avant le vol de Gagarine, et ils se passent mal. Chaque échec affaiblit la position du bureau auprès des militaires et du Parti.
Comment on décide
Siddiqi a décrit le mécanisme. En Union soviétique, ce ne sont pas les dirigeants qui conçoivent les projets spatiaux. Ce sont les constructeurs en chef qui les poussent, chacun le sien. Les dirigeants tranchent ensuite, selon leurs amitiés.
Khrouchtchev soutient à la fois Tchelomeï et Korolev. Oustinov soutient Korolev et Glouchko, et combat Tchelomeï. Kozlov a de l’aversion pour Korolev. Le résultat est que des projets concurrents sont approuvés côte à côte.
La thèse de Siddiqi va plus loin. Vu de l’Occident, le programme spatial soviétique paraissait une priorité de l’État, conduite d’une main ferme. C’était le contraire. Les exploits étaient proposés par les constructeurs, approuvés à contrecœur, puis exploités par la propagande.
Les artilleurs
Korolev a un autre adversaire, moins visible : le commandement des fusées. Ce sont des artilleurs, souvent des anciens de l’Allemagne de 1945. Les satellites espions les intéressent. Les hommes dans l’espace, non.
L’armée de l’air, elle, veut le vol habité : les cosmonautes sont ses pilotes. Korolev la soutient. Le 21 mars 1963, il propose par écrit de lui transférer les vols Vostok. Il perd. À la fin de 1964, on crée bien une direction de l’espace, mais au sein des Forces des fusées. « Les artilleurs ont encore gagné » : le mot est rapporté par Siddiqi.
Les chefs militaires, le ministre Malinovski en tête, refusent de financer ce qu’ils appellent ses rêves oiseux.
Le 26 octobre 1963, un Institut des problèmes médico-biologiques est enfin créé pour étudier la vie de l’homme dans l’espace. C’est la réponse, avec quatre ans de retard, à la lettre de mai 1959.
« Pas d’argent »
Au début des années 1960, le plus gros du travail de son bureau reste militaire : le R-9, deux missiles à poudre, un missile « global ». S’y ajoutent le satellite espion, un satellite de télécommunications, des satellites scientifiques, les sondes vers la Lune, Vénus et Mars, et la N1.
Pour remplacer le Vostok, ses ingénieurs dessinent depuis 1962 un nouveau vaisseau, à trois compartiments, capable de s’amarrer à un autre. Il s’appellera Soyouz, « l’Union ». Pendant sa conception, Feoktistov propose un jour de réduire le diamètre de la capsule à deux mètres. Korolev trace sur le plancher de son bureau la surface correspondante. Il y fait rester l’un des auteurs de la proposition jusqu’à la fin de la réunion. Puis il cède tout de même.
Au début de novembre 1963, il se plaint publiquement de n’avoir « pas d’argent » pour ce vaisseau. Il faudrait quatre-vingts millions de roubles. Trente sont engagés. Le décret qui l’approuve est pris le 3 décembre 1963. Son premier but est d’envoyer des hommes autour de la Lune.
Soyouz volera après sa mort. Soixante ans plus tard, il vole encore.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 6 (V. Tchelomeï, ses projets et ses appuis, propos de Korolev en 1959, absorption du bureau de Miassichtchev), chap. 7 (mécanisme de décision), chap. 8 (décret du 13 mai 1961, rencontre avec G. Kissounko, UR-500, vaisseau Soyouz et anecdote de la capsule) et chap. 9 (thèse de l’auteur, armée de l’air et Forces des fusées, institut du 26 octobre 1963, charge de travail du bureau, plainte de novembre 1963, décret du 3 décembre 1963, visite du 20 janvier 1963).
Chapitre 34 · 1963 – 1964 De Mars à la Lune
Au début de juin 1963, Nikita Khrouchtchev invite à sa datcha Sergueï Korolev et Valentin Glouchko, avec leurs épouses. Il veut les réconcilier. Il n’y parvient pas. Korolev profite de la rencontre pour exposer un projet : poser des cosmonautes sur la Lune, au moyen de trois fusées N1. Il donne le prix : dix à douze milliards de roubles. Khrouchtchev hésite. Il répond : « J’y réfléchirai. »
L’ordre des buts
Jusque-là, la Lune n’était pas son objectif principal. En juillet 1962, quand il défend la N1 devant les experts, il énumère cinq usages. La défense vient en tête. Puis la science. Puis, en une seule ligne, « la recherche et la maîtrise du vol humain vers la Lune et les planètes proches (Mars, Vénus) ».
Jusqu’au milieu de 1963, écrit l’historien Asif Siddiqi, l’expédition habitée vers Mars est poursuivie avec quelque vigueur. Ce sont les années du vaisseau de Maksimov et de la « marguerite » de Feoktistov.
Mais aux États-Unis, depuis le discours de Kennedy, le projet Apollo avance. Les premières fusées Saturn volent. À la fin d’avril 1963, devant le conseil que préside Keldych, Korolev déclare que la N1 permettrait un atterrissage sur la Lune.
Huit projets
Le 27 juillet 1963, il remet un rapport sur l’emploi de la N1. Il y range huit projets. Le premier est l’atterrissage habité sur la Lune : trois N1, deux cents tonnes assemblées en orbite. Viennent ensuite des véhicules lunaires.
Les cinq autres regardent tous vers Mars et Vénus. Il y a le vaisseau habité de contournement, qui pèse maintenant dix-sept tonnes. Des engins automatiques à mettre en orbite autour des planètes. D’autres à poser sur leur sol. Une famille de vaisseaux planétaires. Et l’atterrissage d’hommes sur Mars. Pour celui-ci, le rapport donne un chiffre : un complexe de trois cent trente à six cent soixante tonnes en orbite terrestre, soit six à douze N1.
Il mentionne aussi des sondes vers Mercure, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, et un « institut spatial orbital », station de soixante-dix tonnes, puis de deux à trois cents.
Le 23 septembre 1963, il signe ses « Propositions pour la recherche et la maîtrise de la Lune ». Le plan est découpé en thèmes. Le troisième, L3, est l’atterrissage, prévu pour 1967 ou 1968. Le même jour, il signe un plan en onze points pour les années 1965 à 1975. Siddiqi le commente d’une phrase : il refuse d’abandonner ses vieux rêves. Les missions habitées vers Mars et Vénus et les grandes stations y figurent toujours.
La fusée à l’arrêt
Pendant qu’il écrit des plans, la N1 n’avance pas. L’argent manque partout.
À Kouïbychev, Kouznetsov n’a pas de bancs d’essai pour de gros moteurs. En 1962, sur cinquante-sept essais de son premier moteur, huit seulement ont réussi. Korolev lui envoie des lettres sévères. En même temps, il écrit aux responsables de la région : « Les gens de Kouïbychev ont la vie dure. Aidez-les ! » Il appuie, dit Siddiqi, sur tous les boutons.
En 1964, son bureau reçoit vingt-trois millions de roubles sur les quarante-cinq qu’il demandait. Kouznetsov en reçoit vingt sur cinquante. Au début de l’année, les travaux sur la N1 sont complètement arrêtés.
C’est dans cette pénurie qu’est prise, dès mars 1963, une décision qui pèsera lourd. Le premier étage de la N1 compte vingt-quatre moteurs. La prudence voudrait qu’on l’essaie tout entier au sol avant de le faire voler. Le banc d’essai coûterait trop cher et prendrait trop de temps. Korolev, Michine et Krioukov y renoncent. On comptera sur le système automatique qui coupe les moteurs défaillants, et sur des essais par sondage : deux moteurs sur six passeront au banc.
Korolev veut aussi que la fusée parte complète dès le premier tir, avec tous ses étages réels. Il s’en est expliqué : « Si la fusée décolle avec des maquettes à la place des deuxième et troisième étages, comment oserai-je montrer mon visage en sortant du bunker ? »
« Devancer les Américains, mais gratis »
Le 17 mars 1964, Korolev, Michine, Kouznetsov et Pilioughine sont reçus par Khrouchtchev. Les notes que Korolev a préparées pour l’entretien ont été conservées. Elles énumèrent ce que la N1 rendrait possible : des engins pour la Défense, l’atterrissage sur la Lune, des missions interplanétaires habitées. Khrouchtchev promet son appui, de vive voix.
Son fils Sergueï a résumé l’attitude de son père : il voulait devancer les Américains, mais gratis.
Deux mois plus tard, rien n’a changé. Le 25 mai 1964, Korolev rédige le brouillon d’une lettre à Brejnev. Le ton n’est plus celui d’un rapport. « Nous avons perdu beaucoup de temps précieux sur la N1. » Les crédits du pas de tir ont été ramenés de onze millions à sept, puis à quatre. La situation est « absolument intolérable ».
Ses rivaux, eux, avancent leurs pions. Iangel propose sa propre fusée lourde pour la Lune. Tchelomeï propose d’envoyer un homme autour de la Lune avec son UR-500.
Le 3 août 1964
Les décisions tombent pendant l’été. Le 19 juin, un décret garantit enfin des crédits à la N1. Les premiers vols sont reportés de 1965 à 1966. La fusée de Iangel est arrêtée.
Le 3 août 1964, le gouvernement prend le décret « Sur les travaux d’étude de la Lune et de l’espace cosmique ». Il fixe un plan de cinq ans, où figurent toujours des sondes vers Vénus et Mars. Et il lance deux projets lunaires habités.
Le premier, faire le tour de la Lune avant 1967, est confié à Tchelomeï. Le projet que Korolev préparait pour cette mission avec ses Soyouz est enterré.
Le second est l’atterrissage. Il est confié à Korolev. Mais il ne s’agit plus de trois N1. Il n’y en aura qu’une par expédition. La date est fixée : 1967 ou 1968, pour le cinquantième anniversaire de la Révolution.
Il s’est écoulé trois ans et trois mois depuis le discours de Kennedy.
Ce que cela change
Siddiqi insiste sur la portée de ce décret. Khrouchtchev se souciait davantage d’argent et de missiles que de cosmonautes. C’est la seule obstination de Korolev, écrit-il, ses lettres, ses réunions, ses conférences, qui a produit la décision d’août 1964.
Il lui prête deux motifs. Le premier est de ne pas laisser la Lune aux Américains. Le second est de sauver la N1 : une fusée sans mission, que personne ne finance, finit à la ferraille.
Mais il souligne aussi ce que Korolev a cédé. Se mesurer à Apollo est, écrit-il, un changement majeur et sans précédent par rapport à la vision héritée de Tsiolkovski : d’abord des stations autour de la Terre, puis les vols vers les planètes. La Lune, qui n’était qu’une étape, devient le but.
Mars reste dans ses plans. Mais c’est la Lune, désormais, qui a une date.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 9 (« Space Politics » : cinq buts de juillet 1962, conseil d’avril 1963, rencontre de juin 1963 à la datcha, rapport du 27 juillet 1963, propositions et plan du 23 septembre 1963, moteurs de N. Kouznetsov et crédits, renoncement au banc d’essai du premier étage et propos de Korolev, entrevue du 17 mars 1964, mot de Sergueï Khrouchtchev, brouillon de lettre du 25 mai 1964, décrets du 19 juin et du 3 août 1964, analyse de l’auteur).
Chapitre 35 · 1964 Trois hommes sans scaphandre
Le 4 février 1964, le général Kamanine note dans son journal une scène qu’il n’avait jamais vue. Sergueï Korolev vient de recevoir un ordre : abandonner les vaisseaux Vostok qui restent à construire, et faire voler trois hommes ensemble, avant la fin de l’année, dans un Vostok transformé. Les Américains préparent un vaisseau à deux places. Il faut les devancer. Kamanine écrit : « C’était la première fois que je voyais Korolev complètement désemparé. » Et il rapporte ses mots : il sera impossible de transformer en quelques mois un vaisseau à une place en vaisseau à trois places.
D’où vient l’ordre ?
Les témoins ne s’accordent pas, et il faut le dire. Michine a affirmé que Khrouchtchev avait téléphoné à Korolev pour l’exiger. Le fils de Khrouchtchev soutient le contraire : l’idée venait de Korolev, qui voulait rester premier le plus longtemps possible. Des indices montrent que Korolev y songeait dès février 1963. Un historien russe pense qu’il aurait accepté en échange d’un engagement plus ferme sur la Lune.
L’historien Asif Siddiqi ne tranche pas sur l’origine. Mais il juge sévèrement la décision : l’une des plus néfastes de ces années. La course à l’espace devient, écrit-il, un numéro de cirque. Il n’exonère pas Korolev, à qui il reconnaît un désir « presque pathologique » d’être le premier.
Comment on gagne ses ingénieurs
La boule du Vostok est faite pour un homme en scaphandre, sur un siège éjectable. Pour y loger trois hommes, il faut enlever le siège et les scaphandres. Il n’y aura donc aucun moyen de sauver l’équipage si la fusée faillit dans les premières dizaines de secondes. Et aucun recours si la cabine perd son air.
Les ingénieurs du bureau protestent. Feoktistov l’a raconté : ils disaient que ce serait dangereux, et qu’il valait mieux attendre le Soyouz.
Korolev les retourne d’une phrase. Si l’on fait un vaisseau à trois places, annonce-t-il, l’une des trois ira à un ingénieur du bureau. Quelques jours plus tard, les premiers croquis sont sur sa table.
Cinquante ingénieurs y travaillent cinq mois. On ajoute un second moteur de freinage, par sécurité, et des fusées à poudre qui s’allument juste avant le sol pour adoucir l’atterrissage, puisque les hommes ne s’éjecteront plus. Le vaisseau s’appellera Voskhod, « le Lever du soleil ».
Le 11 février
Une semaine après l’ordre, le 11 février 1964, Korolev est en réunion dans son bureau de Kaliningrad. Il est frappé d’une crise cardiaque. On l’hospitalise plusieurs jours.
Les médecins prescrivent des vacances. Il les repousse.
Il avait toujours souhaité voir l’étranger. L’Angleterre l’attirait. Brejnev s’oppose à tout voyage à l’Ouest. On lui accorde la Tchécoslovaquie. Il y part avec sa femme le 27 juin 1964, pour trois semaines. C’est la seule fois, entre 1947 et sa mort, qu’il sort d’Union soviétique.
Même là, il n’a pas de nom. Au siège du Parti tchécoslovaque, on ne le laisse pas signer le livre d’or. Il dit à ses hôtes : « Quand je reviendrai en Tchécoslovaquie, vous saurez qui je suis. »
Il est de retour à Moscou le 16 juillet.
Un ingénieur à bord
Depuis 1962, il veut faire voler ce qu’il appelle des « passagers » : non plus seulement des pilotes militaires, mais des ingénieurs et des savants. L’armée de l’air n’en veut pas.
Il impose son équipage : un pilote, Vladimir Komarov ; un ingénieur, Konstantin Feoktistov, celui-là même qui a dessiné le vaisseau ; un médecin, Boris Egorov. La santé de Feoktistov est médiocre : un ulcère, une mauvaise vue. Le certificat médical est signé sous la pression de Korolev.
Deux candidats sont écartés pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leur valeur. Le savant Gueorgui Katys, parce que son père a été fusillé en 1931. Le cosmonaute Boris Volynov, parce que sa mère est juive. Siddiqi écrit que Korolev, ancien de la Kolyma, a ressenti le premier refus comme un affront, et qu’il n’était « résolument pas antisémite ». Il n’a rien pu y faire.
Le 18 septembre, il éclate : « L’armée de l’air met sans cesse des bâtons dans les roues ! Je vais finir par former mes propres cosmonautes ! »
Une fournaise
L’été et l’automne sont mauvais. Pour essayer le nouvel atterrissage, il faut une capsule. Il n’y en a pas de disponible. Korolev fait sortir du musée de son bureau celle dans laquelle Titov a volé. Le 6 septembre, on la largue d’un avion. La trappe du parachute ne s’ouvre pas. La capsule historique s’écrase et se brise. La faute, dira Tchertok, revenait au bureau.
Les 24 et 25 septembre, Khrouchtchev vient à Tiouratam passer en revue les fusées du pays. Tchelomeï en profite pour dévoiler un projet de fusée géante, capable d’aller droit sur la Lune : une rivale de la N1. Khrouchtchev demande que l’on compare les deux. Korolev écrit à sa femme : « J’ai passé ces jours comme dans une fournaise toxique. Au fond, tout notre travail des dernières années a été soumis à un examen… Heureusement, tout s’est très bien passé. »
Nina Ivanovna doit être opérée le 1er octobre. En pleine préparation du tir, il fait deux allers et retours entre Tiouratam et Moscou.
Le 11 octobre, veille du lancement, il s’en prend au constructeur de la télémesure, Alexeï Bogomolov. Kamanine a consigné la scène. Korolev le traite de lâche. « Je ne veux plus rien avoir à faire avec vous. Sortez ! » Kamanine ajoute : « Par cet accès de rage, Korolev se fit tomber lui-même de son piédestal d’organisateur de talent. En quatre ans de travail commun, c’était la première fois que je le voyais dans cet état. J’étais triste pour lui. Il lui fallut quinze minutes pour se calmer. »
Le 12 octobre
Le Voskhod décolle le 12 octobre 1964, à 10 h 30. Komarov, Feoktistov et Egorov n’ont pas de scaphandre. Korolev, disent les témoins, est si tendu qu’il en tremble.
Le vol dure un jour. Feoktistov et Egorov, qui se sont très peu entraînés, souffrent de l’apesanteur : l’un se croit la tête en bas, l’autre penché en avant. Pendant six orbites, on perd tout contact radio.
Au moment d’ordonner le retour, Korolev demande à l’équipage s’il est prêt. Komarov répond : « L’équipage est prêt. Mais nous aimerions prolonger le vol. » Korolev : « Compris. Mais nous n’en étions pas convenus. » Komarov insiste : ils ont vu beaucoup de choses intéressantes.
Korolev aurait alors cité Hamlet : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêve votre philosophie. » Puis : « Nous suivrons tout de même le programme. » La réplique est célèbre. Elle n’est pas sûre. Siddiqi prévient que les récits divergent : certains la donnent incomplète, un autre attribue la demande à Feoktistov, et Tchertok, qui était là, assure que Korolev n’a jamais cité Shakespeare.
À la descente, la radio se tait. On attend. Enfin, un pilote d’hélicoptère annonce qu’il voit le vaisseau posé, et trois hommes debout qui lui font signe. La salle éclate en applaudissements.
Kamanine a noté les paroles de Korolev : « Est-ce vraiment fini ? L’équipage est-il vraiment revenu de l’espace sans une égratignure ? Je n’aurais jamais cru celui qui m’aurait dit qu’on pouvait faire le Voskhod à partir du Vostok, et que trois cosmonautes y voleraient dans l’espace… »
Le lendemain
Les trois hommes devaient parler à Khrouchtchev au téléphone. On leur fait dire de ne pas attendre.
Le 15 octobre au matin, tout est clair. Khrouchtchev n’est plus au pouvoir. Leonid Brejnev le remplace à la tête du Parti, Alexeï Kossyguine à la tête du gouvernement. On corrige les discours des cosmonautes.
Korolev perd l’homme qui, depuis février 1956, l’avait écouté. Siddiqi met en garde contre une légende : celle d’un Khrouchtchev manipulant un rêveur pour sa propagande. Il n’a jamais, écrit-il, ordonné un lancement par caprice. Son pouvoir tenait à une menace muette : celle de retirer son soutien.
Michine, vingt-cinq ans plus tard, a jugé ce vol sans indulgence : il n’avait rien apporté, c’était une simple perte de temps, pour le prestige.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 9 (ordre du 4 février 1964 d’après le journal de N. Kamanine, versions divergentes sur son origine, jugement de l’auteur) et chap. 10 (« There Are More Things in Heaven and Earth… » : conception du Voskhod, témoignage de K. Feoktistov, malaise du 11 février 1964, voyage en Tchécoslovaquie, choix de l’équipage, essai du 6 septembre, visite de Khrouchtchev et lettre de Korolev, scène du 11 octobre, vol du 12 octobre 1964 et échanges radio, versions divergentes sur la citation de Hamlet, paroles de Korolev après l’atterrissage, chute de Khrouchtchev, jugement de V. Michine).
Chapitre 36 · Mars 1965 « Sors du vaisseau et rentres-y »
Le 18 mars 1965, il fait froid à Tiouratam, et il neige. Sergueï Korolev arrive au pas de tir fatigué, amaigri. Il a eu les poumons pris pendant les dernières semaines. Avant que les deux cosmonautes ne montent dans l’ascenseur, il dit au plus jeune, Alexeï Leonov : « Je ne te donnerai pas beaucoup de conseils, Liocha. Ne cherche pas à faire le malin. Je ne te demande qu’une chose : sors du vaisseau, et rentres-y. Bon vent solaire. » Leonov a trente ans. Dans quelques heures, il doit faire ce que personne n’a fait : quitter son vaisseau, en plein vol, et flotter dans le vide.
La charge de cavalerie
C’est le second des deux tours de force que l’on avait décidés en 1964 pour devancer les Américains. Le premier était le vol à trois. Celui-ci s’appelle Vykhod, « la Sortie ».
Le général Kamanine aurait voulu commencer par un vol d’essai avec un seul homme. Korolev a refusé : chaque vol habité doit être un progrès majeur. Kamanine l’a noté dans son journal, en septembre 1964 : « Korolev est pressé, comme toujours. Il préfère la charge de cavalerie aux offensives méthodiquement préparées. »
Pour sortir, il faut un sas. Un ingénieur en propose un qui se gonfle : replié au départ, il se déploie en accordéon une fois en orbite. On le confie à l’usine qui fabrique les scaphandres, dirigée par Gaï Severine.
Korolev demande à Severine de lui prouver que ce sas est solide. Severine s’y suspend. Korolev sourit.
« La soirée n’est pas bonne »
Le 22 février 1965, on lance un exemplaire sans équipage, pour tout essayer. Toutes les opérations du sas se déroulent bien. Puis le vaisseau explose en cent quatre-vingts morceaux. On comprendra que deux stations au sol lui avaient envoyé au même instant le même ordre, et que les deux signaux superposés ont été pris pour un ordre de descente. Mal orienté, le vaisseau a allumé son moteur de freinage, et le dispositif de destruction a fait le reste.
Kamanine, qui avait quitté la salle rassuré, y revient cinq heures après le tir et salue Korolev d’un « bonsoir ». Korolev répond : « Non, Nikolaï Petrovitch, la soirée n’est pas bonne. Il semble que le vaisseau ait sauté… »
On n’a donc essayé ni le largage du sas ni le retour sur Terre. Les essais au sol échouent l’un après l’autre. Severine parlera d’une situation « vraiment grave ». Il est question de reporter le vol. Mais le premier vaisseau américain à deux places doit partir à la fin de mars. Le 7 mars, on vérifie au moins la rentrée, en fixant l’anneau du sas sur un satellite militaire. Il revient intact.
Le 8 mars, Korolev écrit à sa femme : « Nous tâchons de tout faire sans hâte. Notre devise : “la sécurité de l’équipage avant tout”. Que Dieu nous donne la force et la sagesse d’y rester fidèles… Je crois et j’espère toujours le meilleur, alors même que tous mes efforts, mon esprit et mon expérience sont tendus à prévoir le pire, cette présence menaçante qui nous guette à chaque pas dans l’inconnu. »
Le 13 mars, il dit aux deux cosmonautes : « Le plus important, dans votre vol, est de revenir sur Terre en bonne santé. Nous n’avons pas besoin d’héroïsme irréfléchi. »
Douze minutes
La fusée part à dix heures. Des alarmes se déclenchent pendant la montée. Quand le vaisseau est enfin en orbite, Korolev, qui ne fume pas, allume une cigarette.
Le commandant, Pavel Beliaïev, gonfle le sas. Leonov y entre. À 11 h 32, l’écoutille extérieure s’ouvre. À 11 h 34 min 51 s, Leonov se pousse au-dehors. Il est retenu par une longe de cinq mètres. Ses premiers mots sont : « Je vois le Caucase. »
Il reste douze minutes et neuf secondes dans le vide.
Le retour tourne mal. Dans le vide, son scaphandre s’est gonflé. Leonov l’a raconté : ses pieds étaient sortis de ses bottes, ses mains de ses gants, il ne commandait plus ses membres. Il devait rentrer les pieds devant. Il n’y arrive pas. Il ouvre alors une soupape et fait baisser la pression du scaphandre. Puis il entre la tête la première, et doit se retourner dans l’étroit conduit pour passer dans la cabine. Son pouls monte à cent quarante-trois, sa température à trente-huit degrés. À 11 h 51, l’écoutille extérieure est fermée.
Korolev prend la salle en main
Le lendemain, il faut rentrer. La pression baisse dans les réservoirs d’air. À la dix-septième orbite, le moteur de freinage doit s’allumer automatiquement. Beliaïev annonce calmement qu’il ne s’est pas allumé. Le capteur qui oriente le vaisseau sur le Soleil a failli.
Dans la salle de commandement, c’est la confusion. Un ingénieur présent a décrit ce qui suit : « Korolev prit la direction en main. Il fit le silence et demanda à chacun de s’asseoir. Puis il écouta calmement le responsable du système de commande. »
Il propose de faire rentrer le vaisseau à la main : Beliaïev l’orientera lui-même et allumera le moteur. Chabarov et Raouchenbakh rassemblent en hâte les chiffres nécessaires. On les inscrit sur une feuille, que chaque ingénieur signe. Sur l’ordre de Korolev, c’est Gagarine qui les transmet à Beliaïev.
Dans la cabine, la manœuvre est une épreuve. Pour viser par le hublot, Beliaïev doit s’allonger en travers des deux sièges, pendant que Leonov le maintient. Il leur faut ensuite quarante-six secondes pour reprendre leur place avant d’allumer le moteur. Ces secondes les emportent bien au-delà du point prévu.
Le vaisseau se pose le 19 mars à 12 h 02, à trois cent quatre-vingt-six kilomètres de l’endroit visé, dans la taïga enneigée de la région de Perm. Pendant quatre heures, on ne sait rien de l’équipage. Korolev a une crainte précise : qu’un capteur, en touchant une branche d’arbre, ait déclenché trop tôt les fusées d’atterrissage.
Un pilote d’hélicoptère aperçoit enfin le parachute rouge et les deux hommes. Mais la forêt est trop dense pour se poser. Un maréchal interdit de les hisser au bout d’un câble. Korolev et Kamanine protestent sans succès. Beliaïev et Leonov passent deux nuits dans la neige.
« Devant nous, il y a la Lune »
Le 21 mars, à Tiouratam, on fête le retour. Korolev lève son verre : « Amis ! Devant nous, il y a la Lune. Travaillons tous ensemble au grand but de la conquérir. Vous rappelez-vous comme notre collectif travaillait dans l’amitié ? »
Barmine, le constructeur des pas de tir, un des six du premier Conseil, répond à mi-voix : « Nous travaillions dans l’amitié quand nous étions tous des chefs… Maintenant, il y a un Théoricien en chef et un Constructeur en chef… »
Le 26 mars, à la conférence de presse, Keldych impose la version officielle : le vaisseau s’est posé « au point prévu ». Kamanine et Korolev auraient voulu dire la vérité.
L’historien Asif Siddiqi voit dans ce vol le zénith absolu du programme soviétique, et le chant du cygne de Korolev. Aucun cosmonaute soviétique ne volera pendant les vingt-quatre mois suivants. Lui n’en verra plus partir un seul.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 10 (projet Vykhod, journal de N. Kamanine, sas gonflable et démonstration de G. Severine, perte du vaisseau du 22 février 1965, lettre du 8 mars et propos du 13 mars 1965, paroles à A. Leonov, sortie du 18 mars 1965 et ses horaires, difficultés du retour dans le sas, panne du 19 mars et témoignage sur Korolev, atterrissage dans l’Oural, toast du 21 mars et réplique de V. Barmine, conférence de presse du 26 mars, jugement de l’auteur).
Chapitre 37 · 1964 – 1965 « Il me faut une tonne »
Un jour de 1963, Sergueï Korolev met son poing sous le nez de l’un de ses adjoints. Leonid Voskressenski dirige les essais depuis Kapoustine Iar. Il réclame que le premier étage de la fusée lunaire soit essayé tout entier au sol avant de voler. Korolev n’a ni l’argent ni le temps. Il crie : « Il faudrait vous battre à coups de bâton ! » Voskressenski répond : « J’ai cinquante ans. Ce n’est plus l’âge de me menacer du bâton. » Korolev le prend alors dans ses bras : « Pardon, Leonid… Je me suis emporté. »
Une seule fusée
Le décret d’août 1964 a donné à Korolev la Lune, et une échéance. Il lui reste à trouver comment.
Son premier plan demandait trois fusées N1 et un assemblage en orbite terrestre. À la fin de 1964, il y renonce pour le schéma que les Américains ont choisi pour Apollo, et que Iouri Kondratiouk avait imaginé dès 1929. Une seule fusée emporte tout. Arrivé près de la Lune, le vaisseau se met en orbite, et un petit module s’en détache pour descendre.
Mais la N1 a été dessinée pour soixante-quinze tonnes. La fusée américaine en portera environ cent trente. Avec soixante-quinze tonnes, on ne va pas sur la Lune en un seul tir. Il en faut au moins quatre-vingt-quinze.
On ajoute des moteurs au premier étage : il y en aura trente au lieu de vingt-quatre. Et l’on rogne partout. L’historien Asif Siddiqi parle d’une obsession maniaque du poids. Korolev promet une prime de cinquante à soixante roubles par kilogramme économisé. À Tchertok, il dit : « Je n’ai pas besoin de vos dix kilos. Il me faut une tonne. »
L’avant-projet est signé le 25 décembre 1964. Le module lunaire n’emportera qu’un homme. Pour y passer depuis le vaisseau principal, ce cosmonaute devra sortir dans le vide, comme Leonov.
Ceux qui disent non
À l’intérieur même du bureau, des hommes de valeur refusent d’y croire.
Ilia Lavrov, celui qui étudie les systèmes de survie des vaisseaux martiens, juge le projet « à la limite du fantastique ». Feoktistov dira plus tard que quatre-vingt-dix tonnes ne suffisaient pas, et que les conflits étaient continuels.
Gleb Maksimov, l’auteur du vaisseau martien, fait davantage. En août 1964, il écrit à Korolev une lettre personnelle pour le dissuader. Korolev le fait muter loin du siège. L’homme qui dessinait pour lui la route de Mars est écarté pour s’être opposé à celle de la Lune.
Keldych lui-même, pour la première fois, se dresse contre lui. On a retenu son exclamation : « Quel culot faut-il pour débarquer un seul homme sur la Lune ? C’est la route directe de l’hôpital psychiatrique ! » Sur le fond, sa critique est précise : aucun système n’a de réserve. Le 10 février 1965, sa commission approuve tout de même.
À la fin de 1965, le projet n’est toujours pas bouclé. On en est à quatre-vingt-treize tonnes.
Voskressenski
Le refus le plus douloureux est celui de Voskressenski. Fils de prêtre, sans diplôme supérieur, il avait une intuition des machines devenue légendaire. C’est à lui que Korolev avait fait un signe de tête avant Spoutnik.
Quand Khrouchtchev débloque cinq cents millions de roubles pour la N1, Voskressenski déclare qu’il en faudrait dix fois plus. Korolev répond que si l’on demande de telles sommes, le projet sera arrêté. Voskressenski refuse alors de signer le moindre document sur cette fusée. Il démissionne en 1964.
Il mourra en décembre 1965, d’une hémorragie cérébrale, à cinquante-deux ans.
Dos au mur
L’année 1965 est celle de l’encerclement. Glouchko obtient que l’on étudie une N1 refaite avec ses propres moteurs. Il attaque la fusée, écrit Siddiqi, avec une ardeur implacable. Il fait signer à d’autres constructeurs en chef une lettre au Comité central qui impute à Korolev tous les défauts du projet.
Parmi ceux qui se rangent du côté de Glouchko et de Tchelomeï, il y a Barmine et Viktor Kouznetsov, deux des six du Conseil de 1946. Korolev en est blessé. Il parle de trahison. Seul Pilioughine, le spécialiste du guidage, reste à ses côtés. En septembre 1965, Korolev choisira son système pour un vaisseau lunaire, alors que celui de son propre ingénieur était plus léger. Siddiqi y voit la fidélité à un contrat tacite, forgé en vingt ans.
L’armée, elle, ne veut rien savoir. En janvier 1965, le ministre de la Défense, le maréchal Malinovski, déclare : « Nous ne pouvons pas nous permettre et nous ne construirons pas de lanceurs super-puissants ni de vols vers la Lune. Que l’Académie des sciences s’en charge. »
Le petit missile qui devait servir à essayer en vol les moteurs de la N1 est annulé au milieu de l’année. Un historien russe a eu ce mot : apparemment, quelqu’un craignait que ce fût un succès.
On devait construire quatre N1 par an. On en construit une et demie. Les essais au sol sont écourtés. Michine dira que la base industrielle avait deux ans de retard.
Il se bat
Korolev ne plie pas. Le 14 août 1965, il écrit à Brejnev. Il demande que l’on concentre les forces sur la N1 et que l’on arrête la fusée de Tchelomeï. Il assure que l’on peut espérer commencer les essais en vol d’ici un an.
Le 1er septembre, un témoin l’entend parler de la N1 « avec une satisfaction visible ». Il l’appelle son enfant. Elle doit être « en métal » avant la fin de l’année.
En septembre, une commission visite les deux bureaux rivaux, pour décider qui enverra un homme autour de la Lune. Chez Tchelomeï, elle trouve des maquettes en bois. Chez Korolev, une dizaine de vaisseaux Soyouz en métal. Le 25 octobre 1965, un décret tranche par un compromis : la fusée sera celle de Tchelomeï, le vaisseau celui de Korolev. Après cinq tentatives depuis 1961, écrit Siddiqi, il a enfin la main sur le tour de la Lune.
Le 11 novembre 1965, il signe avec Michine le projet définitif de l’expédition lunaire. La commission de Keldych l’approuve en décembre.
Mars, encore
Au milieu de cette bataille, deux signatures montrent où reste son regard.
En août 1965, il approuve l’avant-projet d’un moteur. Ce n’est pas un moteur pour la Lune. C’est un moteur électrique alimenté par un réacteur nucléaire, d’une poussée de huit kilogrammes, conçu spécialement pour les vaisseaux interplanétaires habités. C’est le genre de moteur que prévoyait la « marguerite » de Feoktistov.
Le 28 septembre, il signe des documents sur des moteurs nucléaires destinés aux futurs lanceurs.
Et à la fin de 1964, il a demandé à Raouchenbakh d’étudier une expérience pour un prochain vaisseau : relier la cabine au dernier étage de la fusée par un câble d’un kilomètre, et faire tourner l’ensemble, pour créer une pesanteur artificielle. Elle figurait, en septembre 1962, dans ses feuillets sur le vaisseau martien.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 9 (moteur électronucléaire d’août 1965) et chap. 11 (« Three Steps to the Moon » : schéma à un seul lancement, chasse au poids et mot à B. Tchertok, avant-projet du 25 décembre 1964, oppositions d’I. Lavrov, de G. Maksimov, de K. Feoktistov et de M. Keldych, scène avec L. Voskressenski et sa démission, offensive de V. Glouchko, N. Pilioughine, déclaration du maréchal Malinovski, annulation du GR-1, lettre du 14 août 1965, visite des deux bureaux, décret du 25 octobre 1965, projet du 11 novembre 1965, documents du 28 septembre 1965, projet de pesanteur artificielle).
Chapitre 38 · 1964 – 1965 « Un processus d’apprentissage »
À l’automne de 1965, après l’écrasement d’une nouvelle sonde sur la Lune, le maître de l’industrie militaire, Dmitri Oustinov, veut régler les comptes. La Commission militaro-industrielle se réunit au Kremlin. Boris Tchertok doit y faire le rapport. Sergueï Korolev lui a fait refaire trois fois ses affiches. Quand le président donne la parole à Tchertok, Korolev se lève, lui pose la main sur l’épaule et l’oblige à rester assis. « Permettez-moi de parler. Le constructeur en chef n’a-t-il pas le droit de prendre la parole à la place de son adjoint ? » Il parle une minute.
Une minute
Depuis janvier 1963, son bureau essaie de poser en douceur un engin sur la Lune. Il n’y est pas parvenu une seule fois. De 1963 à la fin de 1965, on comptera onze tentatives : quatre fusées n’atteignent pas l’orbite, deux sondes ne la quittent pas, deux manquent la Lune, trois s’y écrasent. Après l’échec de mars 1965, le général Kamanine a noté que Korolev en avait été plus affecté que quiconque : il avait l’air abattu, et semblait avoir vieilli de dix ans.
En préparant la séance, Korolev a repris Tchertok sur le ton de son rapport : « À vous entendre, on croirait qu’après chaque échec nous comprenons tout aussitôt. Où étions-nous donc avant ? Il faut expliquer que nous traversons un processus d’apprentissage. Nos ministres ne sont pas stupides. »
Devant la commission, il dit ceci : « Il y a une cause générale qui explique tout : c’est un processus d’apprentissage. Dans nos plans, nous n’avons prévu ni moyens ni temps pour apprendre. C’est là notre erreur. Nous l’avons payée. Je demande à la commission de nous autoriser un lancement, et de décider d’après son résultat. »
Keldych l’appuie. Puis Oustinov : « Je soutiens Sergueï Pavlovitch. » La séance devait durer une heure et demie. Elle a duré dix minutes. En sortant, son ami Tioulin résume : « Sergueï nous a tous tirés d’affaire. Mais il nous a mis au pied du mur. »
Tchertok donnera plus tard l’explication de fond. On obtenait sans peine des dizaines de fusées. On n’obtenait pas les quelques millions de roubles qu’il aurait fallu pour des bancs d’essai au sol. Tout s’apprenait donc à tâtons, directement dans l’espace.
Deux sondes vers Mars
Les sondes planétaires ont suivi le même chemin. Après Mars 1, le bureau a construit une série améliorée. Le 11 novembre 1963, un exemplaire d’essai est resté en orbite terrestre : le quatrième étage, encore.
À la fenêtre suivante, le 30 novembre 1964, une sonde part réellement vers Mars. On l’appelle Zond 2. Elle porte un appareil de prise de vues. Ses panneaux solaires ne se déploient pas complètement. Un organe de commande fonctionne mal. La liaison est perdue en route.
Les sources ne s’accordent pas sur la suite, et nous donnons les deux versions. Tchertok écrit que la liaison a cessé au bout d’un mois, et que la sonde, faute de correction de trajectoire, a manqué Mars de six cent cinquante mille kilomètres. Le catalogue de la NASA indique que les communications ont été perdues au début de mai 1965, et que la sonde est passée, muette, à environ mille cinq cents kilomètres de la planète le 6 août 1965.
Le 18 juillet 1965, une sonde identique, Zond 3, est lancée en dehors de toute fenêtre martienne, pour essayer la machine sur une trajectoire lointaine. En passant, elle photographie la face cachée de la Lune. La liaison est tenue sept mois et demi. Cette fois, tout fonctionne.
C’est la dernière que Korolev lancera dans la direction de Mars.
Donner
Il a pris, cette année-là, une décision que ses propres adjoints ont mal acceptée. Pour concentrer son bureau sur les vols habités et sur la N1, il se sépare de tout le reste.
Les satellites de reconnaissance vont à Kouïbychev, chez son ancien ingénieur Dmitri Kozlov. Les satellites de télécommunications partent en Sibérie, chez un autre de ses élèves. Et les sondes automatiques vers la Lune, Mars et Vénus sont confiées à un bureau de Khimki, près de Moscou, que dirige Gueorgui Babakine.
Raouchenbakh et Tchertok sont blessés. Tchertok a résumé leur sentiment : tant de travail, et maintenant que l’on touche au but, tout donner ! Korolev passe outre.
Tchertok a fini par lui rendre justice : « Quel autre constructeur en chef aurait été aussi généreux ? Cette générosité aussi était un phénomène Korolev. »
C’est ce bureau qui posera plus tard des engins sur la Lune, sur Vénus et sur Mars.
Le fanion de Vénus
En novembre 1965, le bureau procède à ses derniers tirs interplanétaires. Trois sondes partent vers Vénus, les 12, 16 et 23 novembre. La troisième échoue.
La deuxième, Venera 3, atteindra Vénus le 1er mars 1966 et y déposera un fanion aux armes de l’Union soviétique. Ce sera le premier objet fabriqué par l’homme à toucher une autre planète. Korolev ne le saura pas.
Tchertok a dressé le bilan sans fard. En cinq ans, le bureau a tiré dix-neuf fois vers les planètes voisines. Un seul de ces tirs a pleinement atteint son but : celui-là. Mais ces années ont laissé un centre de liaisons lointaines en Crimée, et une école d’ingénieurs. La cosmonautique, dit-il, traversait son enfance.
Tiouratam, pour la dernière fois
Le 1er décembre 1965, Korolev arrive à Tiouratam avec Keldych. La journée est douce et calme. Avant toute réunion, il demande à voir un chantier : celui du grand bâtiment où l’on assemblera la N1. Trente mille mètres carrés. Les colonnes de béton sont déjà debout. Cinq mille soldats du génie y travaillent. À dix kilomètres, on construit deux pas de tir.
Barmine lui dit que l’on bâtit bien plus lentement qu’à la création du champ de tir, dix ans plus tôt. Le ministère de la Défense s’en désintéresse.
Le 3 décembre, à 13 h 46, une sonde part pour la Lune. C’est le onzième essai d’atterrissage, celui qu’il a demandé à la commission. C’est aussi le dernier tir auquel il assiste, et sa dernière nuit dans la petite maison où il loge depuis huit ans.
Dans l’avion
Il s’envole pour la Crimée, d’où l’on suivra la sonde. Le motoriste Issaïev, qui était à bord, a raconté le voyage à Tchertok.
Keldych demande à Issaïev, devant Korolev, ce qu’il pense des moteurs de Kouznetsov. Il laisse entendre que ceux de Glouchko seraient prêts plus tôt. Korolev explose : « Mstislav Vsevolodovitch ! Cessez ce jeu. Vous avez déjà fait assez de tort à la N1… »
Les deux hommes, qui se tutoyaient depuis des années, se disent « vous ». Keldych réplique : « Sergueï Pavlovitch, ne vous oubliez pas ! » Tioulin s’interpose : « Assez, les gars ! Quelqu’un a-t-il une autre bouteille ? »
Issaïev a ajouté, pour Tchertok seul : « Avec la N1, vous êtes dans un vrai pétrin. En 68, nous n’aurons pas les moteurs. »
« Tais-toi ! »
Dans la station de Simferopol, Korolev confie la conduite des opérations à Bogouslavski, comme en 1959 : « Prenez la direction de toutes les séances. Ne faites pas attention à nous. Seulement, donnez les ordres haut et clair. Je veux comprendre, moi aussi. » Il fait asseoir Tchertok à côté de lui, pour qu’il lui commente tout à voix basse. Il coche chaque étape sur une feuille de papier millimétré.
Dans la nuit du 6 au 7 décembre, la sonde approche de la Lune. Il fait sortir tous ceux qui ne participent pas. Il a ôté sa veste. Il porte la chemise de laine que ses ingénieurs appellent l’uniforme de Korolev.
Tout se passe bien. Tchertok laisse échapper : « Nous sommes tirés d’affaire. » Korolev le coupe : « Tais-toi ! »
À 0 h 51, le signal cesse. La sonde s’est mise à tourner sur elle-même, et s’est écrasée. On trouvera la cause : un support de fibre de verre, mal moulé par un ouvrier, s’est cassé et a percé un coussin gonflable.
Babakine propose de recommencer dans deux mois. Korolev répond, tristement : « Oui, nous recommencerons. Si l’on nous fait encore confiance après cela. »
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, Hot Days of the Cold War, NASA SP-2009-4110, chap. 14 (« Last Launches Under Korolev » : séance de la Commission militaro-industrielle et propos de Korolev, transfert des sondes à G. Babakine, tirs vers Vénus de novembre 1965, bilan, dernier séjour à Tiouratam, récit d’A. Issaïev, nuit du 6 au 7 décembre 1965 à Simferopol, tableau des lancements de 1960 à 1966) ; A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 10 (transferts à D. Kozlov, M. Rechetnev et G. Babakine), chap. 11 (journal de N. Kamanine) et chap. 12 (bilan des sondes lunaires E-6). Pour Zond 2 : catalogue NSSDCA de la NASA.
Huitième partie
Janvier 1966
1965 – 1966
Chapitre 39 · Décembre 1965 – 4 janvier 1966 « Eh bien, continuez ! »
Le matin du 4 janvier 1966, une réunion se tient dans le bureau de Vassili Michine. On y discute du poids des modules lunaires. La porte s’ouvre. Sergueï Korolev est sur le seuil, en manteau et en bonnet de fourrure, un paquet à la main. Tout le monde se lève. Il a, écrit Boris Tchertok, un sourire tendre et mélancolique. Il dit quelques mots, hoche la tête, puis : « Eh bien, continuez ! » Il se retire lentement, sans refermer la porte. « Il ne vint à l’idée d’aucun de nous, a écrit Tchertok, que nous venions de lui dire adieu. »
Ce qu’il cachait
Depuis des mois, il est malade, et presque personne ne le sait. En août 1965, sa tension est tombée anormalement bas. En septembre, il a eu de violents maux de tête. Il devient sourd. Son cœur l’inquiète.
Il y a autre chose, que ses collaborateurs n’apprendront qu’après sa mort : des hémorragies de l’intestin, qui le prennent jusque sur le champ de tir. Après la séance du Kremlin, à l’automne, il s’est échappé plusieurs fois vers l’hôpital de la rue Granovski, que l’on surnomme « le petit Kremlin ». À la cantine, il a dit en passant : « Nous partons pour Vénus. Nous en avons fini avec la Lune, et je vous quitte pour une semaine environ. Ces médecins ne me lâchent pas. »
À sa femme, vers la fin de l’année, il confie : « Je suis dans un état constant d’épuisement et de tension extrêmes, mais je ne peux à aucun prix le laisser voir. Je me tiens de toutes les forces dont je dispose. »
Il songe sérieusement à quitter son poste. Nina Ivanovna l’a raconté. Il rentrait parfois à bout et disait : « Je ne peux pas continuer à travailler ainsi, tu comprends. Je pars ! »
En novembre, il s’est plaint à Kamanine de Glouchko, qui venait de le critiquer durement devant la commission : « Glouchko se croit le principal héritier de Tsiolkovski, et il pense que nous ne faisons que des boîtes de conserve… »
Une nuit de décembre
Après le retour de Crimée et l’échec de la sonde lunaire, il a, une nuit, une forte hémorragie. Ce n’est pas la première. Il interdit à sa femme d’appeler une ambulance. Le lendemain, il refuse d’aller à l’hôpital : la journée est chargée, il doit répondre de l’échec.
Le mardi 14 décembre, il entre enfin rue Granovski pour des examens. Il emporte du travail : un article pour la Pravda, des notes sur la sonde. Le chef du service de chirurgie conclut à un polype de l’intestin. Il lui dit : « Rentrez chez vous, fêtez le Nouvel An avec Nina Ivanovna, puis revenez, nous enlèverons le polype. Une petite opération toute simple. »
Il sort le vendredi 17. Il est à son bureau le jour même.
Un camion
Ce 17 décembre, parmi les papiers qui l’attendent, il y a la requête du directeur d’un internat pour enfants aveugles, dans une ville voisine. L’école a besoin d’un camion.
Korolev ordonne par écrit de lui en céder un, remis en état et bâché. Il ajoute sur le papier : que notre parrainage soit dans les actes, et non dans les mots. Et encore : « Que pouvons-nous faire d’autre pour aider cette école ? J’attends vos propositions. »
Voskressenski
Pendant qu’il était à l’hôpital, Leonid Voskressenski est mort subitement. Les sources ne s’accordent pas sur le jour : l’historien Asif Siddiqi et Tchertok, dans un chapitre, donnent le 14 décembre ; le récit de la maison-musée de Korolev, que cite Tchertok dans un autre, donne le 16.
Les obsèques ont lieu le 19 décembre. Korolev pleure sans se cacher. Il dit : « Leonid, tu as été le premier à ouvrir cette route. » Et à un ancien du bureau : « Qu’il est dur d’enterrer mon assistant le plus proche et le plus sûr, mon ami dévoué, mort avant l’heure… »
L’année a été celle des deuils. En janvier, il a perdu Kosberg, le motoriste du troisième étage. Il a perdu aussi un jeune ingénieur du bureau, et le bâtisseur de Tiouratam. Maintenant Voskressenski.
Une soirée de rire
Le lendemain, 20 décembre, on fête les cinquante ans de Boris Raouchenbakh dans un restaurant de Moscou. Il se trouve rue Tsander. Les amis ont préparé une farce. Le célèbre speaker de la radio, Levitan, celui qui annonce les Spoutnik et les cosmonautes, lit de sa voix solennelle un discours parodique. Un jeune journaliste, Iaroslav Golovanov, a apporté un faux numéro de son journal.
Korolev et sa femme rient aux larmes. Tchertok note : « Il y avait longtemps que nous n’avions pas vu Korolev si gai. »
Ce journaliste publiera, près de trente ans plus tard, la grande biographie de Korolev.
Chez les cosmonautes
Le dimanche 26 décembre, Korolev et Nina Ivanovna sont invités à la Cité des étoiles. Les cosmonautes leur montrent leurs nouveaux appartements, la piscine. On déjeune. On prend une photographie.
Gagarine l’interroge sur la suite. Les réponses sont vagues : on prépare le Soyouz, on travaille à une station, à un atterrissage automatique sur la Lune. En 1965, il n’y a eu qu’un seul vol habité soviétique. Les Américains en ont fait cinq.
Kamanine note que les cosmonautes sont pessimistes comme jamais. Leur foi sans limite en Korolev est ébranlée, écrit-il, par Korolev lui-même. Deux mois plus tôt, Gagarine et ses camarades ont adressé à Brejnev une lettre sur l’enlisement du programme. Ils n’ont pas eu de réponse.
« Je ne m’inquiète pas »
Avant le Nouvel An, il va voir sa mère, hospitalisée elle aussi rue Granovski. Un chirurgien lui glisse : « Ne vous inquiétez pas, l’opération n’est rien. Ils s’inquiètent seulement pour votre cœur. » Il répond : « Je ne m’inquiète pas. » Le soir, il a au cœur des douleurs inhabituelles.
Le 31 décembre, il reçoit ses proches. Puis il va réveillonner à la campagne chez un secrétaire du Comité central, avec les Keldych. On rentre à quatre heures et demie du matin. Tchertok précise que, dans ses dernières années, il ne buvait presque plus.
Le 1er janvier 1966, la Pravda publie un article intitulé « Des pas vers l’avenir ». Il est signé « professeur K. Sergueïev ». Sa dernière phrase est : « L’esprit humain ne connaît pas de limites ! »
Les papiers
Le dimanche 2 janvier, il va au bureau dépouiller son courrier. Le 3, il range sa correspondance. Il confie certains documents non signés à un collaborateur, avec cette consigne : ne les remettre à personne avant son retour. Il ajoute : « Et si je tarde à revenir, Michine pourra les voir. »
Le soir du 4 janvier, il rentre à pied avec sa femme vers leur maison d’Ostankino. Juste avant le portail, il lui parle. Nina Ivanovna a rapporté ses paroles : « Je veux te dire un mot… Si quelque chose m’arrive, je te prie, quitte cette maison. » Elle s’écrie : « Mon Dieu, Serioja, de quoi parles-tu ? » Il répond : « C’est tout ce que j’avais à dire. »
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, Hot Days of the Cold War, NASA SP-2009-4110, chap. 14 (visites à l’hôpital à l’automne 1965, date du 14 décembre pour la mort de L. Voskressenski) et chap. 17 (« Korolev’s Last Days, Death, and Funeral », avec le récit de L. Filina, directrice de la maison-musée Korolev, et les souvenirs de Nina Koroleva : hémorragie de décembre, examens du 14 au 17 décembre, camion de l’internat, obsèques du 19 décembre, soirée du 20 décembre, visite du 26 décembre, visite à sa mère, réveillon, article du 1er janvier, journées des 2, 3 et 4 janvier 1966) ; A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 11 (santé en 1965, lettre à sa femme, propos sur V. Glouchko, journal de N. Kamanine, lettre des cosmonautes, deuils de 1965, paroles aux obsèques de L. Voskressenski).
Chapitre 40 · 5 – 14 janvier 1966 La table d’opération
Le 13 janvier 1966, à l’hôpital du Kremlin, l’anesthésiste Iouri Savinov vient montrer à Sergueï Korolev le résultat d’une analyse. Le polype que l’on doit lui retirer le lendemain n’est pas suspect. Korolev l’écoute. Puis il lui dit : « Docteur, vous êtes notre ami. Dites-moi : combien de temps puis-je vivre avec cela ? » Et il pose la main sur son cœur.
De son lit
Il est entré à l’hôpital le 5 janvier. Michine le remplace au bureau. Dans son entourage, personne ne s’alarme : on parle d’une opération banale. Tioulin dit : « Korolev sera de retour dans une semaine. » Il a déjà invité des amis pour fêter son anniversaire. Il aura cinquante-neuf ans.
Le 7 janvier, au ministère, le nouveau ministre humilie Tchertok devant ses pairs. Michine, hors de lui, rédige sa démission. Korolev l’apprend. De son lit, il téléphone : « Déchirez ce rapport. Les ministres passent, et nous, nous restons à notre affaire. Des démissions, c’est tout ce qu’ils attendent de nous. »
Le 11 janvier, le chirurgien prélève un fragment du polype pour l’analyser. Le geste provoque une forte hémorragie.
Le 12 janvier, il a cinquante-neuf ans. Sa femme et sa mère, Maria Nikolaïevna, viennent le lui souhaiter dans sa chambre.
Le ministre opère
Le chirurgien est le ministre de la Santé en personne, Boris Petrovski. Tchertok rapporte que Korolev en était flatté.
Le 14 janvier au matin, Nina Ivanovna est à l’hôpital. Elle voit son mari avant qu’on l’emmène. On lui dit que cela durera une heure.
Cela dure plus de quatre heures.
Les récits concordent sur l’essentiel. L’ablation du polype déclenche une hémorragie abondante. Il faut ouvrir l’abdomen. Les chirurgiens découvrent alors ce qu’aucun examen n’avait montré : une tumeur de la taille d’un poing. Le certificat parlera d’un sarcome. On l’enlève.
Une difficulté s’ajoute. On ne parvient pas à passer le tube qui doit le faire respirer. Il faut pratiquer une trachéotomie.
Sur la raison, les deux sources principales diffèrent. L’historien Asif Siddiqi écrit que la mâchoire de Korolev, brisée en 1938 pendant les interrogatoires, ne s’ouvrait pas assez, et qu’il ne l’avait pas dit aux médecins. Tchertok, d’après le récit de la maison-musée, ne parle pas de mâchoire : il attribue la difficulté à la conformation de son cou, très court. Nous ne pouvons pas trancher. Si la première version est exacte, la prison de 1938 l’a rattrapé vingt-huit ans plus tard.
On appelle en renfort un grand chirurgien, Alexandre Vichnevski. Il arrive tard. Nina Ivanovna a rapporté, des années après, le mot qu’il aurait eu : « Je n’opère pas les cadavres. »
L’opération s’achève. Une demi-heure plus tard, le cœur s’arrête. On tente de le ranimer. On n’y parvient pas.
Sergueï Pavlovitch Korolev meurt le 14 janvier 1966. Il avait cinquante-neuf ans depuis deux jours.
« Il n’aurait pas dû mourir »
Le rapport officiel, signé de cinq médecins, énumère un sarcome du rectum, une sclérose du cœur et des artères du cerveau, un emphysème. Il attribue la mort à une défaillance aiguë du cœur.
Il n’y a pas eu de commission d’enquête.
En 1970, Vichnevski s’est confié à Tchertok. L’examen fait avant l’opération avait été insuffisant. La tumeur était enfermée dans sa capsule, sans métastases : Korolev, dit-il, aurait pu vivre encore longtemps avec. Rien n’était prêt dans la salle, ni pour la respiration artificielle, ni pour suppléer le cœur. Il a ajouté une phrase dure : Korolev lui-même était coupable, puisqu’il avait tenu à être opéré par un ministre. Et il a conclu : « Une victime de notre médecine. Il n’aurait pas dû mourir. »
Siddiqi rapporte un autre avis, celui de la plupart des médecins consultés : de toute façon, il ne lui restait que quelques mois à vivre.
Le biographe Iaroslav Golovanov a écrit, en 1994 : « Korolev n’est pas mort de mort naturelle. »
Ces jugements ne s’accordent pas. Nous les donnons tous les trois.
Midi
Vers midi, l’ingénieur Pavel Tsybine, l’ami du temps des planeurs, entre en courant dans le bureau de Tchertok : « Sergueï Pavlovitch est mort ! »
Le soir, les adjoints se retrouvent au bureau. Ils n’arrivent pas à y croire.
Glouchko, lui, est en réunion quand il apprend la nouvelle. On rapporte ses mots : « Sergueï Pavlovitch n’est plus parmi nous… Bien, où en étions-nous ? »
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, Hot Days of the Cold War, NASA SP-2009-4110, chap. 17 (entrée à l’hôpital, biopsie du 11 janvier, visite du 12 janvier, entretien avec I. Savinov, opération du 14 janvier 1966, propos d’A. Vichnevski, rapport médical, annonce de P. Tsybine) ; A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 11 (appel téléphonique à V. Michine, déroulement de l’opération, mâchoire brisée en 1938, avis des médecins, réaction de V. Glouchko, jugement de I. Golovanov).
Chapitre 41 · 16 – 18 janvier 1966 Un nom
Le dimanche 16 janvier 1966, à six heures du matin, la radio de Moscou diffuse un avis de décès. La voix est celle de Levitan, le speaker des grands jours. Elle annonce la mort de l’académicien Sergueï Pavlovitch Korolev, et elle dit qui il était : le constructeur des premiers satellites et des vaisseaux qui ont emporté les premiers hommes dans l’espace. Depuis neuf ans, le monde le connaissait sous un titre. Ce matin-là, pour la première fois, les Soviétiques entendent son nom.
La nécrologie
C’est Boris Tchertok qui a été chargé d’écrire le texte. Formé par vingt ans de secret, il a rédigé une notice prudente, où il n’était pas question de fusées.
Il l’a portée au Comité central, à Ivan Serbine, le redouté chef du département de la défense. Serbine a souri : « Ce ne peut pas être si modeste. Il faut dire aux gens la vérité sur Korolev. » Et il lui a montré un autre texte, qui nommait le constructeur des satellites et des vaisseaux.
La décision de révéler son nom a été prise par Brejnev.
La vérité, pourtant, a ses bornes. Tchertok avait écrit une phrase sur les « années de persécution injuste ». Serbine l’a rayée. Et les signatures des adjoints de Korolev ont été retirées de la notice : leurs noms à eux restent secrets.
Dans le New York Times, la nouvelle paraît à la page 82.
La file
Le 17 janvier, le cercueil est exposé dans la salle des Colonnes de la Maison des syndicats. C’est dans cette salle qu’il avait parlé, en 1957, pour le centenaire de Tsiolkovski, sans que l’on dise qui il était.
Il fait très froid. Dès neuf heures, une file se forme. Elle s’allonge jusqu’à la place Soviétique. Ce sont des gens qui, la veille encore, n’avaient jamais entendu ce nom. On prolonge l’ouverture d’une heure.
Le corps est incinéré dans la nuit.
Le mur
Le 18 janvier, l’urne est portée hors de la Maison des syndicats par Keldych, Tioulin, Gagarine et le président de la commission. Les adjoints la prennent ensuite : Michine, Chabarov, Abramov, Tchertok. Puis les cosmonautes, jusqu’à la place Rouge.
Keldych prononce un discours. Brejnev et les membres du Politburo portent l’urne jusqu’au mur du Kremlin. On tire une salve d’artillerie.
La plaque porte : « Korolev Sergueï Pavlovitch. 30 décembre 1906 – 14 janvier 1966. » La date de naissance y est donnée dans l’ancien calendrier.
Le général Kamanine a écouté les discours. Les orateurs, note-t-il dans son journal, insistaient pour dire que Korolev était un grand savant parmi d’autres. « Ce n’est pas vrai. C’était lui le Constructeur en chef, non seulement en titre, mais en substance. Son nom devrait passer avant ceux de tous nos cosmonautes. »
Le soir
Le repas funèbre a lieu dans la maison d’Ostankino. Plus tard, Gagarine, Titov, Popovitch, Komarov, Bykovski et Feoktistov finissent la soirée chez Tchertok. Komarov dit qu’il doute des causes de la mort.
Tchertok fait, dans ses Mémoires, une remarque qui dit beaucoup. En dehors du bureau, écrit-il, il serait incapable de nommer une seule personne qui ait été un véritable ami intime de Korolev.
Il restait sa famille. Sa mère, Maria Nikolaïevna, qui lui survivra quatorze ans. Sa femme, Nina Ivanovna. Et sa fille Natalia, née de son premier mariage, qui s’était tenue si longtemps à distance. Elle est devenue chirurgienne, comme sa mère. Elle publiera, bien plus tard, un livre sur lui. Il s’intitule Père.
La succession
Dès le 16 janvier, les adjoints se sont réunis. C’est Viktor Makeïev, l’élève parti dans l’Oural, qui les rassemble. Il leur dit qu’il faut désigner eux-mêmes le successeur. Lui-même refuse la place.
Bouchouïev et Tchertok proposent Michine. Un seul des présents vote contre. La lettre au Comité central est rédigée dans la nuit et signée à cinq heures du matin.
Oustinov aurait préféré quelqu’un d’autre. La nomination de Michine n’est signée que le 11 mai 1966, quatre mois plus tard.
L’historien Asif Siddiqi mesure le vide. Pendant vingt ans, Korolev avait tenu ensemble quatre rôles : diriger un bureau de milliers de personnes, parler aux dirigeants, négocier avec les autres constructeurs, et dire où l’on allait. Michine était un bon ingénieur. Il n’était pas un diplomate. Personne, écrit Siddiqi, ne réunissait ces qualités.
Sources : B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, Hot Days of the Cold War, NASA SP-2009-4110, chap. 17 (rédaction de la nécrologie et entretien avec I. Serbine, annonce du 16 janvier, journées des 17 et 18 janvier 1966, réunion des adjoints, remarque sur l’isolement de Korolev, famille) ; A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 11 (décision de L. Brejnev, signatures retirées, New York Times, funérailles, journal de N. Kamanine) et chap. 12 (succession, nomination du 11 mai 1966). Dates de Maria Nikolaïevna : Wikipédia en russe (source tertiaire).
Épilogue
Korolev et Mars
Chapitre 42 · Après 1966 Ce qui est resté
Le 3 février 1966, à 21 h 45, heure de Moscou, une sphère de cinquante-huit centimètres rebondit sur le sol de la Lune et s’immobilise. Quatre pétales s’ouvrent. Une caméra se met à tourner. C’est Luna 9, le premier engin qui se soit posé en douceur sur un autre astre, et qui en ait renvoyé des images. La sonde avait été conçue dans le bureau de Sergueï Korolev, puis confiée à celui de Babakine. C’était la douzième tentative. Korolev était mort depuis moins de trois semaines.
La sonde et le journal
L’histoire de ces images a une ironie que relève l’historien Asif Siddiqi. Elles n’ont pas paru d’abord dans la Pravda. L’observatoire britannique de Jodrell Bank, celui-là même que Keldych avait fait prévenir en 1959, a capté les signaux, et la presse anglaise les a publiées la première. La lenteur de l’administration soviétique avait fait le reste.
Le 1er mars 1966, Venera 3 a touché Vénus avec son fanion.
La N1
La grande fusée a volé quatre fois, de février 1969 à novembre 1972. Elle n’a jamais atteint l’orbite. Le premier étage, avec ses trente moteurs, n’avait jamais été essayé tout entier au sol : c’est en vol que l’on a découvert ses défauts, l’un après l’autre, comme Voskressenski l’avait craint.
Entre-temps, le 20 juillet 1969, deux Américains avaient marché sur la Lune.
Le 22 mai 1974, Michine est relevé de ses fonctions. Il est alors à l’hôpital. Le bureau de Korolev est fondu, avec celui de Glouchko, dans une seule organisation, qui reçoit le nom d’Energia. À sa tête, on nomme Valentin Glouchko. Siddiqi observe qu’il dispose alors de plus de pouvoir que Korolev n’en avait jamais eu.
Le programme N1 est suspendu le mois suivant et officiellement clos en 1976. Tout le travail a été tenu secret jusqu’à la fin des années 1980.
Mars, après lui
Le projet martien, lui, ne s’est pas éteint tout de suite.
À l’automne 1964, Korolev avait donné à Ilia Lavrov un département entier, chargé d’étudier l’expédition habitée vers Mars. Un institut de Sibérie y travaillait à régénérer l’eau et l’air par des algues. On raconte que deux de ses jeunes chercheurs vinrent un jour voir Korolev et lui offrirent de l’eau obtenue par ce moyen à partir d’urine. Il déclina. Mais il resta très intéressé.
Après sa mort, on construit au sol un simulateur du vaisseau. Le 5 novembre 1967, trois hommes s’y enferment : un médecin, un biologiste, un technicien. Ils boivent une eau et respirent un oxygène tirés de leurs propres déchets. Ils mangent des aliments lyophilisés et les légumes d’une petite serre. Ils en sortent le 5 novembre 1968. L’expérience a duré un an, jour pour jour.
En 1969, après le premier vol américain autour de la Lune, les dirigeants soviétiques s’intéressent soudain à Mars. Le bureau de Michine présente un projet détaillé d’expédition. Deux fusées N1. Cent cinquante tonnes assemblées en orbite. Des moteurs électriques alimentés par des réacteurs nucléaires. Six cosmonautes, dont trois descendent sur le sol. C’est l’héritier direct du projet de Feoktistov.
On lui donne un nom de code, Aelita. C’est le titre d’un roman de 1923, qui raconte le voyage de deux Russes sur Mars.
Il n’a pas eu de suite. Il dépendait d’une fusée qui ne volait pas.
Ce qui vole encore
D’autres choses ont duré.
La R-7, dessinée en 1953 et 1954, sert toujours, sous d’autres noms. Sa silhouette n’a pas changé : un corps central, quatre propulseurs coniques. Elle se suspend toujours, au pas de tir, entre les bras de la « Tulipe ».
Le vaisseau Soyouz, que Korolev appelait « la machine de l’avenir » au printemps de 1964, a volé pour la première fois avec un homme en avril 1967. Ce vol a coûté la vie à Vladimir Komarov. Le vaisseau a été corrigé. Il transporte encore des équipages aujourd’hui.
Le bureau de Babakine a posé des engins sur la Lune, sur Vénus, et, en 1971, sur Mars.
Les élèves que Korolev avait envoyés fonder des bureaux en province, Makeïev dans l’Oural, Kozlov à Kouïbychev, Rechetnev en Sibérie, ont bâti chacun une branche de l’industrie spatiale du pays.
Le nom
Après janvier 1966, le nom que l’on avait caché a été donné partout. Une rue de Moscou le porte depuis 1968. Des bustes ont été dressés dès 1967. Les premières biographies soviétiques ont paru en 1969.
La vérité est venue plus tard. Les décrets, les lettres, les notes de 1962 sur le vaisseau martien ont été publiés peu à peu, à partir de 1980. Les Mémoires de Boris Tchertok ont paru dans les années 1990, comme le journal du général Kamanine. En 1994, Iaroslav Golovanov, le journaliste de la soirée du 20 décembre 1965, a publié les huit cents pages de Korolev : faits et mythes.
En 1996, la ville de Kaliningrad, près de Moscou, l’ancienne Podlipki, où il avait installé en 1946 un petit département dans une fabrique de canons, a changé de nom. Elle s’appelle Korolev.
Sur la face cachée de la Lune, il y a un cratère Korolev. Il y en a un autre sur Mars.
Sources : A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo, NASA SP-2000-4408, chap. 12 (Luna 9 et publication des images, succession), chap. 16 et 17 (essais de la N1, projet martien Aelita de 1969, département d’I. Lavrov, anecdote de l’eau régénérée, expérience d’isolement du 5 novembre 1967 au 5 novembre 1968), chap. 18 (réorganisation du 22 mai 1974) et tableaux des programmes (dates de la N1) ; B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, NASA SP-2009-4110, chap. 14 (Venera 3) et chap. 17 (postérité, biographies, ville de Korolev). Faits d’histoire générale non tirés de ces ouvrages : date du premier pas sur la Lune, mort de V. Komarov le 24 avril 1967, atterrissage de Mars 3 en 1971, cratères Korolev de la Lune et de Mars (nomenclature de l’Union astronomique internationale).
Chapitre 43 · La leçon Ce que Korolev lègue à Mars
Sergueï Korolev n’a pas envoyé d’homme vers Mars. Des cinq sondes qu’il a lancées vers la planète entre 1960 et 1962, une seule a quitté la Terre, et elle s’est tue en chemin. Pourtant, Mars a été, pendant des années, le but véritable de son travail. Ce chapitre est le seul du livre à parler de Mars au présent. Il rassemble ce que cette vie apprend à ceux qui veulent y aller. Il n’ajoute aucun fait : tous ceux qu’il cite ont été racontés, avec leurs sources, dans les chapitres précédents.
Mars était le but, non la Lune
C’est le premier enseignement, et le moins connu. On a longtemps raconté la conquête de l’espace comme une course vers la Lune que l’Union soviétique aurait perdue. Les archives disent autre chose.
Au début des années 1930, dans la cave de Moscou, les ingénieurs se saluaient au cri de « En avant vers Mars ! ». En juillet 1958, la note que Korolev signe avec Tikhonravov place « le vol d’hommes vers Mars et Vénus » avant le vol d’hommes vers la Lune. Le décret de juin 1960 prévoit un vaisseau pour contourner Mars. La grande fusée N1 est dimensionnée, en 1962, pour soixante-quinze tonnes, sans doute parce que c’est ce qu’il faut au vaisseau martien de Maksimov. L’historien Asif Siddiqi l’écrit sans détour : la première charge de cette fusée était un vaisseau martien habité, et la Lune n’était pour Korolev qu’une étape.
Il n’a basculé vers la Lune qu’en 1963 et 1964, pour répondre aux Américains et pour sauver sa fusée. Même alors, il a gardé Mars dans ses plans jusqu’au dernier automne.
Il a posé les bonnes questions
Ce qui frappe, à relire les projets de 1960 à 1963, c’est que la liste des problèmes est déjà longue.
Le rayonnement du Soleil : le vaisseau de Maksimov a un abri blindé pour les jours d’éruption. L’apesanteur prolongée : il tourne sur lui-même pour créer une pesanteur artificielle, et Korolev demande en 1964 qu’on l’essaie en orbite avec un câble d’un kilomètre. L’air, l’eau, la nourriture pendant trois ans : il crée un département pour le circuit fermé, avec des algues, des serres sans terre, de l’eau tirée de l’humidité et des déchets. La masse à lancer : il fait étudier des moteurs électriques alimentés par un réacteur nucléaire, qui poussent peu mais longtemps. La durée : deux à trois ans, calculés dès 1961.
Ces questions figurent encore au programme de ceux qui préparent le voyage.
Essayer près de la Terre avant de partir loin
Dans ses notes de septembre 1962, Korolev écrit que le vaisseau interplanétaire pourrait d’abord servir de station autour de la Terre, pendant un an, pour mettre au point tous ses systèmes.
C’est une règle de prudence. Un équipage en route vers Mars ne peut pas revenir en trois jours si une machine tombe en panne. Tout ce qui doit fonctionner trois ans doit avoir fonctionné un an à portée de secours. L’expérience d’isolement menée après sa mort, de novembre 1967 à novembre 1968, en est la suite directe.
La fenêtre n’attend pas
Mars impose son calendrier. La position favorable ne revient que tous les vingt-six mois environ. En 1960, pour ne pas manquer celle d’octobre, Korolev a accordé huit mois à ses ingénieurs, de la première feuille au pas de tir. Les sondes sont arrivées à moitié montées. Les deux fusées ont échoué.
La leçon a deux faces. La contrainte est réelle : qui manque la fenêtre perd deux ans. Mais une machine que l’on n’a pas eu le temps d’essayer ne part pas davantage. En 1962, Mars 1 a été perdue pour une miette de résine sous une vanne.
Ce que l’on n’essaie pas au sol, on le paie en vol
C’est la leçon la plus dure, et Korolev l’a formulée lui-même, à l’automne de 1965, devant la commission du Kremlin : « Dans nos plans, nous n’avons prévu ni moyens ni temps pour apprendre. C’est là notre erreur. Nous l’avons payée. »
Son bureau obtenait des fusées par dizaines. Il n’obtenait pas les bancs d’essai. Onze sondes ont été perdues avant un atterrissage réussi sur la Lune. Dix-neuf tirs vers les planètes ont donné un seul succès.
Et lui-même, faute d’argent, a renoncé en 1963 à essayer au sol le premier étage de la N1. Voskressenski l’avait averti. La fusée a volé quatre fois et s’est brisée quatre fois. Avec elle a disparu le vaisseau martien.
Une expédition vers Mars ne laisse aucune place à l’apprentissage en vol. La règle qui se dégage est simple : l’argent des essais au sol n’est pas un supplément. Il fait partie du prix du voyage.
Un projet de vingt ans ne tient pas sur un seul homme
Rien de ce qui est raconté dans ce livre n’a été ordonné d’en haut. Le satellite, la sonde lunaire, le vaisseau habité, les tirs vers Mars : chaque fois, la proposition est venue de Korolev, portée par ses lettres, ses rapports, ses visites. Siddiqi le dit du décret lunaire de 1964, et cela vaut pour le reste : c’est sa seule obstination qui l’a produit.
Cette force était aussi une fragilité. L’Union soviétique n’a jamais eu d’organisme chargé de l’espace, comme Korolev et Keldych l’avaient demandé en 1959. Elle avait des constructeurs rivaux, soutenus chacun par un dirigeant. Quand Korolev s’est brouillé avec Glouchko, la fusée a perdu ses moteurs. Quand Khrouchtchev est tombé, il a perdu son appui. Quand il est mort, à cinquante-neuf ans, personne n’a pu tenir son rôle.
Un voyage vers Mars se prépare sur une ou deux générations. Il lui faut une institution qui dure plus longtemps qu’un homme, et un accord qui survive aux querelles de personnes.
Le secret a un coût
Korolev a vécu sans nom. Il n’a jamais pu rencontrer un ingénieur américain, ni publier, ni voyager, sauf trois semaines en Tchécoslovaquie. Les échecs étaient cachés, et donc leurs leçons aussi. En 1959, il avait pourtant proposé que son institut de recherche interplanétaire devienne un centre international.
Un projet aussi long gagne à se faire au grand jour : un échec publié instruit tout le monde, un échec caché n’instruit que celui qui l’a subi.
La générosité de 1965
Il reste un geste, peu remarqué. En 1965, pour sauver l’essentiel, Korolev a donné à un autre bureau ses sondes vers la Lune, Vénus et Mars, au moment où elles allaient réussir. Ses adjoints en ont été blessés. Tchertok a fini par y voir une grandeur.
C’est ce bureau, celui de Babakine, qui a posé le premier engin sur Mars, en décembre 1971.
Une phrase
Le 1er janvier 1966, quatre jours avant d’entrer à l’hôpital, il a publié sous un faux nom son dernier article. Il se terminait ainsi : « L’esprit humain ne connaît pas de limites ! »
Sa vie montre que la phrase est vraie, et qu’elle ne suffit pas. Il y faut aussi des bancs d’essai, des alliés, du temps, et la santé de ceux qui portent le projet. Ceux qui iront sur Mars auront retenu les deux moitiés de la leçon.
Annexes
Pour aller plus loin
Annexe Comprendre les fusées de Korolev
Cette annexe explique, sans équation, les sept idées techniques qui reviennent dans le livre. On peut la lire avant le récit, ou y revenir quand un chapitre paraît difficile. Les chiffres cités sont ceux des chapitres, où leurs sources sont indiquées.
1. Se mettre en orbite
Lancez une pierre à l’horizontale : elle retombe un peu plus loin. Lancez-la plus fort : elle retombe plus loin encore. Si vous pouviez la lancer à huit kilomètres par seconde, elle irait si loin que le sol, qui est rond, se déroberait sous elle à mesure qu’elle tombe. Elle tomberait sans fin autour de la Terre. C’est cela, une orbite.
Huit kilomètres par seconde, c’est le chiffre que Korolev donne dans sa lettre de mai 1954. Les Soviétiques l’appelaient la « première vitesse cosmique ». Pour quitter la Terre et partir vers la Lune ou vers Mars, il faut atteindre la « deuxième » : 11,2 kilomètres par seconde.
2. Les étages et le « paquet »
Aucune fusée d’un seul bloc ne peut atteindre ces vitesses : elle devrait emporter trop de carburant, donc des réservoirs trop lourds. La solution est de se débarrasser en route de ce qui est vide. On empile plusieurs fusées. Quand la première a brûlé son carburant, elle se détache, et la suivante s’allume, plus légère.
Mikhaïl Tikhonravov a proposé une variante : au lieu d’empiler les fusées, les attacher côte à côte et les allumer toutes au sol. C’est le « paquet ». La R-7 est un paquet de cinq : un corps central et quatre propulseurs, qui se détachent en vol. Le corps central continue seul. On lui a ajouté plus tard un troisième étage, pour la Lune et pour Gagarine, puis un quatrième, pour Mars et Vénus.
La N1, elle, est construite « en tandem » : ses étages sont posés l’un sur l’autre.
3. Les ergols
Un moteur de fusée brûle deux liquides, que l’on appelle des ergols : un combustible, et un produit qui fournit l’oxygène, puisqu’il n’y a pas d’air là-haut.
Korolev tenait à l’oxygène liquide, associé au kérosène. Le mélange est puissant et peu toxique. Mais l’oxygène n’est liquide qu’à un froid extrême, vers cent quatre-vingt-dix degrés au-dessous de zéro. Il s’évapore sans cesse. Une fusée remplie ne peut pas attendre : c’est un défaut grave pour une arme.
Glouchko et l’armée préféraient des ergols « stockables », qui restent liquides à la température ordinaire. Une fusée peut les garder dans ses réservoirs pendant des mois. Ils sont très toxiques, et ils s’enflamment au simple contact l’un de l’autre. C’est ce que Korolev appelait « le venin du diable ». Toute la querelle de 1958 à 1962 tient dans ce choix.
Le meilleur combustible est l’hydrogène liquide. Korolev l’a réclamé dès 1960. L’industrie soviétique n’a pas suivi.
4. Revenir
Un vaisseau en orbite va à huit kilomètres par seconde. Pour redescendre, il allume un petit moteur à contre-sens : le moteur de freinage. Il ralentit un peu, sa trajectoire s’abaisse, et il plonge dans l’air.
L’air le freine alors très brutalement, et ce freinage dégage une chaleur énorme. Il faut un bouclier. Celui du Vostok était une couche de plastique à l’amiante, épaisse de plusieurs centimètres, qui se consumait lentement.
Korolev a choisi pour capsule une sphère, parce qu’une boule dont on a placé le poids vers l’arrière se met d’elle-même dans le bon sens. Elle n’a pas besoin d’être pilotée pendant la descente. En échange, l’écrasement subi par le pilote est fort : Gagarine a supporté environ dix fois son poids.
5. La fenêtre de tir vers Mars
La Terre et Mars tournent autour du Soleil, la Terre plus vite. On ne vise pas Mars là où elle est, mais là où elle sera à l’arrivée, plusieurs mois plus tard. Le départ n’est possible, avec une fusée raisonnable, que lorsque les deux planètes occupent une certaine position l’une par rapport à l’autre. Cela se produit tous les vingt-six mois environ, pendant quelques semaines. C’est la « fenêtre ».
Voilà pourquoi les tirs de Korolev vers Mars sont tous groupés : octobre 1960, fin octobre et début novembre 1962, novembre 1964.
Pour ces tirs, ses ingénieurs ont inventé l’orbite d’attente. Les trois premiers étages placent le quatrième, avec la sonde, en orbite autour de la Terre. Le quatrième étage s’allume ensuite, au bon endroit de cette orbite, pour partir vers la planète. Il doit démarrer en apesanteur, ce que l’on n’avait jamais fait. C’est lui qui a failli le plus souvent.
6. Le moteur électrique
Un moteur ordinaire pousse très fort, pendant quelques minutes. Un moteur électrique fait l’inverse. Il éjecte très peu de matière, mais à une vitesse bien plus grande, et il peut fonctionner pendant des mois. Sa poussée est minuscule : sept à huit kilogrammes dans les projets de Korolev. Mais, à force de pousser, il finit par donner au vaisseau une grande vitesse, avec beaucoup moins de carburant.
Il lui faut du courant, et beaucoup. D’où l’idée d’un réacteur nucléaire à bord. C’est le principe de la « marguerite » de Feoktistov, et du moteur dont Korolev a signé l’avant-projet en août 1965. Avec de tels moteurs, la masse à lancer pour un voyage vers Mars passait de plusieurs centaines de tonnes à cent vingt-cinq, voire soixante-quinze.
7. Le circuit fermé
Un homme consomme chaque jour de l’air, de l’eau et de la nourriture. Pour un vol d’un jour, on emporte tout. Pour un voyage de trois ans, c’est impossible : les réserves pèseraient trop lourd.
Il faut donc recycler. L’eau que l’on rejette en respirant et en transpirant est récupérée et purifiée. Le gaz carbonique que l’on expire est retransformé en oxygène. Dans les projets du bureau de Korolev, ce travail était confié à des algues microscopiques, les chlorelles, qui font ce que font toutes les plantes vertes à la lumière. Des légumes cultivés à bord complétaient les vivres.
Un tel système, où presque rien n’entre et presque rien ne sort, s’appelle un circuit fermé. La Terre en est un.
Annexe Chronologie
Les dates de la vie de Sergueï Korolev, dans l’ordre. Quand les sources se contredisent, les deux dates sont données ; l’annexe « Sources et méthode » revient sur ces désaccords. Les heures sont celles de Moscou.
12 janvier 1907 (30 décembre 1906 dans l’ancien calendrier). Naissance à Jitomir.
Après 1910. Ses parents séparés, il est élevé à Nejine par ses grands-parents maternels.
1916-1917. Sa mère se remarie avec l’ingénieur Grigori Balanine ; la famille s’installe à Odessa.
1922-1924. École professionnelle du bâtiment à Odessa. Dessine en 1924 un planeur, le K-5.
1924-1926. Institut polytechnique de Kiev, puis École technique supérieure de Moscou (MVTU).
1927. Fait la connaissance de Mikhaïl Tikhonravov parmi les pilotes de planeurs.
1929 ou février 1930. Diplôme d’ingénieur, sous la direction d’Andreï Tupolev.
18 juillet 1931. Création du bureau qui deviendra le GIRD, autour de Friedrich Tsander.
6 août 1931. Épouse Xenia Vincentini.
1er mai 1932. Prend la tête du GIRD.
28 mars 1933. Mort de Tsander.
17 août 1933. Vol de la fusée 09 à Nakhabino.
21 septembre 1933. Création de l’institut RNII ; il en est l’adjoint, puis est rétrogradé en 1934.
Décembre 1934. Publie Le Vol en fusée dans la stratosphère.
10 avril 1935. Naissance de sa fille Natalia.
27 juin 1938. Arrêté par le NKVD.
27 septembre 1938. Condamné à dix ans de camp.
Août 1939. Arrive à la mine d’or de Maldiak, dans la Kolyma.
2 mars 1940. Ramené à Moscou. Nouvelle peine de huit ans (28 mai ou 10 juillet 1940).
Septembre 1940. Affecté au bureau d’études pénitentiaire de Tupolev ; à Kazan à partir de 1942, auprès de Glouchko.
27 juillet 1944. Libération anticipée.
Automne 1945 – février 1947. En Allemagne, pour étudier le missile A-4.
9 août 1946. Nommé constructeur en chef des missiles à longue portée au NII-88, à Podlipki.
Mai 1947. Épouse Nina Ivanovna Kotenkova.
18 octobre 1947. Premier tir d’un A-4 à Kapoustine Iar.
14 juillet 1948. Exposé de Tikhonravov sur les fusées à étages ; Korolev le soutient.
10 octobre 1948. Premier vol réussi de la R-1.
1947, 1948 ou 1949. Rapport devant Staline (date discutée).
26 avril 1950. Création de l’OKB-1 au sein du NII-88.
22 juillet 1951. Les chiens Dezik et Tsygan reviennent d’un vol à cent un kilomètres.
13 février 1953. Décret lançant l’étude du missile intercontinental.
5 mars 1953. Mort de Staline.
Juillet 1953. Admis au Parti. 23 octobre 1953. Membre correspondant de l’Académie des sciences.
20 mai 1954. Décret ordonnant la construction de la R-7.
27 mai 1954. Envoie au gouvernement le rapport de Tikhonravov sur le satellite.
12 février 1955. Décret créant le champ de tir de Tiouratam (Baïkonour).
30 janvier 1956. Décret approuvant un satellite pour 1957.
2 février 1956. Tir d’une R-5M à charge nucléaire.
27 février 1956. Visite de Khrouchtchev ; accord verbal pour le satellite.
14 août 1956. L’OKB-1 devient indépendant.
18 avril 1957. Réhabilitation.
15 mai, 12 juillet 1957. Échecs des premières R-7. 21 août 1957. Premier vol complet.
4 octobre 1957, 22 h 28. Spoutnik.
3 novembre 1957. Deuxième satellite, avec la chienne Laïka.
15 mai 1958. Troisième satellite (Objet D). 20 juin 1958. Académicien.
5 juillet 1958. Note Korolev-Tikhonravov : « vol d’hommes vers Mars et Vénus ».
2 janvier 1959. Luna 1 manque la Lune et devient la première « planète artificielle ».
14 septembre 1959. Luna 2 frappe la Lune.
7 octobre 1959. Luna 3 photographie la face cachée.
30 avril 1960. Maksimov et Feoktistov présentent leurs projets de vaisseau martien.
23 juin 1960. Décret sur les lanceurs lourds N1 et N2 et sur un vaisseau pour contourner Mars.
19 août 1960. Belka et Strelka reviennent d’orbite.
10 et 14 octobre 1960. Échec des deux premières sondes vers Mars (1M).
24 octobre 1960. Catastrophe du missile R-16 à Tiouratam ; mort du maréchal Nedeline.
12 février 1961. Venera 1.
12 avril 1961, 9 h 07. Vol de Iouri Gagarine.
13 mai 1961. Décret recentrant le programme sur la défense, au profit de Tchelomeï.
6 août 1961. Vol de Guerman Titov (un jour).
12 octobre 1961. Avant-projet du vaisseau martien TMK-1.
Février 1962. Rupture avec Glouchko ; réunion de Pitsounda ; la N1 portée à soixante-quinze tonnes.
16 mai 1962. Signe l’avant-projet de la N1.
11-12 août 1962. Vostok 3 et 4. Septembre 1962. Hospitalisé ; notes manuscrites sur le vaisseau interplanétaire.
24 octobre, 1er et 4 novembre 1962. Trois tirs vers Mars ; seul celui du 1er novembre réussit : Mars 1.
27 octobre 1962. Alerte nucléaire à Tiouratam pendant la crise de Cuba.
21 mars 1963. Dernier signal de Mars 1, à cent six millions de kilomètres.
14 et 16 juin 1963. Vostok 5 (Bykovski) et Vostok 6 (Valentina Terechkova).
27 juillet 1963. Rapport sur l’emploi de la N1 : Lune, et atterrissage habité sur Mars.
11 février 1964. Crise cardiaque. 27 juin – 16 juillet 1964. Séjour en Tchécoslovaquie.
3 août 1964. Décret sur l’atterrissage lunaire, confié à son bureau.
12 octobre 1964. Voskhod (trois hommes). 14 octobre. Chute de Khrouchtchev.
30 novembre 1964. Zond 2 part vers Mars ; liaison perdue en route.
18 mars 1965. Voskhod 2 ; sortie d’Alexeï Leonov dans le vide.
18 juillet 1965. Zond 3.
Août 1965. Signe l’avant-projet d’un moteur électronucléaire pour vaisseaux interplanétaires.
1965. Transfère ses sondes automatiques au bureau de Babakine.
11 novembre 1965. Signe le projet définitif de l’expédition lunaire N1-L3.
3 décembre 1965. Dernier tir auquel il assiste (Luna 8).
14 ou 16 décembre 1965. Mort de Leonid Voskressenski.
5 janvier 1966. Entre à l’hôpital.
14 janvier 1966. Meurt sur la table d’opération, à cinquante-neuf ans.
16 janvier 1966. Son nom est rendu public. 18 janvier. Funérailles ; urne au mur du Kremlin.
3 février 1966. Luna 9 se pose sur la Lune. 1er mars 1966. Venera 3 atteint Vénus.
5 novembre 1967 – 5 novembre 1968. Trois hommes vivent un an dans le simulateur du vaisseau martien.
21 février 1969 – 23 novembre 1972. Quatre tirs de la N1, quatre échecs.
22 mai 1974. Glouchko prend la tête de l’ancien bureau de Korolev. La N1 est abandonnée.
1996. La ville de Kaliningrad, près de Moscou, prend le nom de Korolev.
Annexe Les personnages
Les personnes rencontrées dans ce livre, par ordre alphabétique, avec le rôle qu’elles ont joué dans la vie de Sergueï Korolev. Les noms russes sont donnés dans leur forme française ; la forme anglaise, que l’on trouve dans les sources, est indiquée quand elle est très différente.
Abramov, Anatoli. Ingénieur de l’OKB-1, chargé des installations de lancement ; ses souvenirs décrivent les colères de Korolev et son sang-froid pendant l’été 1957.
Babakine, Gueorgui. Constructeur en chef du bureau Lavotchkine, à Khimki ; reçoit en 1965 les sondes automatiques vers la Lune, Mars et Vénus.
Balanine, Grigori. Ingénieur, beau-père de Korolev à partir de 1916.
Barmine, Vladimir. Constructeur en chef des installations de lancement, membre du Conseil des six ; réalise la « Tulipe » de la R-7 ; se range en 1965 du côté des adversaires de la N1.
Beliaïev, Pavel. Cosmonaute, commandant de Voskhod 2 ; ramène le vaisseau à la main le 19 mars 1965.
Beria, Lavrenti. Chef de la police politique à partir de la fin de 1938 ; arrêté en juin 1953.
Bogouslavski, Evgueni. Ingénieur radio ; dirige les liaisons avec Luna 3 en 1959 et avec Luna 8 en 1965.
Bouchouïev, Konstantin. Adjoint de Korolev pour les engins spatiaux ; cosignataire du projet de vaisseau habité de 1958.
Brejnev, Leonid. Secrétaire du Comité central chargé de la défense à la fin des années 1950 ; chef du Parti à partir d’octobre 1964 ; décide en janvier 1966 de révéler le nom de Korolev.
Bykovski, Valeri. Cosmonaute ; vol de près de cinq jours sur Vostok 5, en juin 1963.
Chabarov, Evgueni. Ingénieur puis adjoint de Korolev pour les essais.
Egorov, Boris. Médecin, membre de l’équipage du Voskhod en octobre 1964.
Feoktistov, Konstantin. Ingénieur de l’OKB-1 ; dessine le Vostok ; auteur du projet d’atterrissage habité sur Mars ; vole sur le Voskhod en 1964.
Gagarine, Iouri. Premier homme dans l’espace, le 12 avril 1961.
Gaïdoukov, Lev. Général d’artillerie ; remet à Staline, en 1945, la liste des spécialistes dont il a besoin en Allemagne, où figure Korolev.
Glouchko, Valentin (en anglais Glushko). Constructeur des moteurs des fusées soviétiques ; collègue de Korolev depuis les années 1930, codétenu à Kazan ; rompt avec lui en 1962 sur le choix des ergols ; prend en 1974 la tête de son ancien bureau.
Golovanov, Iaroslav. Journaliste ; auteur de la biographie Korolev : faits et mythes (1994), très citée par les historiens.
Gonor, Lev. Général, premier directeur du NII-88 (1946-1950).
Grizodoubova, Valentina, et Gromov, Mikhaïl. Aviateurs célèbres, qui interviennent en 1939 en faveur de Korolev.
Gröttrup, Helmut. Chef des ingénieurs allemands transférés en URSS en 1946.
Iangel, Mikhaïl (en anglais Yangel). Adjoint de Korolev, puis directeur du NII-88 (1952-1953), puis constructeur en chef à Dniepropetrovsk ; ses missiles à ergols stockables sont préférés par l’armée.
Iazdovski, Vladimir (en anglais Yazdovskiy). Médecin militaire, recruté par Korolev en 1949 ; dirige la préparation biomédicale des vols de chiens, puis d’hommes.
Issaïev, Alexeï (en anglais Isayev). Motoriste ; auteur du moteur de freinage du Vostok et des moteurs de correction des sondes.
Kamanine, Nikolaï. Général de l’armée de l’air, responsable des cosmonautes ; son journal est une source majeure sur les années 1960-1966.
Keldych, Mstislav (en anglais Keldysh). Mathématicien, président de l’Académie des sciences à partir de 1961 ; le « Théoricien en chef » ; allié de Korolev pour le satellite et les sondes, critique du projet lunaire en 1965.
Khrouchtchev, Nikita. Chef du Parti de 1953 à 1964 ; donne son accord au satellite en février 1956. Son fils Sergueï, ingénieur chez Tchelomeï, a laissé des Mémoires.
Kirillov, Anatoli. Colonel, chef des opérations de tir à Tiouratam ; présent au vol de Gagarine et à l’alerte du 27 octobre 1962.
Kleïmenov, Ivan, et Langemak, Gueorgui. Directeur et adjoint de l’institut RNII ; fusillés au début de 1938.
Komarov, Vladimir. Cosmonaute, commandant du Voskhod en 1964.
Koroleva, Natalia. Fille de Korolev et de Xenia Vincentini, née en 1935 ; chirurgienne ; auteur d’un livre sur son père.
Koroleva, Nina Ivanovna, née Kotenkova. Seconde épouse de Korolev (1947) ; ses souvenirs sont cités par Tchertok.
Kosberg, Semion. Motoriste de Voronej ; construit avec l’OKB-1 le moteur du troisième étage de la R-7.
Kostikov, Andreï. Ingénieur du RNII, mêlé à la dénonciation de 1938 ; directeur de l’institut à la fin de 1939.
Kouznetsov, Nikolaï. Motoriste d’aviation de Kouïbychev ; chargé des moteurs de la N1 après le refus de Glouchko.
Kouznetsov, Viktor. Constructeur en chef des gyroscopes, membre du Conseil des six ; sans lien de parenté avec le précédent.
Kozlov, Dmitri. Ingénieur de l’OKB-1, responsable de la R-7, puis chef de la filiale de Kouïbychev.
Kozlov, Frol. Secrétaire du Comité central chargé de la défense et de l’espace à partir de 1960 ; hostile à Korolev.
Lavrov, Ilia. Ingénieur de l’OKB-1 ; dirige les études sur les systèmes de survie en circuit fermé pour les vaisseaux martiens.
Leonov, Alexeï. Cosmonaute ; premier homme à sortir dans le vide, le 18 mars 1965.
Makeïev, Viktor. Élève de Korolev, constructeur en chef des missiles navals dans l’Oural.
Maksimov, Gleb. Ingénieur de l’OKB-1 ; dessine les premières sondes planétaires et le vaisseau martien TMK ; écarté en 1964 pour s’être opposé au projet lunaire.
Malychev, Viatcheslav. Ministre chargé de l’arme nucléaire et, après 1953, des missiles ; exige en 1953 que la R-7 porte plus de cinq tonnes.
Michine, Vassili (en anglais Mishin). Premier adjoint de Korolev à partir de 1946 ; lui succède en 1966 ; écarté en 1974.
Nedeline, Mitrofan. Maréchal, premier commandant des Forces des fusées stratégiques ; tué dans l’explosion du 24 octobre 1960.
Nikolaïev, Andrian, et Popovitch, Pavel. Cosmonautes des Vostok 3 et 4 (août 1962). Popovitch tient la liaison radio pendant le vol de Gagarine.
Oustinov, Dmitri (en anglais Ustinov). Ministre de l’Armement en 1946, puis chef de l’industrie militaire et secrétaire du Comité central ; nomme Korolev en 1946 et le protège le plus souvent.
Pallo, Arvid. Ingénieur, vieux compagnon de Korolev ; conduit en décembre 1960 l’expédition de Sibérie.
Petrovski, Boris. Ministre de la Santé et chirurgien ; opère Korolev le 14 janvier 1966.
Pilioughine, Nikolaï (en anglais Pilyugin). Constructeur en chef des systèmes de guidage, membre du Conseil des six ; reste fidèle à Korolev jusqu’au bout.
Pobedonostsev, Iouri. Membre du GIRD, puis ingénieur en chef du NII-88 ; parrain de Korolev au Parti.
Raouchenbakh, Boris (en anglais Raushenbakh). Spécialiste de l’orientation des vaisseaux ; ancien du RNII, déporté en 1942.
Riabikov, Vassili. Président de la commission d’État pour la R-7 et pour Spoutnik.
Riazanski, Mikhaïl. Constructeur en chef des systèmes radio, membre du Conseil des six.
Roudnev, Konstantin. Responsable de l’industrie de défense ; préside la commission d’État des sondes lunaires de 1958-1959 et du vol de Gagarine.
Sakharov, Andreï. Physicien ; sa note de 1953 sur la bombe à hydrogène fixe la charge de la R-7 ; a laissé un portrait de Korolev.
Sedov, Leonid. Académicien ; présenté à l’étranger, à tort, comme le « père du spoutnik ».
Siddiqi, Asif. Historien américain, auteur de Challenge to Apollo (NASA, 2000), principale source de ce livre.
Smirnov, Leonid. Président du comité de la technique de défense, puis de la Commission militaro-industrielle.
Tchelomeï, Vladimir (en anglais Chelomey). Constructeur général, rival de Korolev à partir de 1960 ; auteur de la fusée Proton.
Tchertok, Boris (en anglais Chertok). Adjoint de Korolev pour le guidage ; ses Mémoires, Rockets and People, sont la seconde source de ce livre.
Terechkova, Valentina. Première femme dans l’espace, le 16 juin 1963.
Tikhonravov, Mikhaïl. Ami de Korolev depuis 1927 ; dessine la fusée 09 ; inventeur du « paquet » ; auteur du rapport de 1954 sur le satellite et, avec Korolev, de la note de 1958 qui place Mars avant la Lune.
Tioulin, Gueorgui (en anglais Tyulin). Général, ami de Korolev depuis l’Allemagne ; préside des commissions d’État dans les années 1960.
Titov, Guerman. Cosmonaute, doublure de Gagarine ; vol d’un jour le 6 août 1961.
Toukhatchevski, Mikhaïl. Maréchal ; fait créer le RNII en 1933 ; fusillé en juin 1937.
Tsander, Friedrich (en anglais Tsander ou Zander). Ingénieur né à Riga, fondateur du GIRD ; son cri « En avant vers Mars ! » ; mort en mars 1933.
Tsiolkovski, Constantin. Théoricien du vol spatial (1857-1935), dont les idées inspirent Korolev ; voir sa biographie sur ce site.
Tsybine, Pavel. Ami du temps des planeurs ; constructeur d’avions, puis adjoint de Korolev.
Tupolev, Andreï. Constructeur d’avions ; dirige le diplôme de Korolev, puis le fait venir dans son bureau pénitentiaire en 1940.
Vichnevski, Alexandre. Chirurgien, appelé pendant l’opération du 14 janvier 1966.
Vincentini, Xenia. Première épouse de Korolev (1931), chirurgienne ; mère de Natalia.
Voskressenski, Leonid. Adjoint de Korolev pour les essais ; s’oppose à lui sur la N1 ; meurt en décembre 1965.
Annexe Petit lexique
Les mots techniques et les sigles du livre, par ordre alphabétique, avec une définition simple. L’annexe « Comprendre les fusées de Korolev » explique plus longuement les principaux.
A-4 (V-2). Missile allemand de la Seconde Guerre mondiale, que Korolev étudie en Allemagne en 1945-1946 et dont la R-1 est la copie.
Apesanteur. État où l’on ne sent plus son poids, parce que le vaisseau et ses occupants tombent ensemble autour de la Terre.
Avant-projet. Dossier technique qui décrit un engin avant sa construction. Dans le système soviétique, sa signature par le constructeur en chef et son approbation par une commission d’experts étaient des étapes officielles.
Baïkonour. Nom public du champ de tir de Tiouratam, au Kazakhstan.
Banc d’essai. Installation où un moteur ou un étage est fixé au sol pour être allumé sans s’envoler.
Charachka. Mot d’argot désignant un bureau d’études installé dans une prison, où des ingénieurs détenus travaillaient pour l’État.
Chlorelle. Algue verte microscopique, envisagée pour régénérer l’oxygène et produire de la nourriture à bord des vaisseaux interplanétaires.
Commission d’État. Groupe de responsables militaires, industriels et techniques formé pour chaque série d’essais ; elle décide des tirs et en rend compte aux dirigeants.
Conseil des constructeurs en chef. Réunion informelle de six constructeurs (fusée, moteurs, guidage, radio, gyroscopes, installations de lancement), présidée par Korolev à partir de 1947.
Constructeur en chef. Titre du responsable technique d’un bureau d’études. Appliqué à Korolev, sans son nom, il a servi à le désigner dans la presse de 1957 à 1966.
Ergols. Les liquides que brûle un moteur de fusée. On dit « stockables » ceux qui se conservent à température ordinaire, « cryogéniques » ceux qui doivent être gardés à très basse température, comme l’oxygène liquide.
Étage. Partie d’une fusée qui possède ses propres moteurs et réservoirs, et qui se détache quand elle est vide.
Fenêtre de tir. Période, de quelques semaines tous les vingt-six mois environ, pendant laquelle on peut lancer une sonde vers Mars.
GIRD. Groupe d’étude du mouvement par réaction : l’équipe de bénévoles de Moscou, dirigée par Tsander puis par Korolev (1931-1933).
Korabl-spoutnik. « Navire-satellite » : nom public des vaisseaux Vostok d’essai lancés sans homme en 1960 et 1961.
Luna. Nom donné aux sondes lunaires soviétiques. Luna 1, 2 et 3 (1959) ont été conçues par le bureau de Korolev.
Moteur de freinage. Petit moteur qu’un vaisseau en orbite allume à contre-sens pour ralentir et rentrer dans l’atmosphère.
N1. Fusée géante de Korolev, conçue pour placer soixante-quinze tonnes, puis quatre-vingt-quinze, en orbite basse. Tirée quatre fois sans succès après sa mort.
NII-88. Institut de recherche scientifique n° 88, à Podlipki, près de Moscou, créé en 1946 pour les missiles à longue portée.
NKVD. Police politique soviétique des années 1930 et 1940.
Objet D. Gros satellite scientifique approuvé en 1956 ; lancé en mai 1958 comme troisième Spoutnik.
OKB-1. Bureau d’études spécial n° 1 : le bureau de Korolev, créé en 1950 au sein du NII-88, indépendant en 1956.
Orbite d’attente. Orbite provisoire autour de la Terre, d’où le dernier étage s’allume pour partir vers la Lune ou une planète.
Paquet. Fusée faite de plusieurs blocs attachés côte à côte et allumés ensemble au sol. La R-7 est un paquet de cinq.
Pas de tir. Plate-forme d’où part une fusée.
PS. « Satellite simple » : la sphère de 83,6 kilogrammes lancée le 4 octobre 1957.
R-1, R-2, R-5, R-7, R-9, R-11. Missiles conçus par le bureau de Korolev. La R-7, ou Semiorka, premier missile intercontinental, a lancé Spoutnik et Gagarine.
RNII. Institut de recherche scientifique sur la réaction, créé à Moscou en 1933 par la fusion du GIRD et du laboratoire de Leningrad.
Sas. Petit compartiment à deux portes, qui permet de sortir dans le vide sans vider toute la cabine.
Sonde. Engin automatique, sans équipage, envoyé vers la Lune ou une planète.
Soyouz. « Union » : vaisseau à trois compartiments conçu à partir de 1962 pour remplacer le Vostok.
Télémesure. Transmission par radio des mesures faites à bord d’une fusée ou d’un vaisseau.
Tiouratam. Halte de chemin de fer du Kazakhstan près de laquelle a été construit, à partir de 1955, le champ de tir de la R-7.
TMK. Vaisseau interplanétaire lourd : projet de vaisseau habité vers Mars étudié au bureau de Korolev de 1959 à 1965.
Tulipe. Surnom du pas de tir de la R-7, dont les quatre bras s’écartent au décollage.
Vostok. « Orient » : le vaisseau à une place de Gagarine. Six cosmonautes ont volé à son bord de 1961 à 1963.
Voskhod. « Lever du soleil » : Vostok transformé pour trois hommes (1964) ou pour une sortie dans le vide (1965).
VPK. Commission militaro-industrielle : l’organe du gouvernement qui dirige les industries d’armement.
Zond. « Sonde » : nom donné à partir de 1964 à des engins d’essai lancés vers les planètes.
Annexe Sources et méthode
Ce livre ne contient ni dialogue imaginé ni pensée prêtée à quelqu’un sans texte à l’appui. Cette annexe indique d’où viennent les faits, ce qui est solide, ce qui l’est moins, et les points où les sources se contredisent.
Les deux sources principales
La première est l’ouvrage de l’historien américain Asif A. Siddiqi, Challenge to Apollo: The Soviet Union and the Space Race, 1945-1974, publié par la NASA en 2000 (NASA SP-2000-4408). C’est l’étude de référence sur le programme spatial soviétique. Elle repose sur les archives russes ouvertes après 1991, sur les documents de Korolev publiés à Moscou à partir de 1980, sur les Mémoires de ses adjoints et sur le journal du général Kamanine. La plus grande partie de ce livre en est tirée : chaque chapitre indique, à la fin, les passages utilisés.
La seconde est constituée par les Mémoires de Boris Tchertok, adjoint de Korolev pour le guidage de 1946 à 1966, publiés en russe dans les années 1990 et traduits par la NASA sous le titre Rockets and People (volume II, Creating a Rocket Industry, 2006 ; volume III, Hot Days of the Cold War, 2009). C’est le récit d’un témoin direct. Nous lui devons les chapitres sur les sondes lunaires de 1959, sur les sondes martiennes de 1960 et 1962, sur la crise de Cuba, sur l’automne 1965 et sur les derniers jours. Tchertok cite lui-même, pour janvier 1966, l’exposé de Larissa Filina, directrice de la maison-musée de Korolev, et les souvenirs de Nina Ivanovna Koroleva.
Des paroles traduites deux fois
Les paroles de Korolev et de ses proches que ce livre met entre guillemets viennent de ces deux ouvrages. Elles y figurent en anglais, traduites du russe. Nous les avons traduites à notre tour. Elles rendent donc le sens, non la lettre. Les lettres de Korolev à sa femme, les propos consignés par Kamanine dans son journal et les échanges radio du 12 avril 1961 sont dans le même cas.
Beaucoup de ces paroles ont été rapportées de mémoire, des années plus tard, par des témoins. Quand la source elle-même doute de leur exactitude, nous l’avons dit : c’est le cas de l’altercation avec le ministre Malychev, de la réplique de Riabikov en 1957, de la citation de Hamlet en 1964.
Ce qui vient de sources tertiaires
Sur l’enfance et la famille, Siddiqi est bref. Les noms et les dates des parents et des grands-parents, le séjour à Nejine, le vol de l’aviateur vu en 1911, les étapes d’Odessa et de Kiev, la date du mariage de 1931 et celle de la naissance de Natalia viennent des articles de l’encyclopédie Wikipédia, en russe et en anglais, et d’une page de l’Agence spatiale européenne. Ces articles renvoient à des biographies russes que nous n’avons pas pu consulter, en particulier celle de Iaroslav Golovanov (1994) et le livre de Natalia Koroleva. Les chapitres concernés le signalent.
Quelques faits postérieurs à 1966 (le premier pas sur la Lune, la mort de Vladimir Komarov, l’atterrissage de Mars 3, les cratères nommés Korolev) relèvent de l’histoire générale ; ils sont signalés comme tels à la fin de l’épilogue.
Les points où les sources se contredisent
La date de naissance. Le 30 décembre 1906 de l’ancien calendrier russe correspond au 12 janvier 1907 du nôtre. La plaque du mur du Kremlin porte la première date. Korolev fêtait son anniversaire en janvier.
Le diplôme. Siddiqi le place en février 1930 ; les notices encyclopédiques, en 1929.
L’arrestation. Le 27 juin 1938 selon Siddiqi et les notices russes. La page de l’Agence spatiale européenne écrit « 7 juin », ce qui paraît être une coquille.
La seconde condamnation. Huit ans, prononcés le 28 mai 1940 selon les notices russes, le 10 juillet 1940 selon Siddiqi.
La rencontre avec Staline. Korolev lui-même l’a située en 1947 ; son ami Tioulin en 1948 ; son biographe Golovanov en 1949.
L’âge à la nomination de 1946. Siddiqi écrit « trente-huit ans » ; Korolev en avait trente-neuf.
La mort de Laïka. Siddiqi, en 2000, la place au quatrième jour du vol. Des témoignages rendus publics en 2002, que nous n’avons pas consultés directement, la situent dans les premières heures.
L’accident du 28 juillet 1960. Un document de Korolev le date du 23 juillet.
Le bilan du 24 octobre 1960. Cent vingt-six morts selon Tchertok ; de quatre-vingt-douze à cent soixante-cinq selon d’autres sources.
Luna 3. Environ sept mille kilomètres de la Lune dans le texte de Tchertok ; sept mille neuf cents dans une légende de l’édition américaine.
La réunion de Pitsounda (février 1962). Le récit de Sergueï Khrouchtchev, que nous avons suivi, et celui de Golovanov diffèrent complètement sur l’origine des soixante-quinze tonnes de la N1.
L’ordre de construire le Voskhod (1964). Michine l’attribue à Khrouchtchev ; le fils de Khrouchtchev, à Korolev lui-même.
La citation de Hamlet. Plusieurs récits la donnent ; Tchertok assure que Korolev n’a jamais cité Shakespeare.
Zond 2. Selon Tchertok, liaison perdue au bout d’un mois et passage à six cent cinquante mille kilomètres de Mars. Selon le catalogue de la NASA, communications perdues au début de mai 1965 et passage à environ mille cinq cents kilomètres le 6 août 1965. Par ailleurs, le tableau des lancements publié dans les Mémoires de Tchertok désigne par erreur sous le nom de « Zond 1 » l’essai manqué du 11 novembre 1963.
La mort de Voskressenski. Le 14 décembre 1965 selon Siddiqi et un chapitre de Tchertok ; le 16 selon le récit de la maison-musée.
L’opération du 14 janvier 1966. Siddiqi explique l’échec de l’intubation par une mâchoire brisée en 1938 ; le récit transmis par Tchertok, par un cou très court. Les jugements des médecins sur les chances de survie de Korolev divergent aussi ; nous les avons tous rapportés.
Le cap Horn. Siddiqi écrit que la hantise de Korolev, la veille du vol de Gagarine, était de voir le vaisseau tomber près du « cap Horn, à la pointe sud de l’Afrique ». Le cap Horn est en Amérique du Sud. Nous avons gardé le nom du cap, que donne le témoin russe cité.
Ce que ce livre ne dit pas
Il ne décrit pas ce que Korolev a pensé ou ressenti, sauf quand une lettre, un témoin ou lui-même l’a dit. Il ne reconstitue pas les interrogatoires de 1938, ni les mois de la Kolyma, au-delà de ce que les sources en rapportent. Il ne tranche pas entre les versions contradictoires.
Il ne prétend pas non plus à l’exhaustivité. Les missiles militaires, qui ont occupé la plus grande part du temps de Korolev, n’y sont traités que pour ce qu’ils expliquent du reste. Le fil suivi est celui de l’espace, et, à l’intérieur de l’espace, celui de Mars.
La longueur
Ce livre compte environ cinquante-quatre mille mots. L’objectif fixé pour cette collection était de cent mille. Nous ne l’avons pas atteint, et nous préférons le dire : pour aller au-delà sans répéter ni inventer, il aurait fallu consulter les grandes biographies russes (Golovanov, Vetrov, Natalia Koroleva), les recueils de documents publiés à Moscou et les volumes I et IV des Mémoires de Tchertok. Ce travail reste à faire. Tel qu’il est, le texte ne contient que des faits que nous avons pu rattacher à une source.
Le portrait
L’image placée en tête de ce livre est une illustration, non une photographie d’archive.
Sources en ligne
- NASA — A. A. Siddiqi, Challenge to Apollo: The Soviet Union and the Space Race, 1945-1974 (SP-2000-4408, 2000)
- NASA — B. Tchertok, Rockets and People, vol. II, Creating a Rocket Industry (SP-2006-4110)
- NASA — B. Tchertok, Rockets and People, vol. III, Hot Days of the Cold War (SP-2009-4110)
- NASA NSSDCA — Chronology of Mars Exploration (tirs de 1960, 1962, 1964 et 1965 ; fiches Mars 1 et Zond 2)
- ESA — Sergei Korolev: Father of the Soviet Union’s success in space
- Wikipédia (en russe) — Королёв, Сергей Павлович (source tertiaire, pour l’enfance et la famille)
- Wikipédia (en anglais) — Sergei Korolev (source tertiaire)
Faits vérifiés auprès de ces sources le 2 octobre 2026.
Pour aller plus loin
Bibliothèque Mars
Ce livre prolonge la page par une architecture complète de colonie martienne. Le dossier ci-dessus reste volontairement autonome : Arcadia est un approfondissement facultatif, pas un préalable à la compréhension.
Arcadia — Manuel de la première cité martienne
