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Bible Mars — Personnalités

Robert Goddard

Le physicien de Worcester qui, le 16 mars 1926, fit voler la première fusée à ergols liquides : deux secondes et demie dans un champ enneigé du Massachusetts, et le début de la propulsion moderne.

1882 – 1945

Portrait illustré de Robert Goddard à sa table de travail
Illustration éditoriale, non photographie d’archive.
Naissance
5 octobre 1882, Worcester (Massachusetts)
Mort
10 août 1945, Baltimore (Maryland)
Rôle
Physicien, inventeur et expérimentateur en fusées
Formation
Worcester Polytechnic Institute (1908) ; Clark University (maîtrise 1910, doctorat 1911)
Sites d’essai
Auburn (Massachusetts), puis Roswell (Nouveau-Mexique)
Lien avec Mars
La propulsion à ergols liquides et la méthode d’essai

Biographie complète en 39 chapitres et sept annexes : environ 89 000 mots, soit près de 6 heures de lecture. Chaque fait est tiré des papiers de Goddard et de sources vérifiées, indiquées à la fin de chaque chapitre.

Première partie

Le rêve

1882 – 1914

Chapitre 1 · 1882 – 1898 Un garçon qui regardait les trains

Bien avant les fusées, il y eut un cordon de sonnette. Robert Hutchings Goddard n’était encore qu’un bébé lorsque ses parents l’emmenèrent en train jusqu’à Boston. Pendant tout le voyage, raconte-t-il dans le récit de sa vie qu’il écrivit en 1927, il ne quitta pas des yeux le cordon qui courait sous le plafond du wagon, celui que les voyageurs tiraient pour faire sonner l’arrêt. Deux ou trois ans plus tard, sa famille découvrit un moyen infaillible de le faire tenir tranquille une demi-journée entière : il suffisait de garer son landau face à une gare de triage et de le laisser regarder les locomotives manœuvrer.

L’homme qui raconte ces souvenirs a quarante-cinq ans. Il vient de faire voler, l’année précédente, la première fusée à ergols liquides de l’histoire, dans un champ enneigé du Massachusetts. Il n’en tire aucune gloire dans ces pages. Il cherche plutôt, avec une sorte de curiosité d’entomologiste, à comprendre d’où lui est venue cette obstination qui ne l’a jamais quitté. Les premiers indices qu’il retient sont modestes : un enfant qui regarde comment les choses fonctionnent, et qui veut savoir ce qui les fait bouger.

Worcester, Boston, Worcester

Robert Goddard naît le 5 octobre 1882 à Worcester, dans le Massachusetts, dans une maison que la famille appelle Maple Hill, la colline aux érables. Worcester est alors une ville industrielle de Nouvelle-Angleterre, fière de ses ateliers et de ses machines. Dès 1883, ses parents s’installent à Boston. C’est là qu’il grandit, qu’il fréquente les écoles Mount Pleasant puis Hugh O’Brien, et enfin, en 1898, l’English High School.

Son père, Nahum Danford Goddard, travaille dans la mécanique. Il a une part dans un atelier qui fabrique des couteaux pour machines industrielles. La famille de sa mère, Fannie Hoyt, est elle aussi liée à ce métier : le grand-père Henry Hoyt possède la L. Hardy Company, une entreprise de couteaux de machines. Robert apprendra plus tard une histoire que l’on racontait sur sa naissance. Ce jour-là, le grand-père Hoyt avait offert à boire et des cigares à tout l’atelier. Un ouvrier français, levant son verre, aurait déclaré : « Ce garçon-là ne mourra jamais. » La phrase fut retenue dans la famille. Elle prendra, des années plus tard, un tour presque ironique.

Il existe une photographie de famille prise vers 1890, qui réunit quatre générations : sa mère Fannie Hoyt Goddard, sa grand-mère Mary Upham Goddard, son arrière-grand-mère Elvira Goddard Ward, son père Nahum, et lui, Robert, le petit garçon au milieu des adultes. Goddard notera à plusieurs reprises que ses ancêtres étaient des mécaniciens, des gens habiles de leurs mains. Il y verra l’une des racines de son goût pour l’atelier.

Le zinc et la clôture

Le premier souvenir « scientifique » qu’il consigne remonte à l’âge de quatre ou cinq ans. Le petit Robert a entendu dire qu’en frottant ses pieds sur un tapis on produisait des étincelles. L’électricité, ce mystère domestique de la fin du dix-neuvième siècle, lui semble pouvoir faire bien davantage. Il prend le zinc d’une pile Leclanché, ces piles qui alimentaient alors les sonnettes des maisons, et se lance dans une expérience de son invention. Il frotte ses pieds sur l’allée de gravier, grimpe sur la petite clôture du jardin, et saute. Puis il recommence, en frottant plus longtemps, et essaie de se convaincre qu’il saute un peu plus haut à chaque fois.

Sa mère le voit faire. Elle lui crie d’être prudent : si un jour cela marchait, il pourrait s’envoler et ne plus jamais revenir. Robert prend l’avertissement au sérieux. Il cache le zinc et ne recommence jamais. Il racontera l’épisode deux fois dans sa vie, en 1904 dans une dissertation d’étudiant et en 1927 dans son autobiographie. À vingt-deux ans, il écrit qu’à cette époque l’électricité lui paraissait « presque surnaturelle ». À quarante-cinq, il en sourit. Mais il ne l’a pas oublié : le premier rêve de l’enfant était déjà de quitter le sol.

Une baleine, des grenouilles et des yeux

Les projets d’enfance de Robert Goddard ont tous quelque chose de démesuré. À l’été 1893, il a dix ans, il imagine une baleine en bois montée sur roues, sur le modèle d’une réclame qu’il a vue pour une lessive appelée Soapine. L’entreprise échoue au moment précis où il demande à son père de la financer. C’est, notera-t-il avec humour, la première d’une longue série de difficultés liées au financement de ses idées.

Un autre projet naît d’un séjour chez une amie de la famille, celle qu’il appelle « tante » Lizzie Woodward, près de Worcester. Il s’agit d’une couveuse à grenouilles. Son père et lui sont, selon son mot, « de grands copains ». Ils font de longues promenades ensemble, le père avec son appareil photographique, le fils avec sa carabine à air comprimé. L’enfant dessine des plans de couvoirs, de roues à aubes, de pompes. Le projet le poursuivra longtemps : en 1900 ou 1901, adolescent, il construira encore une petite maison d’une trentaine de centimètres sur quatre-vingt-dix, peinte en gris avec des bordures rouges et de minuscules fenêtres, destinée à ses grenouilles. Elle ne servira jamais.

Un temps, Robert veut devenir médecin. Il est fasciné par les planches de son livre de physiologie, en particulier celles qui montrent l’œil et l’oreille. Il entreprend de « tester » la vue de son arrière-grand-mère Ward, paralysée, à l’aide d’expériences de son cru. Cet intérêt pour l’oreille interne ne le quittera pas : il en tirera, quelques années plus tard, l’une de ses premières idées d’ingénieur, un dispositif d’équilibre inspiré des canaux semi-circulaires qui permettent aux êtres humains de se tenir debout.

« Doué en calcul »

À l’école, rien ne le distingue. Dans la dissertation qu’il écrit en novembre 1904 pour son entrée au Worcester Polytechnic Institute, il se décrit, jusqu’en 1898, comme « un garçon moyen, peut-être un peu au-dessous de la moyenne ». Les mathématiques, en particulier, sont une source de soucis : il y commet sans cesse des erreurs.

Un épisode change pourtant l’idée qu’il se fait de lui-même. On lui fait passer un examen improvisé d’entrée à la Roxbury Latin School, l’une des écoles les plus réputées de Boston. Il échoue. Mais le directeur lui dit qu’il a battu tous les autres candidats en calcul, mental comme écrit. C’est, écrit Goddard, la première fois qu’il entend dire qu’il pourrait être doué pour les mathématiques, cette matière où il trébuchait si souvent.

À Boston, il est enfant de chœur à l’église St. Anne. Un hiver, la paroisse monte un spectacle intitulé Sixteenth-century Christmas au Winthrop Hall. Son costume lui est prêté par Mme Goodwin, la mère du célèbre acteur Nat Goodwin. Pendant une représentation, Robert tombe dans un escalier et perd connaissance. Il se réveille dans les bras d’un personnage cornu : l’acteur qui jouait le diable était venu le relever. Pendant un instant, raconte-t-il, il crut qu’il était mort.

Le ballon d’aluminium

Au printemps de 1898, Robert a quinze ans et une idée fixe : construire un ballon permanent. Les ballons de son époque perdent leur gaz et retombent ; le sien, imagine-t-il, sera en aluminium, rempli d’hydrogène, et restera en l’air indéfiniment. L’aluminium est alors un métal moderne et encore coûteux, qu’on travaille mal. Robert entreprend d’en fabriquer lui-même des feuilles minces. Il le fait fondre sur la cuisinière familiale, dont il éteint le feu à plusieurs reprises avec sa louche d’aluminium. Il obtient finalement une feuille épaisse d’un cinq-centième de pouce, soit à peine un vingtième de millimètre, qu’il façonne en forme d’oreiller et dont il colle les joints avec un mélange de litharge et de glycérine.

Pour le remplir, il obtient l’aide de Jim Young, un commis de pharmacie du quartier. Les deux garçons passent toute une matinée pluvieuse sur le trottoir à essayer d’y introduire du gaz. Jim Young y gagne un gros rhume. Le ballon, lui, ne monte pas. Le journal que Robert tient depuis le début de l’année enregistre le verdict, le 19 février 1898, avec une orthographe encore enfantine : le ballon d’aluminium ne montera pas ; l’aluminium est trop lourd ; l’échec couronne l’entreprise.

Ce journal est l’une des sources les plus précieuses de sa vie. Robert Goddard le tiendra presque sans interruption de 1898 à 1945, d’abord dans de petits carnets, puis dans des agendas. Les entrées sont brèves, souvent banales, parfois ornées de petits croquis de fleurs, de nuages ou de machines. Mises bout à bout, elles forment le fil le plus sûr pour suivre sa vie jour après jour.

L’année 1898 dans un carnet d’enfant

Le journal de 1898 raconte un garçon ordinaire dans un monde qui s’agite. Le 16 février, il note : « Le Maine a sauté à Cuba. » Le cuirassé américain vient d’exploser dans le port de La Havane. Le lendemain, il écrit qu’il y a un danger de guerre avec l’Espagne. Le 25 avril, la guerre est déclarée. Entre ces lignes graves se glissent les événements de sa propre vie. Le 12 mars, il rend visite à Percy Long, étudiant à Harvard, et assiste à une représentation de Comme il vous plaira avec la tragédienne Helena Modjeska. Le 19 mars, son père achète un phonographe. Le 2 mai, il voit le premier bourdon du printemps. Le 29 juin, il reçoit son diplôme de l’école primaire.

Et puis il y a les fusées. Pas les siennes, pas encore : celles des fêtes. Le 17 juin, jour du Drapeau, il tire des pétards, une fusée et des chandelles romaines. Le 4 juillet, fête de l’Indépendance, c’est le canon et les pétards toute la journée, puis, le soir, cinq fusées, trois chandelles romaines, un grand soleil et un feu rouge. Ces fusées de papier et de poudre noire, qui montent quelques dizaines de mètres en sifflant, sont alors les seules que l’on connaisse aux États-Unis. Robert les note avec le plaisir d’un garçon de quinze ans. Rien n’indique qu’il y voie autre chose qu’un spectacle.

Les diamants de la mansarde

La même année, entré à l’English High School de Boston, il se lance dans une entreprise plus ambitieuse encore : fabriquer des diamants artificiels. Il a remarqué, raconte-t-il en 1904, de petits cristaux qui rayaient le verre ; il s’agissait en réalité de carbure de fer, mais l’adolescent y voit le début d’un procédé. Il installe un générateur d’hydrogène dans la mansarde de la maison. L’appareil explose. Des tubes de verre se plantent dans le plafond, du charbon se répand partout, et la bonne se met à crier qu’elle est tuée. Robert s’en tire avec une simple coupure à une phalange. C’est la fin des diamants.

Une autre fois, il fabrique un arc et des flèches lestées de cuivre, à pointe de plomb, qu’il tire à la verticale. Elles montent à soixante ou quatre-vingt-dix mètres avant de retomber. L’une d’elles redescend tout droit sur la vieille voisine qui jardinait et fait tomber ses lunettes. Robert va récupérer la flèche, écrit-il, « sans commentaire, mais avec des émotions mêlées ». Déjà, il cherche à envoyer quelque chose le plus haut possible ; déjà, il apprend que ce qui monte finit par redescendre, et pas toujours où l’on voudrait.

Les Martiens de Boston

En janvier 1898, le Boston Post commence à publier en feuilleton un récit adapté de La Guerre des mondes de H. G. Wells, sous le titre Fighters from Mars, or The War of the Worlds, in and near Boston : les Martiens n’attaquent plus Londres, mais Boston et ses environs. Le journal enchaîne avec une suite américaine, Edison’s Conquest of Mars, de Garrett P. Serviss, dans laquelle l’inventeur Thomas Edison construit des vaisseaux électriques pour aller porter la guerre sur la planète rouge.

Robert Goddard dévore ces épisodes. Son imagination, écrira-t-il, en fut « saisie formidablement ». Il ne s’agit pas d’une lecture passagère. Toute sa vie, il reviendra vers ces livres. En décembre 1915, à trente-trois ans, alors qu’il travaille déjà sur les fusées, il relit La Guerre des mondes sur la véranda de la maison familiale. En 1932, il écrira à H. G. Wells lui-même pour lui dire ce que ce livre avait représenté pour lui. Mars est entrée dans sa vie par un journal du matin, à Boston, l’année de ses quinze ans.

Le retour à Maple Hill

En 1898, la vie de la famille bascule. La mère de Robert, Fannie, est atteinte de tuberculose pulmonaire, la grande maladie de l’époque, que l’on ne sait pas soigner et contre laquelle on prescrit l’air pur, le repos et la campagne. Robert, lui, souffre de troubles d’estomac qui l’obligent à quitter l’école. Son père renonce à sa part dans l’atelier de couteaux de Boston, et la famille revient à Worcester, dans la maison de Maple Hill où Robert est né.

Ils s’installent à l’étage, chez la grand-tante Czarina White Ammidown. Au rez-de-chaussée vivent des amis de la famille, que Robert appelle « oncle » George et « tante » Ella Boswell, ainsi qu’une meute d’environ treize cockers. L’oncle George possède un atelier dont le jeune homme parle avec émerveillement : des outils, des établis, tout ce qu’il faut pour transformer une idée en objet.

Derrière la maison s’étend une propriété rurale : une grange, des prés, un ruisseau, et, près de la grange, un grand cerisier. Robert Goddard a quinze ans. Il est malade, il ne va plus à l’école, et il se retrouve à la campagne avec, devant lui, des journées entières. Il le dira lui-même : ces deux années loin des bancs de l’école ne furent pas « un malheur ». C’est dans ce jardin que va se jouer l’après-midi qui décidera de sa vie.

Sources : autobiographie de R. H. Goddard (juillet 1927, complétée en 1933), dissertation « Qui je suis et pourquoi je suis venu à l’Institut » (22 novembre 1904), journal de 1898, calendrier biographique établi par Esther C. Goddard — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 2 · 1899 – 1901 Le cerisier

Le 19 octobre 1899, un garçon de dix-sept ans grimpe dans un vieux cerisier, derrière la maison familiale de Worcester, dans le Massachusetts. On lui a demandé de couper les branches mortes. Là-haut, pourtant, Robert Goddard oublie la scie. Il regarde le ciel d’automne au-dessus des prés et se met à imaginer une machine capable de s’arracher du sol, de monter, de monter encore, jusqu’à Mars. En redescendant, écrira-t-il plus tard, il n’était plus le même garçon. Toute sa vie, il fêtera ce jour-là comme un second anniversaire.

Le cerisier se dresse près de la grange, derrière Maple Hill, sur un terrain où Robert rêvait autrefois d’installer ses couvoirs à grenouilles. Pour y grimper, il s’est fabriqué une petite échelle. Il garde encore, en 1927, la scie qu’il avait emportée ce jour-là ; il possède plusieurs photographies de l’arbre, prises plus tard, avec l’échelle appuyée contre le tronc. Le lieu a aujourd’hui changé de nom : la propriété est devenue le 17 Gates Lane, puis le 1 Tallawanda Drive. Mais dans la mémoire de Goddard, il restera toujours « l’arbre ».

Un après-midi d’octobre

Ce qui s’est passé cet après-midi-là, nous ne le connaissons que par Goddard lui-même, et par deux témoignages qui ne disent pas tout à fait la même chose. Le premier est son journal. L’entrée du 19 octobre 1899 est d’une parfaite banalité : il a essayé de mesurer le terrain, hissé le drapeau, et élagué un grand cerisier dans l’après-midi. Rien d’autre. Ce soir-là, Robert ne sait pas encore qu’il vient de vivre le jour le plus important de sa vie.

Le second témoignage est son autobiographie, écrite vingt-huit ans plus tard. Il y décrit la scène avec une précision étonnante. C’était, écrit-il, « un de ces après-midi calmes, colorés, d’une beauté pure, que nous avons en octobre en Nouvelle-Angleterre ». Armé de sa scie et d’une hachette, il élaguait les branches mortes. Il regarda vers les champs, à l’est, et pensa combien il serait merveilleux de fabriquer un appareil qui aurait ne serait-ce que la possibilité de monter jusqu’à Mars, et à quoi il ressemblerait, en petit, s’il partait de la prairie à ses pieds.

Puis vient la phrase qu’il n’a jamais retouchée : « J’étais un garçon différent quand je suis descendu de l’arbre ; l’existence semblait enfin avoir un but. »

Il faut se garder de transformer ce moment en illumination de légende. Goddard lui-même ne le fait pas. Il ne dit pas qu’il a vu la fusée. L’idée qu’il imagine dans l’arbre n’a d’ailleurs rien à voir avec une fusée. Elle repose sur la force centrifuge : un poids tournant autour d’un axe horizontal, plus vite dans la partie haute de sa course que dans la partie basse, devrait selon lui produire une poussée vers le haut. C’est une idée fausse, comme il le découvrira bientôt. Ce qui naît dans le cerisier n’est pas une solution. C’est un problème : comment faire monter un objet, sans ballon, sans ailes, sans s’appuyer sur l’air, jusqu’aux autres mondes ?

L’anniversaire

Ce qui donne à cet après-midi sa force, c’est ce que Goddard en fit ensuite. Un an plus tard, le 19 octobre 1900, son journal note : il est monté dans le cerisier et s’est assis sur la véranda dans l’après-midi. En marge, une mention nouvelle : Anniversary Day, le jour anniversaire. Le 19 octobre 1901, il grimpe dans l’arbre le matin. Le 19 octobre 1902, il s’assoit dans le cerisier l’après-midi et lance des pommes avec sa fronde. En 1903, il y monte encore.

La tradition ne s’interrompra jamais. Année après année, où qu’il se trouve, Goddard consacre le 19 octobre à une sorte de pèlerinage intime. Quand il habite Worcester, il retourne à l’arbre. Quand il est loin, il note simplement la date. En 1917, en pleine guerre, il ira voir le cerisier en pleine nuit et ramassera une feuille au pied du tronc ; on la retrouvera, séchée, glissée dans son journal. En 1938, quand un ouragan abattra l’arbre, il écrira une phrase qui en dit long sur ce qu’il représentait pour lui. Et en 1943, à soixante et un ans, en pleine guerre, dans un laboratoire de la marine, il inscrira encore dans son agenda : « Jour anniversaire. »

Le cerisier n’est pas seulement l’origine d’un rêve. C’est un rendez-vous que Goddard se donne à lui-même, chaque automne, pour vérifier qu’il n’a pas renoncé.

Le dîner sur l’Olympia

Quelques jours après le 19 octobre 1899, Robert accompagne sa grand-mère à Boston. Ils dînent à bord de l’Olympia, le navire amiral de l’amiral Dewey, qui vient de rentrer de la bataille de la baie de Manille, chez William Long, payeur adjoint de la marine, sa femme Annie et leur fils Percy, étudiant à Harvard. Robert expose à Percy son idée de machine centrifuge. Percy lui répond qu’elle ne marchera pas, mais il est incapable d’expliquer pourquoi de façon convaincante. Goddard commentera plus tard qu’il s’agissait là d’une « circonstance peut-être heureuse » : si Percy avait su lui démontrer son erreur, l’adolescent aurait peut-être abandonné.

Newton dans le ruisseau

L’hiver suivant, Robert tombe malade des reins et reste alité plusieurs semaines. Il emploie sa convalescence à construire des modèles en bois munis de poids mobiles, pour tester son principe centrifuge. Les résultats sont négatifs, obstinément négatifs. Peu à peu, écrit-il avec un humour rétrospectif, il commence à penser « qu’il y avait peut-être quelque chose, après tout, dans les lois de Newton ».

Il les a lues dans le Cassell’s Popular Educator, une encyclopédie populaire en plusieurs volumes que son père lui a offerte. La troisième loi, celle de l’action et de la réaction, le retient particulièrement : à toute action correspond une réaction égale et opposée. Si c’est vrai, alors aucune machine ne peut se soulever elle-même en faisant tourner des poids à l’intérieur d’elle-même. Mais si c’est vrai, alors il existe une autre voie : rejeter quelque chose vers l’arrière pour être poussé vers l’avant.

Robert veut voir de ses yeux. Il suspend des engins à des élastiques, en pose d’autres sur des flotteurs qu’il met à l’eau sur le ruisseau qui coule derrière la grange, et observe comment ils réagissent lorsqu’ils projettent quelque chose. La loi se vérifie à chaque fois. L’adolescent tire de ces expériences une conclusion qui orientera toute sa vie : la navigation dans l’espace ne viendra pas d’un tour de génie mécanique, mais de la physique et des mathématiques. Pour aller vers Mars, il faut d’abord apprendre.

L’appareil de projection

Il a pourtant d’autres idées en tête. Le 7 mars 1901, alors qu’il n’a que dix-huit ans, le cabinet de brevets new-yorkais Munn & Co., qui publie aussi le Scientific American, lui répond que son « appareil de projection » lui paraît brevetable, pour un coût total de 75 dollars. Nous ne savons rien de cet appareil : aucune description n’a été retrouvée dans ses papiers. Le mot de « projection » laisse rêver, mais il serait imprudent d’en dire plus.

Six jours plus tard, le 13 mars 1901, il écrit au professeur Edward C. Pickering, directeur de l’observatoire du Harvard College, l’un des astronomes les plus célèbres d’Amérique. Il se présente avec une politesse un peu raide : il est élève de l’English High School de Boston, mais se trouve à Worcester pour raison de santé ; s’il était resté à l’école, précise-t-il, il aurait pu entrer à Harvard cette année-là. Il soumet à Pickering l’idée d’un instrument capable de donner l’image d’un objet lumineux dans la couleur que l’on choisit de son spectre. Il termine en s’excusant : « Pardonnez-moi si j’ai été importun. » La réponse de Pickering n’a pas été retrouvée.

Les martinets

Au printemps et à l’été de 1900, Robert « perd », dit-il, beaucoup de temps à observer aux jumelles le vol des martinets ramoneurs, ces petits oiseaux sombres qui tournoient au-dessus des toits et nichent dans les cheminées. Il remarque qu’ils se servent très peu de leur queue. Pour virer, ils abaissent une aile et lèvent l’autre ; ils dirigent leur vol en gauchissant leurs ailes.

Le 19 juin 1901, il expose ses observations dans une longue lettre à Edward F. Bigelow, qui tient une rubrique de sciences naturelles dans le St. Nicholas Magazine, le grand magazine illustré de la jeunesse américaine, dont il est, précise-t-il, « un lecteur assidu depuis sept ans ». Les martinets planent les ailes tendues, écrit-il, et ils virent en abaissant une aile et en levant l’autre, « comme un homme qui pousse contre la rampe en descendant un escalier en colimaçon ». Leur queue n’est qu’un « mécanisme auxiliaire ». Il en tire une prédiction : la machine volante parfaite de l’avenir n’aura de queue que pour les cas d’urgence. Il décrit même le modèle qu’il imagine : un poids de cuivre suspendu, qui, en s’inclinant, ferme des contacts électriques et commande des électroaimants chargés d’incliner les bords des ailes.

Bigelow lui répond le 26 juin. Il trouve l’observation intéressante, mais doute de la machine. Le vol de l’oiseau, explique-t-il, ressemble à l’art de la bicyclette : il repose sur des mouvements inconscients, et « la machine n’agira pas avec intelligence ». Il ajoute qu’il a vu un jour une grive des bois sans queue voler sans difficulté. La réponse est aimable, encourageante même, mais Goddard la jugera peu utile.

Deux ans avant le premier vol des frères Wright, un adolescent malade de Worcester vient pourtant de décrire, à partir des martinets, deux idées qui feront leur chemin : le gauchissement des ailes pour diriger un appareil, et la commande automatique de l’équilibre par un dispositif sensible à l’inclinaison. Il les reprendra en 1907 dans un article du Scientific American, et le principe d’un pilote automatique chargé de corriger la trajectoire reviendra, sous une autre forme, au cœur de ses fusées.

Retour à l’école

Ces deux années de maladie ne sont pas perdues. Robert lit, observe, expérimente, et prend une décision : il retournera à l’école, mais pas n’importe comment. Il entrera à la toute nouvelle South High School de Worcester, et il y brillera, parce qu’il sait désormais pourquoi il a besoin d’apprendre. Ses journées de 1901 montrent un jeune homme qui se prépare. Le 19 octobre, jour anniversaire, il grimpe dans le cerisier le matin. À Noël, il reçoit un pèse-lettres, un calendrier, un cartable et deux dollars. Et il commence à écrire un texte dont le titre dit à lui seul l’ambition : The Navigation of Space, la navigation de l’espace.

Sources : journal de R. H. Goddard (19 octobre 1899, 1900, 1901, 1902), autobiographie (1927), déclaration autobiographique pour l’Inventors Bulletin (6 février 1921), lettre de Munn & Co. (7 mars 1901), lettre à E. C. Pickering (13 mars 1901), lettre à E. F. Bigelow (19 juin 1901) et réponse (26 juin 1901) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 3 · 1901 – 1904 Le président de la classe

Entre Noël et le Nouvel An de 1901, du 25 au 29 décembre, Robert Goddard écrit son premier essai sur le voyage spatial. Il a dix-neuf ans, il n’a pas encore repris l’école, et il intitule son texte, sans fausse modestie, The Navigation of Space. Il y passe en revue les moyens qu’on pourrait imaginer pour quitter la Terre et les obstacles qui s’y opposent. Sa conclusion est d’une honnêteté désarmante : on peut en déduire sans risque, écrit-il, que la navigation spatiale est une impossibilité à l’heure actuelle ; pourtant, il est difficile de prédire ce que la science accomplira dans ce domaine dans un avenir lointain.

Toute la méthode de Goddard tient déjà dans cette phrase. Il ne prétend pas avoir trouvé. Il constate que, dans l’état des connaissances, la chose est impossible. Mais il refuse d’en faire une impossibilité définitive.

Le canon tourné vers le bas

Le texte de 1901 n’a rien d’un rêve flou. L’adolescent y discute des solutions concrètes. Il imagine par exemple un canon pointé vers le bas, dont le recul soulèverait l’appareil : c’est, avant la lettre, le principe de la réaction, mais appliqué avec une arme lourde et une charge unique. Il se demande si l’espace est rempli d’une substance sur laquelle on pourrait s’appuyer. Les physiciens de son temps parlent d’un « éther » qui baignerait tout l’univers et porterait la lumière ; Goddard cite les spéculations de l’Américain Amos Dolbear sur ce sujet. Il s’inquiète aussi des météores, ces petits corps qui traversent l’espace à grande vitesse : selon les estimations qu’il a lues, ils seraient en moyenne séparés de 250 miles les uns des autres. Un engin spatial aurait-il une chance de passer entre eux ?

Il envoie son texte au Popular Science News. Le 27 janvier 1902, la revue lui répond poliment qu’elle ne peut pas le publier, faute de place. C’est le premier refus d’une longue série. Goddard n’en garde aucune amertume visible : quelques jours plus tôt, le 2 janvier, il a déjà commencé un nouvel essai, The Habitability of Other Worlds, sur la possibilité de la vie sur les autres planètes. Ce texte est aujourd’hui perdu.

L’oreille interne et le Smithsonian

Le 4 janvier 1902, il note dans ses papiers l’idée d’un dispositif d’équilibrage automatique inspiré des canaux semi-circulaires, ces trois petits tubes remplis de liquide, placés dans l’oreille interne, qui permettent aux êtres humains de percevoir leur position et de garder l’équilibre. Le garçon qui « testait » la vue de son arrière-grand-mère a retenu la leçon de ses planches d’anatomie. Si le corps humain sait se tenir droit grâce à un organe aussi simple, pourquoi une machine volante ne le pourrait-elle pas ?

Il écrit sur ce sujet à Samuel P. Langley, le secrétaire de la Smithsonian Institution à Washington. Langley est alors l’un des savants les plus en vue d’Amérique, et il travaille lui-même sur des machines volantes. Le 7 mars 1902, il transmet la lettre du jeune homme au médecin général de l’armée, qui lui répond le 12 mars. Ce n’est qu’un échange de courtoisie, sans suite. Mais c’est la première fois que le nom de Robert Goddard arrive au Smithsonian. Quinze ans plus tard, c’est cette même institution qui financera ses premières recherches sur les fusées.

South High

Goddard entre enfin à la South High School de Worcester, un lycée tout neuf. Il a pris deux ans de retard sur les garçons de son âge, mais il a aussi pris de l’avance sur eux : il sait ce qu’il veut apprendre. En physique, il a pour professeur M. Calvin H. Andrews. En géométrie, Miss Hill. Pour elle, il tient un cahier de propositions géométriques originales, des démonstrations qu’il invente lui-même. Il termine premier de la classe, raconte-t-il, malgré la concurrence d’une jeune fille très douée.

Le garçon « moyen, peut-être un peu au-dessous de la moyenne », de Boston est devenu un élève remarquable. Dans sa dissertation de 1904, il rapportera que certains de ses professeurs lui suggéraient même de se tourner vers la littérature. Il collectionne les papillons, et prépare des lames de microscope avec les écailles de leurs ailes.

Son journal de 1902 décrit une vie studieuse et bien remplie. Il lit le Scientific American. Il installe un petit laboratoire, fabrique des électroaimants, construit un cohéreur, l’ancêtre des détecteurs de la radio, et pousse son installation de télégraphie sans fil jusqu’à la grange. Le 2 septembre, il voit à deux reprises le président Theodore Roosevelt, de passage à l’hôtel de ville de Worcester, et le soir, il compte quatre météores dans le ciel. Le 3 octobre, il est élu président de sa classe.

Le 19 octobre 1902, jour anniversaire, il s’assoit dans le cerisier l’après-midi et lance des pommes avec sa fronde. En novembre, son bulletin affiche trois A et deux A moins. Le même mois, il assiste à une conférence du professeur Arthur Gordon Webster, le physicien de Clark University, et note un seul mot : « Formidable. » Webster deviendra l’un des hommes les plus importants de sa vie.

Le 3 décembre, il fait un exposé à la classe de physiologie sur les canaux semi-circulaires. Le 6 décembre, il va écouter la fanfare de John Philip Sousa et se montre fin observateur : « Élégant ! Sousa ajoute cent pour cent à la valeur de sa musique par ses gestes. »

« Deux douzaines de fusées »

L’année 1903 est celle d’un jeune homme heureux. Le 10 mars, il chante au Mechanics Hall, la grande salle de concert de Worcester. Le 7 avril, il fabrique des canaux semi-circulaires artificiels. Le 11 avril, il observe une éclipse. Le 2 juillet, il travaille sur un cerf-volant, sur un support de fusée et sur des hélices. Le 4 juillet, jour de l’Indépendance, il tire « deux douzaines de fusées » le soir et note : « Super ! »

Le 12 juillet 1903, il ouvre un carnet qu’il intitule Suggestions. La première page pose une règle qu’il observera toute sa vie : il est très important de noter les suggestions qui viennent à l’esprit, car « les pensées les plus utiles ne viennent pas sur commande ». Il y ajoute des conseils à lui-même sur la modération et l’activité. Ce goût de l’écrit méthodique deviendra l’une de ses forces : Goddard notera tout, datera tout, et c’est grâce à ces milliers de pages que l’on peut aujourd’hui reconstituer sa pensée presque jour par jour.

À l’automne 1903, il est réélu président de sa classe, et aussi élu pianiste de la classe. Il prend des cours de danse chez Mme Day et rentre d’une soirée en écrivant qu’elle a été « glorieuse ». Le 19 octobre, il grimpe dans le cerisier.

Miriam

Le 16 avril 1904, il assiste à un bal du 29 février, une soirée où, selon une vieille coutume des années bissextiles, ce sont les jeunes filles qui invitent les garçons. Son commentaire, d’ordinaire si sobre, déborde de points d’exclamation : tout était très, très bien. Le 24 juin 1904, jour de la remise des diplômes, il est accompagné de Miriam P. Olmstead, l’autre oratrice de la cérémonie, que les éditeurs de ses papiers décrivent comme un amour de jeunesse. Il note : « Bouquet. » On n’en saura pas davantage, et il serait malhonnête d’en imaginer plus.

« Le rêve d’hier »

Ce 24 juin 1904, Robert Goddard monte à la tribune du Mechanics Hall de Worcester. Il a été choisi pour prononcer l’un des discours de fin d’études. Son sujet : On Taking Things for Granted, ce que l’on tient pour acquis.

Le texte a été conservé en entier. C’est un discours de lycéen, mais d’un lycéen qui a beaucoup lu. Goddard y passe en revue les erreurs de raisonnement scientifique. Il rappelle que des savants sérieux avaient jugé impossible l’éclairage par lampes à arc, ou des moteurs d’un rendement supérieur à cinquante pour cent, avant que la technique ne leur donne tort. Il évoque les observations de William Pickering sur la Lune, qui croyait y voir des traces d’atmosphère, de volcans, de glace, et des « taches variables » qui seraient peut-être de la végétation. Il parle du radium, découvert six ans plus tôt, qui bouleverse ce que l’on croyait savoir de la matière et de l’énergie.

Sa conclusion est la phrase la plus célèbre qu’il ait jamais écrite. Il est dangereux, dit-il, de croire hâtivement que quoi que ce soit est possible ou impossible. Nul ne peut prédire jusqu’à quelles hauteurs de richesse, de renommée ou d’utilité il peut s’élever tant qu’il n’a pas honnêtement essayé. Et il termine : « le rêve d’hier est l’espoir d’aujourd’hui et la réalité de demain ».

Après sa mort, la phrase sera citée sans fin, souvent détachée de son contexte. Il est plus juste de la remettre à sa place : celle d’un garçon de vingt et un ans, élève brillant mais encore fragile, qui parle devant ses camarades et leurs familles, dans une salle de concert de province. Il n’a encore rien inventé. Il ne fait que poser, pour lui-même autant que pour les autres, la règle qui guidera sa vie.

Le poêle de la salle à manger

Pourtant, à la même époque, Goddard traverse une crise dont il ne parlera qu’une fois, dans son autobiographie. Son propre rêve, écrit-il, « n’avait pas l’air très rose ». Plus il apprend de physique, plus il mesure la difficulté du problème. Un jour, il rassemble toutes les notes qu’il a accumulées sur le voyage spatial et les brûle dans le petit poêle à bois de la salle à manger.

« Mais le rêve ne voulait pas mourir. » En moins de deux mois, il reprend des notes. Il y avait, ajoute-t-il, « quelque chose en moi qui ne voulait tout simplement pas s’arrêter ».

Ce geste dit beaucoup de l’homme. Goddard n’est pas un illuminé qui se croit appelé. Il doute. Il sait mieux que personne que ses idées peuvent être absurdes. Mais quelque chose de plus fort que le doute le ramène toujours à la table de travail. Il ne brûlera plus jamais ses notes. Au contraire : à partir de 1906, il les consignera dans des carnets reliés aux pages numérotées, aux entrées datées, qu’il appellera ses « carnets verts ».

Le choix du Polytechnic

Reste à choisir une école. Goddard aurait pu viser une université classique. Il choisit le Worcester Polytechnic Institute, l’école d’ingénieurs de sa ville, dont le journal étudiant s’appelle le Tech News. Les papiers de Goddard ne disent pas pourquoi il préfère cette école à une autre. On constate seulement qu’elle lui offre ce dont son projet a besoin : de la physique, de la mécanique, des ateliers, et la possibilité de rester à Worcester, près de la maison familiale et du cerisier.

Dans la dissertation qu’il rédige pour son entrée, le 22 novembre 1904, intitulée « Qui je suis et pourquoi je suis venu à l’Institut », il retrace son parcours avec une étonnante lucidité. Il raconte le zinc, les cristaux de Boston, les deux années de maladie, « ce qui n’était pas un malheur », le discours d’inauguration du psychologue G. Stanley Hall, président de Clark, qui l’a marqué, puis la South High, la présidence de sa classe, son discours, sa mention très honorable.

À la fin de cette année 1904, il recopie deux maximes de son cru. La première : « Tout est possible à l’homme qui fait le meilleur usage de chaque minute de son temps. » La seconde : « Il y a des possibilités illimitées pour l’homme qui comprend que son propre esprit est la seule clé qui les ouvre. » On peut sourire de leur ton, celui des manuels de développement personnel de l’époque. Mais Goddard, lui, les prendra au pied de la lettre.

Sources : « The Navigation of Space » (25-29 décembre 1901), lettre du Popular Science News (27 janvier 1902), correspondance de S. P. Langley (7 et 12 mars 1902), journal 1902-1904, carnet Suggestions (12 juillet 1903), discours « On Taking Things for Granted » (24 juin 1904), dissertation du 22 novembre 1904, autobiographie (1927) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 4 · 1904 – 1908 L’impossible

Le 4 mars 1906, Robert Goddard, étudiant en deuxième année au Worcester Polytechnic Institute, écrit dans son journal une phrase sans appel : « Décidé aujourd’hui que la navigation spatiale est une impossibilité physique. » Dans son carnet vert, il développe son raisonnement. Du seul point de vue de l’énergie, le problème est « désespérément impossible », à moins qu’on ne puisse tirer de l’énergie de l’atome. Le plan qu’il examinait est irréalisable. Donc, conclut-il, pour autant que la science physique le permette, la navigation spatiale est impossible.

Ce n’est pas un moment de découragement passager. C’est le verdict d’un étudiant qui a fait ses calculs. Et pourtant, quelques mois plus tard, il reprend ses notes. Comprendre comment Goddard passe de « impossible » à « peut-être », puis à « voici comment », c’est comprendre toute sa méthode.

« Traveling in 1950 »

Goddard entre au WPI à l’automne 1904. Il y suivra le cursus de physique jusqu’à son diplôme, en 1908. Dès sa première année, le professeur Coombs propose aux étudiants un sujet de dissertation qui tombe à point : Traveling in 1950, voyager en 1950. Quelle est, se demande Goddard, la limite du transport rapide ?

Sa réponse est un véhicule qui n’existera qu’un siècle plus tard : des wagons sans roues, suspendus par des électroaimants, filant dans un tube où l’on a fait le vide pour supprimer la résistance de l’air. Le wagon accélère jusqu’à mi-parcours, puis freine jusqu’à l’arrivée. Il transforme ce sujet en nouvelle, en janvier 1906, sous le titre The High-speed Bet, le pari de la grande vitesse : un certain Maurice Sibley parie mille dollars contre un cent que, dans dix ans, on ira de Boston à New York en dix minutes. Le 15 novembre 1958, dans le futur imaginé par l’étudiant, le voyage dure neuf minutes et cinquante-sept secondes, et Sibley, beau joueur, glisse dix billets de cent dollars à son ami Adams, ruiné.

Les éditeurs refusent la nouvelle. Mais l’idée fera son chemin. Le 20 novembre 1909, le Scientific American publie un éditorial non signé, tiré d’une lettre de Goddard, intitulé The Limit of Rapid Transit : New York-Philadelphie en six minutes quarante-quatre secondes, New York-Boston en dix minutes et quatre secondes. On lui paie cinq dollars. Goddard ne lâchera jamais ce rêve parallèle : en 1945, quelques mois avant sa mort, il déposera encore deux brevets sur un système de transport dans des tubes à vide.

Les élections et les conférences

Le jeune homme qui avait été président de sa classe au lycée le redevient vite. Le 31 janvier 1905, il est battu de cinq voix pour la vice-présidence de sa promotion ; le 5 février 1906, il est élu président. Au fil de ses années d’études, il sera tour à tour président, vice-président et secrétaire de sa classe.

Son journal montre un étudiant avide d’entendre les grands noms de la science. Le 15 février 1907, il assiste à une conférence d’Ernest Rutherford à Clark University : son seul commentaire est « Bien ». Les 27 et 28 mars 1908, il écoute Charles Proteus Steinmetz, le génie de l’électricité de la General Electric. Le 8 juin 1908, il entend le professeur Webster parler « sur la recherche ». En février 1909, il ira écouter le pianiste Paderewski et notera : « Formidable ! »

Dans son petit carnet rouge, qu’il appelle son Journal, il consigne des réflexions qui sont autant de règles de conduite. Le 2 février 1905 : « S’il n’y a pas de loi contre, eh bien, cela arrivera un jour. » Le 16 février 1905 : « Nous ne devons pas être originaux pour le plaisir de l’originalité. » Le 26 juillet 1906 : « L’expérience permet d’appliquer ce qu’on sait ; la science théorique permet d’appliquer des choses dont on n’a jamais rêvé. »

Le maître : A. Wilmer Duff

Au WPI, Goddard étudie la physique avec le professeur A. Wilmer Duff, un homme exigeant qui jouera un grand rôle dans sa formation. C’est à Duff qu’il soumet, le 22 février 1906, un texte intitulé On the Utilization of Atomic Energy, sur l’utilisation de l’énergie atomique. Le 1er mars, il note, sans commentaire, le verdict du professeur : ce texte « ne sert à rien ».

Trois jours plus tard, il décide que la navigation spatiale est impossible.

Le lien entre les deux dates est évident. Goddard a compris que les sources d’énergie chimiques connues, la poudre, les explosifs, ne suffiraient pas à lancer un engin hors de la Terre, du moins avec les rendements qu’il imagine alors. Il s’est tourné vers l’énergie de l’atome, dont on vient de découvrir l’existence avec la radioactivité. Duff lui a fait comprendre qu’on ne savait pas la libérer à volonté. La porte s’est refermée.

« Le côté exaspérant »

Elle se rouvre pourtant très vite. Dès le 6 septembre 1906, ses carnets verts enregistrent une nouvelle idée : la propulsion par des ions, des atomes chargés d’électricité qu’on accélérerait pour les éjecter. Le 9 septembre, il note ce qu’il faudrait souligner dans l’introduction d’un futur article sur la navigation spatiale : « le côté exaspérant » du problème. Les régions inexplorées de la Terre, écrit-il, ne peuvent pas être vues ; mais ces régions-là, les astres, se voient presque chaque jour, et ne peuvent pas être atteintes.

Le 6 août 1905, il avait observé au télescope une ascension en ballon. Les ballons sont alors le seul moyen de monter haut dans l’atmosphère, et ils ne montent qu’à quelques kilomètres avec des passagers, une vingtaine avec des instruments. Au-delà, c’est l’inconnu.

Les carnets verts, que Goddard tient de 1906 à 1915 en cinq volumes, montrent un esprit qui ne cesse de revenir à la charge. En juillet 1907, il étudie l’énergie solaire combinée à la répulsion électrostatique. Le 24 novembre 1907, il rédige un mémo sur l’énergie atomique appliquée au voyage spatial. Le 16 janvier 1908, une chaudière solaire. Le 4 avril 1908, une grande masse d’explosif. En juin 1908, un appareil photographique envoyé autour des planètes, et l’idée de tourner autour d’une planète pour ralentir avant de s’y poser. Le 18 août 1908, un signal automatique émis depuis une planète. Le 15 octobre 1908, un guidage par cellules sensibles à la lumière. Aucune de ces idées n’est réalisable avec la technique de 1908. Mais chacune préfigure une réalité de l’exploration spatiale du vingtième siècle.

« On the Possibility of Navigating Interplanetary Space »

Le 3 octobre 1907, Goddard rend à son professeur d’anglais un devoir au titre ambitieux : On the Possibility of Navigating Interplanetary Space. Il part d’une déclaration de Pickering selon laquelle on n’apprendra guère plus sur Mars sans instruments bien plus puissants. Il y a, dit-il, trois manières de connaître les autres mondes : les observer, « communiquer » avec eux, ou s’y transporter. Les planètes abritent peut-être, écrit-il, « la vie de notre propre passé, et peut-être de notre avenir ».

Puis il entre dans le détail, en ingénieur. Pour vivre dans l’espace, il faut des vivres, de l’air et de la chaleur ; pour la chaleur, il pense à la bouteille isolante de Dewar, ancêtre de la Thermos. Contre les météores, il cite l’astronome Lockyer : ils sont en moyenne espacés de 250 miles, de 60 seulement dans les essaims. D’où une idée étonnante : voyager à l’intérieur même d’un essaim, dont les corps serviraient de bouclier. Pour la propulsion, il invoque la loi de l’action et de la réaction et la conservation de l’énergie. Il calcule qu’il faut une vitesse de 4,01 miles par seconde pour monter à 2 000 miles d’altitude, et qu’il faudrait 135,7 livres de cordite, un explosif militaire, pour chaque livre envoyée. Il comprend un point capital : plus la masse éjectée est petite, plus il faut de vitesse, et donc d’énergie. Il évoque même la pression de la lumière du Soleil, qu’il estime à quatre livres par mile carré.

Sa conclusion revient à l’atome : la navigation dans l’espace interplanétaire dépend, pour sa solution, du problème de la désintégration atomique. Mais il ajoute une phrase qui rappelle son discours de lycée : quelque chose d’impossible sera sans doute accompli grâce à quelque chose d’autre, que l’on a toujours tenu pour tout aussi impossible, mais qui ne l’est plus.

Les refus

Goddard tente de faire publier ce texte. Le 2 octobre 1907, J. McKeen Cattell, du Popular Science Monthly, refuse un de ses manuscrits. Le 9 octobre, le Scientific American trouve son article « très ingénieux », mais trop long ; on lui envoie un résumé de la théorie du savant suédois Svante Arrhenius sur la panspermie, l’idée que la vie voyage d’une planète à l’autre sous forme de germes. Le 15 janvier 1908, W. W. Payne, rédacteur de Popular Astronomy, est plus brutal : l’impossibilité de jamais réaliser une telle chose est si certaine, écrit-il, que ce n’est pas utile en pratique. Et il ajoute : « Vous avez écrit bien et clairement, mais pas utilement pour la science, selon moi. »

Il a pourtant eu un premier succès. Le 28 juin 1907, il note : « Lettre du Scientific American ce matin, avec 10 dollars. Article accepté. » Le lendemain paraît dans le supplément de la revue son article sur l’usage du gyroscope pour équilibrer et diriger les avions. Il y propose trois gyroscopes disposés à angle droit, dont les mouvements ferment des contacts électriques qui inclinent le bord d’attaque d’une aile. Il y reprend ses observations sur le martinet ramoneur, qui « se sert rarement de sa queue ». Et il prédit que l’aviateur à grande vitesse n’aura besoin d’aucun gouvernail. C’est son premier texte publié. Il a vingt-quatre ans. Et c’est, déjà, un texte sur le pilotage automatique par gyroscope, le principe qui stabilisera ses fusées vingt-cinq ans plus tard.

« Un jeune homme grave, réfléchi et réservé »

En 1908, Goddard achève ses études. Son travail de fin d’études porte sur un sujet très éloigné des fusées : la conductivité électrique des poudres, à partir du cohéreur, ce détecteur des premiers postes de radio. Il en tirera un article dans le journal du WPI en novembre 1908, puis dans la Physical Review en juin 1909. Il y a observé une curiosité : la résistance du sulfure de baryum fraîchement broyé baisse toute seule avec le temps.

Le 31 janvier 1908, il est initié à la fraternité Sigma Alpha Epsilon ; le 3 juin, élu à Sigma Xi, la société d’honneur scientifique. Le 21 avril, l’Institut lui offre un poste d’instructeur pour l’année suivante, à 850 dollars. Le 11 juin 1908, il reçoit son diplôme de Bachelor of Science, avec un premier prix de 75 dollars.

L’annuaire de la promotion, The Aftermath, consacre à chaque diplômé un petit portrait rédigé par ses camarades. Celui de Goddard est d’une justesse frappante. On y décrit un jeune homme vif d’esprit, grave, réfléchi et réservé parmi ses camarades, qui consacre au travail les heures que d’autres donnent au sport et aux repas. Le mot « bûcheur » serait trop faible pour décrire son appétit de savoir. Il se délecte, dit le texte, des recoins les plus étranges de la physique. Il a étudié le gyroscope « pour se détendre ». On a pourtant entendu, un soir, sa voix au Glee Club, la chorale de l’école.

Le 20 juillet 1908, une entrée de son journal laisse entrevoir un autre homme que le bûcheur : il a écrit sous les arbres toute la journée, et il pouvait à peine écrire, tant la vue était belle. Le 9 août, il note une maxime : « Nul ne peut faire trop, ni trop de choses, pourvu qu’il les fasse bien. »

À la fin de l’année, une autre phrase, plus mélancolique, apparaît dans ses papiers : les années passent, et que Dieu ait pitié de l’homme qui n’a qu’un rêve. Goddard en a un, et c’est un rêve qu’il a jugé lui-même impossible deux ans plus tôt. Le 8 novembre 1908, son père achète une automobile ; le 14, ils vont ensemble se promener en auto jusqu’à Holden. Dans moins de trois mois, l’étudiant devenu instructeur va faire le calcul qui changera tout.

Sources : journal 1905-1908, carnet « Journal » (1905-1906), carnets verts (1906-1908), « The High-speed Bet » (janvier 1906), devoir du 3 octobre 1907, correspondance avec les revues (1907-1908), article du Scientific American Supplement (29 juin 1907), annuaire The Aftermath (1908), déclaration autobiographique (1921), autobiographie (1927) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 5 · 1909 – 1911 Le premier calcul

Le 24 janvier 1909, Robert Goddard ouvre le quatrième volume de ses carnets verts et y inscrit un titre modeste : « Propulsion lente par explosifs ». Il a vingt-six ans, il enseigne la physique aux étudiants du Worcester Polytechnic Institute, et il s’apprête à faire, sur quelques pages de chiffres, le premier calcul sérieux de ce qu’une fusée pourrait accomplir. Neuf ans plus tard, il résumera ainsi sa vie intellectuelle : l’idée générale de soulever un appareil sans utiliser l’air lui est venue en élaguant un cerisier le 19 octobre 1899 ; l’idée que l’action de la fusée avait des possibilités, le 24 janvier 1909.

Ce jour-là, Goddard ne pense plus à un canon tirant vers le bas, ni à des poids tournants, ni à l’énergie mystérieuse de l’atome. Il pense à la fusée : un engin qui emporte son propre combustible et qui avance en rejetant continuellement ses gaz vers l’arrière. La fusée ne s’appuie sur rien. Elle n’a pas besoin d’air. Elle obéit à la troisième loi de Newton, celle qu’il a vérifiée adolescent sur le ruisseau derrière la grange.

L’hydrogène et l’oxygène

Pour que ce calcul ait un sens, il faut choisir un combustible. Goddard prend le meilleur qu’il connaisse : l’hydrogène brûlé dans l’oxygène, la combinaison chimique qui libère le plus d’énergie pour un poids donné. Il pose une vitesse de sept miles par seconde, à peu près la vitesse qu’il faut atteindre pour échapper à l’attraction de la Terre. Puis il calcule la masse qu’il faudrait au départ.

Le résultat est vertigineux. Selon le rendement qu’il suppose au moteur, la masse initiale va de centaines de tonnes à des millions de tonnes. Une fusée capable de quitter la Terre devrait être une montagne de combustible pour une charge utile minuscule. Le 2 février, il refait ses calculs et note que les fusées ordinaires, qui éjectent des particules solides, ne conviendraient pas : il faudrait plus de 500 tonnes.

Mais au milieu de ces chiffres décourageants, Goddard a deux idées qui changeront tout. La première est de larguer les réservoirs au fur et à mesure qu’ils se vident : des cylindres que l’on lâcherait vers le bas une fois épuisés, pour ne pas transporter inutilement leur poids. C’est, en germe, le principe de la fusée à plusieurs étages. La seconde est d’utiliser des gaz comprimés dans de petits réservoirs, eux aussi largués. Il note également que la chambre où brûlerait le combustible devrait être sphérique, la forme la plus solide, et qu’on pourrait mesurer l’altitude atteinte en faisant exploser, au sommet de la course, une charge dont on connaît le spectre lumineux, et en la repérant depuis le sol par triangulation.

Le 11 juin 1909, il ajoute dans ses carnets un mémo qui sera, onze ans plus tard, le point de départ de son œuvre : une « propulsion continue produite par des liquides sous pression ». Deux jours plus tôt, le 9 juin, il a noté l’idée d’utiliser l’hydrogène et l’oxygène liquides, et de refroidir la tuyère. Ces trois lignes contiennent la fusée moderne.

Partir ou rester

Au printemps 1909, Goddard doit décider de son avenir. Le 15 mars, son professeur Duff lui conseille d’aller étudier deux ans à l’étranger : d’abord à Cambridge, auprès de J. J. Thomson, le découvreur de l’électron, puis en Allemagne. C’est le parcours classique des jeunes physiciens américains ambitieux de l’époque. Mais Goddard fait ses comptes : il ne voit pas comment réunir plus de 800 dollars pour deux ans.

Le 27 mars, il dresse dans son journal une liste des raisons de partir et de rester. Parmi les raisons de rester, il en note une qui pèse lourd chez un jeune homme dont la mère est tuberculeuse et qui a lui-même été longtemps malade : une bonne chance de garder la santé. Le 29 mars, Webster, de Clark University, lui assure qu’il peut obtenir une bourse et passer son doctorat en un an. Le 7 mai 1909, il est nommé « Senior Fellow » à Clark. Il restera à Worcester.

Clark University

Clark University est une institution singulière. Fondée en 1887 grâce à la fortune d’un riche marchand, elle se consacre presque entièrement à la recherche et aux études supérieures, sur le modèle des universités allemandes. Son président, le psychologue G. Stanley Hall, a fait venir à Worcester des savants de premier plan. En physique, l’homme fort est Arthur Gordon Webster, un théoricien brillant, au caractère entier, qui deviendra le protecteur de Goddard.

En septembre 1909, Clark célèbre son vingtième anniversaire par un colloque international. Du 7 au 11 septembre, Goddard côtoie des sommités : Albert Michelson, prix Nobel de physique 1907, Ernest Rutherford, prix Nobel de chimie 1908, le mathématicien italien Vito Volterra, le physicien américain R. W. Wood. Il figure sur la photographie de groupe. Il assiste à une conférence de l’astronome Percival Lowell sur Vénus, et la juge « bien ». Lowell est alors l’homme qui affirme voir des canaux sur Mars, construits selon lui par une civilisation en train de mourir.

Le 10 septembre, au milieu de ces journées, Goddard note dans son journal une pensée qui est presque une objection à son propre rêve : peut-être pourrons-nous découvrir tout ce qui vaut la peine de l’être sur les planètes sans y aller. Le 20 juin précédent, il avait déjà réfléchi à la vie sur Mars et conclu qu’une vie aussi avancée que la nôtre y semblait impossible, puisque Mars avait selon lui évolué plus vite que la Terre.

Les météores de la véranda

Son journal de 1909 garde la trace de soirées passées à regarder le ciel. Le 9 août, assis sur la véranda, il compte quatre météores ; le 11 août, trente-cinq, qui semblent tous jaillir de la constellation de Cassiopée. Le 19 octobre, il note l’« anniversaire du cerisier » dans la soirée.

Le 1er novembre, un professeur de chimie, Rosanoff, prononce devant les étudiants une conférence que Goddard résume avec soin. La science, disait Rosanoff, est une chose qui grandit, comme une ville : on n’en connaît pas toutes les maisons, mais on en connaît les chemins, et l’on peut ainsi rejoindre « l’armée des travailleurs qui repoussent les faubourgs ». Le lendemain, Goddard va écouter la cantatrice Geraldine Farrar et la pianiste Olga Samaroff. Vingt ans plus tard, en 1929, il achètera un piano sur lequel Olga Samaroff avait joué à Worcester.

À la fin de l’année, il note deux réflexions qui montrent l’homme qu’il devient. Le 12 décembre : la chose la plus merveilleuse de la nature, c’est l’uniformité, le fait que deux et deux fassent quatre. Le 27 décembre : la nature gaspille ; le Soleil donne assez d’énergie pour des milliers de mondes. Le lendemain, 28 décembre 1909, il dresse dans ses carnets un résumé de vingt-six méthodes possibles pour atteindre les grandes altitudes.

« Ce n’est pas plus difficile »

L’année 1910 commence par une nouvelle bourse. Le 26 mai, il observe la comète de Halley dans le ciel du soir. Le 16 juin, il obtient sa maîtrise de Clark, avec un mémoire sur la théorie de la diffraction. Le 9 juillet arrive une machine à écrire, achat important pour un homme qui écrit autant.

Le 23 août 1910, il note dans son journal une phrase qui marque un tournant psychologique. À propos de son problème des hautes altitudes, il écrit : ce n’est pas plus difficile que bien d’autres recherches physiques ; en faire l’une d’elles. Le voyage spatial cesse d’être un rêve, ou une obsession, ou une impossibilité. Il devient un sujet de recherche, comme un autre, que l’on peut aborder avec les méthodes ordinaires de la physique.

Dans ses carnets, cette année-là, les idées continuent de s’accumuler. Le 10 février, la production d’hydrogène et d’oxygène sur la Lune elle-même, pour faire le plein sur place. Le 3 août, une théorie de la fusée hydrogène-oxygène. Le 27 novembre, un moyen de compenser l’absence de pesanteur pour un pilote, en le faisant tourner pour créer une gravité artificielle. À la fin de l’année, une réflexion plus personnelle : ce qui arrivera après la mort ne devrait pas plus changer l’accomplissement du devoir présent que ce qui arrivera dans dix ans.

Le doctorat

La thèse de doctorat de Goddard ne porte pas sur les fusées. Elle étudie les détecteurs à cristaux, ces petits morceaux de minéral qui permettaient aux premiers postes de radio de capter les signaux. Il les étudie sous vide et découvre que, sans oxygène ni air, le cristal ne redresse plus le courant. Le travail paraîtra dans la Physical Review en juin 1912.

Le 7 janvier 1911, il va voir jouer Sarah Bernhardt, en tournée en Amérique. En mars, il construit un appareil qui fait tourner un faisceau d’électrons en cercle. Le 24 mars, Webster le regarde fonctionner et dit : « C’est très joli. » Le 17 mai, l’université du Missouri lui offre un poste à 1 000 dollars. Le 19 mai, Webster qualifie son appareil de « plus compact » qu’il ait jamais vu. Le 30 mai, la thèse est terminée.

Le 9 juin 1911, Goddard passe son examen de doctorat. À la sortie, Webster lui dit : « Vous vous êtes fait honneur. » Un autre professeur, Taber, se dit fier qu’un de ses étudiants maîtrise ainsi son sujet. Le 15 juin 1911, Robert Goddard est docteur en physique de Clark University, avec la mention cum laude : il est le seul de l’année à l’obtenir. Le lendemain, quelqu’un le présente pour la première fois comme « Dr Goddard ». Il le note dans son journal.

Dans ses carnets verts, à cette époque, on trouve un mémo qui sonne comme un ordre qu’il se donne : va jusqu’au bout ; sois celui qui découvrira ce qui peut être fait.

« Quand pourrons-nous aller sur la Lune ? »

L’été 1911 est une période d’incertitude. Le 16 août, il n’a toujours pas de poste. Duff lui conseille de se tourner vers la physique mathématique. Le 21 août, un journal de Boston, le Boston American, cite un article intitulé When May We Go to the Moon?, quand pourrons-nous aller sur la Lune ; Goddard le note dans ses papiers. Le 4 septembre, il voit voler les premiers avions au-dessus de Worcester : le monoplan de l’aviateur Earle Ovington.

Le 15 septembre 1911, une bonne nouvelle arrive : Columbia University, à New York, lui offre un poste à 1 600 dollars. Goddard se fait couper les cheveux, achète un chapeau melon et une valise, et part visiter Columbia. Il rencontre les physiciens Pegram et Burnside, dîne au club des professeurs. Puis il ne prend pas le poste. Selon les éditeurs de ses papiers, la charge d’enseignement lui aurait laissé trop peu de temps pour la recherche. Le 26 septembre, Pegram lui écrit qu’il regrette « que vous ne travailliez pas avec nous cette année ».

Goddard reste donc à Clark comme honorary fellow, un chercheur sans salaire. Il vit sur les économies de son année d’enseignement au WPI. C’est un pari risqué. Mais c’est le premier exemple d’un choix qu’il fera toute sa vie : préférer le temps libre pour chercher à la sécurité d’une carrière ordinaire.

Sources : carnets verts (24 janvier, 2 février, 9 et 11 juin 1909 ; 10 février, 3 août, 27 novembre 1910), « The Last Migration » (14 janvier 1918), journal 1909-1911, éditorial du Scientific American (20 novembre 1909), correspondance de Columbia (septembre 1911), autobiographie (1927), déclaration autobiographique (1921) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 6 · 1911 – 1913 Princeton

La veille d’une réunion de l’American Physical Society, au printemps de 1912, Robert Goddard est dans une situation que tout chercheur redoute. Il a envoyé un résumé annonçant un résultat nouveau, et il n’arrive plus à le reproduire. Il croyait avoir mesuré une force mécanique produite par ce que les physiciens appellent un courant de déplacement, une notion subtile de la théorie de l’électromagnétisme. En refaisant l’expérience, il découvre que l’appareil réagissait en réalité contre un fil voisin. Le résultat s’effondre. La communication est prévue dans moins de vingt-quatre heures.

Goddard ne renonce pas. Avec son ami Harold F. Stimson, étudiant à Clark, il reprend tout. Ils travaillent trois heures d’affilée et finissent par mesurer une force réelle sur un morceau de caoutchouc durci. Le 27 avril 1912, à Cambridge, près de Harvard, Goddard lit sa communication : On Mechanical Force from the Magnetic Field of a Displacement Current. Il qualifiera l’épisode de « bonne leçon ». Il n’oubliera jamais qu’un résultat n’existe que s’il peut être refait.

Washington, décembre 1911

Les mois qui précèdent ont été ceux d’un jeune docteur qui se fait connaître. Du 26 au 31 décembre 1911, il assiste à Washington à la réunion annuelle de l’American Association for the Advancement of Science. Il visite le Smithsonian, ses collections de météorites, le Bureau of Standards. Il présente ses travaux avec des projections, et un collègue, Powers, lui rapporte que « tout le monde a tendu le cou » quand il a montré ses images. Il entend le président William Taft prononcer un discours, et le physicien Albert Michelson déclarer qu’il faut attendre un nouveau Newton, un nouveau Kepler, pour lire le message que les mondes nous envoient par leurs ondes lumineuses.

Le 2 mars 1912, à Columbia, le physicien Olshausen lui dit, à propos du poste qu’il a refusé : « Vous avez manqué un homme de valeur. » Il veut dire que Columbia a manqué Goddard. À la réunion d’avril, Pegram, de Columbia, l’accueille d’une formule qui montre sa réputation naissante : « Alors, Goddard, qu’avez-vous encore dans votre manche ? » Duff lui offre un poste. Le 29 avril, Webster écrit à son sujet qu’il montre une grande ingéniosité et beaucoup d’habileté dans l’expérimentation.

Une charte de liberté

La communication d’avril 1912 a un auditeur important : le professeur Owen W. Richardson, de Princeton, l’un des spécialistes mondiaux de l’émission d’électrons par les métaux chauds, qui recevra le prix Nobel de physique en 1928. Richardson veut Goddard dans son laboratoire. Il faut trouver un moyen administratif. Le 24 mai 1912, le professeur William Magie, de Princeton, lui explique que la bourse Proctor, prévue pour ce genre de cas, exige un diplôme d’études libérales : son diplôme d’ingénieur ne convient pas. On cherche une autre solution : un poste d’instructeur de recherche, payé 1 000 dollars sur un fonds particulier.

Le 8 juin 1912, c’est chose faite. Magie lui annonce sa nomination et ajoute une phrase que Goddard conservera précieusement : gardez cette lettre comme une sorte de charte de vos droits et libertés. Le poste lui laisse le temps de chercher. Pour un homme qui a refusé Columbia faute de temps, c’est le plus beau des cadeaux.

Le train dans le tube

Ce printemps-là, la presse parle d’un inventeur français installé aux États-Unis, Émile Bachelet, qui présente un modèle de train flottant au-dessus de ses rails grâce à des électroaimants. Le 27 mai 1912, Goddard écrit au Boston Sunday American. Il rappelle qu’il avait proposé une idée semblable dès 1905, dans sa dissertation de première année, et que sa nouvelle sur le sujet avait été refusée. Et il formule une observation qui s’applique à toute sa vie : la fiction précède souvent l’expérience réussie. Il précise que, dans son projet, le trajet New York-Boston prendrait dix minutes avec une accélération de 11,6 pieds par seconde au carré, à peu près un tiers de la pesanteur.

Le 30 juillet 1912, il dépose une demande de brevet sur un dispositif de production d’impulsions électriques, qui deviendra le brevet n° 1 159 209. Entre le 28 juillet et le 1er août, il rédige dans ses carnets verts un long « résumé » de son problème du jet. La liste montre l’ampleur de sa réflexion : protection contre les météores, effets physiologiques de l’accélération sur un passager, thermographe et barographe enregistreurs pour mesurer la température et la pression en altitude, appareil photographique en vol autour d’une planète, retour sur Terre d’un engin mis en orbite, propulsion électrique, énergie solaire, hydrogène et oxygène liquides, fulmicoton. À vingt-neuf ans, Goddard a déjà posé presque toutes les questions de l’astronautique.

Arrivée à Princeton

Le 10 septembre 1912, son père l’accompagne à la gare de Worcester. Le soir, Goddard s’installe au Peacock Inn de Princeton, dîne d’un rôti de bœuf aux chandelles, se promène sur Nassau Street, la rue principale de la petite ville universitaire, et écrit à sa mère. Sa grand-mère, « Gram », Mrs. N. P. Goddard, déménage elle aussi à Princeton. Les éditeurs de ses papiers pensent qu’elle s’inquiétait pour la santé de son petit-fils. Il loue des chambres chez une certaine Mrs. Brown.

Princeton lui fait une impression qu’il qualifiera d’« indélébile ». Le Palmer Physical Laboratory, ses beaux bâtiments, ses grands arbres, tout respire l’université de prestige. Le physicien R. W. Wood lui fait visiter le laboratoire. Le 23 septembre, il rencontre le doyen Andrew West et note qu’il est l’un des hommes les plus inspirants qu’il ait jamais vus.

Et dès le 29 septembre, son journal enregistre une soirée particulière : il a rédigé des notes sur l’hydrogène et l’oxygène liquides.

Le jour et la nuit

La vie de Goddard à Princeton se partage désormais en deux. Le jour, il travaille pour Richardson sur le courant de déplacement. Ses expériences sont d’une délicatesse extrême. Il mesure une force exercée sur une bande de caoutchouc dur, inférieure à un six-cent-millionième de livre, produite par un courant qui change de sens trois millions de fois par seconde. Pour éviter que l’électricité statique ne fausse les mesures par temps froid, il place du bromure de radium dans l’appareil, afin de rendre l’air légèrement conducteur. Il calfeutre les fenêtres avec du coton. Il utilise un générateur d’hydrogène qui dégage des vapeurs d’acide sulfurique. Le 5 novembre 1912, ce générateur explose.

Le soir, il retourne à son vrai sujet. Pendant cette année 1912-1913, il élabore dans ses carnets la théorie mathématique de la propulsion par fusée. Il étudie deux combustibles : la poudre sans fumée, l’explosif des armées modernes, et l’hydrogène brûlé dans l’oxygène. Il suppose un rendement de cinquante pour cent, c’est-à-dire que la moitié de l’énergie chimique serait transformée en mouvement des gaz. Ce chiffre paraît alors fantaisiste : les fusées de feu d’artifice n’en utilisent qu’une infime partie. Ses expériences le confirmeront pourtant quelques années plus tard.

Le 19 octobre 1912, jour anniversaire, il écrit dans son carnet vert un programme de travail : résistance de l’air, calcul pour le fulmicoton, forme du jet, mécanisme d’alimentation et cartouches. C’est la liste de ce qu’il faudra résoudre pour passer de la théorie à l’objet.

Le soir de l’élection

Le 23 octobre 1912, l’expérience sur le courant de déplacement donne enfin un résultat positif. Richardson exige une explication de l’effet observé ; Goddard la trouve le matin même du jour où il doit la donner. Le 5 novembre, jour de l’élection présidentielle, il participe le soir au défilé qui monte jusqu’à la maison de Woodrow Wilson, président de l’université devenu gouverneur du New Jersey, qui vient d’être élu président des États-Unis. Il y a des discours, des chansons. Goddard rentre à minuit moins dix.

Le 27 novembre, pour Thanksgiving, il rentre à Worcester. Son père a fait construire une nouvelle maison sur la colline, près de Maple Hill. Sa mère lui montre sa chambre et les serviettes qu’elle a ourlées à ses initiales. Deux jours plus tard, son ami Stimson lui dit une phrase qui ressemble à une prophétie : si tu envoies une fusée hors de la Terre, ça fera sensation ; souviens-toi, Jules Verne utilisait un canon.

« La plus belle chose »

L’hiver 1912-1913 est celui de la reconnaissance. Le 3 mars 1913, Goddard voit partir Woodrow Wilson en train pour son investiture à Washington, et chante avec la foule Old Nassau, l’hymne de Princeton. Le 6 mars, il assiste à un banquet en l’honneur de Richardson, qui chante une chanson « sur le corpuscule », c’est-à-dire l’électron. Le 13 mars, il présente au colloque de physique ses travaux sur la production de lumière par les rayons cathodiques. L’astronome Henry Norris Russell, l’un des plus grands de son temps, déclare devant ses collègues que c’est la plus belle chose qu’il ait jamais vue, un nouveau type de décharge. Un autre professeur, Northrup, lui demande : « Vous avez raisonné toutes ces étapes, n’est-ce pas ? »

Goddard a trente ans. Il est en train de devenir un physicien reconnu dans l’une des meilleures universités du pays. Il travaille le jour sur des forces infimes et la nuit sur des voyages vers la Lune. Il dort peu. Il le reconnaîtra lui-même en 1921 : vouloir finir en un an un travail de deux ou trois ans le mena à « l’effondrement de sa santé ».

Le 19 ou le 20 mars 1913, il rentre à Worcester pour les vacances de Pâques, qui tombent tôt cette année-là. Il a, croit-il, un léger rhume. Son journal, si régulier, s’arrête alors pendant presque un mois.

Sources : autobiographie (1927), déclaration autobiographique (1921), journal 1911-1913, carnets verts (28 juillet-1er août et 19 octobre 1912), lettres de W. F. Magie (24 mai et 8 juin 1912), lettre au Boston Sunday American (27 mai 1912) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 7 · 1913 – 1914 Deux semaines à vivre

À la maison de Worcester, au printemps de 1913, le « léger rhume » de Robert Goddard ne passe pas. Il tousse par quintes. Sa mère lui applique le remède de la famille, un mélange de tabac à priser et de saindoux. Le médecin de famille vient, puis un spécialiste. Le diagnostic tombe : tuberculose des deux poumons. Le malade pose aussitôt la seule question qui compte pour lui : pourra-t-il encore faire beaucoup de travail ? Un peu de travail en plein air, lui répond-on, s’il est prudent. Il apprendra plus tard que les médecins lui donnaient deux semaines à vivre.

Dans son autobiographie, Goddard raconte cette scène avec une légèreté qui laisse deviner ce qu’elle lui a coûté. Sa première pensée, écrit-il, fut pour son problème, le problème des hautes altitudes. Et il glisse une plaisanterie : sa guérison, dira-t-il, est due en grande partie à la position de la Lune, puisque c’est elle qui fixe la date de Pâques ; en 1913, Pâques tombait tôt, et ce sont ces vacances qui l’avaient ramené chez lui.

La nuit de l’orage

La tuberculose de 1913 n’a pas de traitement. Les antibiotiques n’existent pas encore. On soigne les malades par le repos, l’air frais, une bonne nourriture, et l’on attend. Beaucoup meurent. La mère de Robert en est elle-même atteinte depuis des années. Il sait de quoi il retourne.

Une nuit de mars, un orage éclate sur Worcester. De l’autre côté de la vallée, une maison prend feu. Robert, alité, regarde l’incendie et se met à rire : s’il arrive à rester calme une nuit pareille, se dit-il, c’est qu’il est sauvé. Le lendemain, il dicte à son père une lettre demandant à sa grand-mère et à sa tante Annie d’emballer tous ses papiers. « Je crois vraiment, écrira-t-il, que mon père était plus agité que moi. »

Ce rire devant un incendie, ce souci immédiat de ses papiers, disent quelque chose d’essentiel du personnage. Goddard n’est ni un héros ni un saint. Mais il possède une forme de calme intérieur, presque têtu, qui le tiendra debout dans la plupart des épreuves de sa vie.

Respirer

Le journal de Goddard, si régulier, se tait du 21 mars au 17 avril 1913. Puis il reprend, en lettres courtes qui mesurent chaque victoire. Le 18 avril : assis dans un fauteuil, au bord du lit. Le 19 avril : il a marché jusqu’à un fauteuil et s’y est assis. Puis un nouveau silence jusqu’au 13 mai.

Pendant ces semaines, il s’impose un traitement de son invention. Malgré le scepticisme du médecin, il pratique des exercices de respiration profonde. Il fait chauffer sa chambre en laissant les fenêtres grandes ouvertes, pour respirer l’air froid sans prendre froid. Une infirmière, Margaret Doyle, le soigne. En deux semaines, la fièvre tombe. En deux mois, il peut faire de courtes promenades.

Le 14 mai 1913, il note : « Descendu l’escalier pour la première fois aujourd’hui. » Le 18 mai, il est assis sur la véranda, à sa place habituelle, avec sa mère et son père. Le 19 mai, une lettre lui annonce un poste à Clark College pour l’année 1914-1915 : on ne l’a pas oublié. Le 25 mai, il dîne en bas pour la première fois. Ses parents ont décoré la salle à manger aux couleurs de Princeton, orange et noir, avec un tigre, l’emblème de l’université, sur la table. « Tout le monde, y compris le chien, était endimanché. » Tante Cal et oncle Fron sont là. Après le repas, il fait sa première promenade en automobile : douze minutes.

Le brevet de la convalescence

Le 2 juin 1913, à peine capable de descendre un escalier, Robert Goddard commence à rédiger une demande de brevet. Il n’écrit qu’une heure par jour, l’après-midi. Le 2 juillet, son père porte le texte aux avocats Southgate & Southgate, à Worcester. C’est là que Charles T. Hawley commence à s’occuper des brevets de Goddard. Il les suivra toute sa vie, puis après sa mort : le deux cent quatorzième et dernier brevet Goddard sera délivré en 1956.

Un brevet protège une idée, mais il la date aussi : il établit, devant la loi, qui l’a eue le premier. Pour un homme que les médecins viennent de condamner, c’est une manière de mettre son travail à l’abri, quoi qu’il arrive.

Deux brevets naîtront de cette convalescence, tous deux intitulés Rocket Apparatus, appareil à fusée. Le premier, déposé le 1er octobre 1913, est délivré le 7 juillet 1914 sous le numéro 1 102 653. Le second, déposé le 15 mai 1914, est délivré le 14 juillet 1914 sous le numéro 1 103 503. Goddard en résumera ainsi les trois principes : une chambre de combustion prolongée par une tuyère, qui transforme la chaleur des gaz en vitesse ; l’alimentation de cette chambre par portions successives de combustible, liquide ou solide ; et l’emploi de plusieurs fusées, larguées l’une après l’autre une fois épuisées. Le second est le premier de ses brevets à mentionner les ergols liquides : un combustible et un comburant contenus dans des réservoirs et envoyés par des pompes vers la chambre.

Ces trois principes, la tuyère, l’alimentation continue et les étages, sont ceux de toutes les fusées modernes. Ils ont été posés par un homme de trente et un ans, à demi convalescent, qui n’écrivait qu’une heure par jour.

« The Navigation of Interplanetary Space »

Entre le 10 septembre et le 11 octobre 1913, toujours convalescent, Goddard écrit le plan d’un article qu’il intitule The Navigation of Interplanetary Space. C’est le texte le plus visionnaire de sa jeunesse. Il y explique d’abord l’intérêt pratique de l’entreprise : un appareil photographique placé près d’une planète vaudrait un télescope de plusieurs milliers de pieds sur Terre.

Puis il passe à une justification d’une autre ampleur. La navigation interplanétaire, écrit-il, doit être réalisée pour assurer la continuation de la race humaine. Il s’appuie sur une théorie de l’astronome George Darwin, le fils de Charles Darwin, selon laquelle la Lune s’éloignerait de la Terre, puis s’en rapprocherait un jour jusqu’à la percuter. Il faudra alors partir vers une planète plus proche du Soleil. Et la Lune, cet « agent de destruction », sera aussi, écrit-il, « son salut » : on pourra s’en servir comme base de départ, et y fabriquer sur place l’hydrogène et l’oxygène nécessaires au voyage.

Il y décrit les trois améliorations capitales de la fusée qui sont au cœur de ses brevets : une tuyère semblable à celles des turbines à vapeur, plusieurs fusées en succession, chacune plus petite que la précédente, et une petite chambre alimentée depuis un magasin. Il estime qu’avec du fulmicoton brûlé à soixante-dix pour cent de rendement, il faudrait 500 livres au départ pour qu’une livre quitte la Terre. Il propose, pour prouver qu’on a atteint la Lune, d’y faire exploser de la poudre éclair au moment de la nouvelle lune, quand sa face tournée vers nous est sombre. Pour la vie à bord, il observe que le problème de la nourriture et de l’air est déjà résolu par les sous-marins, celui de la chaleur par la bouteille Thermos. Contre les météores, un engin long et étroit offrirait moins de prise. Et pour aller jusqu’à Mars, il faudrait utiliser en route l’énergie du Soleil.

Ce texte n’est pas publié. Goddard sait trop bien comment de tels propos seraient reçus.

L’Ermitage

De l’automne 1913 au printemps 1914, il marche. Ses promenades le mènent sur les collines boisées autour d’un lieu que la famille appelle « l’Ermitage ». Le 19 octobre 1913, jour anniversaire, il note dans son carnet vert un programme : finir les brevets, une pompe électrique, Darwin, les météores. Et il ajoute : « Essayer aussi un jet. »

En février et mars 1914, il dessine et rédige le second brevet. Le 26 mars, il a l’idée d’y ajouter la partie consacrée aux fluides, celle qui décrit l’alimentation en liquides. Le 1er avril, il note : pensé à une torpille aérienne le matin.

Le 2 avril 1914, il consigne l’histoire de sa naissance : le grand-père Hoyt payant à boire à tout l’atelier, et l’ouvrier français prophétisant que ce garçon-là ne mourrait jamais. La phrase, en ce printemps de convalescence, prend un relief particulier.

Le 8 avril, le professeur Magie lui écrit de Princeton. Il est ravi de sa guérison : il sentait, dit-il, que Goddard avait un grand avenir de chercheur. Il pourra peut-être encore faire un travail de premier ordre, à condition de travailler patiemment, mais pas trop longtemps d’affilée.

« Cela vaudra un million de dollars »

Le 22 avril 1914, Goddard est examiné par le Dr Lapham, du sanatorium de Rutland, dans le Massachusetts. Le verdict est encourageant : il pourra travailler l’année suivante, six à huit heures par jour, à condition d’éviter le surmenage. Et s’il tient cinq ans, il n’aura probablement jamais de rechute. Au médecin de famille, le Dr Fisher, Lapham confie une phrase qui ressemble à un pronostic : si M. Goddard a eu une vie saine, cela vaudra un million de dollars pour lui.

Le 23 mai 1914, Clark College le nomme instructeur de physique pour un an, à temps partiel et à l’essai, pour 500 dollars. Le 20 juin, Magie lui écrit que si on l’avait cru capable d’un plein temps, Princeton lui aurait offert un poste. Princeton ne sera plus qu’un souvenir. Sa carrière se fera à Worcester.

Une lettre à la Marine

Le 25 juillet 1914, quelques jours après la délivrance de ses deux brevets, Goddard écrit au secrétaire à la Marine des États-Unis, Josephus Daniels. Il lui propose d’utiliser sa fusée comme arme contre les avions, en tirant des projectiles le long de sa trajectoire. Mais il précise que son appareil a été conçu « pour des observations météorologiques à haute altitude », et qu’il ne cédera ses brevets qu’à condition de pouvoir continuer à les utiliser pour la recherche. Il évoque même la possibilité d’un guidage sans fil. Le 12 août, Daniels demande des données et des échantillons.

Ce double mouvement définira toute sa carrière : Goddard proposera ses fusées aux militaires, parce qu’ils sont les seuls à pouvoir financer des recherches aussi coûteuses, mais il ne renoncera jamais à son but premier, la science et l’altitude.

Le 21 août 1914, il commence la rédaction d’un long mémoire, The Problem of Raising a Body to a Great Altitude above the Surface of the Earth. C’est le premier état du texte qui le rendra célèbre. Il y rappelle que les ballons-sondes ne dépassent guère vingt miles, et qu’au-delà s’étend une région inconnue : la haute atmosphère, les aurores, les rayons ultraviolets du Soleil. Il calcule qu’un objectif photographique d’un pied passant à 500 miles de la Lune vaudrait un télescope de 443 pieds sur Terre. Il propose de photographier la face cachée de la Lune. Et il écrit une phrase capitale, qui répond d’avance aux critiques : l’éther ne peut servir d’appui. La fusée n’a besoin de rien sur quoi s’appuyer.

Le 12 septembre, il remet le manuscrit dactylographié à Webster. Le 19 octobre, il note : fait le tour de la place jusqu’à Gates Lane ; vu l’arbre au crépuscule. Le 24 octobre, le secrétaire adjoint à la Marine, un certain Franklin D. Roosevelt, propose une démonstration à Newport. Le 26, Goddard décline pour l’instant. Il n’a encore construit aucune fusée. Il va falloir commencer.

Sources : autobiographie (1927), journal (mars-octobre 1913 et 1914), carnets verts (19 octobre 1913, 1914), plan « The Navigation of Interplanetary Space » (septembre-octobre 1913), brevets n° 1 102 653 et 1 103 503 (juillet 1914), lettres de W. F. Magie (8 avril et 20 juin 1914), correspondance avec la Marine (juillet-octobre 1914), manuscrit du 21 août 1914, calendrier d’Esther C. Goddard — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Deuxième partie

La preuve

1914 – 1920

Chapitre 8 · 1915 – 1916 Une fusée dans le vide

Le 25 janvier 1915, Robert Goddard, trente-deux ans, instructeur de physique à temps partiel à Clark College, écrit dans son journal une phrase qui résume la situation d’un homme revenu de loin : c’est effrayant comme la vie est courte, et tout ce qu’on aimerait faire ; il faut être beau joueur, prendre des risques, et faire ce qu’on peut. La tuberculose l’a épargné. Il a deux brevets en poche et un manuscrit dans un tiroir. Il lui manque l’essentiel : la preuve, par l’expérience, que ses calculs ne sont pas des rêveries.

« Un avion, à côté, ce n’est rien »

Le manuscrit d’août 1914 circule parmi ses maîtres. Le 6 janvier 1915, Webster le lit. Goddard note sa réaction avec précision : Webster ne trouve pas de faille, mais semble juger l’ensemble déraisonnable. Deux jours plus tard, Duff, son professeur du Polytechnic, a une réaction toute différente : un avion, à côté, ce n’est rien.

Ces deux réactions résument ce que Goddard va affronter pendant trente ans. Ses calculs sont justes, et les meilleurs physiciens le reconnaissent. Mais ce qu’ils démontrent est si éloigné de l’expérience ordinaire que même eux hésitent à y croire.

Le 12 et le 26 janvier 1915, le Tech News du WPI rend compte d’un colloque où Goddard a présenté de « nouvelles méthodes pour atteindre les hautes altitudes ». Le journaliste étudiant conclut prudemment qu’on ne sait pas encore si tous les mystères du vol vont être révélés, ni si nos relations avec Mars seront expliquées. Le 1er février, Goddard parle de dix-sept heures à dix-huit heures trente-cinq devant de nombreux étudiants de deuxième année. Le lendemain, la Worcester Evening Gazette titre : « Il invente un moteur pour les hautes altitudes. » Son père, amusé, l’appelle désormais « le tireur d’anges ».

Les fusées de marine

Pour vérifier sa théorie, Goddard a besoin de mesurer ce que valent réellement les fusées existantes. En février et mars 1915, il en commande en ville et écrit à la compagnie Du Pont, le grand fabricant de poudres. Il pèse des fusées Coston, ces fusées de sauvetage qui servent à lancer des amarres aux navires en détresse, et en ouvre une pour en étudier la construction. Le 25 février, son père lui rapporte une arme pour ses « expériences de jet ». Il construit un pendule balistique, un lourd bloc suspendu dont le recul permet de calculer la force d’un jet. Il polit au papier émeri l’intérieur d’une tuyère.

Les éditeurs de ses papiers notent que, pendant toute l’année 1915 et l’année 1916, son journal mentionne des expériences presque chaque jour. Le malade de 1913 est devenu un expérimentateur infatigable.

Le 1er avril 1915, il fait une expérience au « canon à gaz » derrière la grange de Maple Hill. Le 10 avril, il tire trois fusées de marine dans les locaux de Clark et note : « Fait peur au concierge. » Le 15 mai : « Ça a marché ! Plâtre arraché. » Le 21 mai, il mesure une vitesse de gaz de 4 440 pieds par seconde, soit un rendement qu’il estime, avec un point d’interrogation, à 16,7 %.

Le rendement de deux pour cent

Pour comprendre ce que Goddard cherche, il faut comprendre ce qu’est le rendement d’une fusée. Une fusée transforme l’énergie chimique de sa poudre en énergie de mouvement de ses gaz. Plus les gaz sortent vite, plus la fusée est poussée efficacement. Or les fusées ordinaires, celles des feux d’artifice et des signaux de marine, sont d’une inefficacité extraordinaire. Goddard mesure que la fusée Coston n’utilise qu’environ deux pour cent de l’énergie de sa poudre. Ses gaz sortent à peine à mille pieds par seconde, et sa portée est d’un quart de mile.

Personne ne s’en était vraiment rendu compte. Quand Goddard présentera ses résultats en avril 1916, il notera que personne ne réalisait combien le rendement de la fusée ordinaire était faible, « lui non plus ».

Sa solution consiste à faire brûler la poudre dans une chambre d’acier solide, puis à faire sortir les gaz par une tuyère soigneusement profilée, qui s’évase vers l’arrière. C’est le principe de la tuyère du Suédois Gustaf de Laval, inventée pour les turbines à vapeur : en se détendant dans le cône, les gaz accélèrent et leur chaleur se transforme en vitesse. Appliquée à une fusée, cette tuyère change tout.

En juin 1915, les vitesses mesurées grimpent : 5 750, 6 140, 6 390, puis 6 730 pieds par seconde, avec une poudre du commerce appelée « Infallible ». Le 16 juin, il va tirer des fusées à Coes Pond, un étang de Worcester, avec Stimson et un certain Ellison. La fusée n° 9 traverse l’étang ; il estime qu’elle a atteint environ 486 pieds d’altitude.

Un professeur

Le 19 mars 1915, le Reed College de Portland, dans l’Oregon, lui propose de remplacer Karl T. Compton, un jeune physicien qui deviendra président du Massachusetts Institute of Technology. Goddard refuse, à cause des recherches qu’il mène à Clark. Le 28 mai, Clark le nomme professeur assistant de physique, avec un salaire pouvant aller jusqu’à 1 125 dollars. Il retrouve là deux collègues avec qui il travaillera souvent : le physicien Hubbard et le chimiste Charles A. Kraus, qui deviendra l’un des pionniers de l’essence au plomb.

Le 19 juillet, il lit sur la véranda, dans le magazine Cosmopolitan, Les Premiers Hommes dans la Lune de H. G. Wells. Le 23 octobre, il écrit à Pickering, à Harvard, au sujet d’une nouvelle méthode spectroscopique mise au point avec Hubbard ; Pickering l’invite à venir le voir. Le 19 octobre, jour anniversaire, il note dans son carnet vert une stratégie : faire développer l’engin par la Marine ou par l’Armée pour la défense des côtes, à condition de pouvoir l’utiliser pour la recherche en altitude ; sinon, publier.

Le rêve du 8 août 1915

Le 8 août 1915, à six heures et quart du matin, Goddard se réveille et note un rêve dans son journal. Il est allé sur la Lune. Il se demande où atterrir à l’aller et au retour. Il allume un feu rouge à une heure et en un lieu annoncés à l’avance, « pour que tout le monde le voie ». Il fait froid, il n’y a pas assez d’oxygène, et il rentre un moment dans la cabine. Il photographie la Terre avec un petit Kodak, deux vues pour faire une image en relief au stéréoscope. Au retour, il aperçoit la Terre et se demande si ce qu’il voit est l’Amérique du Sud. Son engin porte une échelle qui sert aussi de pied-de-biche, un trépied, des pieds repliés pendant le voyage.

Ce rêve est l’un des rares documents où Goddard se laisse aller à imaginer un voyage humain dans l’espace. Il n’en parlera jamais en public. Il le note avec la même précision technique que ses expériences, jusqu’aux pieds repliables de son vaisseau.

En décembre 1915, il prépare une expérience destinée à son grand projet de démonstration : quelle quantité de poudre de magnésium faudrait-il faire exploser sur la Lune pour que l’éclair soit visible depuis la Terre ? Le 27 décembre, il relit La Guerre des mondes sur la véranda sud. Le 28, il lit Other Worlds et The Moon de Garrett P. Serviss, l’auteur de la Conquête de Mars par Edison qui l’avait enthousiasmé en 1898.

« Jets of Gases Having High Velocities »

Le 25 février 1916, un tir dans le grand réservoir donne 5 890 pieds par seconde, avec un rendement de trente-neuf pour cent. Le 1er mars, le président Sanford de Clark le nomme directeur par intérim du département de physique, avec un salaire de 1 500 dollars, si sa santé le permet.

Le 10 avril 1916, il présente ses travaux dans un exposé intitulé Jets of Gases Having High Velocities, des jets de gaz à grande vitesse. Webster le juge « très ingénieux ». C’est là que Goddard mesure combien ses résultats surprennent : personne ne se doutait que les fusées ordinaires gaspillaient presque toute leur énergie.

Le 5 mai, il installe dans le laboratoire des tuyaux en U pour ses mesures, et Webster plaisante : c’est pire que d’installer un poêle. Le 17 mai, un étudiant, Chester Wentworth, lui fait un compliment qu’il note avec plaisir : il y a ici un homme, c’est vous, qui veut bien fabriquer des appareils au lieu de coller des choses ensemble. Le 1er juin, il donne son dernier cours de mécanique de l’année : la classe applaudit. Il achète un pistolet automatique Colt pour étudier et adapter son mécanisme de rechargement : il cherche comment alimenter une chambre de fusée par cartouches successives, comme une arme automatique.

Le vide

Reste la grande question, celle que tous ses contradicteurs lui opposeront pendant des années : une fusée peut-elle avancer dans le vide ? Beaucoup de gens, y compris des esprits instruits, pensent qu’une fusée avance parce que ses gaz « poussent » contre l’air derrière elle. S’il n’y a plus d’air, elle n’aurait plus rien sur quoi s’appuyer. Goddard sait que c’est faux : la troisième loi de Newton s’applique partout. Mais il veut le montrer.

Il construit une installation d’une grande simplicité. Une chambre de tir en acier au nickel est placée dans un grand récipient dont il pompe l’air, jusqu’à une pression d’un demi-millimètre de mercure, moins d’un millième de la pression atmosphérique. La chambre est montée de façon à pouvoir reculer librement ; on mesure son recul. Le 28 juin 1916, il obtient dans le vide une vitesse de gaz de 8 242 pieds par seconde et ponctue son journal d’un point d’exclamation. Le 17 juillet, il termine la série avec 7 650 pieds par seconde pour une charge de 1,52 gramme.

Le résultat est sans ambiguïté : la poussée est au moins aussi grande dans le vide que dans l’air. La fusée ne s’appuie pas sur l’atmosphère. Elle est bien le seul moyen connu de se déplacer dans l’espace. Le calendrier biographique établi plus tard par Esther Goddard garde de cette série d’expériences une image simple : un revolver tiré dans le vide, pour prouver que la réaction se produit aussi là où il n’y a rien.

L’été du coffre-fort

En juillet et août 1916, Goddard calcule et écrit sur la véranda. Il met au propre le grand mémoire commencé en 1914, en y intégrant ses mesures. Une secrétaire, Miss Soderberg, dactylographie. Le 7 août, il dépose ses brevets et son manuscrit dans un coffre de la Worcester Safe Deposit Company.

Le document est prêt. Il démontre que la fusée peut, en théorie, atteindre des altitudes que rien d’autre ne peut atteindre ; que des fusées bien construites ont un rendement jusqu’à trente fois supérieur à celui des fusées ordinaires ; qu’elles fonctionnent dans le vide. Mais pour passer à l’étape suivante, construire une vraie fusée capable de monter haut, il faut de l’argent, des mécaniciens, un atelier. Il est arrivé, écrira-t-il bientôt, à la limite de ce qu’il peut faire seul.

Sources : journal 1915-1916, carnet vert (19 octobre 1915), Tech News (12 et 26 janvier 1915), Worcester Evening Gazette (2 février 1915), notes d’expériences et rapport au Smithsonian (1916), calendrier d’Esther C. Goddard, autobiographie (1927) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 9 · 1916 – 1917 « Une baleine de subvention »

Le 27 septembre 1916, Robert Goddard écrit à la Smithsonian Institution, à Washington, la lettre la plus importante de sa jeunesse. Il y expose en quelques pages ce qu’il a fait, ce qu’il croit possible, et ce dont il a besoin. Et il termine par un aveu que peu de chercheurs osent mettre par écrit : il a atteint la limite de ce qu’il peut faire seul.

Pourquoi le Smithsonian

Le choix du destinataire n’est pas un hasard. Goddard a d’abord écrit à l’Aero Club of America, la grande association aéronautique du pays : la lettre est restée sans réponse. La Smithsonian Institution, fondée au milieu du dix-neuvième siècle grâce au legs d’un savant anglais, James Smithson, est alors la principale institution scientifique publique des États-Unis. Elle gère des musées, des observatoires, des fonds de recherche. Elle a soutenu, quelques années plus tôt, les travaux de son secrétaire Samuel Langley sur les machines volantes. Et elle dispose d’un fonds particulier, le fonds Hodgkins, issu du legs d’un certain Thomas George Hodgkins en 1891, et destiné expressément à l’étude de l’atmosphère.

Goddard l’écrit sans détour à la fin de sa lettre : c’est vers le seul Smithsonian qu’il doit se tourner. Il y a une raison à cela, qu’il explique avec soin. Webster, membre du Naval Consulting Board, le comité de savants créé pour conseiller la Marine, voulait présenter son engin à ce comité. Goddard a hésité. D’abord parce qu’il ne peut confier à personne d’autre le soin d’expliquer son appareil. Ensuite parce que réserver sa fusée à un usage militaire serait, écrit-il, une perte pour la science.

La lettre du 27 septembre

Le cœur de la lettre est une démonstration chiffrée. Goddard rappelle les fusées ordinaires : une fusée Coston d’une livre porte à un quart de mile, avec un rendement d’à peine deux pour cent, et ses gaz sortent à environ mille pieds par seconde. Ses propres chambres d’acier munies de tuyères, construites sur le modèle des turbines de Laval, ont atteint un rendement de plus de soixante-trois pour cent. Ce chiffre, souligne-t-il, est le plus élevé jamais obtenu d’un moteur thermique : la meilleure machine à vapeur atteint vingt et un pour cent, le moteur Diesel quarante. Ses gaz sortent en moyenne à plus de 7 000 pieds par seconde, et au maximum à un peu moins de 8 000.

Puis il explique la théorie qu’il a élaborée à Princeton. La vitesse des gaz intervient dans le calcul de façon exponentielle : multiplier par cinq la vitesse d’éjection revient à réduire la masse initiale nécessaire à sa racine cinquième. C’est pourquoi l’amélioration du rendement change tout. Avec ses fusées perfectionnées, une livre de charge utile pourrait atteindre 35 miles d’altitude pour une masse de départ de 3,6 à 12,6 livres ; 72 miles pour 5,1 à 24,3 livres ; 232 miles pour 9,8 à 89,6 livres. Avec des fusées ordinaires du type Coston, il faudrait élever ces masses à la puissance vingt-sept : autant dire qu’aucune fusée ordinaire ne pourra jamais monter aussi haut.

Il prévoit même un parachute pour ramener les instruments au sol. Et il cite ses brevets : les numéros 1 102 653 et 1 103 503 de 1914, 1 191 299 et 1 194 496 de 1916.

Abbot

La lettre arrive sur le bureau de Charles G. Abbot, directeur de l’observatoire d’astrophysique de la Smithsonian, un spécialiste du rayonnement solaire. Le 2 octobre 1916, Abbot écrit à son supérieur, le secrétaire de l’Institution, le paléontologue Charles D. Walcott. Son premier mouvement est l’étonnement : Goddard prétend pouvoir atteindre plusieurs centaines de miles ! Mais Abbot a lu les calculs. Il considère la méthode comme probablement saine. Il précise même qu’il en avait parlé avec l’astronome George Ellery Hale, au mont Wilson, cinq ans plus tôt : l’idée d’envoyer des instruments au-delà de l’atmosphère circulait déjà parmi les astronomes.

Charles Abbot deviendra l’un des plus fidèles soutiens de Goddard. Pendant près de trente ans, il défendra ses demandes, relira ses rapports, le conseillera dans ses relations avec les militaires et la presse. Les éditeurs des papiers de Goddard publieront une partie de leur correspondance, qui montre une amitié faite de confiance et de respect mutuel.

Le 11 octobre, Walcott, rentrant d’une expédition dans le Nord-Ouest canadien, où il étudie les fossiles des schistes de Burgess, demande à Goddard ce que coûterait son programme.

Le budget

Pendant ces semaines d’attente, Goddard continue ses expériences. Le 7 octobre, il essaie des poudres éclair dans une grange, celle d’un certain Eaton. Le 17 octobre, sa grand-mère meurt. Elle est enterrée le 19 octobre, le jour anniversaire. Ce soir-là, Goddard note simplement qu’il est passé par le chemin et qu’il a vu le cerisier.

Le même 19 octobre 1916, il envoie son budget au Smithsonian. Il lui faudrait un expérimentateur et deux mécaniciens pendant un an, soit au moins 5 000 dollars. Chaque fusée coûterait environ 250 dollars. Il décrit un mécanisme de rechargement inspiré de son brevet 1 103 503 : la chambre serait alimentée par cartouches successives, comme une arme automatique, pour que la fusée puisse brûler beaucoup de combustible sans que la chambre soit énorme.

Les 28 octobre et 2 novembre, il réalise à Auburn, près de Worcester, l’expérience de l’éclair qu’il prépare depuis un an. Il fait exploser des quantités minuscules de poudre de magnésium et observe à quelle distance l’éclair reste visible. Une quantité de 0,0029 gramme est encore visible à distance. Il en déduit une première estimation : la masse minimale à envoyer vers la Lune pourrait être de l’ordre de dix livres. Il note le chiffre avec un point d’interrogation.

La caisse de bois

Le 29 novembre 1916, Walcott écrit que le principe lui paraît « évident et sain ». Il pose des questions précises sur la théorie et sur le mécanisme de rechargement. Goddard décide alors d’envoyer à Washington son manuscrit complet. Le 4 décembre, il l’expédie, relié, dans une caisse en bois fabriquée pour l’occasion. La caisse a été conservée : elle est aujourd’hui exposée, avec le manuscrit, au National Air and Space Museum de Washington.

Le 18 décembre, Abbot rend son avis écrit. La théorie est saine, et le travail expérimental à la fois sain et ingénieux. Et il ajoute une phrase dont Goddard mesurera longtemps le prix : on peut lui faire confiance pour le mener à bien comme il l’entend. Le 26 décembre, Edgar Buckingham, physicien du Bureau of Standards, que Duff présente comme « l’esprit le plus clair du pays en thermodynamique », donne lui aussi son accord.

L’atome, encore

Entre le 28 et le 30 décembre 1916, en attendant la décision, Goddard remplit des pages de notes sur un tout autre sujet : la désintégration de l’atome. Il imagine d’accélérer des ions en les faisant tourner en rond dans un champ magnétique, en leur donnant une impulsion à chaque tour. Les éditeurs de ses papiers y verront une préfiguration du cyclotron qu’Ernest Lawrence construira à Berkeley entre 1928 et 1932, l’appareil qui ouvrira l’ère de la physique nucléaire expérimentale. Goddard n’ira pas plus loin dans cette voie. Mais l’atome, qu’il avait cru indispensable en 1906, reste pour lui une porte entrouverte.

Le 5 janvier 1917

Le 5 janvier 1917, Charles Walcott annonce à Goddard que la Smithsonian Institution lui accorde 5 000 dollars sur le fonds Hodgkins. Un premier chèque de 1 000 dollars est joint à la lettre.

Le 8 janvier, Goddard lit la lettre à ses parents. Son père lui dit : « Tu leur as vraiment présenté ça de façon magnifique. » Sa mère, malade depuis des années, a une réaction que son fils note mot pour mot : c’est la chose la plus merveilleuse qu’elle ait jamais entendue. Pense donc, dit-elle : tu envoies au gouvernement quelques feuilles dactylographiées et quelques images, et ils t’envoient mille dollars et te disent qu’ils vont en envoyer quatre de plus. Le 12 janvier, elle ajoute : « Je pense que tu peux y arriver. »

Le 11 janvier, son ami Thompson trouve une expression qui fait rire Goddard : c’est, dit-il, « une baleine de subvention ». Le 15 janvier, Duff lui dit tout le bien qu’il pense de Buckingham.

Cinq mille dollars de 1917, c’est trois à quatre ans de son salaire de professeur assistant. C’est, surtout, la première fois qu’une institution reconnaît officiellement que le projet d’envoyer une fusée dans la haute atmosphère mérite de l’argent public. Pour l’homme qui écrivait seul, la nuit, dans une chambre de Princeton, c’est une consécration. Il ne sait pas encore que, trois mois plus tard, les États-Unis seront en guerre, et que sa fusée va changer de nature aux yeux de tous ceux qui s’y intéressent.

Sources : lettre de R. H. Goddard au Smithsonian (27 septembre 1916), lettre de C. G. Abbot à C. D. Walcott (2 octobre 1916), budget du 19 octobre 1916, notes sur l’expérience de l’éclair (octobre-novembre 1916), lettres de Walcott (29 novembre 1916, 5 janvier 1917), avis d’Abbot (18 décembre 1916) et de Buckingham, journal de décembre 1916-janvier 1917, autobiographie (1927) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 10 · 1917 – 1918 Le laboratoire magnétique

Au début de 1918, au fond du campus du Worcester Polytechnic Institute, un petit bâtiment de pierre aux murs épais, qui n’a qu’une seule porte, abrite l’un des projets les plus étranges de la guerre américaine. On l’appelle le « laboratoire magnétique ». La nuit, un veilleur armé d’une carabine Winchester en garde l’entrée. Des ivrognes viennent parfois sonner à la porte ; ils disparaissent vite quand le veilleur apparaît avec son arme. Charles Abbot, venu inspecter les lieux, écrit à Washington que des espions semblent actifs. Derrière ces murs, Robert Goddard construit des fusées pour l’armée des États-Unis.

Le magnetic laboratory

Tout a commencé dans le calme. Avec les 5 000 dollars du Smithsonian, Goddard avait besoin d’un atelier plus grand que celui de Clark. Le président du WPI, Ira Hollis, lui prête un petit bâtiment du campus, le Magnetic Laboratory. Le 13 mars 1917, le Tech News annonce aux étudiants que la nouvelle fusée du Dr Goddard y est développée, et que les expériences sont menées par C. D. Haigis, du département de physique. L’entreprise d’armes Winchester offre de l’acier au nickel pour une valeur de 160 dollars.

Le 22 février 1917, Goddard a reçu une lettre de Hudson Maxim, le célèbre inventeur d’explosifs, frère de l’inventeur de la mitrailleuse. Maxim lui donne une recette de poudre à base de nitroglycérine, de camphre et de fulmicoton, et lui conseille de se tenir derrière une barricade, par précaution.

Les essais commencent. Le 17 mars, un nouveau canon de tir, chargé de 20,9 grammes de poudre, donne 6 300 pieds par seconde, mais le canon gonfle sous la pression. Le 31 mars, 7 200 pieds par seconde avec 35 grammes. Le 3 avril, Goddard dessine sur la véranda sud de la maison familiale le mécanisme de rechargement de sa fusée.

La guerre

Le 6 avril 1917, les États-Unis entrent dans la guerre européenne. Cinq jours plus tard, Goddard écrit au Smithsonian pour proposer des applications militaires de sa fusée. Ses arguments sont ceux d’un ingénieur : une portée supérieure à celle de l’artillerie, un engin facile à transporter et à tirer, qui n’a pas besoin d’une position fixe que l’ennemi pourrait repérer. Il demande un statut d’« expert en balistique » et souhaite que ses brevets restent secrets jusqu’à la fin des hostilités.

Charles Abbot s’enthousiasme. Le 14 avril, il propose que le Département de la Guerre dépense jusqu’à 50 000 dollars pour le projet. Dans le climat de 1917, il imagine des bombes envoyées à cent miles et écrit à propos des usines Krupp d’Essen et de la population allemande une phrase d’une grande dureté, qui reflète la violence de l’époque. Walcott est plus prudent. Le 20 avril, il répond qu’il faut d’abord une démonstration : « Ne pouvez-vous pas fabriquer une petite fusée ? »

La question est cruelle et juste. Goddard a des théories, des mesures, des brevets. Il n’a pas encore construit une fusée qui vole.

Une mitrailleuse qui tire vers le bas

L’été 1917 est difficile. Le 9 juillet, un canon trempé explose avec 42 grammes de poudre. Le 6 août, Goddard rédige un rapport pour le Smithsonian. Il y décrit son équipe : Haigis, aidé de Carl S. Carlson, machiniste et étudiant au WPI ; Nils Riffolt, mécanicien de l’atelier de physique de Clark, qui fait l’usinage de précision. Les chambres de combustion sont fabriquées à la L. Hardy Company, l’entreprise de couteaux de machines de son grand-père. En juin, Goddard a acheté une Ford roadster d’occasion qu’il a donnée à Haigis pour ses déplacements, à revendre à l’automne. À la demande du président Hollis, on accroche des couvertures aux fenêtres pour étouffer le bruit des tirs. On teste une poudre appelée « Lightning », fabriquée par la compagnie Hercules, et une cartouche entièrement combustible. La chambre d’acier au chrome-vanadium pèse 7,5 livres et brûle 40 grammes de poudre à chaque coup.

Le 20 août 1917, Goddard écrit au chef de l’artillerie de l’armée. Il décrit sa fusée comme une sorte de mitrailleuse qui tirerait vers le bas, à travers une tuyère de Laval : chaque cartouche brûlée pousse la fusée vers le haut. Il joint un tableau des portées. Une fusée de 300 livres pourrait atteindre 70 miles. Elle coûterait environ 150 dollars.

Les 27 et 28 août, il est à West Point, l’académie militaire. Un officier, le capitaine Dunwoody, s’exclame : « Vous ne voyez donc pas qu’il y a des millions pour vous là-dedans ? » Goddard le note sans commentaire. L’argent n’est pas ce qui l’intéresse.

La feuille du cerisier

Le 19 octobre 1917, jour anniversaire, Goddard va voir le cerisier en pleine nuit. Son journal décrit la scène avec une sobriété émouvante. Il y a des lampes à arc au sud ; le feuillage est plus épais que dans son souvenir. Calme, et à l’écart, écrit-il. Il s’est appuyé fort contre le tronc de l’arbre. Il a ramassé une feuille par terre, en haut du talus, au sud-est de l’arbre. Quand on ouvrira, des décennies plus tard, le journal de 1917, on trouvera une feuille séchée glissée à la fin du volume.

« Pratiquement sans espoir »

En novembre 1917, Goddard se rend à Washington. Il rencontre de nouveau Dunwoody, puis les officiers du Signal Corps, le service des transmissions de l’armée, dont dépend alors l’aviation. Des industriels s’intéressent à lui. Winchester Bennett, président de la Winchester Repeating Arms Company, lui propose son champ de tir. George I. Rockwood, patron de la Rockwood Sprinkler Company, veut fabriquer la fusée. Goddard pose une condition : il veut qu’elle s’appelle la « Goddard Rocket », pour pouvoir ensuite l’utiliser pour la science. Les négociations avec Rockwood échoueront le 24 janvier 1918.

Le 5 décembre 1917, la réponse de l’artillerie montre que Goddard n’a pas réussi à faire comprendre son engin : sans un modèle qui fonctionne, le projet paraît pratiquement sans espoir. Le même mois, William W. Bird, professeur de génie mécanique au WPI, lui prête des machinistes. En décembre, Goddard a la grippe. Le 9 janvier 1918, il envoie un nouveau rapport. Il a résolu le problème de la mise à feu : on n’a plus de raté au-delà d’une certaine énergie de percussion. Il propose de stabiliser la fusée par des ailettes ou des tiges dirigées vers l’arrière plutôt que par la rotation. Il imagine un magasin circulaire où les cartouches seraient prises alternativement dans des rangées opposées, pour garder l’équilibre.

Le Signal Corps

Le 16 janvier 1918, Webster recommande Goddard à l’amiral Ralph Earle, chef de l’artillerie navale, comme « un chercheur méticuleux et infatigable ». Le 17 janvier, Goddard est à Washington. Il dort chez les Archbold, sur un canapé de la salle à manger, près de la cheminée, et entend l’horloge sonner les heures toute la nuit.

Le 22 janvier 1918, Walcott et Samuel Stratton, directeur du Bureau of Standards, recommandent au général George Squier, chef du Signal Corps, d’accorder 10 000 dollars pour développer la « Goddard Rocket ». Un rapport d’Abbot et Buckingham accompagne la demande : une fusée de 9 livres pourrait porter à 7 miles, une de 32 livres à 120 miles. Dans trois mois, assurent-ils, on saura si cela marche. Les crédits sont accordés.

Une forteresse

Le 7 février 1918, le laboratoire magnétique se transforme. Le Smithsonian prête un tour de précision, un Rivett. Goddard engage des outilleurs, un chimiste, le Dr Henry C. Parker, et deux concepteurs de pianos mécaniques et de machines textiles qui viennent l’aider, écrit-il, par patriotisme ; l’un d’eux réduit le nombre de pièces mobiles du mécanisme de dix à trois. On installe un téléphone privé. Des veilleurs armés gardent les lieux.

Le 5 mars, l’atelier est entièrement remanié, avec un grenier pour le chimiste. Des entreprises de Worcester, Norton et les Washburn Shops du WPI, prêtent des outils. L’équipe compte des outilleurs, Fagerquist et Sloan, un charpentier, Liljehook, un dessinateur, Crane, et un lycéen, Thurston, qui sert de coursier. Le veilleur de nuit, McDermitt, a sa carabine. Les gaz des essais sont évacués par des tuyaux vers la cave, pour étouffer le bruit. Les cartouches mêlent du TNT et du nitrate de potassium.

Le 16 mars, Abbot vient voir. « Vous avez vraiment progressé, dit-il. Je ne vois pas pourquoi ça ne marcherait pas maintenant. » Son rapport à Washington décrit un atelier installé en douze jours, nuits et dimanches compris, grâce à l’énergie de Haigis. Lors d’un essai, la fusée a soulevé quinze livres sur une trentaine de centimètres. La chambre, la tuyère et la culasse ne pèsent ensemble qu’environ une livre. Dans une petite tour de six pieds carrés, on a installé trois tables à dessin et deux galvanomètres. Le tout, conclut Abbot, devrait être prêt à essayer d’ici un mois. C’est dans ce rapport qu’il évoque les espions et les ivrognes que le veilleur met en fuite. Trois jours plus tard, Goddard attrape la rubéole.

« Je dois être le patron »

La tension monte avec Haigis. Du 8 au 11 avril 1918, celui-ci demande à Goddard une part dans l’invention, ou un partenariat, puis se rétracte. Goddard tient bon : tant qu’il est responsable du projet, il doit en être le patron. Le 1er avril, il a fait construire une chambre frettée de corde à piano, pesant seulement 241 grammes ; la culasse de cette fusée servira plus tard d’obus.

Les 19 et 30 avril, Walcott le félicite. Sur les 10 000 dollars, 8 000 ont été dépensés ; il recommande d’en accorder 10 000 de plus. Mais le 12 mai, Goddard constate que le travail de Haigis lui donne de moins en moins satisfaction. Il avance mieux, seul, en petit, dans l’atelier de Clark : il y a mis au point une nouvelle culasse, un nouveau principe d’alimentation, et surtout une fusée d’un genre nouveau, la fusée à charge unique, qui brûle toute sa poudre d’un coup, sans mécanisme de rechargement.

Le colonel et la pipe

Le 18 mai 1918, Goddard congédie Haigis. Un agent du ministère de la Justice lui fait promettre le silence. Le même jour, son allocation est portée à 20 000 dollars. Mais un télégramme l’alerte : son ancien contremaître travaille désormais pour une entreprise qui développe une contrefaçon de sa fusée, celle de Rockwood, prétendument à la demande d’un officier de l’artillerie, le colonel Shinkle. Le 22 mai, Goddard propose ses conditions à l’armée : une redevance d’un dixième du coût de chaque fusée, une licence militaire gratuite, et ses droits réservés pour la science.

Le 29 mai 1918, le colonel Shinkle arrive à Worcester avec Rockwood et Haigis. Il veut inspecter le laboratoire, sans ordre écrit. Goddard obéit à la consigne d’Abbot, ne dire un mot à personne, et ne se montre pas. Shinkle téléphone alors au père de Goddard : si son fils ne vient pas le voir à l’hôtel Bancroft, il fera fermer le laboratoire, « et le Dr Goddard peut mettre ça dans sa pipe et le fumer ». Nahum Goddard appelle Abbot depuis une ligne privée. Le 31 mai, Walcott proteste officiellement auprès du général Squier.

Depuis cette affaire, Goddard fera signer à tous ses employés, toute sa vie, un engagement de confidentialité. Et ceux qui le trouveront plus tard secret, méfiant, peu disposé à partager ses résultats, oublieront souvent qu’un colonel de l’armée des États-Unis avait un jour tenté de lui prendre son travail.

La solution vient de Washington. Entre le 1er et le 3 juin 1918, Walcott et Abbot obtiennent que le travail soit transféré loin de Worcester, dans l’atelier de l’observatoire du mont Wilson, en Californie, qui appartient à la Carnegie Institution. Le directeur de l’observatoire, George Ellery Hale, et le président de la Carnegie, Robert Woodward, donnent leur accord. Goddard part pour Pasadena.

Sources : Tech News (13 mars 1917), lettre de Hudson Maxim (22 février 1917), correspondance avec le Smithsonian (avril 1917-juin 1918), rapports de R. H. Goddard (6 août 1917, 9 janvier 1918), lettre au chef de l’artillerie (20 août 1917), rapport de C. G. Abbot (mars 1918), journal 1917-1918 — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 11 · 1918 Pasadena

Le 3 juin 1918, avant de quitter Worcester, Robert Goddard fait un dernier essai. Sa fusée à charge unique pèse environ deux livres ; la poudre n’en représente qu’un huitième. Il la tire à l’horizontale. Elle parcourt environ un demi-mile. L’idée qu’il a mise au point seul, dans le petit atelier de Clark, fonctionne. Cinq jours plus tard, il traverse l’Amérique en train avec, dans ses valises, de quoi la refaire en Californie.

La traversée

Les préparatifs ont été menés avec le secret qu’exigent les circonstances. Le père de Goddard, Nahum, surintendant d’usine, a emballé lui-même les machines un dimanche, dans son usine. Le 6 juin, un camion chargé des appareils part de Worcester avec deux outilleurs, Fagerquist et Sloan ; on a bâché la plaque d’immatriculation. Goddard emporte les poudres et les ergols dans des valises. Abbot lui a fait comprendre qu’on ne pouvait pas le lui ordonner officiellement, mais qu’on ne voyait pas de danger à le faire.

Il prend le train à Springfield, change à Chicago, et file vers l’Ouest. Le 8 juin, près de Dodge City, dans le Kansas, il assiste depuis le train à une éclipse de Soleil et note la couleur jaune de la couronne solaire. Le 10 juin, le thermomètre affiche 99 degrés Fahrenheit à Grants, au Nouveau-Mexique, puis 112 après la traversée du désert, soit plus de 44 degrés Celsius. Il descend à l’hôtel Marengo, à Pasadena, et téléphone aussitôt à George Ellery Hale.

Hale

George Ellery Hale est l’un des hommes les plus influents de la science américaine. Astronome, constructeur de télescopes géants, il a fondé l’observatoire du mont Wilson, au-dessus de Pasadena, où vient d’entrer en service un télescope de cent pouces, le plus grand du monde. L’atelier de l’observatoire est l’un des mieux équipés du pays. Hale le met à la disposition de Goddard pour les trois quarts de son temps ; le reste demeure réservé au grand télescope.

Le 12 juin 1918, Goddard note : « J’ai engagé M. Hickman, avec l’accord du Dr Hale. » Clarence N. Hickman est un jeune physicien, ancien étudiant de Clark. Il deviendra l’un des plus proches compagnons de travail de Goddard pendant la guerre, puis son ami fidèle pendant vingt-cinq ans. On trouve un terrain d’essai près de l’Arcadia Balloon School, l’école d’aérostation militaire de la région.

Le 20 juin, Goddard découvre le lieu où auront lieu les tirs : un canyon au pied du mont Wilson, Baldy Canyon, avec un vieux corral abandonné. Son journal, d’ordinaire si sec, s’ouvre au paysage : il y a quelque chose de grandiose et de majestueux dans les montagnes, écrit-il. Le 23 juin, il dîne chez Hale, dans une maison entourée de jardins où poussent bambous, papyrus, bananier et figuiers. Hale lui dit une phrase qu’il note précieusement : l’anomalie, c’est la chose intéressante. Il lui suggère aussi une expérience : photographier la couronne du Soleil depuis une haute altitude, avec un appareil pointé automatiquement vers l’astre par un thermocouple et un gyroscope.

La fusée sans recul

En juillet 1918, Goddard et Hickman mettent au point une arme d’un type nouveau. La fusée à charge unique est tirée depuis un tube. Si le tube est ouvert aux deux bouts, il n’y a aucun recul : les gaz s’échappent vers l’arrière, et le tireur ne ressent rien. Si le tube est fermé à l’arrière, la vitesse du projectile triple, jusqu’à 1 158 pieds par seconde, mais le recul revient. Goddard imagine des usages précis : un mortier de tranchée, une arme contre les nids de mitrailleuses. Il étudie aussi le défaut que les artilleurs appellent le keyholing, quand le projectile culbute en vol et frappe la cible de travers ; des ailettes ou des rayures devraient l’éviter.

Le 9 juillet, il fait une démonstration devant Hale et deux astronomes de l’observatoire, Anderson et Babcock. La fusée monte jusqu’au sommet du canyon et va se perdre 250 pieds plus loin. Un éclat arrache un copeau de quatre pouces à un bloc de granit. Les savants ont tous sursauté au premier tir. Un certain Ed Smith déclare que c’est la plus jolie chose qu’il ait jamais vue. Hale télégraphie à Abbot : résultats excellents. Le 15 juillet, une chambre de 3,5 livres remonte la pente de la montagne sur 876 pieds.

Mars au télescope

Une photographie prise par Hickman en 1918 montre Goddard en excursion au mont Wilson. Le 4 août, il monte au mont Lowe, va jusqu’à Inspiration Point, regarde le soleil se coucher puis les lumières de Pasadena s’allumer en contrebas. En redescendant, il passe à l’observatoire et regarde Mars au télescope. Son journal rapporte un petit dialogue : des signes de vie ? Non. Et un soldat présent ajoute, en plaisantant, qu’il n’y a jamais eu de signes de vie à Pasadena, et qu’il n’y en aura jamais.

L’accident

Le 7 et le 8 août, l’argent commence à manquer. L’inspecteur de l’artillerie, qui devait venir juger les résultats, ne se présente pas. Abbot écrit que l’inertie officielle est le seul obstacle. Goddard travaille à une nouvelle version du mécanisme de rechargement, inspirée de la chandelle romaine : des cartouches de 25 grammes projetées l’une après l’autre dans la chambre.

Le 8 août 1918, Clarence Hickman est en train de retirer le capuchon de papier d’un détonateur lorsqu’une cartouche de dix grammes explose entre ses mains. Le bilan est lourd. Il perd le pouce gauche à la première phalange, les deux premiers doigts de la main gauche à la deuxième, l’index droit à la première. Son visage et sa poitrine sont coupés, mais ses yeux sont épargnés. L’enquête montre que les détonateurs étaient de qualité inégale. Quelques jours plus tôt, le 28 juillet, le chimiste Henry Parker s’était cassé un os de la main en cherchant dans le canyon un projectile perdu.

Hickman continuera à travailler sur les fusées toute sa vie. En 1940, il prendra la tête d’une section du comité national de recherche pour la défense consacrée aux fusées à poudre.

Le 17 août, Hale écrit à Abbot une lettre qui montre comment Goddard est perçu par ceux qui l’aident. C’est un enthousiaste, dit-il. Il a surchargé l’atelier, contre l’avis de Hale. Et il a une façon enfantine d’oublier les dépenses. Le jugement n’est pas méchant. Il est même assez juste : Goddard ne pense qu’au résultat.

Le 25 août, il s’accorde pourtant une journée de repos. Avec Parker, Hickman et Mme Hickman, il prend le bateau pour l’île Santa Catalina, au large de Los Angeles, et visite les fonds marins dans un bateau à fond de verre.

La poudre de Hudson Maxim

Le 1er septembre 1918, un projectile d’un pouce atteint 722,5 yards. On essaie la « Motorite », une poudre mise au point par Hudson Maxim, qui préside le comité des explosifs du Naval Consulting Board, l’organisme présidé par Thomas Edison. En septembre et en octobre, l’artillerie fait savoir qu’elle veut un « essai décisif » sur son terrain d’essai d’Aberdeen, dans le Maryland. La date est sans cesse repoussée.

En Europe, pendant ce temps, la guerre approche de sa fin. Le 26 octobre 1918, il arrive à Aberdeen et dort à la caserne.

Sources : journal de juin à octobre 1918, correspondance de R. H. Goddard avec C. G. Abbot et G. E. Hale (juin-août 1918), télégramme de Hale à Abbot (9 juillet 1918), rapport sur l’accident de C. N. Hickman (août 1918), autobiographie (1927) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 12 · 1918 – 1919 Aberdeen

Le 6 novembre 1918, sur le terrain d’essai de l’armée à Aberdeen, dans le Maryland, on pose un tube de lancement sur un pupitre à musique, devant des représentants de l’armée et de la marine. Un pupitre de musicien est un support léger : au moindre recul, il basculerait. Le coup part. La fusée s’envole, et le pupitre reste en place.

Cette scène, que ses papiers appellent « la démonstration du pupitre à musique », résume tout ce qu’il a appris à Pasadena. Une fusée tirée d’un tube ouvert ne recule pas. On peut donc la tirer depuis l’épaule d’un soldat, depuis un support fragile, depuis un avion. Un tube léger peut lancer un projectile qui, avec un canon ordinaire, exigerait une pièce d’artillerie lourde.

Le programme

Goddard est arrivé à Aberdeen le 26 octobre et dort à la caserne. Le programme de la démonstration est copieux. On présente des canons sans recul de un, deux et trois pouces, c’est-à-dire des tubes lance-fusées de différents calibres. On présente un canon et un mortier que Goddard appelle « à double détente ». Et l’on montre enfin la fusée à charges multiples, celle qui doit brûler plusieurs cartouches successives.

Le journal de Goddard, le soir du 6 novembre, résume les résultats en style télégraphique. Une fusée de 8 livres et demie a parcouru 500 yards depuis un tube ouvert ; la tuyère lui donnait sa rotation. La charge multiple a été dure à tirer, et la tête a sauté. Le lendemain, 7 novembre, la fusée à charges multiples vole droit sur 27 yards, sous un angle de soixante degrés : elle pèse cinq livres et brûle trois cartouches de neuf grammes.

Le faux armistice

Le soir du 7 novembre, Goddard est à Washington. Il note dans son journal que l’Allemagne s’est rendue aujourd’hui : les rues sont bondées, les gens défilent avec des trompettes en fer-blanc et des drapeaux. Il s’agit en réalité d’une fausse nouvelle, une dépêche d’agence prématurée qui fit descendre dans la rue des foules entières à travers les États-Unis. L’armistice véritable ne sera signé que quatre jours plus tard, le 11 novembre.

Le 9 novembre, Hickman, revenu de son accident, tire le lance-fusées de deux pouces : le projectile porte à environ 750 yards. Le 15 novembre, Goddard rédige son rapport. La démonstration ne l’a pas entièrement satisfait. Mais il note des signes d’intérêt. Le capitaine Purinton, du service de l’armement aérien, s’intéresse au canon sans recul pour équiper les avions. Le lance-fusées antichar de deux pouces est, souligne Goddard, plus léger que son propre projectile. Le mortier à double détente porte à 1 150 yards, trois cents de plus que le mortier Stokes, l’arme réglementaire des tranchées. Et le capitaine Bushnell lui a dit une phrase qu’il rapporte avec soin : vous m’avez convaincu que vous pouvez faire une fusée à charges multiples qui tire quelques coups et va droit.

« Le fond est tombé de tout »

Mais l’armistice a tout changé. Le 18 novembre 1918, le capitaine Purinton le dit à Goddard sans détour : il y a deux mois, l’affaire serait passée vite. Le développement est arrêté. Ce jour-là, Goddard accompagne Hickman à la gare et lui dit au revoir. Abbot résume la situation d’une formule : le fond est tombé de tout. Le 20 novembre, le Smithsonian annonce qu’il n’y aura plus de fonds.

Le 26 novembre, Walter S. Adams, astronome du mont Wilson, lui écrit une lettre réconfortante. La fin de la guerre, dit-il, ne devrait rien changer à l’intérêt de son travail ; et une future « société des nations », si elle voit le jour, aura plus de chances de réussir si elle dispose de gros canons.

Le 17 décembre 1918, Goddard remet un rapport sur la fusée à charges multiples. Avant l’armistice, une petite fusée de ce type a fonctionné et volé droit sur dix-huit à vingt-quatre mètres. Le mécanisme, un piston actionné par les gaz pour introduire les cartouches, était une idée de Hickman. Goddard le précise, comme il précisera toujours ce qu’il doit à ses collaborateurs.

L’héritage d’Aberdeen

Il faut s’arrêter un instant sur ce que Goddard a présenté à Aberdeen, parce que l’histoire lui donnera raison bien après. Un tube léger, posé sur l’épaule, qui lance une fusée sans recul capable de percer un blindage : c’est exactement le principe du bazooka, l’arme antichar américaine de la Seconde Guerre mondiale. En 1945, dans la liste de ses réalisations qu’il rédigera pour l’université Clark, Goddard le dira lui-même, sans fausse modestie : les fusées à poudre de 1918, tirées de tubes d’acier ouverts, mises au point avec Hickman et Parker et démontrées à Aberdeen en novembre 1918, sont à l’origine, avec le lanceur d’épaule du colonel Skinner et la charge creuse du professeur Monroe, des fusées de type bazooka utilisées pendant la guerre. Ses rapports de 1918, ajoutera-t-il, étaient restés dans les dossiers confidentiels du Département de la Guerre, ce qui explique qu’on les ait ignorés.

« Ajournement indéfini »

Au début de 1919, Goddard revient à Worcester et reprend son enseignement. Les 8 et 9 janvier, il remplit des pages de calculs sur l’hydrogène et l’oxygène. Les éditeurs de ses papiers y voient le retour à l’idée du 11 juin 1909 : les ergols liquides. La poudre a montré ses limites ; il sait qu’il faudra autre chose pour monter vraiment haut.

Le 7 février, l’artillerie l’informe qu’elle ne fera aucune autre expérience pour l’instant. Le 18 février, il dîne avec les Hickman. Le 13 mars, Hickman, entré au Bureau of Standards, lui écrit qu’il faudra un jour reprendre le travail sur la fusée à charges multiples. Le 22 mars, le Département de la Guerre annonce un « ajournement indéfini ».

La fuite

Le 28 mars 1919, Goddard ouvre la Worcester Evening Gazette et découvre un article qui le met en fureur. Repris par l’Associated Press, il annonce que le professeur a inventé une fusée capable de monter à 70 miles d’altitude, un « terrible engin de guerre » qui pourrait porter à 200 miles à l’horizontale. Les chiffres sont faux, ou du moins déformés : son tableau indiquait 120 miles. Mais surtout, l’article parle d’un travail qu’il considérait comme confidentiel. Goddard découvre, pour la première fois, ce que la presse peut faire de ses recherches. Il ne l’oubliera pas.

Le 1er avril, il fait un calcul simple, à partir de chiffres prudents : une fusée dont la masse au départ serait six fois celle de la fusée vide, avec des gaz éjectés à 5 500 ou 7 000 pieds par seconde, atteindrait, sans résistance de l’air, 287 ou 465 miles d’altitude. Il écrit la relation qui lie la masse, l’accélération et la vitesse des gaz, sous la forme d’une exponentielle. C’est, sous une autre forme, l’équation fondamentale de la fusée, que le Russe Constantin Tsiolkovski avait publiée de son côté en 1903.

Webster

Le 7 avril 1919, Arthur Gordon Webster perd patience. Il menace Goddard de publier lui-même un article sur les fusées si celui-ci ne se décide pas à faire connaître ses travaux. Goddard propose alors de faire publier par le Smithsonian le manuscrit qu’il avait envoyé en 1916, mis à jour. Le 10 avril, l’Institution accepte. Le coût de l’impression sera payé sur le reliquat de ses fonds, un peu plus de 3 000 dollars.

Le 26 avril 1919, Goddard présente à Washington, devant l’American Physical Society, une communication intitulée On High-velocity Jets of Gas, Applicable to Rockets. Il y rappelle que les fusées ordinaires ont un rendement de deux pour cent, et que ses chambres atteignent de trente à 64,53 pour cent. Ses gaz sortent à plus d’un mile et demi par seconde : c’est assez, fait-il remarquer, pour échapper à l’attraction de la Lune.

Entre le 28 avril et le 17 mai, le directeur de l’artillerie britannique, au War Office de Londres, demande ses rapports. Des copies sont envoyées aux attachés militaires britannique et français.

Le 4 mai 1919, Goddard écrit dans son journal une phrase qui annonce les combats à venir : il y a une bonne chose dans ce travail, c’est qu’on ne voit pas beaucoup de monuments élevés à ceux qui se sont opposés à l’avion il y a vingt-cinq ans. Le principe physique de la fusée, ajoute-t-il, est aussi solide que celui de l’avion.

Une automobile et un laboratoire

Le printemps de 1919 est aussi celui d’une vie plus légère. Le 22 mai, son père a un accident d’automobile contre un mur ; sa mère dit avoir ressenti une angoisse à l’heure même de l’accident, et Goddard en discute avec Thompson, en physicien curieux, sous l’angle de la transmission de pensée. En mai, il achète sa première voiture, une Chevrolet, en copropriété avec Thompson, Riffolt et quelques autres. Le 28 mai, il prend sa première leçon de conduite. Avec les mêmes amis et Hickman, il fonde les « Industrial Research Laboratories » de Worcester, un bureau d’études dont Webster et le chimiste Kraus forment le conseil scientifique. Le projet sera de courte durée. Le 22 septembre, Goddard s’offre sa première voiture à lui, un roadster Oakland.

Le 26 mai 1919, il date sa préface. Le 2 juin, il envoie le manuscrit à Washington.

Sources : programme et journal de la démonstration d’Aberdeen (6-9 novembre 1918), rapport de R. H. Goddard (15 novembre 1918), rapport sur la fusée à charges multiples (17 décembre 1918), correspondance avec le Smithsonian et l’artillerie (novembre 1918-avril 1919), Worcester Evening Gazette (28 mars 1919), communication à l’American Physical Society (26 avril 1919), journal 1918-1919, déclaration pour Clark University (26 avril 1945), lettre au colonel Codd (13 juillet 1938) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I et III.

Chapitre 13 · 1919 Une méthode pour atteindre des altitudes extrêmes

Le 9 octobre 1919, Robert Goddard note dans son journal deux phrases sans relief apparent : il est passé chez Miss Kisk avec le manuscrit ; il a joué du piano le soir. Miss Esther Kisk est la secrétaire du président Sanford de Clark College. Pendant son temps libre, elle tape à la machine les manuscrits et les thèses des professeurs. Elle tape le texte qui va rendre Goddard célèbre dans le monde entier, et qui va lui valoir aussi les pires moqueries de sa vie.

Miss Kisk

Esther Christine Kisk est née à Worcester. Ses parents sont des immigrés suédois : son père, August Wilhelm Kisk, vient de la province de Västmanland ; sa mère, Augusta Johnson, du Småland. Le 15 octobre 1919, Goddard relit les épreuves envoyées par le Smithsonian. Le 18 octobre, il emmène Miss Kisk en automobile à Leicester et à Charlton, deux villages des environs de Worcester. Le soir, il travaille avec Hickman et Riffolt sur une nouvelle fusée à charges multiples. Le lendemain, 19 octobre, jour anniversaire, il remonte le speedway jusqu’à la vieille maison et passe derrière la grange, là où se dresse le cerisier.

Il faudra presque cinq ans pour que l’histoire d’Esther et de Robert devienne celle d’un couple. Mais elle commence là, autour d’un manuscrit sur les altitudes extrêmes.

Le texte

A Method of Reaching Extreme Altitudes, une méthode pour atteindre des altitudes extrêmes, paraît dans les Smithsonian Miscellaneous Collections, volume 71, numéro 2. L’Institution le date de 1919 ; selon les éditeurs des papiers de Goddard, il est publié en décembre 1919, et Goddard en reçoit ses exemplaires au tout début de janvier 1920. C’est un fascicule austère, rempli d’équations, de tableaux et de photographies d’appareils. Rien, dans sa présentation, n’annonce un scandale.

Goddard y expose d’abord le problème. Les ballons-sondes, qui emportent des instruments enregistreurs, ne dépassent guère une vingtaine de miles d’altitude. Au-dessus, l’atmosphère reste inexplorée. Or les météorologues voudraient connaître la composition et la température de ces hautes couches ; le géophysicien allemand Alfred Wegener a même supposé qu’il existait là-haut un gaz inconnu, qu’il appelait le « géocoronium ». Seule la fusée, explique Goddard, peut atteindre ces régions.

Puis il démontre pourquoi la fusée ordinaire n’y parviendra jamais. Sa mesure du rendement de la fusée Coston est implacable : deux pour cent, des gaz à mille pieds par seconde, une portée d’un quart de mile. Il décrit ses propres chambres d’acier et leurs tuyères, qui atteignent un rendement de plus de soixante-quatre pour cent et une vitesse d’éjection proche de 8 000 pieds par seconde. Il expose ses expériences dans le vide et leur conclusion : la fusée y produit le même recul que dans l’air.

Vient alors le cœur mathématique du texte : le calcul de la masse qu’il faut au départ pour élever une livre de charge utile à une altitude donnée. Avec ses fusées perfectionnées, il faudrait entre 3,6 et 12,6 livres pour atteindre 35 miles, entre 5,1 et 24,3 livres pour 72 miles, entre 9,8 et 89,6 livres pour 232 miles. Avec une fusée de type Coston, ces masses seraient à élever à la puissance vingt-sept : des chiffres astronomiques, au sens propre. Il prévoit un parachute pour ramener les instruments.

L’éclair sur la Lune

Et puis, dans les dernières pages, Goddard se laisse aller à une hypothèse qui fera tout le bruit. Il se demande ce qu’il faudrait pour envoyer un engin jusqu’à la Lune et prouver qu’il y est arrivé. Il reprend son expérience de l’éclair de 1916 : à 2,24 miles de distance, 0,0029 gramme de poudre de magnésium était encore visible, et 0,015 gramme bien visible. Il extrapole : sur la Lune, à 220 000 miles, avec un télescope d’un pied de diamètre, il faudrait 2,67 livres de poudre pour un éclair juste visible, 13,82 livres pour un éclair bien visible. La masse de la fusée au départ devrait être de 3,21 tonnes dans le premier cas, de 16,63 tonnes dans le second. Huit ou dix tonnes, conclut-il, suffiraient sans doute.

Goddard prend toutes ses précautions. Ce projet, écrit-il, n’est pas d’une importance scientifique évidente. Il ne le propose que pour montrer que la méthode a des possibilités qui ne dépendent de rien de vraiment impossible. Et il conclut sobrement qu’il ne reste qu’à faire certaines expériences préliminaires.

Dans son autobiographie de 1927, il expliquera pourquoi il avait choisi cet exemple : pour éviter de paraître trop spéculatif, il avait préféré parler d’un éclair de poudre sur la Lune plutôt que de navigation interplanétaire. L’ironie est qu’il aurait probablement fait moins de bruit en parlant de Mars. La Lune, si proche, si visible, allait enflammer l’imagination du public.

Ce que le texte ne dit pas

Ce qui frappe, à la relecture, c’est tout ce que Goddard a gardé pour lui. Le texte de 1919 ne parle pas de passagers, ni de vaisseaux habités, ni de voyages vers les planètes. Il ne développe pas l’idée des ergols liquides : il se contente de renvoyer à son brevet de 1914. Il ne mentionne pas les fusées à étages, sinon par la même référence. Tout ce qu’il a imaginé dans ses carnets verts, l’hydrogène et l’oxygène, le carburant fabriqué sur la Lune, la gravité artificielle, les appareils photographiques tournant autour de Mars, reste dans ses tiroirs.

Ce n’est pas de la timidité. C’est une stratégie. Goddard sait, depuis les refus de 1907 et 1908, comment la communauté scientifique reçoit les spéculations sur le voyage spatial. Il veut être jugé sur des mesures et des équations, pas sur des rêves. Il n’a écrit que ce qu’il pouvait démontrer.

Un tirage de 1 750 exemplaires

Le Smithsonian tire le fascicule à 1 750 exemplaires, envoyés à sa liste habituelle de bibliothèques, de savants et d’institutions. Le 7 janvier 1920, Goddard reçoit ses 90 exemplaires d’auteur. L’édition sera vite épuisée. Le texte sera réimprimé en 1946, après sa mort, par l’American Rocket Society, avec celui de 1936, sous le titre Rockets.

Parmi les lecteurs de ce premier tirage, il y a, à l’autre bout de l’Europe, un étudiant né en Transylvanie, Hermann Oberth, qui écrira de Heidelberg à Goddard, en 1922, pour lui demander un exemplaire. Il y a aussi les journalistes. Le service de presse du Smithsonian prépare un communiqué. Il va présenter l’éclair sur la Lune comme « le premier contact réel entre une planète et une autre ».

Sources : R. H. Goddard, « A Method of Reaching Extreme Altitudes », Smithsonian Miscellaneous Collections, vol. 71, n° 2, 1919 ; journal d’octobre 1919 et de janvier 1920 ; autobiographie (1927) ; notice biographique d’Esther C. Goddard — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 14 · 1920 L’homme de la Lune

Le lundi 12 janvier 1920, le Boston Herald publie un titre qui va poursuivre Robert Goddard jusqu’à la fin de ses jours : « Nouvelle fusée conçue par le professeur Goddard. Elle pourrait frapper la face de la Lune. » La veille au soir, la Smithsonian Institution a diffusé un communiqué sur son article. Le texte est exact, mais il est rédigé pour les journaux : il annonce un rendement des fusées porté de deux à près de soixante-quatre pour cent, une atmosphère qui s’étendrait jusqu’à deux cents miles, des observations météorologiques quotidiennes, une fusée de 1 274 livres capable de monter et redescendre en moins d’une demi-heure. Et il présente l’éclair sur la Lune comme « le premier contact réel entre une planète et une autre ». Les reporters du Post, de l’American et du Herald se pressent chez Goddard.

Le déluge

En quelques jours, l’affaire fait le tour des États-Unis, puis du monde. Le courrier arrive par sacs entiers. La revue Scientific American Monthly veut un résumé. Une agence photographique veut des images. La Bronx Exposition, un parc d’attractions de New York, offre son terrain, le Starlight Amusement Park, pour le départ de la fusée vers la Lune. Des lecteurs veulent commercialiser l’invention ; d’autres sont alarmés ou indignés ; la majorité est enthousiaste ; et certains se portent volontaires pour faire le voyage.

Le 15 janvier, le dessinateur Bronstrup publie dans le San Francisco Chronicle une caricature où les habitants de la Lune manifestent, pancartes à la main : ils sont, dit la légende, « opposés à de nouveaux projets d’annexion ». Le 28 janvier, un correspondant d’Altoona, en Pennsylvanie, demande à Goddard ce qui se passerait si les habitants de la Lune, se sentant menacés, décidaient de détruire la Terre.

Le 22 janvier, Karl T. Compton lui écrit de Princeton : à Paris, Hale lui a montré ses photographies et son rapport, et l’article a provoqué beaucoup de discussions.

« Une sévère épreuve pour la crédulité »

Le 13 janvier 1920, le New York Times, le plus influent des quotidiens américains, consacre à Goddard un éditorial non signé intitulé A Severe Strain on Credulity, une sévère épreuve pour la crédulité. Le texte doute qu’une fusée puisse fonctionner dans le vide, puisqu’elle n’aurait plus rien contre quoi pousser. Il insinue que le professeur ignore des notions que l’on enseigne chaque jour dans les lycées.

C’est exactement l’erreur que Goddard a réfutée par l’expérience en 1916. La fusée ne pousse pas contre l’air : elle est poussée par la réaction de ses propres gaz, comme un fusil recule quand il tire, que ce soit dans l’air ou dans le vide. Goddard a mesuré ce recul dans une enceinte presque vide, et il l’a écrit dans son article. L’éditorialiste ne l’a pas lu, ou ne l’a pas compris.

Le New York Times mettra quarante-neuf ans à reconnaître son erreur. Le 17 juillet 1969, au lendemain du départ d’Apollo 11 vers la Lune, le journal publiera un rectificatif ironique : des recherches et des expériences supplémentaires ont confirmé les découvertes d’Isaac Newton au dix-septième siècle, et il est désormais définitivement établi qu’une fusée peut fonctionner dans le vide aussi bien que dans l’atmosphère ; le Times regrette son erreur. Goddard était mort depuis vingt-quatre ans.

« Mesurer la difficulté de se faire comprendre »

Goddard tente de rectifier le tir. Le 18 janvier, il publie une déclaration à la presse. On a accordé, dit-il, trop d’attention à l’éclair sur la Lune et trop peu à l’exploration de l’atmosphère, qui est le véritable objet de son travail. Si l’on voulait spéculer hardiment, ajoute-t-il, on pourrait parler de photographies prises dans l’espace par un engin guidé par des cellules sensibles à la lumière ; mais poursuivre la spéculation serait imprudent. Il propose de lever par souscription publique 50 000 à 100 000 dollars, qui seraient confiés au Smithsonian. Le 19 janvier, il ajoute une phrase qui est un credo : le vrai progrès est une succession d’étapes logiques, et non un saut dans le noir.

Le 6 février, il publie une lettre dans la revue Science, sous le titre On High-altitude Research. Il y écrit qu’il commence à mesurer la difficulté de se faire comprendre. Il ne s’agit pas, précise-t-il, d’une exploration de « l’Afrique la plus noire » : tous les résultats seront obtenus non par la discussion, mais par l’application de vraies méthodes de recherche.

Ce mois de janvier 1920 laisse en Goddard une marque profonde. Pendant le reste de sa vie, il se méfiera des journalistes, refusera la plupart des interviews, fera tout pour travailler loin des regards. On l’appellera « l’homme de la Lune », on le dira secret, voire paranoïaque. Il faut se souvenir de ces semaines pour comprendre pourquoi.

Le 29 janvier

Au milieu de ce tumulte, la vie de Goddard bascule. Sa mère, Fannie Hoyt Goddard, malade de la tuberculose depuis plus de vingt ans, s’éteint. Le 29 janvier 1920, il note dans son journal, avec la sobriété qui est la sienne : « Maman est morte à 1 h 55. » Les funérailles ont lieu le dimanche 1er février, à quatorze heures trente, célébrées par Fred Danker. Il y a beaucoup de fleurs. Le soir, Robert parle avec son père et son oncle Scott Hoyt dans le fumoir.

C’est elle qui, trois ans plus tôt, avait dit en entendant la lettre du Smithsonian que c’était la chose la plus merveilleuse qu’elle ait jamais entendue, et qu’il pouvait y arriver. Elle n’a pas vécu assez pour voir voler une seule de ses fusées.

Un rapport confidentiel

En mars 1920, Goddard remet au Smithsonian un long rapport qu’il ne destine pas au public : Report Concerning Further Developments of the Rocket Method of Investigating Space. Puisque la presse a tant fantasmé sur la Lune, il y expose sérieusement, en physicien, tout ce qu’il a gardé pour lui.

On pourrait photographier la Lune et les planètes de près : un télescope d’un pied passant à 1 000 miles de Mars vaudrait un instrument de 6,6 miles de diamètre sur Terre. L’engin serait guidé par des gyroscopes et de petits jets latéraux. Pour revenir, il rentrerait tangentiellement dans l’atmosphère, protégé par un bouclier de couches dures et isolantes, à l’image de l’intérieur des météorites, qui reste froid. Pour communiquer avec d’éventuels habitants d’une autre planète, on pourrait y envoyer des plaques de métal gravées de figures géométriques et de la carte des constellations. En 1929, relisant ce texte, il ajoutera une note étonnante : mieux vaudrait détruire la fusée avant qu’elle ne se pose, pour éviter un usage désordonné des fusées par les habitants d’une autre planète.

Avec l’hydrogène et l’oxygène, il ne faudrait que 43,5 livres au départ, au lieu de 438 avec la poudre, pour envoyer une livre « à l’infini ». On pourrait fabriquer ces gaz au sommet d’une montagne enneigée, à partir de l’eau. Il évoque, pour la première fois par écrit devant ses commanditaires, un vol avec un opérateur à bord, et même un aller-retour vers la Lune, où l’on produirait l’hydrogène et l’oxygène du retour dans un cratère proche d’un pôle, grâce à une centrale installée sur un sommet toujours éclairé par le Soleil, à l’abri des météores sous la roche. Pour aller vers Mars, à une vitesse moyenne de sept miles par seconde, le voyage durerait un peu plus de sept semaines. Avec l’énergie solaire captée par des miroirs de feuille mince et une propulsion par ions, il en faudrait environ quatorze.

Sa conclusion est sans ambiguïté : la méthode de la fusée est supérieure à toutes les autres pour la communication interplanétaire, elle ne demande pas de dépenses énormes, et un appel au soutien du public est justifié.

Esnault-Pelterie

L’article de 1919 a des lecteurs attentifs en Europe. Le 31 mars 1920, l’aviateur et ingénieur français Robert Esnault-Pelterie, pionnier de l’aviation et l’un des premiers théoriciens européens du vol spatial, lui écrit de Paris. Il ne comprend pas comment Goddard peut parler d’un rendement passant de deux à soixante-quatre pour cent, alors que les tuyères des turbines dépassent quatre-vingt-dix. Il joint son propre essai de 1913. Goddard lui explique, le 20 avril, la différence entre les deux situations. Le 10 mai, Esnault-Pelterie le félicite pour sa très bonne méthode scientifique et pour sa tuyère conique, et propose d’en parler à la Société astronomique de France. Le 16 juin, il suggère d’envoyer un projectile autour de la Lune pour photographier sa face cachée. Goddard lui répond en évoquant le guidage par cellules photosensibles vers une source de lumière.

Le banquet et les volontaires

Goddard est désormais un homme célèbre, qu’il le veuille ou non. Le 20 mars 1920, il donne une conférence à Boston ; un journal publie à cette occasion une caricature montrant un homme chauve qui fait des signaux vers Mars. Le 1er avril, il reçoit la lettre d’une certaine Miss R., de Kansas City, prête à accompagner un capitaine dans un « saut de fusée vers la Lune ou vers Mars ». Le 2 avril, il est à Chicago, invité au banquet de l’American Association of Engineers, et danse jusqu’à minuit moins dix. Le 7 avril, il visite l’arsenal de Brooklyn et y croise un jeune officier de marine aviateur, Richard Byrd.

Entre le 8 et le 15 avril, Alexander Graham Bell, l’inventeur du téléphone, demande à le rencontrer. Le 14 avril, Goddard déjeune avec Gilbert Grosvenor, directeur du National Geographic et gendre de Bell, puis passe la soirée chez Bell avec Abbot et le météorologue Marvin. Il en gardera le souvenir d’un vieil homme à l’esprit vif et aux manières très agréables, qui lui montre ses hydroglisseurs. Le 27 avril, il lit devant la National Academy of Sciences un exposé sur les possibilités de la fusée dans la prévision du temps : envoyer chaque jour des instruments à dix kilomètres d’altitude depuis plusieurs stations, en vingt secondes, avec une fusée de onze livres pour une livre d’instruments.

La Marine et Indian Head

Les militaires, eux, n’ont pas oublié Aberdeen. Le 27 mars 1920, la Marine, par l’intermédiaire de l’amiral Earle, souhaite développer un lance-grenades à fusée contre les sous-marins. Le 11 mai, un contrat est conclu, signé le 14 juin : Goddard sera consultant à temps partiel, pour cent dollars par mois et quinze dollars par jour passé sur place. Il travaillera pendant trois ans pour la Marine, au terrain d’essai d’Indian Head, dans le Maryland. En août 1920, il y fait ses premiers essais et se dit enthousiaste de la façon dont on l’a traité.

Le 7 juin 1920, Clark le nomme professeur titulaire de physique pour trois ans. Le 12 juin, il écrit que ce qu’il a pu faire jusqu’ici n’est qu’un tout petit début. Le 16 juin, il adresse une lettre d’adieu au président Sanford, qui prend sa retraite : quand il était entré à Clark, écrit-il, il n’était qu’un semi-invalide. Le 23 septembre, il assiste à la réception donnée en l’honneur du nouveau président, le géographe Wallace W. Atwood. Atwood dirigera Clark pendant vingt-six ans et sera, dans les années suivantes, l’un des protecteurs de Goddard, non sans heurts.

Le 19 octobre 1920, jour anniversaire, Goddard descend derrière la grange, mange des pommes et s’appuie contre le cerisier. Deux jours plus tard, il note qu’il a fondé un club de radio à Clark. Le 2 novembre, il écoute à la radio les résultats de l’élection présidentielle.

L’année de « l’homme de la Lune » s’achève. Goddard a été moqué, encensé, sollicité. Il a perdu sa mère. Il a trouvé un nouvel employeur dans la Marine. Mais il n’a toujours pas fait voler de fusée au-delà de quelques centaines de pieds. Et il commence à comprendre que la poudre ne le mènera pas où il veut aller.

Sources : Boston Herald (12 janvier 1920), communiqué du Smithsonian (11 janvier 1920), déclarations de R. H. Goddard (18 et 19 janvier 1920), lettre à Science (6 février 1920), rapport au Smithsonian (mars 1920, avec notes de 1929), correspondance avec R. Esnault-Pelterie (mars-juillet 1920), contrat avec la Marine (mai-juin 1920), journal 1920 — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I. Éditorial du New York Times du 13 janvier 1920 et rectificatif du 17 juillet 1969 : Astronomy ; Columbia Journalism Review.

Troisième partie

Le liquide

1920 – 1929

Chapitre 15 · 1921 – 1923 L’oxygène liquide

Au début des années 1920, Robert Goddard transporte dans sa voiture, depuis le Massachusetts Institute of Technology, à Cambridge, jusqu’à Worcester, un chargement d’une nature peu ordinaire : quelques litres d’oxygène liquide, à moins cent quatre-vingt-trois degrés, dans des vases de verre sphériques à double paroi. C’est le laboratoire du professeur Frederick G. Keyes qui le lui fournit. Le liquide bout lentement pendant le trajet, et une partie s’évapore avant l’arrivée. Avec ce qui reste, Goddard va tenter ce que personne n’a encore fait : brûler un carburant liquide et de l’oxygène liquide dans une chambre de fusée.

« Réaction contre rien »

Pendant l’hiver 1920-1921, Goddard poursuit ses essais pour la Marine à Indian Head. Il y met au point le lance-grenades contre les sous-marins. En décembre 1920 et en mars 1921, il tire une fusée de 725 livres dont les gaz sortent à 5 930 pieds par seconde, sans flamme visible : on ne voit qu’un nuage de poussière. Le 24 mars 1921, il remet à la Marine un rapport sur une autre idée : accélérer par une fusée les obus perforants largués d’avion, pour qu’ils frappent plus fort les ponts des navires.

Mais la presse ne l’a pas oublié. Le 25 février 1921, l’Observatoire du Vatican lui écrit : les journaux italiens annoncent que sa fusée partira pour la Lune l’été prochain ; qu’y a-t-il de vrai ? Le lendemain, Goddard publie dans le Scientific American une mise au point intitulée That Moon Rocket Proposition — Refutation of Some Popular Fallacies, cette histoire de fusée lunaire, réfutation de quelques erreurs populaires. Il y explique qu’il préfère travailler tranquillement. Il précise qu’il n’a demandé aucun volontaire pour le voyage, mais qu’il en a reçu dix-huit. Il s’amuse qu’on se soit étonné de voir le Smithsonian soutenir l’idée « absurde » d’un mouvement produit par une « réaction contre rien ». Il rappelle ses mesures : la poussée est même plus grande à un millième et demi de la pression normale. Et il dénonce l’attitude qui consiste à dire que tout est impossible jusqu’à ce que ce soit fait.

Le 6 février 1921, il a écrit une courte déclaration autobiographique pour l’Inventors Bulletin. Il y tient à préciser que ses recherches ne portent pas seulement sur les fusées, mais aussi sur les avions, les détecteurs de radio, les hautes fréquences, le transport rapide. Il y rappelle les records d’altitude de son temps : les cerfs-volants ont atteint un mile et demi, les avions et les ballons habités 6,8 miles, les ballons à instruments 21,7, les petits ballons-pilotes 24,3. Le Weather Bureau, le service météorologique américain, admet ne pas espérer dépasser vingt-cinq miles ; au-delà, il faut la fusée.

Le mariage de Nahum

Le 9 février 1921, le père de Robert, Nahum Goddard, se remarie. Il épouse Jennie Ward Messick, une cousine éloignée qui avait aidé à soigner sa femme pendant sa maladie. Robert est témoin. La cérémonie a lieu chez Fred Danker, celui-là même qui avait célébré les obsèques de Fannie un an plus tôt. Jennie restera proche de lui : on la retrouvera, vingt ans plus tard, à la chapelle de l’Académie navale d’Annapolis, assise à côté de lui un dimanche de mai.

Deux liquides

La décision qui va tout changer est d’abord une décision budgétaire. Le 11 avril 1921, Goddard demande 5 000 dollars aux administrateurs de Clark. Le 3 juin, ils lui en accordent 2 500, et 1 000 de plus l’année suivante. Le président Atwood a plaidé sa cause. C’est avec cet argent que Goddard commence ses expériences sur les ergols liquides.

En juillet 1921, il dessine une chambre de combustion à pression constante et une pompe. Le 10 septembre, il se rend chez Linde Air Products, le grand producteur d’oxygène, pour s’informer. Le 12 septembre 1921, avec son mécanicien Nils Riffolt, il fait son premier essai avec de l’oxygène liquide. Une partie se perd, le reste n’atteint même pas la chambre. Les éditeurs de ses papiers considèrent ce jour comme le début de l’expérimentation qui mènera à la première fusée à ergols liquides.

Pourquoi des liquides ? Goddard l’a compris en 1909 : la poudre est un combustible commode, mais elle oblige à construire une chambre assez solide pour contenir toute la charge, et elle libère moins d’énergie qu’un bon carburant brûlé dans l’oxygène pur. Avec deux liquides, on peut stocker le carburant et l’oxygène dans des réservoirs légers et ne les envoyer dans une petite chambre qu’au fur et à mesure. La chambre reste petite et légère, quelle que soit la quantité de combustible emportée. C’était le troisième principe de son brevet de 1914. Il est temps de le mettre en pratique.

La ferme de « tante Effie »

Le 1er avril 1922, Goddard remet aux administrateurs de Clark son premier rapport. Il y annonce qu’il abandonne les cartouches de poudre pour deux liquides : l’éther, un carburant très volatil, et l’oxygène liquide. Le premier essai a été spectaculaire : mêlés brutalement dans un tube à essai, les deux liquides ont explosé et fait voler le bloc de bois qui servait de support. Mais introduits lentement, ils brûlent sans violence. Un essai à l’extérieur a donné quatre livres de poussée. Et Goddard ajoute une phrase qui dit son espoir : la légèreté sera bien plus grande qu’on ne l’imaginait.

Ces essais ont lieu en plein air, à Auburn, une petite commune au sud de Worcester, sur la ferme de Miss Effie M. Ward. Goddard l’appelle « tante Effie », et lui-même la présente comme une tante dans un rapport de 1922 ; les éditeurs de ses papiers précisent qu’il s’agissait en réalité d’une cousine éloignée. Sa ferme servira de terrain d’essai pendant toute la décennie. C’est là que volera, en 1926, la première fusée à ergols liquides.

En avril et mai 1922, les essais à la ferme se succèdent avec Riffolt. Ils sont laborieux : retours de flamme, tuyaux qui brûlent, couvercle du réservoir d’éther qui saute. Le travail du pionnier est fait de ces petits désastres répétés.

« Le professeur et l’étudiante »

Le 4 avril 1922, le Worcester Telegram publie une nouvelle qui ne doit rien aux fusées : « Le professeur et l’étudiante vont se marier : Miss Esther Kisk sera l’épouse du Dr Robert Hutchings Goddard. » Esther suit alors des cours à Clark, tout en travaillant pour la présidence. Les fiançailles seront longues : le mariage n’aura lieu qu’en juin 1924.

Le 4 septembre 1922, Goddard donne une causerie à la radio, à l’occasion de la foire de Nouvelle-Angleterre. Esther et sa mère sont venues l’écouter. Chaque année, il mesure la pluie tombée pendant la foire pour la compagnie qui assure les forains : un petit travail de physicien, payé et utile.

Oberth

Le 3 mai 1922, une lettre arrive de Heidelberg, en Allemagne. Elle est signée Hermann Oberth. Ce jeune homme né en Transylvanie a appris par le journal, écrit-il, qu’il n’est pas seul à travailler sur le problème de la fusée spatiale. Il pense que seul le travail commun des savants de toutes les nations pourra résoudre ce grand problème, et il demande à Goddard un exemplaire de son article de 1919. Goddard le lui envoie. L’exemplaire d’Oberth sera détruit, plus de vingt ans plus tard, dans les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Le 12 juin, Oberth remercie et promet de mentionner le travail de Goddard en annexe de son propre livre.

Le 1er août 1923, Goddard découvre ce livre : Die Rakete zu den Planetenräumen, la fusée vers les espaces planétaires, publié à Munich. Il y trouve, note-t-il, pratiquement la même théorie que la sienne, présentée comme une méthode originale. Il ajoute une prédiction qui se révélera exacte : il ne serait pas surpris que ce ne soit qu’une question de temps avant que la recherche ne devienne une sorte de course.

Le livre d’Oberth va lancer en Allemagne un mouvement d’enthousiasme pour les fusées, des sociétés d’amateurs, des expériences, et, quinze ans plus tard, un programme militaire. Goddard, lui, continue seul dans son coin du Massachusetts. Le 27 décembre 1923, par ce qu’il appelle de la « légitime défense », il décide de présenter une courte note, sans détails techniques, au congrès de l’American Association for the Advancement of Science à Cincinnati, pour dater publiquement ses propres travaux.

La pompe

Le principal obstacle technique est l’alimentation de la chambre. Il faut envoyer l’oxygène liquide et le carburant dans la chambre sous une pression supérieure à celle qui y règne. Goddard choisit d’abord des pompes, comme dans son brevet de 1914. Le 21 mars 1923, il décrit une pompe à piston minuscule : dix grammes de parties mobiles, quarante coups par seconde, et un poids de 0,718 livre par cheval-vapeur, soit le tiers de celui du célèbre moteur d’avion Liberty.

Pomper de l’oxygène liquide est une prouesse. Le liquide est si froid qu’il rend cassants la plupart des métaux et gèle les joints. Oberth, dans son livre, affirme que c’est impossible. En août 1923, Goddard a une pompe qui fonctionne : seize essais en cinq mois. Mais l’oxygène coûte cinq dollars le litre. En juillet, « désespéré », il a fait le tour des institutions pour en obtenir : le Bureau of Standards, le Bureau of Mines, la Marine, Princeton, Yale, Harvard, le MIT. Finalement, la compagnie Linde accepte de lui donner gratuitement l’oxygène qui reste en fin de « campagne » : deux litres par semaine en moyenne.

En mai 1923, la Marine arrête le programme du lance-grenades, et le service de la guerre chimique de l’armée, qui s’était intéressé aux fusées, renonce à investir. Le même mois, Arthur Gordon Webster, le maître de Goddard, meurt. Il ne verra pas voler la fusée qu’il avait poussé son élève à faire connaître.

« Je me consume d’impatience »

En octobre et novembre 1923, Goddard installe son appareil d’essai à une fenêtre du laboratoire de physique de Clark. Le 1er novembre, le moteur soulève cinquante livres pendant quinze secondes. Le 3 novembre, Abbot lui écrit une lettre où perce l’impatience de tous ceux qui le soutiennent : il se consume d’impatience ; l’espace interplanétaire, ajoute-t-il, lui semblerait bien plus proche après avoir vu une de ses fusées monter de cinq ou six miles. Goddard lui répond que son impatience est égale à la sienne.

Il faut pourtant se rendre à l’évidence : Goddard a les meilleures idées et une théorie complète, mais il avance lentement. Il travaille seul ou presque, avec un mécanicien, quelques litres d’oxygène par semaine, et des budgets de quelques centaines de dollars. Il enseigne à plein temps. Chaque essai qui échoue lui coûte des semaines. Et il refuse de montrer quoi que ce soit avant d’être sûr.

Sources : rapports à la Marine (1920-1923), « That Moon Rocket Proposition », Scientific American (26 février 1921), déclaration pour l’Inventors Bulletin (6 février 1921), correspondance avec Clark University (1921-1922), rapport aux administrateurs de Clark (1er avril 1922), Worcester Telegram (4 avril 1922), lettres d’H. Oberth (3 mai et 12 juin 1922), notes du 1er août 1923, lettre de C. G. Abbot (3 novembre 1923), journal 1921-1923 — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I.

Chapitre 16 · 1924 – 1925 Esther

Le samedi 21 juin 1924, à midi, dans l’église épiscopale St. John de Worcester, le révérend Charles Lancaster Short marie Robert Hutchings Goddard, quarante et un ans, professeur de physique et directeur des laboratoires de physique de Clark University, et Esther Christine Kisk, la jeune femme qui avait tapé à la machine, cinq ans plus tôt, le manuscrit sur les altitudes extrêmes. Il n’y a pas de témoins. La mariée porte une robe de crêpe georgette blanc. Le couple part en voyage de noces en automobile, vers les White Mountains du New Hampshire. À son retour, il s’installera au 1 Tallawanda Drive, l’ancienne maison de Maple Hill, celle derrière laquelle se dresse le cerisier.

Une compagne de travail

Il faut dire d’emblée ce qu’Esther Goddard sera dans la vie de son mari, parce que ses papiers le montrent à chaque page. Elle ne sera pas seulement une épouse. Elle assistera à presque tous ses essais. Elle filmera ses fusées avec une caméra de cinéma, prendra des photographies, tiendra les comptes, tapera ses rapports, l’accompagnera dans ses voyages. Elle le soignera quand il sera malade. Et après sa mort, pendant plus de vingt-cinq ans, elle consacrera sa vie à sa mémoire : elle classera ses papiers, fera délivrer cent trente et un brevets à partir de ses notes, et publiera avec G. Edward Pendray les trois volumes de ses papiers, dont ce livre tire l’essentiel de sa matière.

Dans un poème lu à un dîner de professeurs, à la fin de 1927, et que Goddard recopie dans son journal, on la décrit ainsi : grande et blonde, avec un sourire dans les yeux et un reflet de lumière dans les cheveux. Le journal de Goddard ne dit presque jamais « Esther ». Il dit « E. ». E. est venue à la ferme. E. a filmé. E. a lu à haute voix le soir.

Avant le mariage : la fusée lunaire « au point »

Les mois qui précèdent le mariage montrent combien la notoriété de Goddard reste encombrante. En janvier 1924, Watson Davis, du Science Service, une agence de presse scientifique, propose de financer ses travaux grâce à un consortium de journaux. Abbot refuse que le Smithsonian s’y associe. Goddard, de son côté, explique qu’il préfère une démonstration complète à des records. Davis lui propose aussi de servir de conseiller technique pour une réédition modernisée de De la Terre à la Lune de Jules Verne. Goddard fait le travail ; le livre ne paraîtra jamais.

Le 16 juin 1924, cinq jours avant le mariage, le président Atwood annonce lors de la remise des diplômes de Clark que la fusée sera lancée cet été. Le New York Herald Tribune titre aussitôt que « la fusée lunaire est au point ». Elle ne l’est pas. Goddard en est encore à faire fonctionner des pompes minuscules sur un banc d’essai.

Le courrier, lui, continue d’affluer. En 1924, un reporter tchèque de trente ans, orphelin, se porte volontaire pour le premier voyage. Une bouddhiste parisienne proteste : les habitants de la Lune pourraient riposter. Et une voix venue du Danemark supplie : laissez la Lune en paix !

L’argent de quelques centaines de dollars

En 1924, le Smithsonian ne peut plus donner que des sommes modestes : 500 dollars en janvier et en avril. L’American Association for the Advancement of Science accorde 190 dollars. La Research Corporation, une fondation créée par le chimiste Frederick Cottrell pour financer la recherche avec les revenus de ses brevets, accorde 2 500 dollars par l’intermédiaire du Smithsonian.

Le 25 mars 1924, Abbot vient à Worcester voir où en est le travail. Goddard lui montre une alimentation en oxygène liquide, une chambre et un allumeur au point, des bâtons de poudre sans fumée pour la mise à feu, une pompe à deux cylindres « qui fonctionnera des semaines », un petit moteur à oxygène pour la faire tourner, des pièces en alliage d’aluminium et de magnésium. Il promet un essai réussi dans l’année. Walcott, de son côté, recommande la discrétion : moins on fera de publicité, mieux ce sera.

En février 1924, Goddard publie dans la Monthly Weather Review, la revue des météorologues, un article où il propose d’explorer l’atmosphère de 30 à 750 kilomètres d’altitude. Le but, écrit-il, est bien plus qu’un exploit spectaculaire : c’est le développement d’une méthode nouvelle.

Le rapport secret de mars 1924

Le même mois, il remet au Smithsonian un « rapport supplémentaire sur les développements ultimes », strictement confidentiel. On y découvre ce qu’il pense vraiment. Il y décrit un vaisseau à hydrogène et oxygène liquides, avec un grand réservoir d’hydrogène central entouré de l’oxygène, l’hydrogène en excès servant à refroidir le moteur. Une cabine d’observation de 1 200 livres pour un ou deux opérateurs, stabilisée par des gyroscopes. Un déflecteur de flamme au sol pour le départ. Un retour freiné par l’atmosphère grâce à des plans porteurs, des ailes, puis un parachute.

Il chiffre un aller-retour vers la Lune : 200 000 livres au départ, soit moins que le poids d’un canon de seize pouces de la marine ; la moitié si l’on fabrique l’hydrogène et l’oxygène du retour sur la Lune elle-même. Six mille livres d’eau suffiraient pour le retour, soit un cube d’à peine plus de quatre pieds et demi de côté. Pour une planète pourvue d’atmosphère, il faudrait vingt-quatre tonnes. Sur Vénus, imagine-t-il, on pourrait peut-être utiliser le vent.

Une photographie de 1924 montre Goddard debout devant un tableau noir de Clark, craie à la main, expliquant comment une fusée pourrait atteindre la Lune. C’est l’image publique du professeur. Le rapport de mars 1924 est l’image privée de l’ingénieur qui, vingt ans avant les premiers satellites, calcule déjà le poids d’une expédition lunaire.

Sachs

En août 1924, Nils Riffolt, le mécanicien qui l’aidait depuis la guerre, part pour l’arsenal de Dahlgren, en Virginie. Goddard engage à sa place Henry Sachs, un instrumentiste du Bureau of Standards qu’il qualifie de « très habile ». Sachs restera à ses côtés jusqu’en février 1931, puis le rejoindra de nouveau à Annapolis en 1944, jusqu’à sa mort. Comme tous ses employés depuis l’affaire Shinkle, il signe un engagement de confidentialité.

Le 17 août 1924, un astronome suédois, Axel Corlin, de l’observatoire de Lund, lui écrit qu’on pourrait lui donner un prix Nobel si ses expériences réussissent. Le 11 septembre, l’attaché militaire français demande des informations. Le 9 septembre, Goddard répond dans la revue britannique Nature à un critique qui l’a comparé à Oberth. Il retrace sa chronologie : un intérêt sérieux depuis 1899, des écrits dès 1907, l’hydrogène et l’oxygène en 1909, la théorie en 1912, les liquides publiés en 1914 et testés en 1921. Oberth lui a écrit le 3 mai 1922, et son livre lui est parvenu en juillet 1923. Il ajoute qu’il a toujours su combien la personne moyenne se montre conservatrice face aux nouvelles applications de la physique.

La pompe trop petite

L’été 1924 est perdu. Pendant deux mois, en juillet et en août, Goddard se bat avec une pompe trop petite, un problème qui, note-t-il avec amertume, n’existerait pas à plus grande échelle. L’oxygène est réduit à deux litres deux fois par semaine.

Le 13 janvier 1925, il commence la construction d’un modèle de vol en alliage de magnésium. Souder de l’aluminium mince est un cauchemar. Linde lui fournit quatre litres d’oxygène par semaine jusqu’en juin ; sinon, il faut l’acheter deux dollars le litre à Boston, et chaque essai en consomme quatre litres.

Le 7 février 1925, W. J. Humphreys, physicien du Weather Bureau, lui pose une question que tout le monde se pose : comment vole la fusée ? Il revient d’un congrès à Madrid où, raconte-t-il, on lui a répondu en substance : belle idée, faites-le donc. Le 11 février, Goddard répond qu’il n’a pas le moindre doute de pouvoir atteindre cinquante à cent kilomètres. Mais son record reste d’environ un mile, avec ses petites fusées à poudre. Et il résume sa situation d’une phrase : c’est toujours la même histoire, pas de soutien sans résultats, et pas de résultats sans un soutien suffisant. Plus la fusée sera grande, mieux elle marchera. Mais un kilomètre de haut suffira à montrer que ça marche.

« Votre fusée de renommée mondiale »

Le 15 février 1925, un correspondant de Montevideo, en Uruguay, publie un long article sur « votre fusée de renommée mondiale ». En mai et en juin, Goddard refuse 500 dollars du Smithsonian tant qu’il peut tenir, puis finit par les accepter. Ses allumeurs ne fonctionnent pas bien, sa chambre chauffe ; la poussée varie de deux à huit livres, alors qu’il en faudrait douze à quinze. L’oxygène est descendu à 75 cents le litre.

Le 5 octobre 1925, sa fusée mesure dix pieds et demi et pèse dix livres. Il l’essaie dans un cadre qui lui permet de monter de neuf pouces. À chaque coup de pompe, elle saute et retombe. Le 31 octobre, un journal économique de Berlin lui demande un article sur « la fusée lunaire ». Il refuse poliment : il n’a encore rien démontré.

En novembre 1925, il a une idée décisive : un petit moteur à double effet entraînant à la fois les deux pompes, celle de l’oxygène et celle du carburant. Et le dimanche 6 décembre 1925, enfin, quelque chose se passe.

Le 6 décembre 1925

Ce dimanche-là, Goddard a pu obtenir l’oxygène liquide. Il fait un essai à midi, dans le laboratoire de Clark, la fusée installée dans un appentis devant une fenêtre du bâtiment de physique. Son journal est télégraphique : vingt-quatre secondes et plus ; elle a soulevé pendant les dix dernières secondes ; douze livres à vide ; pression dans la chambre, cent livres ; pression des pompes, soixante-quinze. Sous la photographie de l’essai, il écrira une légende : le premier essai où une fusée à ergols liquides a fonctionné de façon satisfaisante et soulevé son propre poids.

Dans son rapport du 5 mai 1926, il précisera que l’essai a duré vingt-sept secondes, jusqu’à épuisement des ergols, et que la poussée équilibrait juste le poids de la fusée. C’est une étape historique : pour la première fois, un moteur à ergols liquides a produit assez de poussée pour porter son propre poids. Mais ce n’est pas un vol. Et Goddard en tire une conclusion décevante : la fusée à pompes est trop petite, trop lourde pour sa taille. Elle ne pourra pas voler.

Il décide alors de simplifier radicalement. Plus de pompes : il mettra les réservoirs eux-mêmes sous pression pour pousser les liquides vers la chambre. La fusée sera plus légère, plus simple. Elle ne montera pas haut, mais elle quittera le sol.

Le 21 décembre 1925, Goddard rédige l’un de ces affidavits, ces textes datés et signés devant témoin, qu’il tient depuis 1924 pour protéger ses idées. Celui-ci ne parle pas de fusées. Il s’intitule The Doctrine of Recurrence, la doctrine du retour. Dans un univers infini dans le temps, écrit-il, toute configuration de la matière finira par se reproduire. Nous revivrons donc nos vies. Et cette sorte d’immortalité devrait avoir, selon lui, un effet très bénéfique sur la conduite : plus nos vies seront sordides, étroites et sans idéal, moins agréable sera la perspective de les revivre.

Sources : faire-part et presse de Worcester (juin 1924), correspondance avec le Smithsonian et le Science Service (1924-1925), rapport supplémentaire sur les développements ultimes (mars 1924), Monthly Weather Review (février 1924), lettre à Nature (9 septembre 1924), lettre à W. J. Humphreys (11 février 1925), journal 1924-1925 (dont le 6 décembre 1925), rapport du 5 mai 1926, affidavit du 21 décembre 1925 — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I et II.

Chapitre 17 · 16 mars 1926 Auburn

Le mardi 16 mars 1926, au matin, Robert Goddard et son mécanicien Henry Sachs quittent le laboratoire de physique de Clark University avec une fusée qui pèse moins de six livres à vide. En partant, Goddard jette un œil sur l’anémomètre du laboratoire : ses coupelles tournent paresseusement. Il y a peu de vent. Les deux hommes prennent la route d’Auburn, à environ cinq kilomètres au sud de Worcester, vers la ferme de la cousine Effie Ward. Il y a encore de la neige et de la glace dans les champs.

Trois mois de préparatifs

Depuis l’essai du 6 décembre, Goddard a tout repensé. En janvier 1926, il construit une nouvelle chambre de combustion percée de quatre orifices d’injection. Le 20 janvier, elle donne une poussée de plus de six livres. Le 26, il achète une caméra de cinéma. Il a adopté le principe le plus simple possible : plus de pompes, mais des réservoirs mis sous pression, qui poussent les liquides vers la chambre.

La fusée qu’il a conçue ne ressemble à aucune de celles qu’on dessinera plus tard. Elle a une forme étonnante, presque inversée : le moteur, c’est-à-dire la chambre de combustion et sa tuyère, est placé en haut, et les deux réservoirs en bas, reliés au moteur par deux longs tubes. Le réservoir d’essence et celui d’oxygène liquide sont légers. Pour faire monter la pression, un peu d’oxygène liquide coule par un petit trou dans un réservoir intérieur et s’y vaporise, chauffé par un petit réchaud à alcool placé sous le réservoir. L’injecteur d’essence n’est plus qu’un bouchon d’Alundum, une céramique, percé de quatre petits trous. Un essai préliminaire a montré que le bas de la chambre devait être en acier, et non en aluminium.

Le 21 février, Goddard filme l’ouverture d’un parachute. Le 22, Sachs fabrique un robinet en magnésium et une petite coupelle pour la flamme d’alcool. Le 23, ils portent tout le matériel à Auburn avec Roope, un collègue de Clark, et Esther : il y a trop de vent. Le 25, nouvelle tentative chez « tante Effie » : encore trop de vent.

Le 5 mars, le Smithsonian lui fait savoir qu’il aimerait un « gros article » sur un vol réussi, pour une grande campagne de collecte de dix millions de dollars qu’il prépare. Le 6 mars, un samedi, Goddard fait un essai à Auburn à seize heures. La partie haute de la tuyère brûle ; le film montrera que la fusée avait presque atteint le haut de son support. Le soir, il va au bal de la société étudiante Kappa Phi avec Esther ; ils en sont les parrains.

Le bâti dans la neige

Le 16 mars, Goddard et Sachs installent le bâti de lancement, un simple cadre métallique, dans un champ de la ferme, sur la colline Pakachoag. Des photographies de cette journée ont été conservées : sur l’une, Goddard se tient debout à côté de la fusée dans son bâti ; sur une autre, Sachs l’allume.

À treize heures, Esther et P. M. Roope arrivent. Roope, du département de physique de Clark, est chargé du théodolite, l’instrument qui sert à mesurer les angles, et du chronomètre. Esther a apporté une caméra, une « Sept » française qui ne filme que sept secondes à chaque chargement. Ils sont quatre, en tout et pour tout, dans un champ de neige du Massachusetts.

Le principe du départ est rudimentaire. Le réchaud à alcool fait monter la pression dans le réservoir d’oxygène. On met le feu à l’allumeur. Puis on tire le déclencheur qui libère la fusée.

Deux secondes et demie

Il est quatorze heures trente. Goddard racontera la suite dans son journal du lendemain, dans un passage qui est l’un des textes fondateurs de l’astronautique.

Même après que le déclencheur eut été tiré, écrit-il, la fusée ne s’éleva pas tout de suite, mais la flamme sortit et il y eut un grondement régulier. Au bout d’un certain nombre de secondes, elle s’éleva, lentement jusqu’à dégager le bâti, puis à la vitesse d’un train express, en s’incurvant vers la gauche, et alla frapper la glace et la neige, toujours à vive allure. « Elle avait l’air presque magique en s’élevant, sans bruit ni flamme sensiblement plus grands, comme si elle disait : “Je suis restée ici assez longtemps ; je crois que je vais aller ailleurs, si ça ne vous dérange pas.” »

Le vol a duré deux secondes et demie. La fusée est montée à quarante et un pieds, soit douze mètres et demi, et elle est retombée à cent quatre-vingt-quatre pieds, environ cinquante-six mètres, du bâti de lancement. Sa vitesse moyenne, mesurée au chronomètre, était d’environ soixante miles à l’heure, une centaine de kilomètres à l’heure. Elle a décrit une sorte de demi-cercle : la moitié inférieure de la tuyère avait brûlé avant le départ, de façon inégale, ce qui l’a fait dévier. Au départ, elle pesait 10,45 livres, à peine plus de quatre kilos et demi : 5,75 livres de fusée, 3,7 livres d’oxygène liquide et trois quarts de livre d’essence.

Esther, raconte Goddard, a dit qu’au moment du départ la fusée ressemblait à une fée, ou à une danseuse esthétique. Parmi les choses surprenantes, il note l’absence de fumée, l’absence de grondement très fort, et la petitesse de la flamme.

Puis il ajoute un détail de physicien poète, qu’il aurait pu omettre et qu’il a tenu à garder : le ciel était clair, en majeure partie, avec de grands nuages blancs vaporeux ; mais en fin d’après-midi il y avait un grand nuage rose à l’ouest, au-dessus duquel brillait le soleil.

Le soir

Le journal du 16 mars lui-même est d’une sobriété extraordinaire. Il est allé à Auburn avec M. Sachs le matin. Esther et M. Roope sont venus à treize heures. Il a essayé la fusée à quatorze heures trente. Elle est montée de quarante et un pieds et a parcouru cent quatre-vingt-quatre pieds, en deux secondes et demie, après que la moitié inférieure de la tuyère eut brûlé. Il a rapporté le matériel au laboratoire. Le soir, il a lu de la mécanique, de la physique de l’air, et il a rédigé le compte rendu de l’expérience.

C’est tout. L’homme qui vient de faire voler la première fusée à ergols liquides de l’histoire du monde rentre au laboratoire, range le matériel, et passe la soirée à lire et à écrire. Le lendemain, il prend le temps de raconter la scène en détail, comme pour lui-même. Il n’a prévenu aucun journal. Il n’en préviendra aucun.

Dans le récit du 17 mars, il note encore que l’anémomètre du laboratoire tournait toujours aussi paresseusement quand Sachs et lui étaient rentrés, à dix-sept heures trente. Depuis février, le vent avait fait renvoyer deux tentatives. Ce jour-là, il était tombé.

« Le cadre vide »

Dans son rapport du 5 mai 1926 au Smithsonian, Goddard décrit l’événement avec la précision qui convient. C’est, écrit-il, la première fois qu’une fusée mue par des liquides s’est déplacée par ses propres moyens. Il y joint une photographie qu’il a intitulée The Empty Frame, le cadre vide : le bâti de lancement, déserté par la fusée qui vient de partir. Une photo, ajoute-t-il, obtenue après longtemps. Depuis 1920, il travaillait à faire quitter son cadre à une fusée à liquides.

Dans son autobiographie de 1927, il comparera ce vol au premier vol des frères Wright, le 17 décembre 1903 à Kitty Hawk : douze secondes, cent vingt pieds parcourus, dix pieds de hauteur. Le vol des Wright n’avait pas paru très impressionnant non plus aux rares témoins. Mais il avait prouvé qu’un engin plus lourd que l’air pouvait voler par ses propres moyens. Le vol d’Auburn prouve qu’une fusée à ergols liquides peut le faire.

Le Smithsonian, pourtant, ne juge pas ce vol assez convaincant pour être annoncé au public. Deux secondes et demie, quarante et un pieds : aux yeux de donateurs, c’est peu. Il n’y aura pas de « gros article ». Le vol d’Auburn restera presque inconnu jusqu’en 1936, quand Goddard le décrira dans sa deuxième publication. Ce n’est qu’après sa mort que le 16 mars 1926 deviendra une date célèbre, et que l’on érigera, le 13 juillet 1960, un obélisque de granit sur la colline Pakachoag, à l’endroit où se dressait le bâti. Pakachoag, dans la langue des Indiens du lieu, signifie un tournant, ou un lieu de retournement.

Le deuxième vol

Goddard, lui, est déjà passé à la suite. Il renforce la fusée avec quatre tubes, installe des chicanes dans les réservoirs pour empêcher les liquides de ballotter, réduit la quantité d’oxygène. Puis il prend une décision qui contredit son intuition de départ : il déplace la chambre de combustion vers le bas, sous les réservoirs. Le moteur en haut ne rendait pas la fusée plus stable. Toutes les fusées du monde, depuis, ont le moteur en bas.

Le 3 avril 1926, il est à la ferme à six heures quarante-cinq. La fusée monte après un moment d’hésitation, vole quatre secondes deux dixièmes et retombe à environ cinquante pieds. C’est le deuxième vol d’une fusée à ergols liquides. Une photographie du 4 mai montre le premier modèle avec le moteur à la base. Ce jour-là, Sachs déclenche la fusée par accident ; Goddard note aussi, sans plus de commentaire, que Sachs a oublié le réchaud à alcool. Roope, au théodolite, mesure ce qu’il peut.

Ensuite, la poussée n’est plus suffisante. En mai, rien ne vole. La petite fusée a donné ce qu’elle pouvait. Pour aller plus haut, il faudra plus grand.

Les volontaires

Le vol d’Auburn n’a pas été annoncé, mais la réputation de Goddard voyage sans lui. En mars 1926, les lettres de volontaires pour le voyage vers la Lune arrivent de Berlin, de Ziegenrück, où un étudiant allemand en économie nationale propose ses services, d’Helsingfors, où un garçon de vingt ans se dit prêt à risquer sa vie, de Stockholm, où deux jeunes gens se portent candidats. La presse allemande parle de cinquante-deux candidats au voyage lunaire. Le 9 janvier, le Russe Nikolaï Rynine, de Leningrad, qui prépare une encyclopédie de l’astronautique, lui a demandé son article ; le 11 avril, il lui écrit qu’il y a trouvé toutes les idées qu’Oberth avait présentées comme nouvelles en 1923.

En Allemagne, Goddard le note dans son rapport de mai, le sujet devient presque une affaire nationale. Un romancier, Otto Willi Gail, a publié Der Schuss ins All, le tir dans l’espace, qui joue, écrit Goddard, sur le sentiment racial et présente la contribution américaine sous un jour si défavorable qu’il ne serait pas bien reçu aux États-Unis. Le petit physicien de Worcester, qui a fait voler la première fusée à liquides dans le silence d’un champ de neige, assiste de loin à la naissance d’une passion collective dont il est à la fois l’inspirateur et l’oublié.

Sources : journal de R. H. Goddard (janvier-mai 1926, dont les 16 et 17 mars 1926), rapport au Smithsonian du 5 mai 1926, autobiographie (1927), correspondance avec le Smithsonian (mars-juin 1926), lettres de N. Rynine (janvier-avril 1926), légendes des photographies — The Papers of Robert H. Goddard, vol. II.

Chapitre 18 · 1926 – 1928 La grande fusée

Le 28 janvier 1927, Robert Goddard passe une partie de la nuit éveillé. Le lendemain, il doit essayer à Auburn la plus grande fusée qu’il ait jamais construite, et une idée l’obsède : et s’il y avait de la poussée, et qu’il ne parvenait pas à libérer la fusée ? Il le note dans son journal. Pendant deux ans, cette grande fusée va lui coûter plus de nuits blanches, de déceptions et d’explosions qu’aucun autre engin de sa vie. Les éditeurs de ses papiers parleront d’une erreur qu’il regretta profondément.

« Plus d’envois de 500 dollars »

Tout est parti d’une lettre. Le 8 mai 1926, quelques semaines après le vol d’Auburn, Charles Abbot écrit à Goddard que le Smithsonian voudrait maintenant un vol spectaculaire. Goddard répond qu’il lui faudrait 2 500 dollars et huit mois à un an. Walcott obtient le reste du fonds Cottrell. Le 24 juin, Abbot ajoute une phrase qui pèse : le Smithsonian ne veut plus envoyer 500 dollars à la fois. Il faut un résultat. Les éditeurs des papiers pensent que le ton de cette lettre explique pourquoi Goddard se lança alors dans la construction d’une fusée vingt fois plus grande que celle d’Auburn.

Le 29 juin 1926, il envoie un plan détaillé en quatre étapes : six mois, puis trois, puis deux, puis un. Le 1er juillet, les 2 500 dollars sont accordés, par tranches de 500, avec, écrit Abbot, le plus enthousiaste espoir d’un succès complet et spectaculaire.

Ce n’est pas l’homme du pas-à-pas qui s’exprime dans ce plan, mais un chercheur pressé par ses bailleurs. Goddard sait, il l’a écrit en 1925, que plus une fusée est grande, plus elle est efficace. Il sait aussi qu’une grande fusée multiplie les problèmes. Il choisit de sauter une étape.

L’éolienne de Mme Carlson

L’été et l’automne 1926 sont consacrés à la construction. Le 6 juin, Goddard donne une leçon de conduite à Esther. Le 17 juin, il voit le prince héritier Gustave-Adolphe de Suède en visite à Clark. En octobre, il va avec Esther à Schenectady, à la General Electric, pour se renseigner sur les soudures. Sachs cherche les fuites des réservoirs en soufflant de la fumée de cigarette à l’intérieur. Le 22 octobre, le couple va voir la comédienne Ruth Draper. Le 29, il note qu’Esther a lu à haute voix, le soir, Les hommes préfèrent les blondes.

Pour lancer une fusée plus lourde, il faut une tour. Goddard achète à une certaine Mme Carlson la tour d’une ancienne éolienne. Elle est démontée, puis remontée dans un ravin de la ferme de la cousine Effie. Le 23 novembre, Abbot vient voir les préparatifs. Il est frappé : ça sort de la catégorie du luxe, dit-il ; et la simplicité est surprenante.

En novembre et en décembre, Goddard échange quelques lettres avec Magie, son ancien patron de Princeton. Magie lui avoue qu’on ne trouve aucune trace de lui dans les registres de 1912-1913, mais que son travail était d’un très haut niveau. Goddard lui répond que tout ce qu’il a fait depuis avait été élaboré en théorie pendant qu’il était à Princeton. Il renonce à une bourse pour étudier à l’étranger, à cause des fusées et de son père, dont la santé décline.

Le 27 décembre, il lit A Trip to Mars et relit une partie de La Guerre des mondes. Le 29, il demande au Smithsonian de ne rien communiquer sur ses travaux : des étrangers cherchent à savoir ce qu’il fait.

Le cheval de Joe Allen

En janvier 1927, la grande fusée est assemblée. Elle pèse environ 150 livres avec ses ergols. Il faut la transporter à Auburn en plein hiver. La voiture et la remorque s’enlisent dans la neige ; c’est le cheval d’un certain Joe Allen qui les tire. Le 10 février, Charles Walcott, le secrétaire du Smithsonian qui avait accordé la première subvention en 1917, meurt.

Le printemps n’arrange rien. En avril, le vent souffle, et l’on craint les incendies de forêt. Le 16 avril, Goddard part pour la ferme à cinq heures du matin avec un étudiant, Sleeper. Une photographie de ce printemps montre Sachs tenant à bout de bras le cône d’un premier parachute.

Le 3 mai 1927, l’essai a lieu, avec l’étudiant Benner et Esther. La fusée produit une poussée de cinquante livres et plus au-dessus de son propre poids, et à plusieurs reprises plus de deux cents livres. Mais l’oxygène s’épuise trop tôt, et au bout de trois minutes et cinq secondes, le réservoir d’essence explose. Les pièces les plus complexes, constate Goddard, sont intactes. La fusée n’a pas quitté le sol.

Un été de lectures

Le 28 mai 1927, Goddard note une curiosité historique trouvée dans ses lectures : des fusées incendiaires auraient été utilisées par les Chinois contre des troupes en 1232. Les 2, 16 et 17 juin, il fait des expériences d’énergie solaire avec un miroir et obtient un rendement d’environ trente pour cent ; il en tirera un brevet pour un vaporisateur solaire. Les 15 et 16 juin, il lit In the Days of the Comet, de Wells.

Le 6 juin, il a lu les livres allemands sur la fusée : Oberth, Valier, Hohmann, Gail. Son jugement est amer : dans chacun, on dénigre la contribution de l’Amérique. Un traducteur, Robert Lademann, a traduit son article de 1919 en allemand ; Goddard corrige la traduction en 1927 ; l’éditeur Oldenbourg, celui d’Oberth, la refusera en janvier 1928.

Le 8 juillet, un jeune Philippin de vingt-deux ans lui écrit qu’il veut être le premier homme à visiter la Lune. Du 15 au 17 juillet, Goddard reçoit la visite de deux physiciens de la Carnegie Institution, Gregory Breit et Merle Tuve, qui étudient l’ionosphère avec des ondes radio. J. A. Anderson, du mont Wilson, voudrait envoyer un spectrographe à quartz à quatre cents miles d’altitude pour photographier le spectre ultraviolet du Soleil. Goddard rêve d’un programme complet : étude de la haute atmosphère, spectres, et même quelque chose du problème interplanétaire, trop intéressant, écrit-il, pour être ignoré en Amérique. Faire le tour de l’Europe à ce moment critique, ajoute-t-il, ne l’attire pas du tout.

Le 23 juillet, Abbot le rappelle à l’ordre en un mot : concentrez-vous. D’abord le vol en hauteur.

Retour au moyen

Le 20 juillet, nouvel essai de la grande fusée : les cordes de commande s’emmêlent et la chambre est percée. Le 31 août, la poussée est « formidable », jusqu’à trois cents livres, puis le haut de la chambre brûle. Le 3 septembre 1927, Goddard prend la décision raisonnable : il revient à un modèle plus petit, quatre fois plus grand que celui de 1926, mais cinq fois plus petit que la grande fusée, fait de pièces simples et faciles à remplacer.

D’octobre à décembre 1927, il fait cinq essais de ce modèle moyen, à moins de onze jours d’intervalle. Le 26 octobre, l’allumeur explose. Le 9 novembre, il brûle. Le 21, le réchaud à alcool ne s’allume pas à cause du vent. Le 30, il n’y a pas assez de chaleur. Le 6 décembre, enfin, la pression monte à trente livres et la poussée atteint cinquante livres à la fin, pour une fusée qui en pèse vingt-sept à vide. Le 10 décembre, Abbot envoie 500 dollars.

Le 8 octobre, il a lu The Stone Age de Wells. Le 19 octobre, jour anniversaire, il s’est arrêté au cerisier à dix-huit heures.

L’album de photographies

Son père est malade. Nahum Goddard est atteint d’un cancer de la gorge. Le 14 décembre 1927, Robert reporte son congé sabbatique. Le 18 décembre, il part avec Esther à Boston et photographie les lieux de son enfance : l’église St. James, l’ancienne maison, l’école Hugh O’Brien, Mount Pleasant Avenue, Blue Hill Avenue. À Noël, il offre à son père un album de ces photographies.

Le 23 décembre, il vernit la petite fusée de mars-mai 1926 pour la conserver. Elle est aujourd’hui au National Air and Space Museum de Washington.

« Une suite de malchances très regrettable »

L’année 1928 commence comme la précédente s’est terminée. Le 10 janvier, un feu se déclare à la ferme ; il faut attendre l’arrivée d’un certain Will avec ses chevaux. Le 12 janvier, la pression monte à cent livres et la poussée dépasse de vingt livres le poids de la fusée, mais la table tournante qui doit la libérer reste bloquée : un câble est coincé. Le 27 janvier, la compagnie Air Reduction de Boston livre de l’air liquide au lieu d’oxygène. Le 6 février, des signaux mal compris entre les membres de l’équipe font exploser un réservoir. Le 16 février, il découvre qu’un nouveau lot d’acier a des soudures qui cassent dans l’oxygène liquide. Il parle d’une suite de malchances très regrettable. Il réussit tout de même à faire tourner la fusée sur elle-même pendant qu’elle fonctionne.

Le 12 février 1928, Abbot devient secrétaire du Smithsonian, à la place de Walcott. Goddard le félicite. Il a désormais à la tête de l’institution un homme qui croit en lui depuis 1916.

Fin mars, Henry Sachs accepte un poste à l’arsenal de la Marine. Abbot obtient qu’il reste un mois de plus. Le 29 mars, une chambre brûle. Le 2 avril, Abbot envoie 250 dollars prélevés sur ce qu’il appelle les maigres finances du Smithsonian. Le 9 avril, Clark porte le salaire de Goddard à 4 000 dollars par an. En mai, le vent, les fuites, un allumeur percé. Le 31 mai, le réservoir d’oxygène explose. Mais Sachs, finalement, renonce au poste de la Marine et reste.

La voiture d’Opel

Pendant ce temps, en Allemagne, la fusée devient un spectacle. Le 17 avril 1928, le consul américain à Cologne adresse au Département d’État un rapport sur les démonstrations de véhicules à fusée. Le 11 avril, à Rüsselsheim, l’industriel Fritz von Opel et l’écrivain Max Valier ont présenté une voiture propulsée par douze fusées à poudre, pilotée par un certain Volkhart, qui a atteint cent kilomètres à l’heure en huit secondes. Opel annonce une « pénétration dans l’univers » dans l’année.

On demande son avis à Goddard. Le 15 mai, il répond avec une précision un peu froide. La voiture Opel brûle de la poudre noire lente ; il a lui-même développé une poudre semblable avec la Marine cinq ans plus tôt. Il ne croit pas qu’on puisse vaincre la gravité avec une fusée à poudre de masse raisonnable. Son petit modèle à liquides a déjà volé plus loin que le premier vol en avion. Mais il reconnaît que la voiture allemande a un attrait populaire que ses propres engins n’ont pas : un pilote à bord.

Du 13 au 18 juin 1928, Goddard et Esther font un voyage en voiture : Washington, où il montre à Abbot le film de ses essais, Mount Vernon, la maison de George Washington, Princeton, où il revoit Mrs. Brown et les Magie, le pont de Bear Mountain sur l’Hudson. Le 21 juin, le Smithsonian accorde 1 500 dollars.

En juin, Esnault-Pelterie publie à Paris une longue étude sur l’exploration de la haute atmosphère et les voyages interplanétaires. Goddard y relève des erreurs et note que le général Ferrié, en France, attribue la priorité de l’idée à Esnault-Pelterie pour un texte de 1912, alors que lui-même avait écrit sur le sujet dès 1907. Le 27 juillet, un jeune Berlinois, Willy Ley, lui écrit qu’il prépare une histoire des fusées et du voyage spatial, et qu’il règne en Allemagne une confusion de vues contradictoires et irresponsables à son sujet. En juillet, Esnault-Pelterie l’invite à concourir pour le prix d’astronautique qu’il a fondé ; Goddard décline, puisque ses travaux ne sont pas publiés, mais il affirme que la navigation interplanétaire est possible avec les moyens dont on dispose déjà.

Le 3 août 1928, Goddard a une idée qui va résoudre l’un de ses problèmes les plus tenaces : faire arriver le carburant dans la chambre de façon tangentielle, en un film tournant qui protège la paroi de la chaleur. C’est ce qu’on appellera plus tard le refroidissement par film.

Le 15 septembre

Le 15 septembre 1928, il note dans son journal : « Papa est mort à une heure moins dix, cette nuit. » La veille au soir, Nahum Goddard était encore chez lui, sur la véranda. Robert reste avec Esther jusqu’à cinq heures du matin. Puis il conduit Jennie en ville. Son père, qui l’avait accompagné à la gare de Princeton, qui avait porté son brevet aux avocats en 1913, qui avait emballé ses machines un dimanche en 1918, qui l’appelait le « tireur d’anges », ne verra pas la suite.

Aldrin

Le 29 septembre 1928, Goddard reçoit une lettre d’Edwin E. Aldrin, un ancien étudiant de Clark devenu responsable de l’aviation à la Standard Oil Development Company. Aldrin s’intéresse à ses travaux. Goddard lui répond le 3 octobre : il croit que la fusée sera un développement encore plus important qu’il ne le pensait il y a des années, ce qui n’est pas peu dire. Mais les hommes d’affaires à la tête dure, ajoute-t-il, ne sont convaincus que par des résultats. Le fils d’Edwin Aldrin, Edwin E. Aldrin Jr., dit « Buzz », deviendra astronaute de la NASA en 1963, et le deuxième homme à marcher sur la Lune, en juillet 1969.

La crinoline

Le même 29 septembre, Goddard essaie un nouveau modèle, qu’il surnomme la « crinoline » à cause de sa forme : onze pieds quatre pouces, 28,5 livres. La chambre brûle, et la fusée ne monte que de trois ou quatre pieds. Le 16 octobre, il essaie l’alimentation tangentielle : la chambre et la tuyère ne sont « même pas rouges ». Le 17 octobre, il note : « Allé en ville retrouver E. Acheté un piano. » C’est un piano exceptionnel, sur lequel la pianiste Olga Samaroff avait joué peu avant à Worcester, devant les Goddard. Le 19 octobre, il va au cerisier. Le 20, le réservoir d’essence explose.

En novembre, il réfléchit à la stabilisation de la fusée par gyroscope, avec des ailettes agissant à la fois dans l’air et dans le jet. Et le 26 décembre 1928, vers quinze heures, devant Esther et un étudiant, Lawrence Mansur, la crinoline vole : 204,5 pieds de distance, 3,2 secondes en l’air, soixante miles à l’heure. C’est le troisième vol d’une fusée à ergols liquides de l’histoire. Une photographie montre Goddard et Sachs après le vol.

Du 27 au 31 décembre, le couple est à New York pour le congrès de l’American Association for the Advancement of Science. Ils vont au théâtre : Le Canard sauvage d’Ibsen, The High Road, White Lilacs, et Strange Interlude d’Eugene O’Neill, que Goddard juge « Bien !! ». Il déjeune avec Aldrin.

« Il est seul »

Le 3 janvier 1929, il envoie son rapport au Smithsonian. Une poussée a duré cinquante-cinq secondes, mesurée au chronomètre. Il a découvert le moyen de faire une chambre beaucoup plus légère. Et il exprime un souhait nouveau : travailler dans les déserts de l’Ouest. Le 5 janvier, il relit La Guerre des mondes et la Conquête de Mars par Edison dans les numéros du Boston Post de 1898 qu’il a conservés.

Le 14 janvier, Abbot écrit une note pour justifier une nouvelle subvention de 10 000 dollars. Il y écrit une phrase qui est le meilleur résumé de la situation en 1929 : aucun expérimentateur allemand n’a encore réussi la combustion régulière d’ergols liquides ; dans ce développement hautement nécessaire, le Dr Goddard a entièrement réussi, et il est seul.

Le 22 janvier, Goddard accepte 5 000 dollars du Smithsonian. C’est, écrit-il, la vieille histoire : on ne croit que ce qu’on voit. Abbot propose de publier ses résultats dans les Miscellaneous Collections et écrit au président du California Institute of Technology, Arthur A. Noyes, pour chercher 20 000 à 25 000 dollars qui permettraient de travailler en Californie.

Sources : correspondance avec C. G. Abbot et le Smithsonian (mai 1926-janvier 1929), plan du 29 juin 1926, journal 1926-1928, lettres de W. F. Magie (fin 1926), réponse au rapport du consul de Cologne (15 mai 1928), lettres de W. Ley et R. Esnault-Pelterie (1928), lettres d’E. E. Aldrin et réponse (septembre-octobre 1928), rapport du 3 janvier 1929, note d’Abbot du 14 janvier 1929 — The Papers of Robert H. Goddard, vol. II.

Chapitre 19 · 1929 Nell

Le 17 juillet 1929, peu après quatorze heures, un grand bruit et une flamme blanche s’élèvent d’une tour métallique plantée dans un ravin de la ferme Ward, à Auburn. Dans les environs, on croit qu’un avion vient de s’écraser. Deux ambulances de police partent chercher les victimes. Un avion décolle de l’aérodrome de Grafton pour survoler les lieux. Une douzaine d’automobiles soulèvent la poussière des chemins. Il n’y a pas de victimes : il y a seulement, autour d’une ancienne tour d’éolienne, le professeur Goddard, son équipe, et les restes d’une fusée.

Le plan en trois étapes

L’année avait commencé sous de meilleurs auspices. Le 29 janvier 1929, Goddard envoie au Smithsonian un plan en trois étapes : obtenir la stabilité en vol ; construire une fusée de la taille de la grande fusée de 1927 ; puis mesurer, en altitude, le vent, la pression, la température et la propagation des ondes radio. Le 31 janvier, Abbot accorde 5 000 dollars.

L’équipe s’étoffe. Albert W. Kisk, le frère d’Esther, entre au service de Goddard comme instrumentiste ; il y restera jusqu’en 1941. Un étudiant, Lawrence C. Mansur, participe aux essais. Le 9 février, Goddard mesure la vitesse de rotation d’un gyroscope à l’oreille, d’après le son qu’il produit : une octave au-dessus de 1 024 vibrations par seconde. Le 15 mars, il assiste chez le président Atwood à une conférence sur la relativité.

Au printemps, un journaliste scientifique, George W. Gray, prépare un article pour l’Atlantic Monthly. Le 23 mai, Goddard lui fournit un tableau des rendements des moteurs de son temps : cinq pour cent pour une locomotive, quinze pour un paquebot, trente à trente-quatre pour un moteur Diesel. En avril, la tentative d’Abbot d’obtenir des fonds en Californie a échoué : les savants du Caltech et du mont Wilson ne peuvent pas utiliser l’argent destiné au futur télescope de deux cents pouces ; le physicien Robert Millikan étudie la question.

Le 26 mai, trois étudiants d’Ekaterinoslav, en Union soviétique, lui écrivent pour demander à partir sur le premier vol vers la Lune ; ils s’excusent de leur anglais, pire, disent-ils, que leur français. Le 21 juin, la grande fusée, chargée de cent livres de liquides, donne trois cents livres de poussée, puis le réservoir d’oxygène cède. L’acier, constate Goddard, est moins bon qu’il y a trois ou quatre ans.

La fusée aux instruments

Pour le 17 juillet, Goddard a préparé une fusée de douze pieds, pesant trente-deux livres, lancée depuis la tour d’éolienne de soixante pieds. Pour la première fois, elle emporte des instruments : un thermomètre, un baromètre et un appareil photographique. C’est, selon Goddard, la première fusée, au moins parmi celles à ergols liquides, à emporter des instruments enregistreurs.

Chacun a son poste. Roope est loin derrière l’abri, avec le théodolite et le chronomètre. Esther tient à la main une caméra Ciné-Kodak. Albert Kisk surveille la corde de la goupille. Sachs s’occupe du réservoir de pression et de deux cordes. Lawrence Mansur observe la fusée. Goddard tire les cordes de libération.

« Attention ! »

La fusée part à quatorze heures. Goddard tire les cordes, et continue de tirer, persuadé qu’elle n’est pas partie, jusqu’à ce que quelqu’un crie : « Attention ! » D’après les mesures de Roope, la fusée quitte la tour au bout de quatorze secondes et demie, atteint le sommet de sa course à dix-sept secondes et touche le sol à dix-huit secondes et demie. Elle monte de vingt pieds au-dessus de la tour, bascule, culmine à environ quatre-vingt-dix pieds au-dessus du sommet de la tour, une centaine selon Goddard, et retombe à cent soixante et onze pieds de la tour. La flamme mesure une vingtaine de pieds. La vitesse moyenne est de cinquante-cinq pieds par seconde.

L’appareil photographique et le baromètre sont retrouvés intacts dans les débris ; ils sont aujourd’hui conservés au musée de Roswell. Le verre de l’objectif n’est même pas rayé. Le film d’Esther montre le départ. Il ne montre pas, en revanche, la petite scène qui suit, que les éditeurs des papiers de Goddard ont tenu à rapporter : le groupe buvant à la santé de la fusée au ginger ale. Nous sommes en pleine Prohibition.

La campagne en alarme

C’est alors que les ambulances arrivent. Le bruit et la flamme blanche ont fait croire à la chute d’un avion. Derrière la police viennent les journalistes du Post et de la Gazette. Le lendemain, les titres s’étalent : « Une fusée expérimentale de Goddard explose en l’air » ; « Terrible explosion quand le professeur Goddard, de Clark, tire sa “fusée lunaire” » ; « Une femme a cru que la fusée était un avion accidenté ». Le Boston Globe titre : « Le test de l’homme de la “fusée lunaire” alarme toute la campagne ».

Goddard publie une déclaration d’une sécheresse calculée : il n’y a eu aucune tentative d’atteindre la Lune. Dans un texte remis à l’Associated Press vers le 20 juillet, il prend le temps d’expliquer. Une fusée efficace repose sur trois conditions : une tuyère conique, une petite chambre alimentée en continu, et des fusées secondaires qui prennent le relais l’une après l’autre. Elle permettra de photographier le rayonnement ultraviolet du Soleil et des étoiles, que notre atmosphère arrête aussi sûrement, dit-il, qu’une plaque de fer. Quant au voyage interplanétaire, il ne peut y avoir de doute sur la justesse de l’idée, mais le progrès se fait pas à pas. L’essai récent n’est qu’un premier pas.

Abbot, lui aussi, s’adresse à la presse le 20 juillet. Aucun projet aussi fou que d’aller sur la Lune n’est envisagé, déclare-t-il. Il énumère les buts réels du projet : prélever des échantillons d’air en altitude, mesurer la température et la pression, placer des spectrographes au-dessus de la couche d’ozone, vers cinquante miles, et fournir des données météorologiques à l’aviation. Le Smithsonian a dépensé plus de 12 000 dollars en douze ans pour ces recherches. L’air, dit-il, est un obstacle pour la fusée, pas une nécessité. Il compare l’essai au premier vol du modèle d’avion de Samuel Langley sur le Potomac, le 6 mai 1896, et à la traversée de l’Atlantique par Lindbergh en 1927.

Nell

C’est dans ces jours de tumulte que la fusée de Goddard reçoit son nom. Au milieu de cette vague de publicité, Lawrence Mansur lance une réplique tirée d’une vieille pièce de théâtre populaire : They ain’t done right by our Nell, ils n’ont pas été corrects avec notre Nell. Désormais, et pendant des années, la fusée s’appellera « Nell ». Le nom passera d’un engin à l’autre. Quand, en 1935, Goddard expédiera une fusée au Smithsonian, son mécanicien dira : « Ole Nellie, elle part en voyage. » Et en décembre 1940, aux pires heures de son découragement face aux militaires, il écrira à un ami qu’il garde toute sa confiance en Nell, et qu’elle finira bien par porter un uniforme d’une sorte ou d’une autre.

Le commissaire aux incendies

L’incident n’en reste pas là. Le 25 juillet, un inspecteur, Molt, mène une enquête pour le commissaire aux incendies de l’État du Massachusetts. Il conclut qu’il n’y a eu aucun danger et aucune explosion. Mais la ferme d’Auburn est désormais assiégée par les journalistes et les curieux. Ils mesurent la tour, emportent des souvenirs. Les voisins s’inquiètent. Le 1er août, Goddard va voir le commissaire Neal à Boston. Il lui faut un autre terrain.

Le 18 juillet, au lendemain du vol, il a écrit à Abbot une lettre pleine d’espoir. Des stabilisateurs gyroscopiques de moins de dix livres sont prêts. Avec une telle stabilisation automatique, de très hauts vols semblent maintenant une certitude. Et l’Amérique doit être la première dans le développement de la fusée à ergols liquides, malgré, écrit-il, le flot de suggestions venues de l’étranger.

Le 26 juillet, il cherche un nouveau terrain. Il en repère un au camp militaire de Devens, à vingt-cinq miles de Worcester, près d’un étang appelé Hell Pond : une ancienne ferme criblée par les obus de l’artillerie d’exercice. Il réfléchit aussi à la défense contre les avions par une fusée guidée par radio, par le son ou par réflexion d’ondes. « Si ce pays laisse la chose lui glisser entre les doigts… », écrit-il. Il imagine des flotteurs pour empêcher les liquides de ballotter dans les réservoirs. Le 27 juillet, Abbot écrit au secrétaire à la Guerre pour obtenir l’usage du terrain.

Le 28 juillet, Goddard confie au Science Service son agacement devant ce qu’il appelle une propagande persistante et systématique venue de l’étranger. Le prix d’astronautique de 400 dollars créé par Esnault-Pelterie vient d’être décerné à un Allemand, et les voitures-fusées allemandes n’ont, selon lui, aucune valeur pratique ni scientifique.

« Content de la simplicité »

Le 7 août, Abbot vient à Auburn voir l’installation et se dit content de sa simplicité. Le 22 août, les actualités cinématographiques Pathé tournent un film sonore sur la fusée. Le 27 août, Goddard rédige un rapport sur les conditions de la plus petite masse possible de propergol pour aller vers une planète : il y décrit quatre étapes, en commençant par un avion ou un dirigeable mû par l’énergie solaire, grâce à des miroirs, qui monterait le plus haut possible avant que la fusée ne prenne le relais.

Pendant l’été et l’automne, il rassemble toutes ses notes d’expériences. Elles seront plus tard transcrites en vingt-deux, puis vingt-sept volumes, conservés au Smithsonian, à la Fondation Guggenheim, à Clark et au musée de Roswell.

Goddard ne le sait pas encore, mais le vol bruyant du 17 juillet, celui qui l’a obligé à quitter Auburn, va changer sa vie. Car parmi les lecteurs des journaux qui parlent de la « fusée lunaire » qui a alarmé la campagne, il y a, à Port Washington, sur Long Island, une femme qui va lire l’article à voix haute à son mari et à leur invité. Et leur invité s’appelle Charles Lindbergh.

Sources : plan du 29 janvier 1929, journal 1929, rapport sur le vol du 17 juillet 1929 et légendes des photographies, coupures de presse (18 juillet 1929), déclarations de R. H. Goddard et C. G. Abbot à l’Associated Press (vers le 20 juillet 1929), lettre à Abbot (18 juillet 1929), rapport de l’inspecteur Molt (25 juillet 1929), lettre au Science Service (28 juillet 1929), rapport du 27 août 1929, avant-propos de G. E. Pendray d’après M. Lomask, Seed Money (1964) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I et II.

Quatrième partie

Le désert

1929 – 1941

Chapitre 20 · 1929 – 1930 Lindbergh

En juillet 1929, à Falaise, la grande maison de Harry Guggenheim à Port Washington, sur la côte nord de Long Island, deux hommes discutent de l’avenir de l’aviation. Le premier est leur hôte, Harry F. Guggenheim, ancien aviateur de la marine pendant la guerre, fils du magnat du cuivre Daniel Guggenheim. Le second est l’homme le plus célèbre d’Amérique : Charles A. Lindbergh, qui a traversé seul l’Atlantique, de New York à Paris, deux ans plus tôt. Ils parlent des limites de l’avion à hélice. Dans un coin du salon, Mme Caroline Morton Guggenheim lit le journal sans prendre part à la conversation. Soudain, elle s’exclame : « Écoutez ça, vous deux ! » Et elle leur lit le récit du tir de fusée qui, le 17 juillet, a mis en alarme la campagne d’Auburn.

Harry Guggenheim dit alors : c’est peut-être notre réponse. Et il suggère à Lindbergh d’aller parler à ce professeur Goddard. La scène a été racontée par le biographe des Guggenheim, Milton Lomask, et reprise par G. Edward Pendray dans l’avant-propos des papiers de Goddard. Elle marque le tournant de sa vie.

La famille Guggenheim et l’aviation

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut savoir qui sont les Guggenheim. Daniel Guggenheim a bâti une fortune considérable dans l’extraction et le raffinage des métaux. Son fils Harry a servi dans l’aviation navale en France en 1917-1918. Convaincus de l’avenir de l’aviation, ils ont créé en 1925 la Daniel Guggenheim School of Aeronautics à l’université de New York, puis, en 1926, le Daniel Guggenheim Fund for the Promotion of Aeronautics, doté de trois millions de dollars, qui a financé des écoles d’ingénieurs, la sécurité aérienne, et la tournée triomphale de Lindbergh à travers les États-Unis après sa traversée. Lindbergh est un ami de la famille. Il est aussi conseiller technique des compagnies aériennes, et il cherche ce qui viendra après l’avion.

Camp Devens

Goddard, de son côté, ignore tout de ces conversations. À l’automne 1929, il cherche surtout un endroit où tirer ses fusées. Le 8 octobre, il parle au Bond Astronomical Club de Harvard, à l’invitation de l’astronome Harlow Shapley. Le 9 octobre, le journal étudiant de Clark publie un portrait de lui : il enseigne lui-même le cours élémentaire de physique ; c’est un grand professeur et un grand savant, et il est, contrairement à ce que croit l’opinion, indifférent aux longs vols vers la Lune.

En Europe, la presse s’en mêle. Le 23 juillet 1929, le Neues Wiener Journal, à Vienne, a publié un article intitulé « La fusée lunaire a explosé. Un bluff scientifique de la plus grande taille ». L’auteur y affirme que Goddard est en réalité un expert en canons à longue portée et que sa « fusée lunaire » n’est qu’un écran ; la vraie fusée lunaire, conclut-il, s’élèvera non d’Amérique mais de la vieille Europe. Le 7 octobre, Goddard répond qu’un développement de science pure ne devrait pas devenir un instrument de malveillance internationale.

Le 14 octobre, il explique à un journaliste du New York Times, E. E. Free, des choses qu’il n’a jamais dites en public. Il suffirait de 43,5 livres au départ d’une montagne de trois miles pour envoyer une livre vers la Lune, alors qu’Esnault-Pelterie en annonçait cinq cents à mille. La voiture d’Opel n’est pas l’équivalent du vol des frères Wright. Les Allemands, grâce à la traduction de son article, ont copié l’angle de sa tuyère et l’idée des faisceaux de fusées. Et surtout, il a résolu le problème de l’oxygène liquide, que les Allemands craignaient d’employer. On lui a même offert, ajoute-t-il, un partenariat à l’étranger. Le 19 octobre, il va au cerisier l’après-midi.

Entre le 21 et le 28 octobre, le Département de la Guerre lui accorde un permis de six mois pour utiliser un terrain du camp Devens. Les conditions sont strictes : tirer seulement après la pluie ou sur la neige, garder des extincteurs, poser des panneaux interdisant l’entrée. La tour d’Auburn est démontée et remontée sur le champ de tir de l’artillerie, près d’un étang appelé Hell Pond, l’étang de l’Enfer. Une photographie de l’hiver 1929-1930 montre la tour et l’abri dans ce paysage désolé.

Le coup de téléphone

Le 22 novembre 1929, le téléphone sonne chez les Goddard. C’est Charles Lindbergh. Un ingénieur du MIT, C. Fayette Taylor, lui a transmis l’intérêt de Lindbergh pour les fusées. Le 23, Lindbergh vient au laboratoire de Clark. Goddard lui montre ses appareils, puis le ramène chez lui boire un café. Il lui montre, raconte-t-il dans son autobiographie, le film du vol du 17 juillet.

Goddard a quarante-sept ans, Lindbergh vingt-sept. Goddard écrira de lui que c’est un jeune homme à l’esprit vif. Pendant les années qui viennent, Lindbergh sera l’un de ses soutiens les plus constants.

Le 27 novembre, Lindbergh l’emmène à Wilmington, dans le Delaware, chez Henry du Pont, de la grande famille industrielle. L’entrevue laisse à Goddard une impression « décidément désagréable ». Trois ingénieurs de la compagnie Du Pont lui posent des questions de plus en plus précises. L’un d’eux laisse échapper que savoir ce qu’il a fait leur « épargnerait bien des ennuis ». On dit qu’Opel serait aux États-Unis.

Le retour se fait dans l’avion de Lindbergh, un biplace. C’est le premier voyage en avion de Robert Goddard. Henry du Pont lui a prêté sa combinaison de vol ; sans elle, écrit-il, il aurait gelé. Dans son autobiographie, il racontera que Lindbergh le fit monter à 8 000 pieds, puis redescendit jusqu’à cinquante pieds au-dessus de la cime des pins : un bon test de ses nerfs. Lindbergh, lui, est d’avis que le soutien de ses recherches devrait venir de quelqu’un qui s’intéresse à la science, pas d’une entreprise.

« Un monde nouveau »

Le 2 décembre 1929, Goddard envoie à Lindbergh une estimation : pour monter haut, il faudrait une fusée de 1 500 livres de poussée pendant une minute. Le 10 décembre, une conférence réunit à Washington, chez John C. Merriam, président de la Carnegie Institution, quelques-uns des plus grands noms de la science américaine. Lindbergh est venu de New York en avion en une heure cinquante-cinq. Il y a Abbot, du Smithsonian ; Marvin, chef du Weather Bureau ; Fleming, spécialiste du magnétisme terrestre ; Walter Adams et Harold Babcock, du mont Wilson.

Lindbergh explique que l’avion approche de sa limite de vitesse, mais qu’il faut d’abord développer les usages scientifiques de la fusée. Adams déclare qu’un spectre du Soleil pris au-dessus de la couche d’ozone doublerait nos connaissances. Merriam dit que la méthode ouvrirait virtuellement un monde nouveau, et rêve tout haut d’une photographie de la Terre prise à la distance de la Lune. Marvin estime qu’il faudrait 500 000 dollars pour atteindre cent miles ; Goddard pense que 100 000 suffiraient. On projette le film du 17 juillet. Lindbergh se dit certain de trouver les fonds. Le 19 décembre, la Carnegie Institution donne 5 000 dollars.

L’hiver à Devens

Le 21 janvier 1930, deux hommes de Du Pont reviennent demander à Goddard si la fusée pourrait un jour remplacer l’avion pour les longs voyages. Il leur répond que oui. Le 12 février, Lindbergh est retenu sur la côte Ouest. Le 3 mars, Goddard répond à un collectionneur de citations que la plupart des chercheurs en science pure n’ont d’autre inspiration qu’un intérêt intense pour leur travail, et que la reconnaissance publique les laisse plus surpris et déconcertés qu’exaltés.

En mars et en avril 1930, il fait des essais à Devens, souvent avec Esther. Il teste un modèle d’avion dont les hélices sont entraînées par une fusée ; le 25 mars, il fait une boucle. Le 5 avril, une hélice d’acier tourne si vite que ses pales sont projetées à plus de quarante-sept pieds. Une photographie du printemps 1930, prise dans un poulailler abandonné du camp, montre l’équipe : Goddard, Charles Mansur, le frère de Lawrence, Henry Sachs et Albert Kisk. Charles Mansur restera avec Goddard jusqu’à la fin.

Le 29 mars, il écrit à Merriam : l’avance est actuellement en Amérique, et il n’aimerait pas la voir passer à un autre pays par notre inaction. Entre le 8 et le 12 avril, un journaliste new-yorkais, David Lasser, fonde l’American Interplanetary Society, qui deviendra plus tard l’American Rocket Society. Goddard accepte d’en être membre d’honneur, mais refuse d’y parler : il est, écrit-il, le seul à avoir élaboré le problème en détail et à l’avoir vérifié par l’expérience. Le 18 avril, il explique au journaliste Waldemar Kaempffert qu’Oberth n’a fait que deux essais, ratés, et que le studio de cinéma qui le finançait a cessé de le faire.

Le 24 avril, il répond à la revue Science and Invention en citant l’astronome Simon Newcomb qui, au début du siècle, expliquait qu’il faudrait découvrir une substance cent fois plus résistante que l’acier pour qu’une machine volante soit possible. Les ergols connus, conclut Goddard, suffisent pour le voyage interplanétaire. Le 10 mai, il a porté la vitesse de ses gaz de 4 000 à 5 000 ou 6 000 pieds par seconde ; considérée comme une turbine à gaz, sa fusée développe deux cents chevaux par livre de moteur, contre un cheval par livre pour le meilleur moteur d’avion.

Le 16 mai, il déclare à la Worcester Evening Gazette : je ne construis pas une fusée destinée à atteindre la Lune. Le 28 mai, il écrit à Abbot une lettre de gratitude qui résume quatorze ans de relations : il ne peut surestimer la valeur de son soutien, à des moments où presque personne au monde ne voyait d’importance à l’entreprise.

« Lindy a appelé »

Le 29 mai 1930, le journal de Goddard enregistre l’événement avec son économie de mots habituelle : Lindy a appelé au sujet de Daniel Guggenheim ; allé dîner au Hong Fong avec E. Lindbergh a convaincu Daniel Guggenheim. Du 5 au 9 juin, Goddard est à New York avec le président Atwood et sa femme, chez Lindbergh et chez le colonel Henry Breckinridge, l’avocat de la famille Guggenheim.

Le 12 juin 1930, Daniel Guggenheim offre 25 000 dollars par an pendant deux ans, et deux années de plus si un comité consultatif le recommande. C’est plusieurs fois plus que tout ce que Goddard a jamais reçu en une année. L’argent est versé à Clark University, qui accorde à Goddard un congé pour se consacrer entièrement à ses recherches. Le fonds porte un nom solennel : Daniel Guggenheim Fund for the Measurement and Investigation of High Altitudes. La moitié des bénéfices éventuels des brevets ira à la science. Le comité consultatif réunit Merriam, qui le préside, Abbot, Adams, Atwood, Breckinridge, Fleming, Lindbergh, Marvin et Millikan. Le 23 juin, le chèque de 25 000 dollars arrive.

Le 24 juin, Goddard recopie dans son journal un poème de Longfellow, Daybreak, l’aube : un vent se lève de la mer et dit aux brumes de lui faire place ; il hèle les navires et leur crie de voguer, car la nuit est finie ; puis il court vers la terre en criant : « Debout ! c’est le jour. »

Sources : avant-propos de G. E. Pendray (d’après M. Lomask, Seed Money, 1964), Clark News (9 octobre 1929), lettres de R. H. Goddard (octobre 1929-mai 1930), permis du Département de la Guerre (octobre 1929), journal (novembre 1929-juin 1930), compte rendu de la conférence du 10 décembre 1929, autobiographie (complément de 1933), lettre de D. Guggenheim (12 juin 1930) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I et II. Poème « Daybreak » de H. W. Longfellow (domaine public).

Chapitre 21 · 1930 Roswell

Le 25 juillet 1930, une automobile chargée de bagages approche de Roswell, une petite ville de l’est du Nouveau-Mexique. Au volant, Robert Goddard ; à côté de lui, Esther. Ils ont traversé l’Amérique d’est en ouest. Le soir, Goddard décrit dans son journal les derniers kilomètres avec l’œil d’un peintre : soixante-quinze miles de prairie et de désert avant la ville ; les arbres commencent à environ six miles ; de jolis nuages, violets par-dessous ; un ciel bleu jusqu’à l’horizon dans la partie claire, et vert à l’horizon près des averses. Trois jours plus tard, il note : nous essayons de notre mieux de devenir des Néo-Mexicains.

Pourquoi Roswell

Le choix du lieu a été réfléchi. Le camp Devens s’est révélé impraticable en été : il fallait attendre la pluie ou la neige pour tirer, et les soldats, écrit Goddard, ont même volé du matériel qu’il croyait bien caché. Avec Lindbergh, il a d’abord pensé au sud des Grandes Plaines. Puis il a consulté Charles F. Brooks, le météorologue de Clark, qui lui a conseillé l’est du Nouveau-Mexique, après avoir étudié le régime des vents et de la poussière dans la région.

Le 9 juillet, Clark University a publié un communiqué préparé, à la demande de Lindbergh, par l’agence du publicitaire Ivy Lee. La fusée y est présentée comme reposant sur le principe d’un fusil qui tirerait des gaz au lieu de plombs. On la compare aux premiers essais des frères Wright, « qui ne volèrent que quelques pieds ». Abbot y imagine un réseau de stations de fusées installées sur les aéroports pour dresser chaque jour la carte du temps en altitude. Le 14 juillet, Abbot propose d’annoncer chaque essai la veille ; Goddard n’en fera rien. Il écrit qu’Esther et lui partent le lendemain matin, en voiture, vers l’Ouest. Son adresse sera le bureau du Weather Bureau de Roswell.

Le 22 juillet, son ami Thompson, de l’arsenal de Dahlgren, lui envoie une lettre d’encouragement teintée d’humour : vu l’histoire de son travail, écrit-il, des batailles ordinaires, la Marne ou Bunker Hill, seraient pour lui une sorte de récréation.

Le ranch Mescalero

Le 2 août 1930, Goddard loue pour deux ans, à une certaine Miss Olds, une maison à quelques kilomètres de la ville, qu’on appelle le ranch Mescalero, pour 115 dollars par mois, à charge pour lui d’irriguer les abords de la maison. C’est là que les Goddard vivront pendant toutes leurs années au Nouveau-Mexique. Ils achèteront le ranch en 1941.

L’équipe arrive peu à peu. Albert Kisk et sa femme Bea arrivent les premiers. Le 3 août, tout le monde pique-nique sous les pins, au bord de la rivière, à Ruidoso, dans les montagnes. Le 10 août arrivent Henry Sachs et sa femme, qui choisissent d’habiter au ranch avec les Kisk. Charles Mansur occupe une chambre. Lawrence Mansur et sa femme Ina arrivent le 29 août.

Le pays fascine Goddard. Le 12 août, il observe des éclairs sur les Rocheuses, des météores du mois d’août aux traînées jaunes, et remarque que l’étoile Polaire est bien plus basse sur l’horizon qu’à Worcester. Le 14 août, il donne une conférence au Rotary Club de la ville. Le 18 août, il fait 105 degrés Fahrenheit, plus de 40 degrés Celsius. Le 26 août, au coucher du soleil, Esther appelle les grands cumulonimbus de l’horizon des « montagnes magiques ». Le lendemain, Goddard note des nuages bleu sombre et une trouée couleur jaune citron.

L’atelier

Un atelier de trente pieds sur soixante est construit à trois miles au nord-est de Roswell. C’est un bâtiment simple où l’équipe fabriquera de ses mains presque toutes les pièces des fusées. Pour les essais, il faut un terrain plus isolé. Le 25 septembre, on trouve, sur le terrain d’Oscar White, une dépression appelée Eden Valley, la vallée d’Éden, à une dizaine de miles au nord-ouest de la ville. Tous les vols de Goddard au Nouveau-Mexique auront lieu là. Les employés de Goddard soulignent le contraste entre ce nom et celui de l’étang de l’Enfer, à Devens.

On y dresse la tour de soixante pieds, avec un écran de tôle de vingt pieds pour protéger la fusée du soleil et du vent, et un abri de contrôle à cinquante-cinq pieds. Cette tour est aujourd’hui conservée au musée de Roswell. L’oxygène liquide arrive d’Amarillo, au Texas, par quinze litres deux fois par semaine. Le 30 septembre, une averse de grêle tombe, avec des grêlons gros comme des noix de pécan.

La mort de Daniel Guggenheim

Daniel Guggenheim meurt à l’automne 1930, quelques mois après avoir accordé la subvention. Les papiers de Goddard se contredisent légèrement sur la date : septembre selon l’avant-propos, octobre selon une note. Le 6 octobre, Goddard écrit à la famille que le monde de la science, et en particulier l’aviation, subit une grande perte. Sa succession honorera les deux années promises.

Les lettres de l’étranger continuent d’arriver. Le 23 août, un Romain propose de devenir son associé pour l’Italie. Le 29 août, la société Okura, de Tokyo, demande des rapports. Goddard refuse poliment.

Le 8 octobre, Roswell célèbre son carnaval du coton. Goddard défile en voiture pour représenter le Massachusetts, avec Esther, Al et Bea. L’après-midi, le couple assiste au rodéo. Le 16 octobre, il suggère à Walter Adams, au mont Wilson, d’« écouter » les variations de lumière des étoiles au télescope, en transformant la lumière en son. Adams lui répond qu’au mont Wilson, avec une cellule placée au foyer du télescope de cent pouces, on pouvait effectivement entendre passer les étoiles. Le 19 et le 20 octobre, il propose au chimiste G. N. Lewis un accélérateur linéaire de protons ; Ernest O. Lawrence, de Berkeley, lui répond, le 4 novembre, qu’il accélère déjà des ions de mercure de cette façon. Le 19 octobre, jour anniversaire, il assiste à la pendaison de crémaillère de Lawrence Mansur : café et gâteau.

« Le travail réel est prosaïque »

Le 29 octobre 1930, premier essai statique à Roswell : la fusée, solidement attachée, produit une poussée de cent quarante livres. Le 5 novembre, Goddard fait des prévisions : pour emporter cinq livres d’instruments à trente miles, il faudrait une fusée d’environ cent livres, d’un pied de diamètre et de sept pieds de long.

Entre le 11 et le 17 novembre, le président Atwood lui écrit qu’aucun projet de Clark n’a jamais offert à un homme une aussi belle occasion. Goddard lui répond avec une sobriété qui dit beaucoup : le travail réel est du genre habituel, dur et plutôt prosaïque.

Le 27 novembre, jour de Thanksgiving, toute l’équipe dîne ensemble. On porte un toast : à notre petite Nell, qu’elle devienne de plus en plus flighty, un mot qui veut dire à la fois volage et volante. L’après-midi, on joue au ballon dans le jardin ; le soir, aux cartes. Le 4 décembre, au dîner de la paroisse, les Goddard rencontrent M. et Mme Coe, de vieux habitants de la région qui avaient autrefois employé un jeune homme devenu une légende de l’Ouest : Billy the Kid.

Le 30 décembre 1930

Le 30 décembre 1930, à Eden Valley, Goddard tente le premier vol de Nell au Nouveau-Mexique. La fusée mesure onze pieds et pèse 33,5 livres à vide. Les réservoirs sont pressurisés par un gaz sous pression. Elle quitte la tour et monte, dit Goddard, droit comme une flèche, pendant sept secondes. Elle atteint environ deux mille pieds d’altitude, soit six cents mètres, et retombe à mille pieds de la tour. D’après le film, sa vitesse est estimée à environ cinq cents miles à l’heure, plus de huit cents kilomètres à l’heure. Le parachute s’ouvre en partie. Une partie de la fusée avait été peinte en rouge pour qu’on puisse voir si elle tournait sur elle-même : elle faisait un tour en onze secondes.

Deux mille pieds : c’est plus de vingt fois plus haut que tout ce qu’il avait atteint dans le Massachusetts. Dans le complément qu’il ajoutera à son autobiographie en 1933, Goddard parlera de ce vol comme d’un point culminant très palpitant de l’année.

Le soir même, Esther et lui vont au cinéma, au Princess Theatre de Roswell. On y donne un film intitulé Billy the Kid.

« Le dirigeable-fusée »

Le succès reste confidentiel, mais la rumeur fait le tour du monde à sa façon. En janvier 1931, la société Okura lui transmet un article de l’Osaka Mainichi, un grand quotidien japonais, daté du 15 décembre 1930 : « Le dirigeable-fusée presque prêt pour le voyage vers la Lune ». Goddard répond simplement que l’article était trop optimiste.

Il a désormais ce qu’il réclamait depuis quinze ans : de l’argent, du temps, une équipe, de l’espace et du ciel. Il a quarante-huit ans. Il va passer la plus grande partie des onze années suivantes dans ce coin de désert, à construire des fusées de plus en plus grandes et de plus en plus perfectionnées, loin des journalistes, loin des savants, loin de tout.

Sources : communiqué de Clark University (9 juillet 1930), lettres de R. H. Goddard à C. G. Abbot (juillet 1930), lettre de L. T. E. Thompson (22 juillet 1930), journal (juillet-décembre 1930), lettre à la famille Guggenheim (6 octobre 1930), correspondance avec W. S. Adams et G. N. Lewis (octobre-novembre 1930), rapport à la Marine (19 juillet 1933), autobiographie (complément de 1933) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. II.

Chapitre 22 · 1931 – 1932 Le gyroscope

Le dimanche 10 mai 1931, Robert Goddard ne travaille pas. Il emporte dans le champ ses couleurs et un chevalet, s’installe près de la tour de lancement, et peint le paysage en regardant vers la rivière Pecos : des pavots du désert et des fleurs violettes. Le soir, l’équipe dîne de spaghetti, avec Larry et Ina Mansur, Al et Bea Kisk, et un nouveau venu, Thure Ljungquist ; on joue aux cartes. Un de ses tableaux a été conservé : une vue vers l’est depuis le ranch Mescalero, la Pecos, et l’escarpement qu’on appelle Cap Rock, peinte en mai 1931.

L’homme qui peint ce dimanche-là est en train de résoudre l’un des problèmes les plus difficiles de l’astronautique : comment faire voler droit une fusée.

Le problème de la stabilité

Une fusée qui monte est un objet instable. Sa poussée vient d’en bas ; le moindre écart, le moindre souffle de vent, la moindre dissymétrie de la flamme la fait pencher, et une fois penchée, la poussée l’entraîne de travers. Les flèches et les fusées de feu d’artifice se stabilisent grâce à des ailettes ou à une longue baguette, comme une girouette, mais cela ne fonctionne que si l’engin va déjà vite, dans l’air. Au départ, lente et lourde de combustible, une fusée n’a pas assez de vitesse pour que ses ailettes la redressent. Et dans l’air raréfié de la haute atmosphère, les ailettes ne servent plus à rien.

Goddard le sait depuis toujours. En 1907, il proposait déjà de stabiliser les avions par des gyroscopes. Un gyroscope, c’est une toupie qui tourne très vite : son axe garde obstinément la même direction, quoi qu’on fasse subir à son support. Si l’on monte un gyroscope dans une fusée, il indique en permanence où est la verticale. Il reste à relier ce gyroscope à des gouvernes capables de corriger la trajectoire. Ce sera le travail de 1931 et de 1932.

Les brevets qui expirent

L’année 1931 commence par une inquiétude administrative. Les brevets de 1914 vont expirer, puisqu’un brevet américain ne protège alors une invention que pendant dix-sept ans. Le 22 janvier, Goddard rédige un mémoire pour obtenir leur prolongation au nom de la défense nationale. Il y énumère les usages militaires de la fusée : l’accélération des avions au décollage, la défense antiaérienne par des fusées guidées par radio, et même une torpille aérienne qui se dirigerait vers les avions ennemis grâce au rayonnement infrarouge qu’ils réfléchissent. La démarche échoue.

Le 25 janvier, Henry Sachs annonce qu’il a accepté un poste d’instrumentiste au Coast and Geodetic Survey, le service géodésique fédéral ; sa femme ne veut pas rester au Nouveau-Mexique. Le 11 février, les Sachs partent pour Washington. Goddard perd le mécanicien qui avait construit la fusée d’Auburn.

Du 14 au 20 février, il va à Washington avec Esther. Il s’informe sur le béryllium, un métal très léger, qui coûte cent dollars la livre. Il va écouter l’orchestre de Philadelphie avec le violoniste Jascha Heifetz. Le 20 février, il présente ses résultats au comité consultatif : Merriam, Abbot, Marvin, Lindbergh, Breckinridge, Fleming, Atwood. Il projette le film du vol de décembre ; on le lui fait repasser plusieurs fois, à la demande. Le comité apprend que Mme Daniel Guggenheim continuera la subvention et que le fonds paiera la moitié des frais de brevets. Le 4 mars, Goddard écrit à Mme Guggenheim pour la remercier : pendant de nombreuses années, explique-t-il, il avait été un passionné du sujet, mais n’avait pu y travailler que pendant son temps libre.

Thure

Le 2 mai 1931, un nouveau mécanicien entre dans l’équipe. Il s’appelle N. Thure Ljungquist, il vient d’Eagle Rock, en Californie, et c’est Al Kisk qui l’a recommandé. Ljungquist restera avec Goddard jusqu’au bout. Il deviendra le chef de son atelier, et il sera l’un des artisans essentiels de ses fusées. Les papiers de Goddard notent un détail qui dit l’époque : à Roswell, un homme seul vit bien avec moins de quinze dollars par semaine.

Le printemps est difficile. L’oxygène liquide, livré par la compagnie Linde d’Amarillo, arrive mal : il faut un liquide pur à quatre-vingt-dix-huit pour cent. Goddard cherche à acheter une petite usine d’oxygène liquide ; le Bureau of Standards juge l’idée trop coûteuse. Il essaie l’azote liquide pour mettre les réservoirs sous pression. Aucune compagnie, découvre-t-il, ne veut assurer ses employés contre les accidents : il en est personnellement responsable.

Le 29 mai, il écrit à G. Edward Pendray, de l’American Interplanetary Society, pour rectifier un point : son vol de 1929 utilisait bien une combustion continue de liquides. Tant de ses idées, ajoute-t-il, ont été copiées à l’étranger sans la reconnaissance d’usage. Le 3 juin, il est invité à la première, à Boston, du film de Fritz Lang La Femme sur la Lune, dont Hermann Oberth a été le conseiller scientifique. Il ne peut pas y aller.

Le 12 juin, Florence Guggenheim, veuve et exécutrice testamentaire de Daniel, envoie les 25 000 dollars de la deuxième année. Le 18 juin, Atwood lui écrit que l’on est peut-être au bord de quelques-unes des plus grandes découvertes scientifiques de notre temps. Le 9 juin, Goddard a obtenu un brevet sur la propulsion des avions par une turbine à fusée entraînant des hélices ; le New York Times en parlera le 27 septembre sous le titre « Un nouvel avion-fusée pour la stratosphère ». Le 15 juillet, aux étudiants qui lui demandent où l’on enseigne les fusées, il conseille le génie mécanique au Caltech ou au MIT.

Les vols de l’automne 1931

Le 5 septembre 1931, le gyroscope est au point. L’automne voit une série de vols. Le 29 septembre, une fusée de neuf pieds onze pouces, pesant 87 livres au départ, munie d’un carénage profilé et commandée à distance, monte à moins de deux cents pieds et glisse ensuite cinq cents pieds sur le sol. Sa trajectoire, écrit Goddard dans une formule qui a fait le tour des histoires de l’astronautique, ressemble à celle d’un poisson qui nage vers le haut. Le 13 octobre, une fusée plus simple, munie d’un parachute, monte à plus de 1 700 pieds ; on l’entend siffler bruyamment en redescendant. Le 27 octobre, une autre atteint 1 330 pieds. Le 18 novembre, une fusée monte à environ 2 000 pieds et parcourt un demi-mile.

Le 19 octobre, jour anniversaire, Goddard regarde ses photographies. Le 15 décembre, il rédige son rapport. Il a fait dix essais statiques. Ses chambres éjectent les gaz à 6 500 pieds par seconde et produisent deux cent cinquante à trois cents livres de poussée. Surtout, il a résolu un problème pratique : le lancement se fait désormais électriquement, depuis l’abri situé à mille pieds de la tour, en moins de neuf secondes, alors qu’il fallait auparavant trois hommes et dix cordes.

« Une grande institution »

Le 11 janvier 1932, il écrit à Russell Hastings, un ancien étudiant, une phrase qui révèle une blessure ancienne : il aurait été bien mieux, à bien des égards, s’il avait reçu son diplôme d’une grande institution. L’ingénieur du Polytechnic de Worcester, le docteur de la petite université Clark, sait que les savants de Harvard ou du MIT ne le considèrent pas tout à fait comme un des leurs.

Le 22 janvier, un producteur de films comiques, auteur de All Aboard for the Moon et de Hello, Mars!, lui propose une collaboration. Goddard refuse. Le 2 mars, il répond à une lettre d’un ton qu’il a dû utiliser cent fois : la fusée ne « donne pas de coups de pied contre l’air » ; sa poussée est même vingt-deux pour cent plus forte dans le vide.

L’artillerie de l’armée, elle, tente de voir ses essais. Goddard refuse de montrer son atelier. Un rapport militaire du 2 mai 1932 constate, avec dépit, qu’aucune information de valeur ne peut être obtenue du professeur Goddard. Le souvenir du colonel Shinkle n’est pas loin.

Le 19 avril 1932

Le 19 avril 1932, à Eden Valley, Goddard fait voler la première fusée stabilisée par gyroscope de l’histoire. Elle mesure dix pieds neuf pouces et demi et ne pèse que dix-neuf livres et demie à vide. Les réservoirs sont mis sous pression par de l’azote liquide. Huit gouvernes sont commandées par le gyroscope : quatre petites palettes plongées dans le jet de la flamme, et quatre dans le flux d’air. La fusée a été peinte pour qu’on puisse voir si elle tourne. Elle ne monte qu’à cent trente-cinq pieds, en cinq secondes. Mais après le vol, Goddard constate que deux des palettes placées dans le jet sont chaudes : elles ont été poussées dans la flamme. Le gyroscope a agi. Le principe est démontré.

Une photographie montre l’équipe autour de la fusée : Ljungquist, Kisk, Lawrence et Charles Mansur. Ce petit groupe d’hommes, dans un désert du Nouveau-Mexique, vient de faire voler la première fusée stabilisée par un gyroscope. Le même principe, un gyroscope commandant des gouvernes dans le jet, guidera douze ans plus tard les V-2 allemands.

La lettre à Wells

Le lendemain, 20 avril 1932, Goddard s’assoit pour écrire une lettre qu’il voulait écrire depuis longtemps. Elle est adressée à H. G. Wells, à Londres. Il lui raconte qu’en 1898, à seize ans, il a lu La Guerre des mondes, et que le charme fut complet environ un an après. Il lui parle de la recherche en haute altitude, le problème le plus fascinant qui soit. Il ne sait pas combien d’années il pourra encore y travailler ; il espère, aussi longtemps qu’il vivra. Car il ne peut être question de finir : viser les étoiles, au propre comme au figuré, est un problème qui occupera des générations, si bien que, quels que soient les progrès, il y a toujours le frisson de commencer à peine. Il remercie enfin Wells de son optimisme, le meilleur antidote, écrit-il, contre la tentation de déprimer devant l’étonnante capacité de l’homme et de la nature à tout gâcher.

Wells lui répond le 3 mai : merci pour votre lettre amicale ; c’est le genre de salut que nous apprécions de la part de gens comme vous.

Le même 20 avril, Goddard écrit aussi à Rudyard Kipling. Au Nouveau-Mexique, lui raconte-t-il, on travaille parfois par 108 degrés Fahrenheit, mais l’on voit à soixante miles les montagnes fraîches couvertes de grands pins. Le 21 avril, il note un calcul et une réflexion. Il faudrait moins de quarante livres d’une fusée à hydrogène et oxygène pour envoyer une livre hors de l’attraction terrestre. Et l’histoire de l’aviation montre que le problème n’était pas de neutraliser la pesanteur, comme on l’avait cru, mais de disposer d’un moteur à essence fiable. Il en ira de même pour la fusée.

« Impossible »

Les deux années promises par Daniel Guggenheim touchent à leur fin. En deux ans, Goddard a dépensé près de cinquante mille dollars, environ deux mille par mois ; l’oxygène liquide coûte un dollar le litre. Le 25 mai 1932, le comité consultatif, en la personne d’Abbot, d’Atwood, de Fleming et de Merriam, recommande de continuer.

Mais l’Amérique est plongée dans la Grande Dépression. Les fortunes fondent. Le 2 juin 1932, un télégramme apporte la réponse : Mme Guggenheim a renvoyé l’affaire à son fils Harry, qui a dit que c’était impossible. On reverra la question dans un an. Le 16 juin, le colonel Breckinridge écrit à Goddard qu’il est beau joueur de prendre une telle déception avec autant de courage et de philosophie.

La ferraille enterrée

Entre le 16 et le 28 juin 1932, Goddard démonte son installation. Il ferraille les pièces inutilisables. Le soir, sur la véranda, il brûle des papiers. Il enterre la ferraille. Le 18 juin, il fait 105 degrés. Le piano est mis en caisse. Le matériel est entreposé chez un commerçant de Roswell, Mabie-Lowrey, grâce à un certain Dan Wilmot. Goddard le note avec un humour fatigué : déménager ainsi, en un temps limité, à la saison la plus chaude de l’année, n’est pas un travail à recommander.

Lawrence Mansur a déjà démissionné en mai. Kisk, Ljungquist et Charles Mansur repartent chacun de leur côté ; ils reviendront à Roswell deux ans plus tard.

Du 1er au 21 juillet 1932, Goddard et Esther rentrent dans le Massachusetts en voiture, par le chemin des écoliers. Ils passent par Socorro, la Forêt pétrifiée, le Painted Desert. Le 3 juillet, ils contemplent le Grand Canyon depuis Inspiration Point ; Goddard note l’effet de regarder vers le bas et de voir la brume de la distance. À Pasadena, il monte au mont Wilson avec Abbot, rend visite au Caltech, où il voit Millikan et le grand aérodynamicien Theodore von Kármán, puis Adams et Anderson. Ils passent voir la famille de Ljungquist, traversent San Francisco et Reno. Ils arrivent à Worcester à trois heures du matin, le 20 juillet.

Le rêve du désert semble terminé. Robert Goddard, cinquante ans bientôt, retourne enseigner la physique à Clark.

Sources : journal 1931-1932, mémoire sur la prolongation des brevets (22 janvier 1931), compte rendu de la réunion du comité consultatif (20 février 1931), lettre à Mme D. Guggenheim (4 mars 1931), rapport du 15 décembre 1931, lettre à R. Hastings (11 janvier 1932), rapport de l’artillerie (2 mai 1932), lettres à H. G. Wells et R. Kipling (20 avril 1932) et réponse de Wells (3 mai 1932), télégramme du 2 juin 1932, lettre de H. Breckinridge (16 juin 1932), annexe « Milestones » — The Papers of Robert H. Goddard, vol. II et III.

Chapitre 23 · 1932 – 1934 L’intermède

Le 30 avril 1933, un dimanche, Robert Goddard et Esther se promènent à Boston et photographient l’ancienne maison de son enfance. Le soir, il écrit dans son journal deux réflexions qui sont parmi les plus personnelles qu’il ait jamais confiées au papier. La première est une plaisanterie : la fusée est très humaine, elle ne peut s’élever aux plus hautes positions qu’en éjectant d’énormes quantités d’air chaud. La seconde est plus amère. Il cite le philosophe Emerson, selon qui celui qui fait une meilleure souricière verra le monde entier tracer un chemin jusqu’à sa porte. Puis il ajoute : comme beaucoup d’autres, il a eu le malheur de n’être ni artiste, ni prédicateur, ni fabricant de souricières.

Le retour à Maple Hill

À l’automne 1932, Goddard a retrouvé Clark University, ses cours, ses étudiants, et la maison de Maple Hill, au 1 Tallawanda Drive. Il note chaque jour la température et le temps dans son journal, comme un météorologue sans instruments. En août, il a demandé 250 dollars au fonds Hodgkins du Smithsonian pour continuer à alléger la fusée ; malgré la crise, on les lui a accordés. Le 26 août, la légation de Suisse lui écrit qu’elle cherche en vain un exemplaire de son article de 1919 : il est épuisé partout.

Le 31 août 1932, il y a une éclipse totale de Soleil en Nouvelle-Angleterre. Goddard la voit à Fryeburg, dans le Maine, à travers des nuages minces, après avoir fait la course, note-t-il, avec le banc de nuages sur onze miles. Le 19 octobre, il va au cerisier : jour anniversaire.

Le 8 novembre, il répond à un correspondant allemand de Francfort, Werner Brügel, qui lui demande une biographie. La plupart des savants conservateurs, lui écrit-il, sont sceptiques, et pourraient le rester longtemps. Il précise qu’il a beaucoup réfléchi à l’envoi de fusées hors de l’atmosphère, avec des instruments ou habitées. Entre novembre 1932 et janvier 1933, un officier de la Marine impériale japonaise et la bibliothèque du Comité des inventions d’Union soviétique lui demandent ses travaux. Il refuse poliment : son travail, explique-t-il, a été interrompu par la crise.

« Toute gloire est relative »

Le 21 mars 1933, il va écouter à Harvard le physicien suisse Auguste Piccard, qui raconte ses ascensions en ballon dans la stratosphère, jusqu’à seize kilomètres d’altitude. Le 26 mars, il note : toute gloire est relative ; comme tout le reste, elle dure plus ou moins longtemps. Le 27, il lit dans le journal qu’un avion est tombé sur une maison, et réfléchit que si cela s’était produit aux débuts de l’aviation, on aurait voté contre l’aviation.

Le 1er mai 1933, le Dr Fisher, son médecin de Worcester, lui dit qu’il serait guéri s’il avait vécu raisonnablement dans l’Ouest. Goddard le note avec une ironie mordante : le médecin croyait apparemment que la subvention de cinquante mille dollars lui avait été donnée pour aller faire une cure de repos dans l’Ouest.

Le 8 mai, il écrit à Lindbergh. Il lui parle de l’Institut militaire du Nouveau-Mexique, à Roswell, et de la fusée comme arme antiaérienne, qui coûterait bien moins cher que les millions engloutis dans les dirigeables rigides. Le 21 mai, il note un article du producteur de théâtre Daniel Frohman, âgé de quatre-vingts ans : le bonheur vient de la lutte, et l’on vieillit faute de s’oublier soi-même. Le 27 mai, après avoir vu Les Révoltés du Bounty, il recopie une maxime : ne jamais s’inquiéter de ce qu’on ne peut pas changer.

Un été de démarches

Entre le 19 et le 21 juin 1933, il fait le tour des institutions. Abbot n’a pas de subvention à lui offrir. Fleming, de la Carnegie Institution, lui apprend qu’on reçoit des échos radio de la haute atmosphère jusqu’à six ou sept cents kilomètres. À la Marine, il voit l’amiral Ernest King ; une commission s’intéresse à une « torpille aérienne ». Il dépose un brevet sur un moteur à réaction d’un genre nouveau, où des clapets s’ouvrent et se ferment pour laisser entrer l’air par pulsations ; il sera délivré le 13 novembre 1934 sous le titre Propulsion Apparatus. Les éditeurs de ses papiers le rapprocheront du moteur du V-1 allemand, la première bombe volante. Il fait si chaud à New York, écrit-il, que s’il y avait eu un peu de sel et de céleri sur lui, il aurait fait un ragoût.

Le 24 juin, il écrit à Mme Guggenheim. Le 15 juillet, c’est Harry F. Guggenheim qui répond : la Daniel and Florence Guggenheim Foundation lui accorde 2 500 dollars pour travailler à Clark. Ce n’est pas grand-chose. Mais c’est le début d’une relation qui durera jusqu’à sa mort.

Le rapport à la Marine

Le 19 juillet 1933, Goddard remet à la Marine un rapport sur ses travaux de Roswell. Il y résume les résultats : des gaz éjectés à environ 5 000 pieds par seconde, une poussée de 227 livres pendant vingt et une secondes, deux cents chevaux par livre de chambre de combustion. Il rappelle le vol du 30 décembre 1930, droit comme une flèche sur plusieurs centaines de pieds, et celui d’avril 1932, le premier contrôlé par gyroscope. Il propose de construire une fusée de quatre-vingts livres à vide, emportant cinq cents livres de liquides, capable de monter à environ cent miles. Et il évoque une torpille aérienne guidée par radio, par le son ou par l’infrarouge.

Le 29 août, la Marine refuse : trop coûteux, et un succès « très lointain ». Goddard écrit à Abbot qu’il n’y aura sans doute pas beaucoup d’intérêt pour les applications tant qu’on n’aura pas fait quelque chose de particulièrement spectaculaire.

Le 10 août, il a répondu à un journaliste, H. Gordon Garbedian, qui prépare un livre. Il y rappelle qu’en 1912, Esnault-Pelterie concluait qu’il faudrait l’énergie du radium pour aller dans l’espace, alors que son propre article de 1919 avait été le premier à montrer que l’énergie chimique suffit, à condition d’utiliser des fusées successives.

Les travaux de Clark

Pendant ces deux années à Clark, Goddard ne cesse pas de travailler sur ses fusées, dans le petit atelier de l’université. Il y met au point des vannes commandées par la pression, un allumeur à flamme pilote, une commande de démarrage à un seul levier, une pompe d’un type nouveau, à soufflet, qu’il appelle « pulsomètre », et surtout une petite pompe centrifuge tournant à 30 000 tours par minute, entraînée par une minuscule turbine. Un essai avec de l’oxygène liquide réussit. Toutes ces pièces serviront dans les fusées des années suivantes.

En 1933-1934, il dirige aussi par intérim le département de mathématiques. Le 8 décembre 1933, il va voir avec Esther Les Quatre Filles du docteur March au cinéma, et note le lendemain un lever de soleil à sept heures, des nuages gris, des traînées rouge orangé.

« L’autorité originelle »

Les 30 et 31 janvier 1934, il est à New York. Il voit Breckinridge et Lindbergh, et passe chez Harry Guggenheim. Le 8 mars, son ancien professeur de Princeton, E. F. Northrup, l’appelle « l’autorité originelle et mondiale » sur le sujet des fusées.

Le 3 avril 1934, il rédige une « note pour l’autobiographie » qui éclaire d’un jour nouveau sa maladie de 1913. En juin 1913, raconte-t-il, le Dr Lapham, du sanatorium de Rutland, s’était dit surpris de le voir aussi bien, mais lui avait conseillé de ne plus faire de recherche et de vivre le plus possible au grand air. Goddard lui avait répondu qu’il y avait des choses sur lesquelles il ne pouvait pas s’empêcher de travailler.

Le peintre du dimanche

Du 7 avril au 5 mai 1934, Goddard suit des cours de dessin et de peinture chez O. Victor Humann, au musée d’art de Worcester. C’est un cadeau de Noël d’Esther. Il était depuis longtemps un peintre du dimanche ; plusieurs de ses amis possèdent des tableaux de lui, des paysages de Nouvelle-Angleterre et du Nouveau-Mexique. Il termine une nature morte. Le 11 juin, son étudiant Albert Erickson reçoit son doctorat ; Goddard lit sur la véranda un manuel intitulé Elementary Principles of Landscape Painting.

Il note aussi des phrases qui l’ont frappé. Le 15 mai, celle d’un chroniqueur, O. O. McIntyre, qui décrit le Nouveau-Mexique comme un monde d’un gris alcalin, sacré, profane, sévère et pourtant exquis, d’une immobilité obsédante. Le 6 juin, une remarque d’un roman policier d’Ellery Queen : il suffit de penser assez longtemps à une chose, et la solution finit par jaillir.

Le dîner de Port Washington

Les 6 et 7 juillet 1934, Goddard dîne à Port Washington, chez Harry Guggenheim et sa mère, avec le colonel Lindbergh et sa femme Anne. Il passe la nuit sur place. Le lendemain, il prend le petit déjeuner avec Lindbergh et Guggenheim. Le 11 juillet, la fondation lui accorde 18 000 dollars pour un an de vols « en vol libre ». Erickson, de son côté, lui offre une boîte de peinture et un chevalet pliant ; Goddard le chérira.

Le 8 août, Esther décrit l’atelier de Roswell, qu’ils vont retrouver, en des termes que son mari recopie dans son journal : un bâtiment gris dans une plaine, entouré d’arbres morts, à côté d’un court de tennis abandonné, mais en même temps une Maison des rêves. Le 28 août, le Worcester Telegram annonce que la fusée doit monter deux fois plus haut que les ballons stratosphériques. Le 4 septembre, Goddard écrit : Mme Goddard et moi partons pour l’Ouest dans un jour ou deux.

Sources : journal 1932-1934, lettre à W. Brügel (8 novembre 1932), lettre à C. A. Lindbergh (8 mai 1933), correspondance avec H. F. Guggenheim (juin-juillet 1933), rapport à la Marine (19 juillet 1933) et réponse (29 août 1933), lettre à H. G. Garbedian (10 août 1933), rapports sur les travaux de Clark (1933-1934), note pour l’autobiographie (3 avril 1934), Worcester Telegram (28 août 1934) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. II.

Chapitre 24 · 1934 – 1935 Comme un long poisson

Le 28 mars 1935, à Eden Valley, une fusée d’une quinzaine de pieds quitte la tour de lancement et monte. À chaque fois qu’elle s’écarte de la verticale, un gyroscope commande des gouvernes qui la ramènent dans l’axe. Elle oscille ainsi de part et d’autre de la verticale, écrit Robert Goddard, comme un long poisson qui nage. Elle monte à près d’un mile, environ 4 800 pieds, puis plonge et va s’enfoncer dans le sol à plus de deux miles de la tour. Sa vitesse moyenne a été de 550 miles à l’heure. Plusieurs fois de suite, sur plusieurs centaines de pieds, le gyroscope a corrigé parfaitement sa trajectoire.

Le retour

Les Goddard sont arrivés à Roswell le 13 septembre 1934, à vingt-deux heures cinquante. Après Raton, à la frontière du Nouveau-Mexique, Goddard a noté des montagnes bleu pâle à l’ouest, comme deux ciels, un proche et un lointain, très envoûtant. Les 15 et 16 septembre, le colonel Lindbergh et sa femme passent par Roswell. Le 16, Goddard vole avec Lindbergh autour de la tour de lancement, et ils atterrissent là-bas ; Esther fait elle aussi un tour avec lui. Il racontera plus tard à un petit garçon que, vu d’avion avec Lindbergh, le pays ressemblait à un plancher.

L’équipe est revenue : Thure Ljungquist, Albert Kisk et Charles Mansur. Une photographie de ces jours-là les montre en train de remplacer, sur le mur de l’atelier, le calendrier de 1932, resté accroché depuis le départ, par celui de 1934. Goddard époussette la règle qu’il avait laissée sur l’établi en juin 1932. On fait l’inventaire des machines et des outils : cent quatre-vingt-six sortes. La tour de vol, elle, a été dépouillée de tout, sauf de sa charpente.

Le 17 septembre, Abbot lui écrit une lettre qui sera pour lui une règle de conduite : ne laissez aucune voie secondaire, si prometteuse soit-elle, vous détourner de ce but indispensable. Le but, c’est un vol haut et dirigé.

« Vous seriez mort depuis longtemps »

Le 23 septembre 1934, un médecin de Roswell, le Dr Beeson, examine Goddard. Son diagnostic est fait pour frapper : vous avez manifestement passé un mauvais moment, à une époque ; quelque chose s’est passé, sinon vous seriez mort depuis longtemps. Les Beeson deviendront des amis du couple.

Le 25 septembre, Goddard écrit à son ancien étudiant Albert Erickson une lettre d’une franchise inhabituelle. Il a essayé, lui dit-il, de le former comme lui-même avait été formé, selon l’idéal de recherche allemand d’avant la guerre ; mais les temps ont changé, et une certaine esbroufe, un manque de détail rigoureux, sont à l’ordre du jour. Il lui raconte aussi le voyage : ils sont passés par l’Exposition universelle de Chicago, à raison de quatre cents miles par jour.

Les finances personnelles des Goddard sont serrées. Pendant son congé, Clark ne verse pas sa part de cotisation à sa retraite. Comme il n’y a qu’une banque à Roswell, c’est Esther qui signe les chèques personnels du ménage.

Le pays

Goddard s’attache au Nouveau-Mexique. Le 7 octobre 1934, Esther et lui vont à la réserve indienne de Mescalero, assistent à un rodéo et à des danses indiennes, et dînent au ranch Bonnell. Le 14 octobre, il dessine dans son journal la montagne du Capitan au coucher du soleil, couleur abricot. Le 19 octobre, il écrit : jour anniversaire, il y a trente-cinq ans.

Le 22 décembre, il recopie un passage du roman Westward Ho! de Charles Kingsley : les batailles se livrent non comme il le faudrait, mais comme on le peut. Le 5 janvier 1935, un étudiant de Californie, venu en auto-stop, visite l’atelier. Le 15 janvier, Esther vient aux essais. Le 20 janvier, ils vont jeter de vieilles cartouches dans les Bottomless Lakes, les lacs sans fond, près de Roswell.

Le 1er février, il explique à un correspondant pourquoi il a choisi Roswell : un climat égal, peu de jours nuageux, peu de vent, peu de pluie, un terrain plat. Et il ajoute qu’il a trouvé Roswell un endroit attrayant, et ses habitants serviables et agréables. Les 3 et 4 février, il observe une éclipse partielle de Soleil à travers un petit trou percé dans une enveloppe ; le soir, il remarque que les étoiles scintillent en rouge, en vert et en bleu, et que la lumière cendrée de la Lune est bleu-vert.

Le 16 février 1935, il répond à un garçon de dix ans, David Smith, qui lui a écrit. Il lui avoue qu’à son âge il était tout à fait « fou » du sujet, et qu’il craint de l’être encore. Il lui décrit Roswell : le samedi, la rue principale est pleine de cow-boys en grands chapeaux et en jambières de cuir.

La série A

Le travail de 1934-1935 est méthodique. Goddard appelle ses essais la « série A » : quatorze essais entre le 14 septembre 1934 et le 29 octobre 1935, avec des fusées de treize pieds et demi à quinze pieds, pesant de cinquante-huit à quatre-vingt-cinq livres à vide, munies d’un gyroscope et d’un parachute. Sept d’entre elles voleront.

Le 16 février 1935, l’essai A3 commence bien : la fusée monte droit, avec une accélération d’environ deux fois la pesanteur, puis la chambre de combustion brûle. Le 18 février, Goddard tire de ses échecs une leçon qu’il formule clairement : il était sans espoir d’essayer de faire deux ou trois choses à la fois. Il avancera désormais une étape à la fois, en ne changeant qu’un élément d’un essai à l’autre.

Le 19 février, une « Junior Rocket Society » de Crown Point, dans l’Indiana, lui écrit que leur professeur de sciences affirme que ce qu’ils veulent faire est impossible. Goddard connaît le refrain.

Un météore

Le 8 mars 1935, l’essai A4 utilise un stabilisateur à pendule. La fusée, profilée, monte à environ mille pieds, puis bascule à l’horizontale et file à pleine puissance. Goddard estime sa vitesse à environ sept cents miles à l’heure, c’est-à-dire plus vite que le son. Elle ressemblait davantage, écrit-il, à un météore traversant le ciel qu’à toute autre chose. Elle retombe à un mile et quart de la tour, à onze mille pieds. Le calendrier biographique établi par Esther Goddard retiendra cette date comme celle du premier vol d’une fusée plus rapide que le son.

Le 12 mars, il note que le Père Temps garde le pied enfoncé sur l’accélérateur. Le 15 mars, il observe un oiseau moqueur qui, chaque matin, essaie une nouvelle chanson courte, jusqu’à ce qu’il en paraisse satisfait, comme l’auditeur l’était certainement.

Puis vient le 28 mars, et le long poisson. Le 30 mars, une tempête de poussière s’abat sur la région : des nuages bruns comme des feux de prairie, une obscurité de crépuscule en plein jour. L’année 1935 sera celle des grandes tempêtes de poussière du Sud-Ouest, le temps du Dust Bowl.

Le 1er avril, Goddard entend Abbot parler à la radio, sur une station de Fort Worth. Il lui écrit aussitôt : il a suivi son conseil de l’automne, se concentrer sur le vol dirigé. Sans cela, il aurait pu travailler toute l’année sans avoir grand-chose à montrer. En avril, un étudiant de Berkeley lui propose de travailler gratuitement, même à éplucher les pommes de terre pour Mme Goddard ; il refuse.

Port Washington

Du 25 au 29 avril 1935, il est dans l’Est. À Washington, il voit Merriam, qui sourit quand Goddard lui dit pouvoir atteindre quarante à cinquante miles, et lui parle de « coopération » avec d’autres chercheurs. Le 27 avril, il déjeune à Port Washington avec les Lindbergh et les Guggenheim. Lindbergh lui dit que la stabilisation, c’est ce qui prend des années. Goddard explique qu’il ne publiera rien avant d’avoir des résultats importants. À propos des groupes qui le pressent de coopérer et de partager ses résultats, Lindbergh lui dit qu’il n’a pas à le faire, et qu’il n’y a rien à y gagner.

Le 31 mai, l’essai A8 atteint 7 500 pieds : la fusée, écrit Goddard, a oscillé « glorieusement » de part et d’autre de la verticale.

Le 12 juillet 1935

Le 12 juillet, Goddard part à quatre heures et demie du matin avec Esther et l’équipe. L’essai A10 est le plus beau de la série. La propulsion dure quatorze secondes, et la fusée est stabilisée pendant toute cette durée. Sur les mille premiers pieds, elle ne s’écarte pas de plus de quarante pieds de la verticale. Elle monte à environ un mile et quart, 6 600 pieds. Pour la première fois, elle part avec le vent au lieu de se tourner contre lui, comme le faisaient toutes les fusées précédentes. Le parachute s’ouvre, mais il est arraché, malgré ses câbles d’acier d’un quart de pouce. Dans l’abri, on trouve des veuves noires et des scorpions.

Les 3 et 4 août, les Goddard passent le week-end chez les Beeson à Ruidoso, devant un feu de cheminée, puis vont à El Paso, au marché de Juárez, de l’autre côté de la frontière mexicaine, et assistent à une corrida. Les éditeurs de ses papiers notent qu’onze ans plus tard, au pied des Organ Mountains qu’ils traversent alors, l’armée américaine établira le champ de tir de White Sands, où l’on lancera les V-2 capturés en Allemagne, puis les premières fusées américaines.

En août et en septembre, un jeune homme de Pasadena, John W. Parsons, lui écrit au sujet des poudres. Il fait partie du petit groupe d’étudiants et d’amateurs du Caltech qui commencent à s’intéresser aux fusées, et dont Goddard entendra beaucoup parler.

Devant les mécènes

Du 22 au 25 septembre 1935, Charles Lindbergh et Harry Guggenheim viennent à Roswell voir un vol. Pour Goddard, c’est l’occasion de montrer à ses deux protecteurs ce qu’il a accompli. Le destin en décide autrement. Au premier essai, l’allumeur tombe trop tôt. Au second, la chambre de combustion est percée. Aucune fusée ne quitte la tour. Lindbergh prend des photographies ; on fait du tir à la cible à Artesia, une ville voisine. Le communiqué publié à l’issue de la visite annonce plus de trente vols depuis 1929, des vitesses de sept cents miles à l’heure, et la poursuite du financement.

Le 27 septembre, une émission de radio populaire, Time Marches On, met en scène ses travaux. Esther et lui l’écoutent devant la cheminée. Le 4 octobre, un animateur s’exclame à l’antenne : « Ouah, vingt mille dollars pour des feux d’artifice ! »

Le 14 octobre, Lindbergh écrit à Goddard une lettre qu’il conservera précieusement. Le projet, dit-il, est mené avec une efficacité et une intelligence inhabituelles, et le succès est une question de temps plutôt que de possibilité. Puis il ajoute une phrase sur Esther : il est sûr que Mme Goddard mérite plus de reconnaissance qu’elle n’en prendra jamais pour le succès du projet.

Le 29 octobre, l’essai A14, le dernier de la série, réussit : la fusée se corrige dans deux plans perpendiculaires et monte à environ trois quarts de mile, quatre mille pieds ; à l’atterrissage, elle soulève devant elle une vague de terre semblable à une vague d’eau. Goddard écrit qu’il n’a pas encore pardonné au destin d’avoir fait échouer les essais devant ses mécènes.

« Ole Nellie »

Fin octobre, Goddard envoie l’une de ses fusées au Smithsonian, avec une consigne : elle ne devra être exposée qu’à sa demande, ou, après sa mort, à la demande de Guggenheim et de Lindbergh. Le jour du départ, Thure Ljungquist la regarde emballer et dit : « Ole Nellie, elle part en voyage. » Le 2 novembre, Goddard note : Esther et moi avons regardé passer le train à treize heures, avec Nellie dedans.

Sources : journal (septembre 1934-novembre 1935), lettres de C. G. Abbot (17 septembre 1934), à A. Erickson (25 septembre 1934), à D. Smith (16 février 1935), à Abbot (1er avril 1935), de C. A. Lindbergh (14 octobre 1935), communiqué de septembre 1935, annexe « Milestones », calendrier d’Esther C. Goddard — The Papers of Robert H. Goddard, vol. II et III.

Chapitre 25 · 1935 – 1936 Le visiteur de Pasadena

Le 30 août 1936, un jeune homme arrive à Roswell. Il s’appelle Frank Malina. Il est étudiant en génie aéronautique au California Institute of Technology, à Pasadena, et il prépare une thèse sur les fusées. C’est le grand physicien Robert Millikan, président du Caltech, qui l’a envoyé voir Goddard. Les Goddard l’emmènent dîner à l’hôtel Nickson, en ville, puis Goddard lui fait visiter l’atelier et la tour de lancement. Mais Malina voudrait davantage : il presse Goddard de lui donner ses résultats, en particulier sur les chambres de combustion. Goddard refuse. Le 1er septembre, il écrit à Millikan une lettre courtoise et sans appel : il ne peut naturellement pas livrer les résultats de nombreuses années d’investigation, encore incomplets, pour servir à une thèse d’étudiant.

Cette rencontre, que les historiens raconteront souvent comme le symbole du caractère secret de Goddard, ne prend tout son sens que replacée dans l’année qui l’a précédée.

Saint-Louis

Le 21 décembre 1935, Goddard dépose au Smithsonian huit déclarations sous serment des témoins de ses premiers essais. On prétend à l’étranger, explique-t-il, que le premier moteur à ergols liquides daterait de 1930. Il tient à prouver que les siens fonctionnaient bien avant.

Le 27 décembre, il apprend que Charles Lindbergh quitte les États-Unis avec sa famille pour s’installer en Angleterre. Les Lindbergh fuient la pression de la presse qui les harcèle depuis l’enlèvement et le meurtre de leur premier enfant, en 1932, et le procès retentissant qui a suivi. Goddard se dit très attristé.

Le 31 décembre 1935, il présente ses travaux à Saint-Louis, au congrès de l’American Association for the Advancement of Science, et projette son film. On lui demande s’il peut envoyer des fusées à cinquante miles. Il répond qu’il préférerait ne pas le dire. Abbot intervient : pourquoi pas cent miles, aussi facilement que cinquante ? Goddard acquiesce. Le président Atwood déclare qu’il a accompli ce sur quoi il travaille depuis si longtemps. Les journaux parlent d’un « cerveau mécanique », un gyroscope pas plus grand qu’une grosse montre. On apprend que la fusée mesure douze pieds, neuf pouces de diamètre, qu’elle pèse quatre-vingt-cinq livres à vide et emporte soixante livres de carburant, et que son moteur développe deux cent quatre chevaux par livre. Un savant, le Dr Gregg, vient lui dire après la séance : « Goddard, je n’avais aucune idée que vous étiez si avancé. »

« Liquid-propellant Rocket Development »

Le 16 mars 1936, dix ans jour pour jour après le vol d’Auburn, le Smithsonian publie le deuxième grand texte de Goddard : Liquid-propellant Rocket Development, le développement de la fusée à ergols liquides. Les épreuves de l’article se sont perdues à la poste, ou ont été ouvertes ; Goddard soupçonne qu’on lit son courrier.

Le texte est court, sobre, illustré de photographies. Il raconte pour la première fois l’histoire de ses ergols liquides : les essais de 1920 à 1922 avec l’oxygène liquide et différents carburants, l’essence, le propane, l’éther ; il note que le méthane liquide serait sans doute la meilleure combinaison facile. Il décrit le moteur à pompes essayé au banc le 1er novembre 1923, le vol d’Auburn de 1926, ses 184 pieds, ses deux secondes et demie, ses soixante miles à l’heure. Il présente sa chambre de combustion de 5,75 pouces, qui pèse cinq livres et produit 289 livres de poussée pendant plus de vingt secondes, soit plus de mille chevaux. Il décrit le vol du 30 décembre 1930, le câble de mille pieds qui reliait la tour à l’abri, le télescope enregistreur installé à trois mille pieds pour suivre les vols. Et il raconte les vols stabilisés de 1935, dont les premières centaines de pieds, écrit-il, rappelaient un poisson nageant à la verticale. Il termine par ses remerciements à Lindbergh et à Abbot.

Le 14 mars, Abbot a envoyé l’article à Charles Evans Hughes, président de la Cour suprême des États-Unis et chancelier du Smithsonian, en lui parlant d’expériences qui feront date. Le 16 mars, l’Associated Press rapporte la position de Goddard : les vaisseaux habités sont impossibles pour l’instant, mais l’envoi d’instruments est pratique.

Le lendemain, 17 mars, un aspirant de l’Académie navale d’Annapolis, Robert C. Truax, lui écrit qu’il est hors de lui d’impatience. Goddard le retrouvera, cinq ans plus tard, enseigne de vaisseau et responsable de la propulsion par réaction à la Marine.

Les chiffons dans les oreilles

Le 10 mars 1936, un avocat de San Francisco téléphone à Goddard au sujet d’un vieux brevet. En 1912, à Clark, Goddard avait inventé un oscillateur à tube électronique, un dispositif qui produit des courants électriques de haute fréquence, et l’avait breveté. Or ce brevet intéresse beaucoup de monde, car il peut servir à contester ceux de Lee De Forest, l’inventeur de la lampe triode, sur lesquels s’appuient les grandes compagnies de radio. Une petite entreprise de radio de l’Iowa, Collins Radio, l’utilise pour se défendre contre elles ; on fabrique même en série un « tube Goddard ». L’avocat crie dans le téléphone le nom de ses clients, les marques de conserves Heinz et Kaufman. Goddard ne comprend que le mot « pickles ». Esther, qui assiste à la scène, remarque qu’il a dans les oreilles des bouts de chiffon : il les avait mis pour se protéger du bruit des membranes d’aluminium qu’il faisait éclater dans ses expériences.

En avril, la grande compagnie RCA envoie un professeur, Mackeown, pour tenter de faire déclarer l’invention « impraticable ». Goddard refuse. Le 26 avril, le jeune patron de Collins Radio, Arthur Collins, dîne chez lui. Il dira de Goddard qu’il était en avance sur son temps à cause d’une sorte de détachement d’esprit à l’égard des préoccupations immédiatement pratiques. En 1954, il racontera que Goddard ne voulait rien en échange, et qu’il avait fallu insister pour qu’il accepte cinq cents dollars. Le procès se réglera pour un dollar symbolique, et ouvrira les licences de RCA et d’ATT à toute l’industrie de la radio.

« Un vol d’altitude record »

Le 6 avril 1936, Lindbergh écrit de Sevenoaks, dans le Kent, où il s’est installé. Il pense qu’un vol d’altitude record relèverait le moral de tous ceux qui soutiennent le projet. Le 17 avril, Goddard note que les chauffeurs de taxi de Roswell préviennent les journalistes quand ils amènent des visiteurs chez lui. Les 26 et 27 avril, le célèbre reporter Ernie Pyle, qui parcourt l’Amérique pour les journaux Scripps-Howard, demande à faire un reportage. Goddard refuse poliment. Il signe en revanche un contrat avec la compagnie Linde pour la fourniture d’oxygène liquide, à un dollar le litre.

Le 11 mai 1936, la fondation Guggenheim renouvelle sa subvention. Le même jour commence une nouvelle série d’essais, la série L : trente essais, qui s’étaleront jusqu’en août 1938, avec des moteurs groupés, une catapulte, une direction par cardan, des réservoirs frettés de fil d’acier. Le 15 juin, un « American Institute for Rocket Research » de Chicago lui propose une « grande expérience » commune. Goddard refuse. Le 16 juillet, un essai statique dure trente-deux secondes, le plus long jamais réalisé ; le 31 juillet, la chambre brûle au moment où la fusée sort de la tour. Le 12 août, il explique à un journaliste que toutes ses fusées sont propulsées par leur propre puissance, et rappelle trois dates : 1920, premier moteur à liquides capable de soulever une charge ; 16 mars 1926 ; 19 avril 1932.

Malina

Ce sont ces fusées que Frank Malina vient voir à la fin du mois d’août. Les 30 et 31 août, les Goddard le reçoivent avec courtoisie : le dîner au Nickson, la visite de l’atelier, la tour. Goddard lui montre ses installations, mais ne lui donne pas ses résultats sur les chambres de combustion. Le 1er octobre, Malina écrit pour remercier Goddard et sa femme de leur hospitalité.

Le 10 septembre, Millikan répond à la lettre de Goddard : on peut, lui écrit-il, ne pas tout dire et pourtant échanger. Goddard ne cède pas.

Il faut comprendre son point de vue. Il travaille sur ce problème depuis plus de vingt-cinq ans. Il a vu le colonel Shinkle tenter de faire saisir son laboratoire en 1918, la presse le ridiculiser en 1920, les ingénieurs de Du Pont lui poser des questions trop précises en 1929, les Allemands publier comme nouvelles des idées qu’il avait brevetées en 1914. Ses résultats ne sont pas publiés ; ses brevets ne couvrent pas tout. Et il est financé par une fondation privée qui lui demande des résultats, pas des collaborations. Lindbergh lui-même lui a dit qu’il n’y avait rien à gagner à partager.

Mais il faut aussi voir ce que ce refus lui coûtera. Malina, rentré à Pasadena, va fonder avec quelques camarades, dont John Parsons, le groupe de recherche sur les fusées du laboratoire aéronautique Guggenheim du Caltech, sous la direction de Theodore von Kármán. Ce groupe deviendra, en 1944, le Jet Propulsion Laboratory. Et c’est lui, et non Goddard, qui recevra les crédits de l’armée américaine pour la propulsion par réaction. Goddard, isolé dans son désert, verra les autres le dépasser avec les moyens que l’État lui aura refusés.

« Peu spectaculaire »

Le 7 septembre 1936, il écrit à Lindbergh une phrase qui résume sa façon de travailler : il ne pense pas qu’il y ait eu une année de toute sa recherche où il ait accompli autant de choses importantes, mais toutes d’une nature peu spectaculaire.

En septembre, la mère d’Esther vient en visite ; son père est mort en août 1935. Le 27 septembre, Goddard reçoit l’écrivain T. S. Stribling, prix Pulitzer 1932. Le 29, il lui écrit qu’un physicien de renommée mondiale, visitant son laboratoire, lui a déclaré ne pas croire que les fusées fonctionneraient dans le vide. Le même jour, il obtient un brevet pour un avion-fusée destiné à transporter des passagers. Et il écrit à H. G. Wells, qui va avoir soixante-dix ans : que la partie la plus intéressante de votre carrière soit encore devant vous !

Sources : journal 1935-1936, dépôt d’affidavits au Smithsonian (21 décembre 1935), comptes rendus de la séance de l’AAAS (31 décembre 1935), R. H. Goddard, « Liquid-propellant Rocket Development », Smithsonian Miscellaneous Collections, vol. 95, n° 3, 1936, lettres d’A. Collins (1936 et 1954), de C. A. Lindbergh (6 avril 1936), à R. A. Millikan (1er septembre 1936) et réponse (10 septembre 1936), à Lindbergh (7 septembre 1936), à T. S. Stribling et H. G. Wells (29 septembre 1936), annexe « Milestones » — The Papers of Robert H. Goddard, vol. II et III.

Chapitre 26 · 1936 – 1937 Le plus haut vol

Le 26 mars 1937, à Eden Valley, une manche à air flotte au sommet de la tour de lancement. La fusée L13, munie de gouvernes mobiles dans l’air commandées par le gyroscope, quitte la tour et monte vite. Pendant les vingt-deux secondes et trois dixièmes de sa propulsion, elle se corrige sans cesse. Elle monte, monte encore, dans un ciel voilé par la brume que les tempêtes de poussière des jours précédents ont laissée. Goddard estime son altitude entre huit mille et neuf mille pieds, entre deux mille quatre cents et deux mille sept cents mètres, sans pouvoir être plus précis à cause de cette brume. Le parachute s’ouvre, mais ses suspentes cèdent. Ce sera le plus haut vol de toute la vie de Robert Goddard.

Les quatre chambres

L’automne 1936 est consacré à chercher plus de puissance. Le 3 octobre, l’essai L6 commence bien : la fusée monte droit sur deux cents pieds, puis la chambre de combustion brûle. Goddard a alors une idée : au lieu d’une grosse chambre, en utiliser quatre petites. Le 7 novembre, une fusée à quatre moteurs groupés vole, à environ deux cents pieds. Il essaie aussi différentes essences.

Le 8 novembre, le président Atwood et sa femme viennent en visite au ranch. La conversation tourne aux reproches. À Clark, explique Atwood, certains critiquent l’absence prolongée de leur professeur : s’il réussit, dit-on, il quittera Clark. Goddard répond que le projet est en réalité un projet universitaire, et que l’industrie ne s’y intéressera pas avant longtemps. Le 20 février 1937, Atwood lui écrira qu’il a, d’une certaine façon, sacrifié le niveau d’enseignement du département de physique pour lui et pour sa recherche. La tension ne fera que croître pendant les années suivantes.

En janvier et février 1937, Goddard passe à des fusées de neuf pouces de diamètre, plus légères et plus faciles à construire. Le 4 mars, il dépose un brevet sur une enveloppe de refroidissement pour la chambre de combustion, dans laquelle circule l’un des ergols avant de brûler : c’est le refroidissement dit régénératif, celui de presque tous les grands moteurs-fusées modernes. Les éditeurs de ses papiers noteront que ce brevet fut largement contrefait après la Seconde Guerre mondiale.

« Matin dans le désert »

Le 6 février 1937, il écrit dans son journal une phrase qui est peut-être la plus belle qu’il ait laissée sur le désert : matin dans le désert, quand l’impossible semble non seulement possible, mais facile.

Le 26 mars, c’est le plus haut vol. Le 28 mars, un dimanche, les Goddard partent à la chasse aux crotales avec les Beeson. Ils trouvent des pointes de flèches et des poteries près d’un ancien poste de traite indien. Mais il fait trop froid, quarante degrés Fahrenheit à peine.

Lindbergh et les trois étapes

Les 14 et 15 avril 1937, Lindbergh, de passage aux États-Unis, discute avec Goddard de la suite. Il lui propose de penser en trois étapes : d’abord une fusée qui monte plus haut que les ballons-sondes ; ensuite des méthodes d’observation ; enfin des observations régulières. Le 11 mai, la fondation Guggenheim accorde 20 000 dollars pour l’année 1937-1938. Lindbergh et Guggenheim conseillent tous deux à Goddard de prendre des vacances.

Le 19 mai, au coucher du soleil, une fusée munie de gouvernes rétractables monte presque à la verticale, à deux ou trois degrés près, jusqu’à environ 3 250 pieds. Pour la première fois, le parachute fonctionne parfaitement et ramène la fusée intacte. Goddard la photographie au téléobjectif depuis l’abri.

« La liberté par rapport à l’air »

Du 21 mai au début de juin, Goddard et Esther font un voyage dans l’Est. À Washington, le général Sunderland, chef de l’artillerie côtière, s’intéresse à des cibles volantes propulsées par fusée, pour l’entraînement des artilleurs. À New York, le 26 mai, Goddard revoit Clarence Hickman, son compagnon de 1918, aux laboratoires Bell. Il passe une nuit à Falaise, chez Harry Guggenheim.

Le 5 juin, Clark University célèbre son cinquantième anniversaire. Lindbergh a envoyé un message, que lit le président Atwood. Comme l’avion a donné à l’homme la liberté par rapport à la Terre, dit le message, la fusée lui offre la liberté par rapport à l’air. Et la fusée, ajoute Lindbergh, est maintenant dans cette période de découverte où les côtes ne sont pas encore tracées. Goddard doit se lever pour saluer la salle. Le 7 juin, il va à l’observatoire météorologique de Blue Hill avec Charles Brooks, puis écoute un concert du Boston Pops Orchestra.

« Il en fait toujours trop »

Le 3 juillet 1937, il décrit son installation au New York Times : le ranch Mescalero, quinze acres, à trois miles au nord-est de Roswell ; la tour, installée sur un ranch de quatre-vingt mille acres ; une équipe de quatre hommes ; trente à quarante vols ; une altitude maximale d’environ un mile et demi ; une vitesse verticale de deux à trois cents miles à l’heure. Il s’intéresse à la haute altitude, rappelle-t-il, depuis environ vingt-huit ans.

Le 12 juillet 1937, le Dr Fisher écrit à Esther. La lettre est grave. La radiographie du 10 juin montre une fibrose du poumon gauche, et sous cette fibrose, la tuberculose est redevenue plus active. Une cavité est toujours là, inchangée. « Il en fait toujours trop », écrit le médecin. Il faut que Goddard prenne sa température trois ou quatre fois par jour. Un peu de repos maintenant, conclut-il, peut être son salut.

Goddard a cinquante-quatre ans. La maladie de 1913, qu’il croyait vaincue, est revenue. Il ne ralentit pas.

« Sans plus de risque que les Wright »

Le 28 juillet, la fusée L16 vole avec un barographe embarqué, un instrument qui enregistre la pression, et donc l’altitude. Elle utilise pour la première fois une direction par carénage mobile : c’est toute la partie arrière de la fusée qui pivote, comme une tuyère orientable. Le 4 août, Thure Ljungquist tue un crotale de trois pieds dans l’allée du ranch. Le 7 août, Charles Mansur épouse Miss Bond.

Le 21 août, Goddard répond à un journaliste du Times qui l’interroge sur les vols habités. Une charge humaine, dit-il, pourrait être envoyée à bord sans plus de risque que n’en couraient les Wright. Mais il évite, ajoute-t-il, les spéculations si folles qu’elles ont entravé plutôt qu’aidé le progrès. Le même été, son ami G. Edward Pendray publie dans la revue Astronautics un portrait intitulé « Rocketry’s Number One Man », le premier homme de l’astronautique ; il paraîtra en mai 1938 dans le Scientific American.

Le 26 août, l’essai L17 utilise une catapulte : un système de contrepoids de ciment fait monter la fusée dans la tour trois fois plus vite que ne descendent les poids. Lancée ainsi, elle se corrige vigoureusement sept fois en vol.

L’Allemagne

Lindbergh, depuis l’Angleterre, voyage en Europe et visite l’Allemagne, où le régime nazi lui fait découvrir son aviation. En septembre et en novembre 1937, il écrit à Goddard. En Allemagne, raconte-t-il, on ne lui a rien dit des fusées ; mais il a entendu des rumeurs sur des projectiles-fusées allemands de plusieurs miles de portée. Il ajoute qu’il se sentirait plus en sécurité dans un pays qui aurait développé des projectiles-fusées offensifs.

Goddard lui répond en rappelant ses travaux de guerre de 1918 et la façon dont la Marine avait abandonné les siens par mesure d’économie, sous la présidence de Coolidge. Il évoque l’Allemand Reinhold Tiling, tué par l’explosion d’une charge de quarante livres de poudre, et conclut que le domaine des fusées à liquides semble encore un territoire vierge. Nous savons aujourd’hui que c’était faux : depuis 1932, l’armée allemande finance à Kummersdorf, près de Berlin, un jeune ingénieur nommé Wernher von Braun, et en mai 1937, son équipe s’est installée à Peenemünde, sur la Baltique. Goddard l’ignore, comme on l’ignore en Amérique.

Le 8 octobre, il rédige pour Lindbergh un long récit de ses travaux pendant la Première Guerre mondiale. Du 14 au 19 octobre, Malina et un autre étudiant du Caltech, A. M. O. Smith, lui demandent ses données pour leurs calculs ; il refuse poliment. Les 17 et 18 octobre, il passe deux nuits à la tour : deux rats des bois logent chez Thure, et il aperçoit un coyote et un blaireau.

Noël à Santa Fe

Le 22 novembre 1937, Goddard demande à la National Aeronautic Association, l’organisme qui homologue les records aériens aux États-Unis, d’envoyer un observateur pour mesurer officiellement l’altitude de ses vols. Le 23 novembre, Esther et lui achètent une Pontiac. Le 11 décembre, il envoie au Smithsonian un rapport sur une idée qui remonte à 1910 : une méthode de propulsion par réflexion de gaz, des détonations dont les gaz seraient renvoyés vers l’arrière par un réflecteur conique.

Du 24 au 26 décembre 1937, les Goddard passent Noël à Santa Fe. Ils logent à l’hôtel La Fonda, où un orchestre mexicain joue près de la cheminée. Ils vont à la messe à la cathédrale Saint-François. Et le lendemain, ils marchent quatre miles dans la neige vers le Frijoles Canyon, où l’on voit les ruines des anciens villages indiens creusés dans la falaise.

Sources : journal 1936-1937, lettre de W. W. Atwood (20 février 1937), brevet « Cooling-jacket Construction » (n° 2 122 521), lettres de C. A. Lindbergh (avril, septembre, novembre 1937), message de Lindbergh au cinquantenaire de Clark (5 juin 1937), lettre du Dr Fisher à E. C. Goddard (12 juillet 1937), entretiens avec le New York Times (3 juillet et 21 août 1937), correspondance avec la NAA (novembre 1937), rapport sur la propulsion par réflexion de gaz (11 décembre 1937), annexe « Milestones » ; note des éditeurs sur Peenemünde (vol. III) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. II et III.

Chapitre 27 · 1938 Le barographe et la tornade

Le 20 avril 1938, à huit heures quarante-cinq du matin, trois officiers du New Mexico Military Institute se tiennent près d’un abri de tôle, à mille pieds de la tour de lancement d’Eden Valley. Ils forment le comité officiel de la National Aeronautic Association, chargé d’homologuer l’altitude d’une fusée. Dans la fusée, scellé de leurs propres mains, un barographe enregistre la pression. Au signal, l’un d’eux, le major John E. Smith, entend « un rugissement comme d’une centaine de soupapes de sûreté de chaudières lâchées d’un coup ». La fusée monte, se corrige, s’incline sous le vent. Puis, au sommet de sa course, rien ne se passe. Les observateurs, écrira Smith, « suppliaient » le parachute de s’ouvrir. Il ne s’ouvre pas.

« L’objectif le plus important »

L’année a commencé par des essais à haute pression. Le 11 janvier 1938, l’essai statique L24 pousse la pression dans la chambre jusqu’à environ 470 livres par pouce carré. Le 13, Goddard fait tourner un roulement à billes plongé dans l’oxygène liquide à cinq mille tours par minute. Il pense déjà aux pompes.

Le 19 janvier, deux lettres arrivent le même jour. La première vient de George W. Lewis, directeur de la recherche du National Advisory Committee for Aeronautics, la NACA, l’ancêtre de la NASA : il propose de tester les formes de ses fusées dans les souffleries à grande vitesse du laboratoire de Langley. La seconde vient de Lindbergh. Un vol officiellement vérifié, écrit-il, est l’objectif le plus important que Goddard puisse avoir à présent ; un tel vol serait universellement accepté, aurait un grand effet sur le moral de tous, et faciliterait le financement des recherches futures.

Le 24 janvier, Goddard expose à Lewis la logique de son travail. Ses moteurs produisent environ quatre cents livres de poussée ; il en a testé de huit cents au banc. Il a d’abord dirigé ses fusées par des palettes dans le jet de la flamme ; puis, pour les stabiliser après l’extinction du moteur, il a ajouté des gouvernes dans l’air, d’abord fixes, puis rétractables. Il a essayé aussi une méthode plus élégante, le « carénage mobile », où c’est toute la partie arrière de la fusée qui pivote pour orienter la poussée. Le 31 janvier, il note qu’il a lu du Benchley, l’humoriste, le soir.

Le carrefour

Le 7 février 1938, Goddard envoie à Guggenheim et à Lindbergh son rapport annuel. C’est un document dense, illustré de photographies, qui fait le bilan d’une année de travail. Les gouvernes mobiles, les gouvernes rétractables, le parachute libéré automatiquement quand la fusée s’incline de quatre-vingt-dix degrés par rapport à son gyroscope, les amortisseurs de caoutchouc qu’a suggérés Lindbergh pour protéger le gyroscope des vibrations, le carénage mobile, la catapulte à contrepoids de ciment, les réservoirs frettés de corde à piano. Il y glisse une remarque prophétique : la corde à piano résiste à plus de 400 000 livres par pouce carré, mais on vient de produire des fibres d’une résistance de plus d’un million ; un jour, les réservoirs pourraient être faits de fibres enroulées. C’est exactement ce que feront, des décennies plus tard, les constructeurs de fusées avec les fibres de verre et de carbone.

Il y parle aussi de la turbine-fusée, un moteur dans lequel les gaz de la fusée feraient tourner une turbine entraînant des hélices. Et il conclut que le développement a atteint un carrefour. On peut continuer avec les fusées à réservoirs sous pression ; mais il n’y a pas, écrit-il, de raccourci vers les grandes altitudes. Pour monter vraiment haut, il faudra des pompes et des réservoirs légers. Enfin, vu l’état du monde, il se dit prêt à aider à ce que des applications militaires soient réalisées le plus tôt possible.

Le 8 février, Atwood lui écrit qu’il doit renouveler les nominations à Clark pour l’année suivante et qu’il ne peut garantir son poste au jeune physicien qui le remplace, Jorgensen, sans savoir ce que Goddard compte faire. Il ajoute qu’il n’a rien entendu de son travail depuis si longtemps qu’il se demande ce qui se passe.

Les étudiants du MIT

Le 1er mars, les étudiants qui publient le Tech Engineering News du MIT lui demandent un article. Le 17 mars, Goddard leur envoie Some Aspects of Rocket Engineering, environ mille deux cents mots, à une condition : qu’on ne l’illustre pas avec des photographies d’explosions de fusées d’autres expérimentateurs, ni avec des engins médiévaux. Il est fatigué de voir ses travaux mêlés aux fantaisies des autres.

Le 6 mars, un dimanche, il est à l’atelier à six heures du matin. L’essai L26, avec Esther, monte très vite, mais un dispositif de sécurité coupe l’oxygène trop tôt : quatre ou cinq cents pieds. Le 17 mars, l’essai L27 monte à environ quatre mille pieds, mais l’attache en fonte qui relie le parachute à la fusée casse. Le 20 mars, Goddard fait une causerie sur la science et la religion à l’école du dimanche de l’église épiscopale St. Andrew de Roswell, puis va au service avec Esther. Ses notes pour cette causerie n’ont pas été retrouvées.

Le 25 mars, Lindbergh télégraphie d’Angleterre : il a lu le rapport ; il est très impressionné par les réalisations de l’année. Dans une lettre qui suit, il conseille de faire d’abord le vol officiel, puis de reprendre la recherche. Les conditions aux États-Unis, ajoute-t-il, sont si instables qu’on ne peut compter sur l’avenir.

Le comité de l’Institut militaire

Organiser un vol officiel n’est pas si simple. La National Aeronautic Association, qui homologue les records des aviateurs, n’a jamais mesuré l’altitude d’une fusée. William Enyart, son secrétaire, consulte le Bureau of Standards, qui doute que ses barographes standard résistent aux accélérations. Goddard prend la responsabilité de leur emploi. Pour éviter de faire venir un observateur de Kansas City et de le faire attendre au gré des vents, on constitue un comité local de trois membres : le colonel D. C. Pearson, directeur du New Mexico Military Institute de Roswell, le major John E. Smith, chef du département de physique, et le capitaine Howard H. Alden, chef du département de mathématiques.

Le 7 avril, Harry Guggenheim demande à Goddard s’il pourra faire un vol cet été, quelle altitude il atteindra, à quelle vitesse. Le 18 avril, Goddard lui envoie son programme pour l’année suivante : des pompes, une chambre plus efficace, des fusées de dix-huit pouces de diamètre. Il signale aussi qu’un article de Malina et Smith, du Caltech, publié dans le Journal of the Aeronautical Sciences, vient confirmer ses propres calculs d’autrefois : ils prédisent qu’une fusée à trois étages pourrait monter à plus de cinq millions de pieds, à onze mille miles à l’heure.

Le 20 avril 1938

Le 20 avril, le comité arrive à la tour à huit heures. Avec Pearson, Smith et Alden, il y a Esther. Le barographe est scellé, puis suspendu par des bandes de chambre à air dans un compartiment de la fusée, qui mesure dix-huit pieds. Le major Smith grimpe dans la tour avec Alden et deux mécaniciens pour poser lui-même le sceau. Goddard prend place au télescope de l’abri, les commandes électriques à portée de main. Esther se tient un peu en arrière, la caméra à la main.

Le compte rendu du major Smith est l’un des plus vivants de toute la correspondance de Goddard. Au signal, raconte-t-il, une grande bouffée de flamme et de fumée jaillit au pied de la tour, avec ce rugissement de cent soupapes de chaudières. Puis le docteur libère la fusée. Elle monte d’abord lentement, puis on la voit accélérer rapidement. Elle ne monte pas tout droit, mais oscille d’un côté et de l’autre, répondant aux commandes du gyroscope. Quand le carburant s’épuise, elle suit une trajectoire comme celle d’une balle lancée très haut et très loin, et semble aller longtemps presque à l’horizontale. Tous les regards attendent le parachute. Il ne s’ouvre pas. La fusée pique vers le sol. On entend l’impact un peu après, comme une lourde charge de dynamite.

Tout le monde traverse la plaine pour rejoindre l’épave. Personne ne touche aux débris avant l’arrivée de Goddard. La fusée a creusé un trou de quatorze pouces de profondeur. Le barographe est écrasé, réduit à un demi-pouce d’épaisseur ; son papier est déchiré, et l’essence restée dans le réservoir a effacé le tracé enfumé. Le capitaine Alden mesure à pas la distance jusqu’à la tour : environ un mile et un tiers. La montée a duré 23,3 secondes, le vol 44 secondes. Les instruments donnent une altitude de 3 860 à 4 570 pieds ; le comité, à vue, l’estime à un mile et demi. Goddard retiendra 4 215 pieds. Il pense que le parachute n’a pas fonctionné parce qu’on avait dû déplacer le barographe, qui s’était révélé plus encombrant que prévu, et qu’un fil électrique avait été dérangé.

« À la merci du sort »

Le 13 mai, Harry Guggenheim lui écrit sa déception. Il espérait beaucoup de cette démonstration, à des vitesses relativement faibles et à des altitudes relativement modestes. Est-ce que cet essai a été particulièrement malchanceux, demande-t-il, ou le développement est-il encore à un stade si précoce qu’on est plus ou moins à la merci du sort ?

Goddard répond le 23 mai. Nous sommes encore beaucoup à la merci du sort, admet-il, mais pas autant qu’aux premiers jours. Les cinq vols précédant celui du 20 avril avaient tous libéré le parachute au bon moment. Ses ennuis ne viennent pas des principes, mais des petits détails de construction. Presque tout dans la fusée doit être conçu et fabriqué spécialement, avec une recherche de légèreté bien plus poussée que dans toute autre application. Chaque pièce est vérifiée, la fusée entière est testée à l’atelier, puis dans la tour avant chaque vol. Il reste toujours la possibilité d’un défaut, d’un point faible, d’une poussière dans une vanne. Et il ajoute un aveu rare : il a le cœur dans la gorge avant chaque essai.

Le 19 mai, il a écrit à Lewis qu’un jour, une de ses fusées avait fait un piqué à environ sept cents miles à l’heure ; mais qu’en montée verticale, contre la pesanteur, elles ne dépassaient pas trois cents miles à l’heure. Une fusée sans ailettes, explique-t-il à la NACA, ressemble à une flèche lestée de plomb à l’avant et sans plumes : moins stable qu’une flèche empennée, elle vole pourtant droit.

Hickman refuse

Le 21 mai, Goddard écrit à Clarence Hickman, aux laboratoires Bell. Le travail de l’année suivante, s’il est financé, consistera à développer une grande fusée à pompes et réservoirs légers, capable de véritables portées. Ses trois mécaniciens sont excellents et travaillent avec lui depuis 1930. Mais la conception et la vérification de toute la construction, écrit-il, sont plus qu’un travail pour un seul homme. Il lui propose de prendre un an de congé pour le rejoindre, pour cinq mille dollars. Le 31 mai, Hickman répond qu’il aimerait beaucoup retravailler avec lui, que le climat lui plairait et que le travail ne pourrait pas être plus fascinant, mais qu’il vient d’être nommé à la tête d’un nouveau groupe aux laboratoires Bell et ne peut pas partir.

Le 22 mai, un dimanche, Goddard esquisse dans son journal une fusée à étages de son invention : des turbines et des hélices dans l’air dense, la fusée pure dans l’air raréfié, et, au-delà, des détonations successives dans un cône réflecteur. Le 26 mai, il en tire un mémorandum sur une fusée utilisant trois types de propulsion. Le 23 mai, le journaliste scientifique de l’Associated Press, Howard Blakeslee, et sa femme sont venus à Roswell.

Le 26 mai, nouvel essai devant le comité, avec un barographe de dix-sept minutes : une rafale couche la fusée dès sa sortie de la tour, et elle retombe à six cents pieds.

Le 15 juin

Le 4 juin, Atwood annonce à la remise des diplômes de Clark que Goddard poursuivra son travail l’année suivante ; Goddard ne l’y avait pas autorisé. Le 10 juin, la fondation Guggenheim accorde de nouveau 20 000 dollars.

Le 14 juin, l’équipe et le colonel Pearson attendent toute la journée à la tour : le vent est trop fort. Le 15 juin, ils y retournent à quatre heures du matin. Encore trop de vent. Charles Mansur reste seul à la tour l’après-midi. À quinze heures quinze, une tornade frappe Eden Valley. Charles est en train de poser la housse sur la partie basse de la fusée. Il a juste le temps de s’enfuir. Il entend un rugissement, voit un nuage de poussière, et se retrouve plaqué contre un tuyau qui soutient un hauban. Quand le reste de l’équipe arrive, à seize heures trente, la tour n’est plus qu’un tas de tiges et de cornières tordues. Le camion et la remorque, garés à trente pieds, sont intacts. Charles a tué un petit crotale sous la remorque juste avant leur arrivée.

Le lendemain, on démonte les débris et l’on ramène tout à l’atelier, sauf la tôle et les poids de la catapulte. Au pied de la tour, les hommes tuent une tarentule. Dès le 20 juin, ils remontent le premier tronçon de vingt pieds d’une nouvelle tour. Le 21, on coule le béton ; un camion de la Roswell Sand and Gravel Company vient de Camp Berrendo ; au pied de la tour, les hommes tuent un scorpion. Le 22, Goddard va avec Esther arroser le béton et le couvrir de terre pour qu’il ne sèche pas trop vite.

Le 17 juin, il a écrit à Harry Guggenheim une lettre de remerciement d’un ton inhabituel. Il le remercie de sa patience face à des retards décourageants. Il a compris depuis longtemps, écrit-il, combien il avait de la chance d’avoir l’appui de quelqu’un qui comprend les difficultés d’une technique nouvelle, mais il n’avait pas pu le dire sans que cela paraisse lié à une demande d’argent. La meilleure façon de montrer sa gratitude, conclut-il, était de donner le meilleur de lui-même au travail.

Le 9 août 1938

Le 27 juillet, l’essai devant le comité, auquel assiste Marjorie Alden, la femme du capitaine, qui enseigne elle aussi les mathématiques à l’Institut, tourne court : la chambre explose à l’allumage. Le 9 août, Goddard et l’équipe quittent l’atelier à quatre heures et demie du matin. Esther et les Alden arrivent à cinq heures et quart. À six heures et demie, la fusée part. Elle hésite sur une courte distance, puis monte droit, à environ cinq degrés de la verticale. Le parachute s’ouvre au sommet du vol. La fusée retombe à quatre dixièmes de mile, la coiffe à un demi-mile. Après l’essai, Marjorie Alden dit à Goddard : « Je crois que vous tenez quelque chose. » Puis, toutes les cinq minutes, pendant un moment, elle répète : « Oh. » Ses genoux, dit-elle, tremblaient à la fin du vol.

L’altitude officielle du 9 août sera une déception. Le Bureau of Standards annonce une hauteur que Goddard trouvera « décevante » : 3 294 pieds selon le barographe, quand le télescope enregistreur donnait 4 920 pieds et que les observateurs l’estimaient bien plus haute. Les papiers de Goddard contiennent d’ailleurs un chiffre différent, 6 565 pieds, dans une lettre de l’Association du 8 septembre 1938 ; il n’est pas possible de trancher sans le rapport original, que les éditeurs n’ont pas publié. Quoi qu’il en soit, Goddard le dira en 1945 : ce fut le premier vol d’une fusée à ergols liquides mesuré officiellement par la National Aeronautic Association, avec un pilotage gyroscopique pendant la propulsion et pendant la montée libre, et un parachute libéré au sommet.

Sources : journal 1938, lettres de G. W. Lewis et C. A. Lindbergh (19 janvier 1938), rapport annuel du 7 février 1938, lettre de W. W. Atwood (8 février 1938), correspondance avec la National Aeronautic Association (mars-septembre 1938), rapports de R. H. Goddard, du colonel D. C. Pearson, du major J. E. Smith et du capitaine H. H. Alden sur l’essai du 20 avril 1938, lettres de H. F. Guggenheim (13 mai 1938) et réponse (23 mai 1938), correspondance avec C. N. Hickman (mai 1938), lettre du 17 juin 1938, lettre à C. A. Lindbergh (29 décembre 1938), déclaration pour Clark University (26 avril 1945), annexe « Milestones » — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Chapitre 28 · 1938 – 1939 Avant que l’Europe n’explose

Le 2 septembre 1938, un autocar de touristes longe le Rhin, à la frontière entre la Suisse et l’Allemagne. Parmi les passagers, un professeur américain de cinquante-cinq ans et sa femme regardent l’autre rive. Robert Goddard note le soir dans son journal que l’Allemagne semblait paisible, mais, d’une façon étrange, inquiétante. Le lendemain, en traversant les Vosges, il voit un premier fortin allemand au bord de la route, des cratères d’obus, des casemates de béton sur la montagne, un cimetière militaire. Les Goddard avaient d’abord pensé à Hawaï, où il n’y avait plus de place. Goddard avait alors proposé l’Europe : il voulait, a-t-il dit, la voir avant qu’elle n’explose.

Le programme de dix ans

Le 8 juillet 1938, Lindbergh a écrit à Goddard depuis Illiec, une petite île de Bretagne où il s’est installé. Il lui demande de réfléchir à l’avenir à long terme : que voudrait-il accomplir avec la fusée, disons, pendant les dix prochaines années ? Il pense que la première utilisation pratique des fusées à liquides sera peut-être militaire, par exemple pour envoyer des fusées éclairantes à haute altitude la nuit afin d’aider les avions de chasse à repousser un bombardement. Les militaires européens, écrit-il, s’intéressent de plus en plus aux fusées. Ne faudrait-il pas établir un contact plus étroit avec le service de l’armement américain ?

Le 13 juillet, Goddard répond à un autre correspondant, le colonel L. A. Codd, rédacteur de la revue Army Ordnance, qui voulait lui faire préfacer un article d’un officier de réserve, le major James R. Randolph, sur les fusées militaires. Il refuse : il ne se considère pas comme une autorité en tactique, et il n’est pas d’accord avec plusieurs affirmations de l’auteur. Il en profite pour rectifier l’histoire. En 1918, rappelle-t-il, le Département de la Guerre l’avait employé sous la supervision d’un comité réunissant le général Squier, le Dr Stratton et le Dr Walcott ; ses fusées à poudre, démontrées à Aberdeen devant des représentants de l’armée et de la marine, résolvaient plusieurs des problèmes que Randolph croit encore ouverts ; et ses rapports étaient restés dans les dossiers confidentiels du Département de la Guerre. Il pense, comme Randolph, que de telles armes devraient être développées en temps de paix plutôt que dans l’urgence d’une guerre.

Le 14 juillet, il refuse un reportage photographique du magazine Life : il préfère que ses résultats paraissent dans des revues scientifiques reconnues. Le 23 juillet, il écrit à Lindbergh. Il a cherché les solutions les plus rapides à chaque problème, pour obtenir des vols au plus tôt, et n’a donc jamais poussé aucune solution jusqu’à la perfection. Il est d’accord pour penser que le premier usage pratique sera militaire. Mais les militaires, écrit-il, n’aiment pas faire appel aux civils, ni leur accorder de crédits, et ils sont très sceptiques devant une nouveauté comme celle-ci. Le général Sunderland lui-même ne voit dans la fusée qu’un moyen de remorquer des cibles pour l’artillerie antiaérienne. Les éditeurs de ses papiers ajouteront ici une note : à cette date, l’Allemagne nazie avait déjà porté ses recherches militaires secrètes sur les fusées à un haut degré de développement, et travaillait à Peenemünde depuis mai 1937.

Le 15 août, à Worcester, Goddard achève le texte que Lindbergh lui a demandé : un « Programme de dix ans pour le développement de la fusée ». D’abord, perfectionner le guidage et le parachute jusqu’à ce que leur fonctionnement soit parfaitement reproductible. Puis appliquer les pompes et des réservoirs légers, et produire une chambre de combustion à haut rendement. Ensuite, selon le but visé, développer pour la météorologie une stabilisation sans gouvernes et la turbine-fusée ; pour l’armée, un allumeur rapide, des fusées à poudre et des carburants liquides stockables à température ordinaire. Il passe en revue les ergols : la combinaison la plus énergétique serait l’ozone et l’hydrogène, mais la plus pratique est l’oxygène liquide et le méthane liquide, que l’on trouve presque pur dans certains puits de gaz naturel. Pour des fusées que l’on pourrait stocker longtemps, il faudrait des carburants liquides à température ordinaire et des nitrates. Et il demande, pour mener ce programme, au moins un physicien assistant, et de temps à autre de jeunes enthousiastes venus des écoles d’ingénieurs.

Le Normandie

Le 11 août, les Goddard quittent Roswell. Le 13, Goddard se réveille dans le train en rêvant qu’Esther lui donne un coup de coude pour qu’il prépare un cours : c’est le porteur du wagon-lit qui essaie de le réveiller à sept heures. À Worcester, le 15, il montre à son avocat Hawley le film du gyroscope, et il lui fait une démonstration avec un tabouret tournant et une roue de bicyclette, pour expliquer un brevet sur la direction des fusées par gyroscope.

Le 17 août 1938, ils embarquent à New York sur le Normandie, le paquebot français, l’un des plus beaux du monde. Goddard regarde partir l’Aquitania, voit la statue de la Liberté ; l’air est brumeux, les buildings paraissent très hauts et très lointains. Leur cabine est quatre étages sous le pont promenade, si près de l’eau qu’on l’entend comme un ressac. Le 19, il note que le serveur est toujours inquiet parce qu’ils ne mangent pas assez, et qu’un Anglais a pris du rosbif après de la pastèque.

Paris

Le 22 août, ils aperçoivent Southampton par le hublot. À l’entrée de la Manche, l’eau est verte et les nuages d’un gris pourpre rougeâtre. Ils débarquent au Havre et prennent le train. La campagne française lui paraît jolie et « mignonne », comme si elle n’avait pas changé depuis des années. À Paris, ils descendent à l’hôtel Ambassador, dînent au restaurant Printanière, et vont le soir aux Folies Bergère, ce que Goddard ponctue d’un point d’exclamation.

Les jours suivants, ils font les excursions de l’American Express : la Sainte-Chapelle, le Panthéon, Notre-Dame, puis la Madeleine, les Invalides, le Sacré-Cœur. Il préfère la visite du matin. La colonne Vendôme l’impressionne, et la place de la Bastille, écrit-il avec humour, par ce qui n’y est pas. Le 24, ils vont à Versailles et voient Othello à l’Opéra le soir. Le 25, ils partent pour Chartres.

Chartres sera le grand moment du voyage. Goddard admire la façade de la cathédrale, puis l’intérieur ; les sculptures de pierre derrière et autour de l’autel, taillées chacune dans un seul bloc, lui paraissent extraordinaires. Quelques mois plus tard, le 26 janvier 1939, il écrira au directeur de la cathédrale, Étienne Houvet, pour lui demander où trouver une reproduction en couleurs d’un vitrail qui l’avait particulièrement frappé : celui qui a le bleu le plus profond de tous, avec une coupe pourpre près du haut. La cathédrale, lui dit-il, l’a profondément impressionné, et sa visite a été la plus belle expérience de tout le voyage.

Le 26 août, il visite le Louvre avec une guide française, « très bonne », prend un Dubonnet au café de la Paix avec Esther, et dîne au café de la Régence de sole et de crêpes Suzette. Le 27, il visite l’exposition sur la guerre aux Invalides pendant qu’Esther va voir une exposition de peinture au Luxembourg. Les Français, note-t-il, ont une façon gracieuse de vivre : les terrasses des cafés, personne ne presse pour l’addition, les avenues larges, les arbres.

La Suisse

Le 28 août, ils partent en autocar pour un circuit en Suisse. Ils voient de vieux châteaux et des ruines au sommet des collines ; dans le Jura, plusieurs couches de brouillard à différents niveaux, et les plus hautes collines indistinctes, donnent une impression de grande distance. À Genève, le 29, ils visitent le palais de la Société des Nations. Goddard n’aime pas : le style moderne, écrit-il, n’a rien de gracieux, ni dans la couleur, ni dans le dessin, ni dans la forme ; il est anguleux, maladroit, évident. Le bâtiment de la Société des Nations lui paraît, d’une certaine façon, déprimant. Un an plus tard, l’Europe sera en guerre.

À Chamonix, il monte par le téléphérique, en deux étapes, à 10 500 pieds, et aperçoit le sommet du mont Blanc. Le 30 août, il descend sur la mer de Glace et s’y assoit un moment. Le 31, à Berne, il regarde sonner les onze heures à l’horloge et s’amuse des ours de la fosse : l’un d’eux danse quand il bouge de haut en bas. À Lucerne, le 1er septembre, il fait des courses avec Esther, traverse le lac, et va voir le soir le Lion de Lucerne illuminé. Le 2 septembre, ce sont les chutes du Rhin, d’un blanc éclatant au soleil, et la rive allemande, paisible et inquiétante.

Faraday

Le 4 septembre, ils traversent la Manche jusqu’à Folkestone ; les falaises de craie apparaissent à l’approche. À Londres, ils logent au Strand Palace et dînent chez Simpson’s, juste en face. Londres lui paraît un très, très grand Boston ; l’hôtel ressemble à New York, en plus tranquille. Le 5, il va voir un banquier et un cabinet de brevets. Le 6, il visite avec Esther le Science Museum, dont les collections, très complètes, comptent de nombreuses pièces historiques originales. Devant un appareil d’expérience fabriqué par Michael Faraday, le grand physicien anglais du dix-neuvième siècle, Goddard s’émeut : « Pensez donc, ses mains l’ont vraiment touché ! »

Il avait écrit à Lindbergh de Paris, le 26 août, pour lui envoyer le programme de dix ans et des photographies, et lui proposer de le voir. Rien n’indique dans ses papiers que la rencontre ait eu lieu.

Le 7 septembre, ils reprennent le Normandie à Southampton. Pendant la traversée, Goddard lit un brevet de la compagnie Sperry et écrit à Hawley. Il note avec humour qu’on ne voit pas grand-chose de l’océan en voyage : on reste sur le pont intérieur ; pour le prix d’une traversée de quatre jours, on pourrait le regarder tout l’été depuis une maison du Maine. Le 12 septembre, à New York, ils s’installent à l’hôtel Commodore, vont manger des bouchées au poulet et du vrai café chez Schrafft’s, et découvrent en rentrant que la direction a mis un vase de roses rouges dans leur chambre. On leur explique que c’est l’usage pour les jeunes mariés. Goddard note qu’il a tenu sa résolution de voyage : s’asseoir, s’asseoir, et s’asseoir encore.

« Vous avez fait ce que vous aviez dit »

Le 15 septembre, il dîne chez Harry Guggenheim, sur la véranda. Guggenheim a une idée pour accélérer les choses : confier certains problèmes à des laboratoires extérieurs, pour que les résultats puissent être réunis et qu’un vol ait lieu d’ici un an ou deux. Il est question, d’après certaines informations, d’air liquide utilisé par les Allemands dans des bombes. Et Guggenheim dit à Goddard une phrase que Goddard note avec plaisir : « Vous avez fait tout ce que vous aviez dit que vous feriez. »

Le 16 septembre, depuis son bureau, Guggenheim téléphone à Millikan et à Hunsaker, du MIT ; son collaborateur Collins contacte des fabricants de pompes. Goddard rencontre des ingénieurs d’Ingersoll-Rand et le Dr Carl Fromm, de Worthington Pump, qui juge le coût d’un développement prohibitif pour son entreprise. Le 17, à l’université de New York, le professeur Klemin lui dit que la manière dont les problèmes de cette recherche ont été traités et résolus fera un chapitre important de l’histoire des sciences, et qu’il le dirait aussi derrière son dos. Le 18, un dimanche, Goddard rencontre chez Guggenheim Theodore von Kármán et Clark Millikan, le fils de Robert, venus du Caltech.

Le 20 septembre, à Washington, William Enyart, de la National Aeronautic Association, lui dit, en le présentant au président de l’Association, que l’enregistrement de son vol sera un jour une pièce historique. Le 22 septembre, les Goddard sont de retour à Roswell. Al Kisk les attend à la gare.

Le représentant de Shell

Le 13 octobre 1938, un ingénieur de la compagnie pétrolière Shell, envoyé par Jimmy Doolittle, le célèbre aviateur devenu dirigeant de Shell, vient visiter l’installation de Roswell. Son rapport, daté du 25 octobre, est un témoignage précieux, parce qu’il décrit le laboratoire de Goddard vu par un étranger. Un petit atelier dans le nord-est de la ville, où trois mécaniciens fabriquent tout, de la moindre pièce à la fusée complète. Une tour de soixante pieds à une dizaine de miles au nord-ouest, plantée sur une fondation de béton qui reçoit le jet de la flamme et le renvoie à quatre-vingt-dix degrés par une cheminée de béton. Trois postes d’observation : une fosse de béton à cinquante pieds, un abri métallique à cent cinquante pieds, un autre à mille pieds. Goddard, écrit l’ingénieur, attaque les problèmes un par un, et dès qu’une solution est trouvée, pas forcément la meilleure, il passe au suivant ; son idée est d’obtenir une fusée qui fonctionne, et de la perfectionner plus tard. Le rapport se termine par une rêverie inattendue chez un ingénieur pétrolier : un vol de New York à Paris en moins d’une heure, et, qui sait, avec la Lune à seulement un quart de million de miles…

Sources : lettres de C. A. Lindbergh (8 juillet 1938) et réponses (23 juillet et 26 août 1938), lettres au colonel L. A. Codd (13 juillet 1938) et à H. F. Guggenheim (14 juillet 1938), « Outline of a Ten-year Program on Rocket Development » (15 août 1938), journal de voyage (11 août-22 septembre 1938), lettre à É. Houvet (26 janvier 1939), rapport d’un ingénieur de Shell (25 octobre 1938) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Chapitre 29 · 1938 – 1939 Les pompes

Le 10 novembre 1938, au milieu d’une journée de travail à l’atelier de Roswell, Robert Goddard écrit dans son journal une phrase sans rapport avec ses essais : le cerisier est tombé, il faudra continuer seul. Un ouragan a balayé la Nouvelle-Angleterre en septembre, et le vieux cerisier de Maple Hill, celui du 19 octobre 1899, n’a pas résisté. Les éditeurs de ses papiers ajoutent simplement, en note, que l’arbre qui avait tant compté dans sa vie a été abattu par un ouragan à l’automne 1938. Le lendemain, Goddard retourne à ses pompes.

Le cœur de la fusée

Depuis 1914, Goddard sait que la vraie fusée, celle qui montera très haut, aura des pompes. Une fusée à réservoirs sous pression doit avoir des réservoirs épais et lourds, capables de résister à la pression qui pousse les liquides vers la chambre. Si l’on veut une pression élevée dans la chambre, pour un meilleur rendement, il faut des réservoirs encore plus lourds. Avec des pompes, au contraire, les réservoirs peuvent rester à basse pression, minces et légers ; ce sont les pompes, petites et rapides, qui portent les liquides à haute pression juste avant la chambre. Mais une pompe pour oxygène liquide est un objet redoutable : elle doit tourner à des dizaines de milliers de tours par minute, dans un liquide à moins cent quatre-vingt-trois degrés, sans fuir, sans gripper, et ne peser presque rien.

Le 1er novembre 1938, Goddard annonce à Harry Guggenheim qu’il a mis à l’essai quatre pompes construites avant les vacances. L’une d’elles a presque exactement les caractéristiques recherchées : elle débite dix gallons par minute à sept cent cinquante livres de pression, sans fuite et sans échauffement de ses roulements. Elle pèse une livre et trois quarts ; l’ensemble, avec ses roulements, sa turbine à deux étages et ses supports, ne pèse que quatre livres. Il a interrogé des fabricants de pompes de Los Angeles : leurs pompes à étages pèseraient plusieurs centaines de livres, et ne pourraient de toute façon pas pomper d’oxygène liquide. Le Bureau of Standards ne possède aucune information sur le pompage de l’oxygène liquide à haute pression.

Guggenheim voudrait confier certains problèmes à d’autres laboratoires pour gagner du temps. Goddard enquête. Au MIT, Hunsaker lui explique qu’il faut un an et quatre mille dollars pour faire étudier un problème par un étudiant en thèse. À l’université de New York, le professeur Klemin estime à un an et mille cinq cents dollars l’étude d’un générateur de gaz pour faire tourner les turbines. D’après une publication récente, le Caltech travaille sur de petites chambres lourdes, sans oxygène liquide. Le 5 décembre, il écrit poliment à von Kármán qu’il renonce à la coopération évoquée en septembre : les facteurs du problème sont si liés entre eux qu’il est pratiquement impossible de les faire étudier séparément. Dans son rapport trimestriel du 15 décembre, il écrit que le moyen le plus sûr d’accélérer le travail est d’augmenter le nombre d’hommes et de machines dans son propre atelier. Plus de six cents séries de mesures ont été faites sur les pompes. Deux coopérations aboutissent tout de même : la NACA testera en soufflerie des maquettes de sa future fusée de dix-huit pouces, et la compagnie Shell, grâce à Doolittle, lui fournira gratuitement un carburant spécial.

Le 3 décembre, il répond aux sept cents élèves du lycée de Lansdowne, en Pennsylvanie, qui lui ont envoyé leurs vœux de Noël. Il n’a jamais, leur écrit-il, souhaité un joyeux Noël à autant de personnes à la fois, et il doute de recevoir un cadeau aussi bienvenu que la connaissance de leur intérêt pour son travail. Le 27 décembre, il recopie une phrase d’Ivanhoé de Walter Scott : il n’y a pas lieu de renoncer à une entreprise vaillante, car les difficultés qui la rendent ardue la rendent aussi glorieuse.

Le bang

Le 6 janvier 1939, Goddard essaie pour la première fois un moteur alimenté par ses pompes, sur le banc de la tour. Rien ne se passe pendant un moment après la mise à feu de l’allumeur, puis la flamme démarre avec un « bang ». Elle est courte, blanche et très bruyante pendant trois ou quatre secondes. L’allumeur, tordu, est projeté à vingt-six pieds. Thure Ljungquist raconte que l’abri situé à cent quarante pieds vibrait tellement qu’il ne pouvait plus lire le manomètre de poussée aux jumelles. Le 24 janvier, deuxième essai : une flamme large et blanche, mouchetée de points blancs, pendant dix à quinze secondes.

Le 16 janvier, Atwood lui écrit de nouveau. Le doyen de Clark considère que la situation du département de physique n’est pas honorable pour le collège, et que ce long provisoire est une injustice. Il faut que Goddard prenne une décision. Le 20 janvier, Goddard lui répond que son congé ne peut pas être considéré comme une simple absence de toute activité éducative. Il reçoit constamment des lettres de jeunes gens qui, grâce à son travail, ont entrepris des études supérieures. Un ingénieur de la compagnie Curtiss-Wright vient même de déclarer que l’avenir de l’aviation est dans la propulsion à réaction.

Le 31 janvier, il commente pour Abbot deux articles de Malina. Ils confirment ses propres calculs, que, se souvient-il, Abbot avait lui-même vérifiés autrefois. Il rappelle que Malina, venu à Roswell deux ans et demi plus tôt, avait presque insisté pour obtenir toutes ses informations, en particulier sur les chambres de combustion, et qu’il ne pouvait naturellement pas donner à quiconque les résultats de près de vingt ans de travail avant de les publier. Il ajoute qu’il a toujours cru à l’utilité militaire des fusées à poudre de 1918, et que ce travail pourrait être repris à Roswell sans attirer l’attention.

La bombe planante

Le 31 janvier, Lester Barlow, de la compagnie aéronautique Glenn L. Martin, de Baltimore, lui demande s’il accepterait d’être consultant pour des propulseurs à liquides. Le 16 février, il précise : il travaille sur des planeurs porteurs de bombes de quatre mille livres, lâchés de très haut ; si l’avion pouvait, grâce à une fusée, s’éloigner en quelques secondes au moment du largage, les coups au but avec de grosses bombes deviendraient une réalité. Le 21 février, Goddard répond que c’est une application « naturelle » de la propulsion à fusée, et qu’un vol horizontal piloté serait bien plus simple qu’un vol vertical automatique. Mais il faudra d’abord s’entendre sur ses brevets.

Le 4 mars, la situation à Clark l’oblige à faire le voyage dans l’Est. Le 5, dans le train après Chicago, il remarque les bois gris-brun, les trains et les ponts gris, la fumée : une jolie étude en gris, moderne. Le 6, au Canada, un ciel bleu pâle, des collines vert-jaune, des marais de joncs couleur jaune de Naples, des tiges cramoisies de buissons, et quelques traînées horizontales de glace bleu profond. Le 7, il voit Atwood de neuf heures et demie à onze heures, dîne chez lui, et parle l’après-midi devant le Sénat de l’université et les professeurs de sciences. Mme Atwood l’invite à loger chez eux. Le 8, il parle au club de physique. Le 9, il va voir la maison de Tallawanda Drive : le frêne de devant, le catalpa et le grand cerisier de derrière semblent être les seuls grands arbres abattus par l’ouragan. Il voit le doyen Little, qui reconnaît l’importance de nommer un professeur de mathématiques ; une telle nomination lèverait ses objections au congé de Goddard.

Le 10 mars, à New York, il déjeune avec Harry Guggenheim d’une chaudrée de poisson. Guggenheim a déjà garanti le salaire du remplaçant de Goddard en physique ; il lui conseille de travailler encore trois mois comme prévu, puis de s’attaquer au rendement des chambres de combustion, et d’acheter le tour neuf dont il a besoin. Le 12 mars, un dimanche, Goddard est à l’arsenal de Dahlgren, en Virginie, chez son ancien collègue de Clark, L. T. E. Thompson. Ils parlent devant un feu de bois, et Thompson s’intéresse à une bombe accélérée par fusée, capable de percer les ponts des navires. Goddard se souvient qu’il avait une bombe de ce genre, à poudre noire diluée, prête pour des essais à grande échelle en 1922. Le 13, à Washington, Lewis lui apprend que la NACA envisage d’utiliser l’hydrogène liquide comme carburant. Le 17 mars, il écrit à Thompson que cela fait paraître son propre choix de l’oxygène liquide vraiment conservateur.

Dans son rapport du 25 mars, Goddard écrit pour la première fois que des problèmes de défense nationale commencent à se poser, dans l’aviation comme dans l’armement, qui exigent pour leur solution une propulsion efficace par fusée à liquides.

Lindbergh au ranch

Le 23 avril 1939, un dimanche, les Goddard partent avec les Beeson et la mère d’Esther chercher des « diamants de la vallée du Pecos », de petits cristaux de quartz qu’on trouve dans la région, puis chassent les serpents près d’un ruisseau et déjeunent au bord de la route dans un canyon. Le 26 avril, Goddard écrit au National Geographic, qui lui demande des photographies : il en envoie deux, mais demande à savoir quelles autres images seront publiées, car il a vu trop d’articles où ses vols voisinaient avec des engins médiévaux et des explosions de fusées d’autres expérimentateurs.

Le 8 mai, deux ingénieurs de Linde viennent voir ses pompes. Le 9, Howard Blakeslee, de l’Associated Press, déjeune au ranch. Le 10, c’est Herbert Nichols, du Christian Science Monitor. Et à quinze heures trente, Charles Lindbergh arrive. Ils parlent sur la véranda, vont à l’atelier, se promènent avec Esther jusqu’au rio Berrendo, dînent, et passent la soirée à parler des lettres reçues de l’étranger, du plan de travail, des essais de pompes. Goddard lui montre le film. Le 11, il le conduit à l’aérodrome. Lindbergh décolle à neuf heures, survole la tour d’Eden Valley, puis revient sur l’aérodrome, descend à vingt pieds au-dessus de la clôture et remonte à quarante-cinq degrés.

Le 17 mai, Goddard lui écrit pour résumer leur conversation. Si, comme Lindbergh a des raisons de le croire, la propulsion par fusée est en cours de développement à des fins militaires en Europe, nous devrions, écrit-il, par tous les moyens, tourner nos efforts dans cette direction, sans délai. L’entreprendre seulement comme un projet d’urgence augmenterait les coûts et réduirait les chances de succès. Il voit trois voies : un projectile à longue portée, une turbine à fusée pour les avions, une fusée d’artillerie légère. Le 16 mai, il a répondu à l’Institut des sciences aéronautiques, qui lui soumettait une liste de livres sur le vol par fusée, qu’aucun n’était du niveau d’un ingénieur ; le meilleur, selon lui, était un livre allemand, Raketenflugtechnik.

Le générateur de gaz

Les pompes fonctionnent, mais il faut les faire tourner. Goddard a d’abord essayé de les entraîner avec de l’oxygène évaporé dans une enveloppe autour de la chambre, puis avec des gaz prélevés dans la chambre elle-même. Aucune solution ne donne satisfaction. Au printemps 1939, il met au point ce qu’il appelle une « chaudière à combustion interne pour l’oxygène liquide » : une petite chambre où l’on brûle un peu d’essence dans l’oxygène liquide, pour produire un gaz chaud qui fait tourner les turbines. Entre le 24 mars et le 28 avril, onze essais à l’arrière de l’atelier. Le dernier est parfait : la pression monte à cent quatre-vingts livres et y reste. Le générateur final pèse vingt-quatre onces, mesure dix-sept pouces, et fournit environ quatre-vingt-dix chevaux.

Le 18 mai, il est monté sur la fusée d’essai. Pour la première fois, la puissance est là dès le départ. Elle est même trop grande : la pression monte si vite que la chambre s’ouvre. Mais les instruments ont le temps d’enregistrer une poussée de 776 livres, la plus forte jamais obtenue avec un modèle à pompes. Le 14 juin, Roswell bat son record officiel de chaleur : 107 degrés Fahrenheit. Ce jour-là, la chambre explose.

Le 26 juin, Lindbergh écrit qu’il est allé voir Gilbert Grosvenor, au National Geographic, qui serait heureux de publier un article sur ses travaux. Le 15 juillet, Goddard décrit dans son journal un ciel impressionniste : des peupliers vert plume, un ciel vert pâle, des cumulus d’un orange délavé, une bande bleu profond comme la mer. Le 20 juillet, Harry Guggenheim et sa femme viennent en avion d’Albuquerque. Goddard leur montre l’atelier et la tour. Le romancier Paul Horgan passe après le dîner. Le 21, ils vont pêcher dans la réserve indienne de Ruidoso. Le 22, les Guggenheim repartent ; Goddard note qu’il a entendu les grillons d’août. Le 31 juillet, un télégramme lui annonce que la subvention est renouvelée pour un an.

La guerre

Le 4 août 1939, la fusée fonctionne pour la première fois de façon entièrement autonome, avec son propre générateur de gaz : sept cents livres de poussée pendant vingt secondes. La chaleur du jet fait fondre les cailloux du déflecteur de béton. Le 14 août, Guggenheim lui envoie un article du New York Times sur le moteur à réaction de l’Anglais Frank Whittle ; Goddard répond que le brevet de Whittle a été opposé à l’une de ses propres demandes, et que ce travail pourrait aider à éveiller l’intérêt pour la propulsion à réaction en Amérique.

Le 19 août, les Goddard partent en vacances dans l’Est. Le 21, à Worcester, Esther fait emporter le mobilier de la salle à manger de la vieille maison, et Goddard rapporte une bûche du cerisier. Le 31 août, sur la radio de Mme Peterson, il entend un speaker posté à la gare de Waterloo, à Londres, pendant l’évacuation des écoliers ; on entend les enfants, et une institutrice d’un quartier pauvre parle au micro. Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. Goddard note que les radios donnent les nouvelles de la guerre tout le long de Wachusett Street.

Le 6 septembre, Guggenheim l’emmène à l’Exposition universelle de New York. Au pavillon « Temps et espace », où l’on présente un voyage en vaisseau spatial, un commentateur déclare : « Tant que nos puissants moteurs fonctionnent, nous sommes en sécurité. » « Ça, c’est sûr ! », dit Esther. Une mouche passe devant le projecteur au moment où l’on montre la Lune, et un homme derrière eux dit : « Il y a de la vie là-bas ! » Le 7, Goddard représente Clark au congrès de l’Union géophysique à Washington, déjeune avec Abbot, et rencontre les dirigeants du National Geographic, qui lui proposent un article de huit à neuf mille mots, signé de lui, préparé avec un de leurs rédacteurs.

Le 19 septembre, à l’atelier, Thure Ljungquist regarde les pièces de la fusée étalées et dit : « Il y a une année de travail là, par terre et sur l’établi ; ceux qui disent que Rome ne s’est pas faite en un jour ont raison. » Le 19 octobre, Goddard note : jour anniversaire, le quarantième. Le 29 octobre, il passe le dimanche chez le peintre Peter Hurd, à San Patricio, et dessine les collines à l’est.

Le 2 décembre 1939, la nouvelle fusée de vol, entièrement assemblée, fait son essai statique avec une pleine charge : cent cinquante livres d’oxygène liquide, cent vingt livres d’essence. Elle produit sa poussée pendant quarante secondes, l’essai le plus long de sa vie. La pression dans la chambre reste à 349 livres, sans varier de plus d’une livre. La poussée maximale atteint 785 livres. Après l’essai, la chambre est en parfait état. Pour Goddard, c’est le signal : la fusée à pompes est prête à voler.

Sources : journal (novembre 1938-décembre 1939), lettres à H. F. Guggenheim (1er novembre et 15 décembre 1938), lettre à T. von Kármán (5 décembre 1938), rapports trimestriels (décembre 1938-décembre 1939), correspondance avec W. W. Atwood (janvier 1939), lettre à C. G. Abbot (31 janvier 1939), correspondance avec L. P. Barlow (janvier-février 1939), lettres à L. T. E. Thompson (17 mars 1939) et à C. A. Lindbergh (17 mai 1939), lettre de Lindbergh (26 juin 1939), télégramme du 31 juillet 1939 — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Chapitre 30 · 1940 Le quart de tonne

En février 1940, à Eden Valley, une fusée de vingt-quatre pieds de long et de dix-huit pouces de diamètre attend dans sa tour pendant dix jours. Elle est la plus belle que Robert Goddard ait jamais construite : profilée, munie de pompes, de turbines, d’un générateur de gaz, d’un gyroscope et de deux parachutes. Ses mécènes, Harry Guggenheim et sa femme, sont venus de New York pour la voir voler. Deux envoyés du National Geographic, un rédacteur et un photographe, sont là pour immortaliser l’événement. Et pendant dix jours, il fait un temps à ne pas lancer une fusée : deux tempêtes de neige, de la glace partout.

Le robot

La fusée P, comme Goddard l’appelle d’après la série de ses essais, est un engin d’une complexité nouvelle. Il la décrira lui-même comme une sorte de moteur automatique, ou de robot. Sans ses carénages, elle mesure dix-huit pieds dix pouces ; elle est si rigide qu’on peut la tenir à l’horizontale par les deux bouts sans qu’elle fléchisse. Son moteur pèse six livres et demie et produit six à sept cents livres de poussée. Ses pompes, ses turbines et son générateur de gaz ne pèsent ensemble qu’une trentaine de livres. Ses réservoirs, en aluminium, sont assez grands pour emporter deux fois la charge actuelle. Deux petits réservoirs d’azote liquide, logés au fond du réservoir d’oxygène, maintiennent la pression. Tout s’arrête automatiquement quand l’oxygène est épuisé.

Le 21 février, pour aider le rédacteur du National Geographic à faire comprendre la puissance de l’engin, Goddard propose une comparaison : la fusée pèse un peu moins de deux cent quarante livres et développe au départ une puissance de jet de 2 300 chevaux, à peu près celle d’une locomotive de marchandises qui tire cinquante wagons chargés et pèse 285 000 livres. Remplie, avec ses deux cent cinquante livres d’ergols, elle pèse environ un quart de tonne. C’est le nom qu’il lui donnera : la fusée d’un quart de tonne.

Les envoyés du National Geographic

Le projet d’article avait été conclu en septembre 1939. Le 23 janvier 1940, Gilbert Grosvenor annonce l’arrivée de McFall Kerbey, un rédacteur à la solide culture scientifique, et de B. Anthony Stewart, l’un des photographes de la revue. Le 29 janvier, Goddard va les chercher en ville. Ils photographient l’atelier, puis la tour. Les photographies de Stewart sont parmi les plus belles qu’on ait de Goddard : on le voit dans l’abri de contrôle, à mille pieds de la tour, l’œil au télescope qui lui permet de lire les manomètres, les touches de mise à feu, de libération et d’arrêt alignées sur une tablette ; on le voit avec Charles Mansur devant le mécanisme qui doit libérer la coiffe et le parachute ; on voit la fusée sans carénage sur son bâti d’assemblage.

Le 2 février, sous la neige, Goddard va chercher les Guggenheim à l’aérodrome. Ils dînent avec Kerbey et Stewart. Le 3 février, on prend des photographies du comité de la National Aeronautic Association. Le 4, à six heures du matin, l’équipe remplit le réservoir d’essence pour un essai ; le vent se lève à midi ; on vide tout. Le 5, il pleut et il fait quarante degrés Fahrenheit ; on enlève la bâche pour réchauffer la fusée pendant le quart d’heure de soleil. Le 6, à six heures, tout le monde est à la tour : les Guggenheim, le colonel Pearson, le comité, les envoyés du National Geographic. On fait le plein ; le réservoir d’azote doit être purgé deux fois ; à dix heures et quart, on tente l’essai. Le levier du deuxième amortisseur reste bloqué : il a rouillé. Le 8, il pleut, puis il neige à gros flocons.

Le 9 février, l’équipe fait tomber la glace de la tour à coups de marteau, installe les commandes et tente l’essai P15 vers midi et quart. La pompe à oxygène éclate. De la glace, ou de l’humidité gelée, a sans doute bouché l’orifice d’oxygène dans la chambre ; la pression est montée d’un coup. La flamme était jaunâtre, et le bruit moins fort que d’habitude. La turbine de la pompe à oxygène s’est détachée et a disparu. À quatorze heures, Goddard conduit les Guggenheim à l’aérodrome. Puis il rentre se coucher jusqu’à dix-huit heures.

« Pas avec des fleurs, mais avec des dollars »

La visite n’est pourtant pas un échec complet. Avant de repartir, Harry Guggenheim a promis à Goddard que la fondation garantirait le salaire de son remplaçant à Clark, le jeune physicien Martin, pour l’année suivante : 2 500 dollars. Le 10 février, Goddard l’écrit à Atwood, en citant le mot de Guggenheim : la fondation ne le dit pas avec des fleurs, mais avec des dollars. Il ajoute une confidence : la Marine l’a contacté au sujet d’un travail important pour elle, qui dépend de résultats obtenus à Roswell.

Les 12 et 13 février, Kerbey travaille avec Goddard dans son bureau à l’article et aux légendes des photographies. Le 24 mars, Goddard lui écrira que le manuscrit est un travail de premier ordre, mais qu’il vaut mieux attendre un vol réussi pour le mettre au point. L’article ne paraîtra jamais.

Le 17 février, Goddard écrit à Lindbergh qu’il est presque content que celui-ci ne soit pas venu. Pendant ces dix jours, la fusée est restée dans la tour. Ils sont en train de la réparer, et d’ajouter vingt pieds à la tour pour qu’elle soit mieux guidée au départ, à l’abri des vents de printemps. Le 27 février, Lindbergh répond avec la bienveillance de l’aviateur : quiconque a vécu les premières années de l’aviation, comme Harry Guggenheim, comprend parfaitement les limites et les caprices du temps. Et la photographie de la fusée de dix-huit pouces, ajoute-t-il, donne l’impression d’un instrument très redoutable et très perfectionné.

Le robot et les étoiles

Le 4 mars, Goddard envoie son rapport trimestriel à Guggenheim. Il y répond à plusieurs questions que les Guggenheim lui ont posées pendant leur séjour. Mme Guggenheim lui a demandé ce qu’on pourrait attendre une fois les vols à haute pression réussis. Goddard reconnaît qu’il y a une limite à l’altitude que peut atteindre le modèle actuel. Pour aller plus loin, il faudra une fusée plus grande, comme un bateau à moteur dont l’autonomie dépend de la taille. Ou bien il faudra appliquer le principe des fusées multiples, une série de fusées de plus en plus petites, qu’il a expliqué dès son article de 1919. Mais il n’a fait aucune expérience de ce genre, ajoute-t-il : de toute évidence, il faut qu’une seule fusée fonctionne bien avant qu’on puisse en tenter une série.

Le 9 mars, Abbot lui transmet une lettre arrivée de Brescia, en Italie, qui parle sans détour de navigation interplanétaire. Goddard renvoie la lettre avec quelques remarques. Puisque l’auteur parle sans rougir de navigation interplanétaire, écrit-il, qu’on lui permette d’en parler de même. Si l’on en vient un jour à considérer sérieusement ce sujet, l’énergie solaire, au-delà de l’atmosphère, sera très importante ; il faudra l’utiliser pour produire des faisceaux de particules chargées électriquement, des jets de gaz électrisés. Il lui semble que le travail dans cette voie se fera un jour, car l’intérêt pour le sujet refuse de mourir, malgré la désapprobation de certaines autorités. Mais il ne sera pas scientifiquement respectable avant qu’une fusée ne soit montée très haut dans l’atmosphère, ou au-delà. Et c’est à ce but, conclut-il, qu’il consacre toute son énergie.

Le même jour, il répond à l’attaché de l’air de l’ambassade royale d’Italie, qui lui demande la composition de ses explosifs et les numéros de ses brevets, que ses fusées utilisent de l’oxygène liquide et de l’essence, et que son travail est encore au stade expérimental.

« Pas de raccourci »

Le 14 mars, Guggenheim lui confirme que la fondation garantira le salaire de Martin. Le 18 mars, le photographe Stewart revient de Washington pour une nouvelle tentative. Le 21 mars, à six heures, l’équipe part pour la tour. À dix heures moins le quart, l’essai P16 commence ; on entend du gaz s’échapper ; la pression est basse et pulse ; finalement, les deux collecteurs des turbines explosent, très froids et devenus cassants. Une soupape de sécurité siffle encore après l’essai. Stewart repart vers l’Est par le bus d’El Paso.

Le 24 mars, jour de Pâques, Goddard va avec Esther à l’église St. Andrew. Il recopie les premiers vers du cantique chanté ce jour-là : le combat est terminé, la bataille gagnée, le Christ notre Seigneur est ressuscité. Le 25, il écrit à Guggenheim : tous ces essais ont montré de façon définitive qu’il n’y a pas de raccourci entre les essais statiques et les vols. Il reviendra donc à sa méthode habituelle : quelques essais statiques du modèle de vol complet, avant chaque nouvelle tentative de vol.

« Tous nos ennuis ont été de petits ennuis »

Le 29 mars, Guggenheim revient sur une idée qui lui tient à cœur : Goddard devrait avoir un assistant, un homme doué d’un grand sens de la mécanique pratique, qui simplifierait les procédures et se chargerait de la construction et des vols, pendant que Goddard se consacrerait aux développements théoriques. Le 7 avril, Goddard répond qu’un tel homme serait très utile, mais qu’il ne serait sans doute pas attiré par un petit salaire. Son plus grand besoin, dit-il, est d’être aidé pour surveiller et mener les essais. Et il ajoute une remarque qui résume toute la difficulté de l’ingénierie des fusées : depuis qu’ils ont été construits, il n’a fallu changer en rien d’essentiel les pompes, les turbines et le générateur de gaz ; tous leurs ennuis ont été de petits ennuis. Mais un petit ennui, écrit-il, peut gâcher un essai tout autant qu’un ennui fondamental.

Le 7 avril, il observe une éclipse de Soleil : presque tout le disque est couvert, du côté gauche, pendant une demi-heure environ. Le 12 avril, l’essai P17 donne une belle flamme pendant une trentaine de secondes, puis la chambre perce à la tuyère ; la fusée est projetée de côté, hors de ses guides ; le contacteur d’allumage, oublié, n’a pas été coupé. La mère d’Esther, qui étendait le linge, a entendu l’essai : on aurait dit, raconte-t-elle, que c’était juste derrière le garage. Le 26 avril, l’essai P18 fonctionne : le voyant de poussée, blanc quand la fusée soulève tout juste son poids, rouge quand la poussée le dépasse de deux cents livres, passe du blanc au rouge en une seconde environ ; puis les tubes d’oxygène brûlent au bout d’un quart de minute.

« Mieux que pas de résultats du tout »

Le 27 avril 1940, Goddard écrit à Abbot une lettre où perce, pour la première fois, l’amertume. Il voudrait savoir dans quelle mesure l’armée et la marine développent des fusées et la propulsion par réaction. Il se demande si ces questions sont simplement confiées à une sorte de comité commun, ou si des recherches sont réellement menées au Caltech. Il ne lui semble pas qu’on puisse attaquer le problème efficacement en laissant de côté les résultats qu’il a obtenus en vingt ans. Et il ajoute, avec une ironie triste : il reconnaît volontiers qu’il n’a encore battu aucun record mondial de distance ; mais les résultats qu’il a obtenus valent certainement mieux que pas de résultats du tout.

Le 30 avril, Abbot répond que l’armée et la marine sont très secrètes, et qu’il doute de pouvoir apprendre ce qui se fait en Californie ; mais il a parlé de l’expérience du pupitre à musique, la démonstration du canon sans recul d’Aberdeen, au général Arnold et à l’amiral Towers, les chefs de l’aviation de l’armée et de la marine, et ils ont paru très intéressés par la possibilité d’un canon sans recul pour les avions.

Le 9 mai, Goddard rédige pour son ami Thompson, de la Marine, un mémorandum sur une fusée destinée à accélérer les bombes perforantes, en comparant une fusée à liquides et une fusée à charge unique d’oxygène liquide et de carbone. Le 15 mai, l’essai P19 se termine mal : la tuyère perce en trois endroits, les gaz des turbines arrachent les carénages. Le 17 mai, il prend le train pour l’Est. Le 10 mai, l’Allemagne a envahi les Pays-Bas, la Belgique et la France.

Sources : journal (janvier-mai 1940), rapports trimestriels (décembre 1939 et 4 mars 1940), correspondance avec le National Geographic (janvier-mars 1940), lettres à W. W. Atwood (10 février 1940), à C. A. Lindbergh (17 février 1940) et réponse (27 février 1940), à M. Kerbey (21 février et 24 mars 1940), à C. G. Abbot (9 mars et 27 avril 1940) et réponse (30 avril 1940), correspondance avec H. F. Guggenheim (mars-avril 1940), mémorandum pour L. T. E. Thompson (9 mai 1940), légendes des photographies de B. A. Stewart — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Chapitre 31 · 1940 Personne n’écoute

Le mardi 28 mai 1940, à huit heures et demie du matin, Robert Goddard entre dans le bâtiment des Munitions, à Washington, et se présente au bureau du général Henry H. Arnold, chef de l’aviation de l’armée des États-Unis. En Europe, l’armée allemande vient d’enfoncer le front français ; à Dunkerque, les troupes britanniques sont en train d’évacuer le continent. Harry Guggenheim a organisé cette réunion pour offrir au gouvernement, gratuitement, pour la durée de la crise, l’atelier, le matériel et l’équipe de Roswell. Goddard apporte vingt-cinq ans d’expérience et le film de ses vols. Il repartira avec une seule demande : étudier une fusée pour aider les avions de chasse à décoller.

Le voyage de mai

Goddard a quitté Roswell le 17 mai. Le 19, un dimanche, sa belle-mère Jennie l’attend à la gare de Worcester ; son ancien collègue Roope l’emmène chez lui, où ils écoutent à la radio un discours de Lindbergh et parlent jusqu’à une heure du matin. Il traverse un « dimanche blanc » : dans tout l’État de New York et l’ouest du Massachusetts, les pommiers, les poiriers et les cerisiers sont en fleur. Le 20, il voit Atwood. Le 22, il est chez les Guggenheim, à Port Washington ; il parle avec Mme Guggenheim dans la bibliothèque, Harry arrive tard, il y a de fortes averses dans la nuit. Le 23, il visite avec Esther Mille Fleurs, la maison de Mme Daniel Guggenheim, un lieu d’allure française, avec des terrasses sur la mer, des tulipes jaunes et un jardin de myosotis bleus.

Le 25 mai, il est à Dahlgren, chez Thompson. Le soir, ils vont à un cocktail chez le commandant William S. Parsons, un officier spécialiste de l’armement naval, en présence du chef du service de l’armement de la Marine, l’amiral Furlong. Les éditeurs des papiers de Goddard noteront que Parsons sera, cinq ans plus tard, l’officier qui armera la bombe atomique en route vers Hiroshima.

La réunion

Le 28 mai, le général Arnold est absent. Goddard parle d’abord avec des représentants de l’armée et de la marine dans le bureau du général Brett : le capitaine C. A. Ross, de l’aviation de l’armée, le commandant F. W. Pennoyer, de la marine, et d’autres. L’homme de la marine dit que celle-ci serait prête à payer, parce qu’elle s’intéresse à la propulsion des avions à très grande vitesse. Harry Guggenheim, retardé par le mauvais temps à l’aérodrome de New York, arrive ensuite. Il déclare que la fondation serait heureuse de céder l’atelier pour des travaux de guerre, pour la durée du conflit, et de reprendre la recherche ensuite. Le général Brett arrive enfin. Il suggère à Goddard de proposer un projet pour accélérer les avions au décollage et pendant la montée. L’après-midi, Goddard montre le film de ses vols au capitaine Ross et à d’autres officiers.

Le mémorandum que Goddard rédigera plus tard sur cette réunion est sévère. En dehors de l’usage possible pour les avions, il n’y eut, écrit-il, aucun intérêt particulier pour les fusées ou la propulsion par fusée. Le représentant de l’artillerie de l’armée déclara qu’il ne considérait pas que les fusées puissent être utiles à l’artillerie, et que si l’on devait faire un travail de développement, ce devrait être l’amélioration des mortiers de tranchée.

Quelques jours plus tard, il écrira à Hickman ce que les officiers lui ont dit en face : il ne parlait pas assez. Et pour le prouver, ils lui ont appris que l’aviation de l’armée avait déjà donné, par l’intermédiaire du National Research Council, des fonds au California Institute of Technology pour travailler sur la propulsion par réaction. Les officiers étaient même surpris de voir les films de ses vols, qu’il fait pourtant depuis des années.

Le retour par la mer

Le 29 mai, les Goddard s’embarquent à New York sur le Seminole, un paquebot qui descend vers Miami et Houston. Le 1er juin, l’escale à Miami dure cinq heures ; ils font le tour de la ville en autocar, voient des flamants roses au champ de courses ; en partant, la ville leur apparaît sur l’horizon comme une cité féerique d’ivoire au loin, sur une mer verte. Le 3 juin, au dîner du capitaine, on organise un jeu de questions entre six dames et six messieurs. Esther gagne pour les dames, le général David P. Barrows, ancien président de l’université de Californie, pour les messieurs ; ils se serrent la main pendant que l’orchestre joue. Esther reçoit un bouquet de glaïeuls, des radis et une barre chocolatée. Le 4 juin, dans le train vers El Paso, le général Barrows dit à Goddard que les Allemands sont mal encadrés et que leurs avions sont mal construits. Le 5 juin, les Goddard rentrent à Roswell.

« Allez-y, et que Dieu vous bénisse ! »

Le jour même, Clarence Hickman lui écrit de New York. En patriote américain, dit-il, il se sent le devoir d’attirer l’attention du gouvernement sur les possibilités de leurs fusées de 1918. Il est fermement convaincu que, si les Français et les Anglais avaient eu des fusées développées selon les lignes qu’ils avaient suivies, la situation serait aujourd’hui très différente. Les progrès des métaux rendraient leurs fusées bien meilleures. Il faut, écrit-il, remuer ciel et terre pour lancer ce travail. Il demande à Goddard la permission d’intervenir.

Le 9 juin, Goddard répond : « Allez-y, et que Dieu vous bénisse ! » Puis il raconte sa réunion de Washington. Ses meilleurs efforts en faveur des fusées à poudre n’ont pas abouti. Il avoue qu’il a été rempli de dégoût en constatant qu’aucun travail de fond intensif ne semblait possible, et qu’il soupçonne d’avoir été difficile à vivre depuis son retour. Il n’a jamais eu, écrit-il, de talent pour aucune sorte de discours de vente ; Hickman, lui, l’a. S’il parvient à vendre l’idée, ne serait-ce qu’en partie, il aura sa gratitude éternelle.

Le même 9 juin, Goddard écrit au général Arnold et au sénateur du Massachusetts David I. Walsh. Il ne peut s’empêcher de penser, écrit-il à Arnold, que vingt ans d’expérience, les vols obtenus et l’acceptation générale de la propulsion par réaction comme une chose d’importance réelle justifieraient que le projet soit entrepris à une bien plus grande échelle. Au sénateur, il explique qu’il a sans doute plus d’expérience du problème que quiconque dans le pays, et qu’il a obtenu, à sa connaissance, les seuls vols homologués d’une fusée à liquides. Le 7 juin, il a écrit à Abbot que le National Research Council avait confié la propulsion par réaction au Caltech sans même le consulter ; il y voit l’indice d’une force qu’il faudra vaincre avant de pouvoir travailler à une échelle suffisante.

Le 11 juin, l’essai statique P20, auquel assistent Esther et sa mère, dure quarante-trois secondes et demie ; la fusée s’arrête d’elle-même. Le même jour, Goddard envoie au général Arnold son rapport sur une fusée d’aide au décollage pour les chasseurs P-36A et P-12E : mille livres de poussée pendant une ou deux minutes, deux chambres placées de part et d’autre du fuselage, largables par parachute après usage. Il conseille d’installer une usine d’oxygène liquide : celle d’El Paso, à plus de deux cents miles, ne tourne pas en continu.

« Pour votre tranquillité d’esprit »

Le 17 juin, un jeune lieutenant de l’aviation de l’armée, Homer A. Boushey, lui écrit de Scott Field, dans l’Illinois. Ingénieur diplômé de Stanford, pilote depuis six ans, il a lu le rapport de 1919 en 1933 à Langley Field. Il voudrait lui soumettre une invention. Le 28 juin, Boushey dîne au ranch et passe la soirée avec Goddard. Il deviendra l’un de ses plus fervents défenseurs dans l’armée.

Le 19 juin, Goddard écrit à Guggenheim que son meilleur homme, Thure Ljungquist, a reçu une offre en Californie, et qu’il partira si une décision n’est pas prise avant le 1er juillet. Le 21 juin, Guggenheim répond : pour votre tranquillité d’esprit et celle de votre équipe, je peux vous assurer que, si nous n’arrivons pas à un accord avec le gouvernement, la fondation poursuivra le travail une année de plus.

Le 24 juin, le général Brett lui fait savoir que ses calculs ont été transmis à Wright Field, le centre d’essais de l’aviation de l’armée, dans l’Ohio. Il précise que la marine a exprimé l’avis que l’aviation de l’armée devait seule mener ces recherches, pour éviter les doubles emplois.

« Le temps qui nous reste est terriblement court »

Le 10 juillet, Atwood demande à ses professeurs ce que Clark pourrait faire pour la défense nationale. Goddard approuve la création d’un corps de formation des officiers de réserve et une préparation militaire obligatoire pour les étudiants. Le temps qui nous reste pour nous armer à grande échelle, écrit-il, est terriblement court. La fusée, rappelle-t-il, est essentiellement un projectile qui se tire sans recul ; on pourrait la diriger vers les avions par radio, ou par le bruit de l’avion lui-même ; et la propulsion par réaction sera nécessaire si l’on veut faire voler les avions bien plus vite et bien plus haut. Puis il ajoute un avertissement : deux ans après la publication de son article de 1919, un texte semblable a paru en Allemagne, suivi de nombreux livres et de beaucoup d’expériences. Depuis l’arrivée du national-socialisme, on n’a presque plus rien publié. Il ne lui semble pas raisonnable de penser qu’un domaine de recherche aussi prometteur ait été abandonné par l’Allemagne.

Le 11 juillet, Jimmy Doolittle lui écrit qu’il a pris un congé de Shell pour reprendre du service dans l’aviation de l’armée. Le même jour, le Conseil national de recherches du Canada lui demande des renseignements. Le 19 juillet, Lindbergh espère que le brusque réveil du pays face à son retard militaire changera l’attitude envers ses recherches. Le 26 juillet, Hickman lui annonce qu’il vient d’être nommé par Vannevar Bush à la tête d’une section du nouveau National Defense Research Committee, chargée des fusées à poudre.

Le 27 juillet, à la demande du général Brett, Goddard envoie trois plans chiffrés pour développer une fusée d’aide au décollage. Le plus ambitieux suppose quinze hommes de plus, une usine d’oxygène liquide, un agrandissement de l’atelier et 93 500 dollars la première année ; le plus modeste, 25 000 dollars, à peu près son budget actuel. Il termine par une phrase qui en dit long : personne n’a plus de respect que lui pour l’oxygène liquide et l’essence, et il ne se risquerait pas à tenter ce travail à une échelle moindre.

La foudre et le premier vol

Le 1er août, l’essai P22 donne une flamme qui pulse puis faiblit ; on l’arrête. Tony Ornelas a remplacé Mauricio Bustamente comme homme à tout faire. Le 7 août, Tony passe la nuit à la tour. Dans la nuit du 7 au 8, un orage éclate : la foudre frappe la tour, avec la fusée dedans. Tony, assis dans le camion à soixante-quinze pieds, voit une flamme au sommet du hauban et entend un bruit si fort qu’il croit que la fusée a explosé. Elle est intacte. Le 8, en allant à la tour, l’équipe s’embourbe une heure et demie près de la route de Pine Lodge ; le vent empêche l’essai.

Le 9 août 1940, l’équipe quitte l’atelier à quatre heures et demie avec Esther. Les Alden arrivent à six heures. On attend que la rosée et l’humidité se dissipent. Vers huit heures, l’essai P23 commence. Le voyant rouge suit le blanc en une seconde ; au bout de deux secondes de voyant rouge, la fusée est libérée. Elle monte assez lentement hors de la tour, à vingt-quatre miles à l’heure, puis s’incline presque aussitôt, sans tendance à se redresser ; ses palettes de jet, malgré une force 2,3 fois plus grande que celle des modèles de neuf pouces, n’ont pas assez d’effet à cette vitesse. Elle bascule en l’air, pique vers le sol, et retombe presque à plat à environ quatre cents pieds. Les réservoirs se rompent, les liquides se mélangent et prennent feu ; il y a une forte commotion.

C’est le premier vol d’une fusée à pompes. Il est court, il finit mal, mais il démontre que les pompes, les turbines et le générateur de gaz fonctionnent en vol. Pas le moindre changement, notera Goddard, dans l’aspect, l’intensité et le son de la flamme, même quand la fusée volait inclinée. Ce groupe moteur, qui ne pèse qu’une trentaine de livres sans les réservoirs, produit un jet d’environ 2 800 chevaux.

Les 11 et 12 août, les Goddard prennent deux jours de repos à Ruidoso. En traversant Hondo, ils essuient une averse de grêle : les grêlons, gros comme des petits pois, s’accumulent en congères avec lesquels on pourrait faire des boules de neige. Ils dînent au « College Inn » d’un poulet servi à même le panier ; Goddard s’y sent, écrit-il, comme une souris dans une corbeille à papier. Les pages suivantes manquent dans la copie numérique des archives que nous avons consultée ; le récit reprend le 29 août, à Washington.

« Je n’avais pas besoin de votre leçon de vente »

Du 29 août au 13 septembre 1940, Goddard fait le tour des administrations. Le 29 août, le major Chidlaw, de l’aviation de l’armée, lui fait comprendre qu’aucune subvention n’a été accordée et qu’aucune ne le sera ; il lui conseille de faire « un bon discours de vente » à Wright Field. Le 31 août, à Philadelphie, Goddard va voir au planétarium Fels un spectacle intitulé « Voyage en fusée vers la Lune » et l’éclipse du 15 avril 2033. Le 3 septembre, à New York, il voit Harry Guggenheim au quartier général de la campagne présidentielle de Wendell Willkie, où celui-ci dirige la division de l’aviation. Guggenheim l’emmène déjeuner au Yale Club, lui offre un de ses gros cigares et le laisse le finir dans le salon. Quand il lui demande si le cigare est bon, Goddard lui répond que le monde est plein de fleurs et d’oiseaux de paradis.

Le 4 septembre, à Washington, il rencontre le spécialiste des poudres Tenney Davis, du MIT, et montre ses films à Hickman et au physicien Charles Lauritsen, du Caltech. Il va saluer l’amiral Furlong, qui se montre disposé à envisager le vaste programme de fusées à poudre et à liquides que Thompson et Goddard lui proposent. Le 6 septembre, Furlong réunit Goddard avec Richard Tolman et James Conant, deux des dirigeants du National Defense Research Committee, et l’amiral Bowen. Tolman lui demande ce qu’il pense du travail de Malina. Goddard répond qu’il a quinze ans de retard sur le sien, mais qu’il a très bien travaillé pour le temps qu’il y a consacré. Le même jour, Vannevar Bush le nomme consultant du comité.

Le 7 septembre, à Wright Field, il attend une heure et demie avant d’être reçu par un employé civil, puis par un lieutenant qui lui dit que la propulsion par réaction semble pour l’instant en défaveur, parce qu’on a eu beaucoup de malchance avec elle. Le 9 septembre, il voit enfin le major Kemmer, chef de la division expérimentale, et ses collaborateurs. Ils lui expliquent qu’ils ont besoin d’aide au décollage parce que les terrains d’aviation pourraient être réduits par les bombardements ennemis ; que ce qu’il a pourrait convenir ; et, implicitement, qu’il ne doit s’attendre à aucun crédit.

Le 26 septembre, la lettre officielle du général Brett arrive : l’aviation de l’armée est profondément intéressée par ses recherches, mais elle ne se sent pas justifiée, pour l’instant, à engager des fonds dans la recherche fondamentale sur la propulsion par réaction. Quand ses expériences auront atteint le point où un appareil pourra être monté sur un avion et évalué, l’armée examinera volontiers de nouvelles propositions. Autrement dit : qu’il fasse le travail à ses frais, et l’on verra ensuite.

Le 1er octobre, Goddard écrit à Hickman une lettre où la colère et la tristesse se mêlent. Personne à Wright Field ne lui a demandé le moindre plan ; il a dû attendre une heure et demie pour voir un civil. L’aviation de l’armée finance pourtant le Caltech et un certain Meyers, qui n’ont pas encore fait voler une fusée par ses propres moyens. On dirait, écrit-il, que quelqu’un les a convaincus que ses résultats ne sont pas pratiques. Et il termine : j’espère que vous ne penserez pas que je suis simplement un aigri ; mais après avoir essayé de faire du bon travail pendant des années, et avoir effectivement obtenu des vols avant quiconque, il est décourageant de laisser entendre que rien de valable n’a été accompli.

Sources : journal (mai-septembre 1940), mémorandum de R. H. Goddard sur la réunion du 28 mai 1940 (rédigé le 3 janvier 1945), lettres de C. N. Hickman (5 juin et 26 juillet 1940) et réponses (9 juin et 1er octobre 1940), lettres à C. G. Abbot (7 juin 1940), au général Arnold et au sénateur Walsh (9 et 11 juin 1940), à W. W. Atwood (10 juillet 1940), correspondance avec H. A. Boushey, H. F. Guggenheim, G. H. Brett (juin-septembre 1940), rapport du 23 décembre 1940 sur le vol du 9 août — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Chapitre 32 · 1940 – 1941 Les derniers vols

Le 10 octobre 1941, vers dix-sept heures, à Eden Valley, Robert Goddard presse la touche de libération de sa fusée. Il a attendu toute l’après-midi que le vent tombe. La combustion a démarré de façon irrégulière, puis, selon son mot, la flamme « a pris » ; les voyants blanc et rouge se sont allumés vite ; le bidon a été largué. La fusée se soulève d’environ un pied. Mais les tuyaux qui l’alimentent depuis le sol ne se détachent pas ; le levier qui devait les libérer s’est tordu et coincé. Goddard presse les touches d’arrêt. La flamme s’éteint. La pompe à essence a brûlé sous l’effort. Les éditeurs de ses papiers ajouteront une note de quelques mots : ce fut le dernier essai de vol de Robert Goddard au Nouveau-Mexique.

« Je déteste tous les légumes »

À l’automne 1940, malgré les refus de l’armée, la vie continue au ranch Mescalero. Le 30 septembre, Goddard écrit une longue lettre à Harold Tuson, son camarade de lycée et ami de toute une vie, resté à Worcester. Elle est l’une des rares de sa correspondance où il parle de lui sans parler de fusées.

Leurs vacances, raconte-t-il, ont été mouvementées. Ils ont passé deux jours dans un chalet à quatre-vingts miles de Roswell, au bord d’un torrent, mais ont appris qu’un de ses hommes, en Californie, venait d’être opéré d’urgence d’un ulcère perforé ; ils sont rentrés s’inquiéter à la maison. L’homme s’en est remis. Ensuite, ils ont passé quatre jours à la grande cérémonie intertribale indienne de Gallup, et ont pris beaucoup de photographies et de films en couleurs. Les danseurs, le rythme et les chants, écrit-il, vous sortaient tout à fait de l’existence ordinaire. Il trouve étrange que Tuson ait eu un hiver si rude ; au Nouveau-Mexique, on attend l’hiver avec plaisir, clair et frais, et lui-même accueille volontiers quelques nuages, car le soleil devient parfois un peu monotone.

Il lui parle de sa santé avec humour. Il prend de temps en temps des capsules de vitamines. Le mieux, écrit-il, est de manger beaucoup de légumes ; il les déteste tous, sauf les pommes de terre, mais il se force. L’été est plus facile, parce qu’on peut les remplacer par des fruits, que la proximité de la Californie rend particulièrement bons : poires, pêches, pommes, melons, nectarines, prunes, mandarines, et des fraises presque toute l’année. L’hiver, on trouve du poisson surgelé, parfois aussi bon qu’à Boston, mais pas toujours. Et il évoque un souvenir de Worcester : les places au-dessus de l’horloge, aux concerts, où il ne se sentait tranquille que lorsqu’il savait que sa famille allait s’y asseoir.

Consultant

En octobre 1940, la situation militaire s’éclaircit un peu. Le 7 octobre, Homer Boushey, promu capitaine, est affecté à Wright Field, à la tête du projet de propulsion par réaction. Hickman rapporte qu’il est « à cent pour cent » pour Goddard, et qu’il veut son aide parce que Goddard est, dit-il, le seul à savoir empêcher une chambre de brûler. Le 14 octobre, Goddard est élu membre du Rotary Club de Roswell. Le 24 octobre, il est nommé consultant de la section H de la division A du National Defense Research Committee, à titre bénévole, à temps partiel.

Le 3 novembre, il répond au journaliste scientifique Herbert Nichols, du Christian Science Monitor, qui le dit « secret » : il ne se considère pas comme particulièrement secret. Son attitude est celle de beaucoup de savants prudents. Sa tâche est de faire monter une fusée à une grande altitude ; tant que ce n’est pas fait, il évite les déclarations publiques qui pourraient se révéler prématurées. Mais le sujet est d’un tel attrait populaire que des clubs et des sociétés d’amateurs se sont créés dans le monde entier, dont il n’a d’ailleurs jamais fait partie, et que sa position a été interprétée comme un refus de jouer le jeu.

Le 4 novembre, l’amiral Furlong l’invite à participer au programme de fusées à poudre que la Marine lance à Indian Head, avec Hickman et l’officier de l’armée L. A. Skinner, pour vingt dollars par jour, à plein temps ou comme consultant. Le 19 novembre, à New York, Goddard et Harry Guggenheim décident qu’il serait imprudent d’interrompre le programme des fusées à liquides : c’est dans ce domaine nouveau, pensent-ils, qu’il sera le plus utile. Goddard restera consultant pour les poudres.

Du 1er au 9 décembre, il fait un nouveau voyage dans l’Est, avec un rhume de cerveau. Le 4, il va à Indian Head avec Hickman et le capitaine Skinner, voit les essais, puis passe la nuit chez Thompson, à Dahlgren, où ils parlent jusqu’à deux heures du matin. Le 5, il déjeune chez le capitaine Dowell avec le commandant Parsons, puis assiste à une démonstration d’avion. L’avion ne peut pas décoller.

« Sans amertume envers quiconque »

Le 11 décembre 1940, il répond à Boushey, qui lui a proposé de chercher d’autres financements, auprès de Lindbergh ou d’autres. Goddard refuse : Harry Guggenheim a été, et reste, un mécène très généreux, et il serait injuste de chercher de l’argent ailleurs sans son accord. Il n’a donc pas d’autre voie que de poursuivre la recherche sur la fusée-sonde, sans amertume envers quiconque. Et il ajoute : il garde la plus grande confiance en Nell, et il est sûr qu’elle finira par porter un uniforme, d’une sorte ou d’une autre. Ils ont tous deux, écrit-il, donné le meilleur d’eux-mêmes cet été et cet automne, pour aboutir à une impasse. Boushey, conclut-il, a gagné le droit de trouver la porte toujours ouverte chez lui.

Le 27 décembre, Hickman lui raconte les essais de largage des bombes-fusées de la Marine : il n’avait jamais douté que l’appareil fonctionnerait, mais il ne s’attendait pas à un spectacle aussi impressionnant. À la fin de son journal de 1940, Goddard recopie une phrase de Rudyard Kipling, tirée de ses souvenirs, Something of Myself : quand votre démon est aux commandes, n’essayez pas de penser consciemment ; laissez-vous porter, attendez, obéissez.

Le ranch acheté

Au début de 1941, les Goddard achètent le ranch Mescalero, qu’ils louaient depuis 1930, et font faire d’importants travaux dans la maison et le jardin au printemps. Le 12 janvier, ils vont écouter à St. Andrew le sermon du révérend Frederick B. Howden. Les éditeurs de ses papiers noteront que Howden, aumônier de la Garde nationale de Roswell, partira avec elle dans le Pacifique en août 1941, et mourra en 1943 dans un camp de prisonniers aux Philippines.

L’équipe change. Albert Kisk, le frère d’Esther, avec Goddard depuis environ douze ans, va partir au printemps : il souffre depuis quatre étés du rhume des foins. Pour le remplacer, Goddard engage un mécanicien de précision, A. P. Freund, qui a dirigé quinze ans l’atelier de la faculté de médecine de l’Iowa, et un jeune homme de Roswell, Lowell Randall, comme apprenti. Guggenheim a insisté pour qu’il prenne un ingénieur. Après de longues recherches, Goddard engage, à l’essai pour deux mois, J. A. Folse, un ingénieur alors installé à Miami, qui avait conçu les expositions du musée des sciences de Chicago. Folse lui dit d’abord ne pas voir comment il pourrait être utile, puisque Goddard a déjà fait quatre-vingt-dix pour cent du travail. Goddard lui répond que les dix pour cent restants sont d’une importance vitale : c’est la fiabilité, et c’est une affaire d’ingénieur. Folse commence le 3 mars.

Le 7 mars, Goddard écrit à Thompson qu’il semble encore être seul dans son enthousiasme pour les fusées à liquides, mais qu’il a le pressentiment que le jour approche où beaucoup voudront monter dans le train en marche. Le 17 mars, il écrit à Atwood, qui lui signale des grognements à Clark : la Marine lui a offert de travailler avec elle, en le présentant comme l’autorité la plus remarquable en matière de propulsion par réaction ; il espère que sa lettre ne paraîtra pas vantarde, car les exigences de ce problème l’empêcheront toujours de prendre cette attitude. Le 5 avril, Clark lui accorde un congé de plus.

Le 8 mai 1941

Le 21 avril, il se plaint à un auteur qui veut publier une de ses photographies : il a vu des expérimentateurs rivaux utiliser ses photos de vol pour illustrer leurs propres travaux, alors qu’ils n’avaient jamais fait voler eux-mêmes une fusée. Le 28 avril, Wright Field lui demande une démonstration de son moteur de sept cents livres. Le 29 avril, il répond à l’institutrice d’un jeune passionné de Salem que si l’enfant a été piqué tout jeune par le virus de la propulsion par réaction, il est peu probable qu’il en guérisse.

Le 30 avril, Esther et les Alden viennent à la tour ; le vent souffle jusqu’à seize heures trente, puis une grosse averse les surprend sur la route du retour. Le 1er mai, il a grêlé à la tour, et le vent a été assez fort pour déplacer la remorque. Le 6 et le 7 mai, encore du vent. Le 8 mai 1941, l’équipe quitte l’atelier à cinq heures. À neuf heures trente-sept, la fusée P31 quitte la tour. Elle monte droit sur plusieurs longueurs de tour, environ deux cents pieds, puis s’incline brusquement et s’éloigne. Le nouveau circuit électrique fonctionne : il coupe le moteur et libère la coiffe avec le barographe, puis le parachute principal, juste après que la fusée est devenue horizontale. Le parachute vient à peine de sortir quand la fusée touche le sol, à plat, ce qui limite les dégâts. C’est le deuxième vol d’une fusée à pompes. Goddard pense que le problème vient du ballottement des liquides dans les grands réservoirs, beaucoup plus lourds que ceux des fusées de neuf pouces.

Le 11 mai, il écrit à Guggenheim que, si l’on pouvait augmenter la pression des pompes, la fusée sortirait assez vite de la tour pour ne plus craindre le vent ; on ne serait plus tout à fait autant à la merci du sort.

« Je me demande qui aide qui »

En juin 1941, à Washington, George Lewis, de la NACA, lui fait une confidence : les avions allemands abattus au-dessus de l’Angleterre ont, dans le bord de fuite de chaque aile, derrière le moteur, un logement qui a manifestement contenu une fusée d’aide au décollage et à la montée. Lewis lui recommande, comme ingénieur à temps partiel, un jeune enseigne de vaisseau du Bureau de l’aéronautique navale, chargé de la propulsion par réaction : Robert C. Truax, le même qui, aspirant à Annapolis en 1936, lui avait écrit qu’il était hors de lui d’impatience. Le 21 juin, Goddard écrit à Guggenheim une phrase qui résume la situation : il se demande qui aide qui. L’armée et la marine lui proposent leur aide d’ingénieurs, et en même temps viennent lui demander la sienne ; comme aucune des deux n’a travaillé sur les fusées à liquides, c’est de recherche fondamentale qu’elles ont besoin.

Le 11 juillet, Boushey, le capitaine Moyers et un ingénieur, Loedding, arrivent de Wright Field en avion à huit heures du matin pour assister à une démonstration. À quatorze heures, le vent qui précède un orage soulève la poussière ; l’exploseur de la vanne d’oxygène casse ; la poussière empêche les leviers de fonctionner ; la vanne de secours coupe l’essence. Le 14 juillet, Boushey écrit de l’avion qui le ramène dans l’Ohio : à l’atterrissage à Amarillo, la roue droite de leur appareil, pourtant réputé au point, a volé en éclats. Peut-être, ajoute-t-il, Nell n’aura-t-elle pas le trac pour lui, qui est presque un vieil ami de la famille. Le 17 juillet, il revient avec Esther à la tour : l’essai P33 dure trente-quatre secondes, avec une poussée moyenne de plus de huit cent vingt-cinq livres. Le soir, Boushey écrit d’El Paso : vous n’avez pas idée de l’émotion que Nell m’a donnée.

Le 14 juillet, l’amiral John H. Towers, chef du Bureau de l’aéronautique navale, propose à Goddard de devenir ingénieur-conseil de la Marine pour vingt-cinq dollars par jour. Le 25 juillet, Goddard dépose des propositions auprès de l’armée et de la marine, et demande à Guggenheim de téléphoner au général Arnold et à l’amiral Towers. Boushey lui a conseillé de souligner quatre points : ils ont les seules fusées à liquides des États-Unis, et peut-être du monde, car on ignore si l’Allemagne en a ; plusieurs vols ont été homologués par la National Aeronautic Association ; un représentant de l’aviation de l’armée a assisté à un essai ; et l’atelier, avec ses machines, d’une valeur de quarante mille dollars, est offert au gouvernement avec quatre mécaniciens qualifiés. Un officier lui a confié que l’institution que l’aviation de l’armée subventionne largement pour la propulsion par réaction a dix ans de retard sur ses résultats. L’Angleterre, ajoute-t-il, demande maintenant l’aide des États-Unis pour la propulsion par fusée à liquides.

Le 3 août, il fait le point pour Guggenheim. Construire entièrement une de ces grandes fusées prend maintenant plus de trois mois. Il regrette, écrit-il, qu’obtenir une altitude spectaculaire ait pris si longtemps, et que tant de dispositifs nouveaux aient dû être inventés, tant de problèmes nouveaux affrontés.

« Gouvernée par la science »

Le 10 août, l’essai P34 échoue à cause d’une porcelaine défectueuse de la bougie du générateur de gaz. Le lieutenant C. F. Fischer, du Bureau de l’aéronautique navale, arrive à Roswell le soir même. Goddard l’emmène sur la véranda, lui montre les films des vols et des essais de pompes, et le lendemain l’atelier et la tour. Le 13 août, il propose à la Marine de lui livrer en six mois, pour 18 000 dollars, un moteur à pompes de huit cents livres de poussée pendant trente secondes, adapté aux avions, puis une version améliorée de seize cents livres.

Le 16 août, il répond à un correspondant de Lawrence, dans le Kansas, qui lui a écrit sur l’avenir de la science et de l’humanité. Comme lui, et comme H. G. Wells, écrit Goddard, il espère que la race humaine sera un jour gouvernée par la science ; continuer avec nos politiques actuelles, faites de hasards et d’erreurs, pourrait être désastreux.

Le 17 août, un dimanche, l’essai de vol P35 commence par l’explosion habituelle de l’allumage, qui projette l’allumeur jusqu’à la clôture ; l’oxygène se coupe aussitôt, et les carénages sautent. Le 25 août, Fischer annonce que la Marine a accepté le programme d’un an. Il remercie Goddard pour le superbe portrait de sa Nell qu’il lui a envoyé, et lui écrit que personne n’est mieux préparé que lui pour donner ce nouvel enfant au monde. Le 31 août, Boushey annonce que l’aviation de l’armée prépare elle aussi un contrat.

Le 7 octobre, Harry Guggenheim demande que la position de la fondation figure noir sur blanc dans les contrats : il avait offert au gouvernement, gratuitement, toutes les installations et toute l’expérience accumulées en onze ans, et la fondation ne veut en aucun cas tirer profit de sa contribution à la défense nationale. Trois jours plus tard, le 10 octobre 1941, Goddard tente le dernier vol de sa vie.

Le 11 octobre, l’équipe démonte la fusée de dix-huit pouces pour en réutiliser les pièces ou la ranger. Le 13 octobre, Goddard écrit au rédacteur du National Geographic : il a été entraîné, dit-il, dans le tourbillon de la défense nationale qui semble tous nous engloutir, et il doit interrompre les essais de vol, très probablement pour un an. L’article du National Geographic, faute du grand vol en altitude qui devait en être le couronnement, ne paraîtra jamais. Nell, comme il l’avait prédit, va porter l’uniforme.

Sources : journal (octobre 1940-octobre 1941), lettres à H. Tuson (30 septembre 1940), à H. B. Nichols (3 novembre 1940), à H. A. Boushey (11 décembre 1940), à L. T. E. Thompson (7 mars 1941), à W. W. Atwood (17 mars 1941), à H. F. Guggenheim (mars-octobre 1941), lettres de R. W. Furlong (4 novembre 1940), de C. N. Hickman (27 décembre 1940), de H. A. Boushey (juillet-août 1941), de J. H. Towers (14 juillet 1941), de C. F. Fischer (25 août 1941), rapport du 4 mars 1941, proposition à la Marine (13 août 1941), lettre à M. Kerbey (13 octobre 1941) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Cinquième partie

La guerre

1941 – 1945

Chapitre 33 · 1941 – 1942 Pearl Harbor, puis Annapolis

Le dimanche 7 décembre 1941, au ranch Mescalero, Robert Goddard écoute la radio. Le Japon vient d’attaquer la flotte américaine à Pearl Harbor. Dans la journée, une consigne arrive : tous les fournisseurs du gouvernement dans le Sud-Ouest doivent faire garder leurs installations vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le soir, Thure Ljungquist vient s’installer à l’atelier pour la nuit. Tous les autres prendront leur tour de garde, Goddard compris, jusqu’à ce qu’on engage, le 31 décembre, un veilleur de nuit, M. Day. Quatre jours plus tôt, le 3 décembre, Goddard avait fait le premier essai de son moteur couché à l’horizontale, comme il le serait sous un avion : six secondes de poussée, puis une chambre en parfait état.

Un clou carré dans un trou rond

Depuis septembre 1941, Goddard travaille pour deux clients à la fois. La Marine lui a commandé un moteur à ergols liquides d’aide au décollage pour ses hydravions ; l’aviation de l’armée, un groupe propulseur de huit cents livres de poussée pendant vingt secondes, pesant à vide trois cents livres au plus, pour 13 000 dollars. Les contrats, pourtant, tardent à être signés. Le 7 octobre, Harry Guggenheim lui a avancé 7 000 dollars de la fondation pour qu’il puisse commencer. Le 28 octobre, la Marine repousse l’échéance au 1er janvier 1942.

Le 1er décembre, quand le contrat de la Marine arrive enfin, Goddard écrit au lieutenant Fischer qu’il s’agit d’un clou carré dans un trou rond. Le texte est fait pour une entreprise qui vend des marchandises au gouvernement avec un bénéfice ; lui essaie de résoudre un problème de recherche, sans bénéfice. Depuis le 12 septembre, il a installé un banc d’essai, réaménagé l’atelier pour qu’une équipe plus nombreuse puisse y travailler, acheté des stocks, fait fabriquer des pièces. Il a dépensé près de 9 000 dollars de la fondation et 4 500 dollars sur ses propres billets à ordre. Il ne peut pas aller plus loin sans être sûr d’être remboursé. Il aimerait, écrit-il, pouvoir consacrer tous ses soucis au moteur, au lieu de les partager avec les questions financières.

En novembre, l’atelier a été agrandi de moitié pour accueillir le travail du gouvernement. On a remplacé le vieux poêle à mazout. Le 22 novembre, Thure récupère le moteur et une partie du châssis d’une Chevrolet de 1928. Goddard veut essayer d’injecter de l’oxygène dans le carburateur d’un moteur ordinaire pour lui donner un surcroît de puissance. Le 25, l’essai réussit : le moteur passe d’un ralenti lent à un régime rapide, comme si l’on avait appuyé sur l’accélérateur. L’idée deviendra un brevet en 1949.

Le 11 décembre, Harry Guggenheim écrit que son voyage dans le Sud a été interrompu par la nouvelle de la guerre. En remontant vers le Nord, il s’est arrêté à Washington pour offrir ses services, dans n’importe quel rôle, au secrétaire adjoint à la Marine pour l’aviation. Ancien aviateur de 1917, il reprendra l’uniforme de la Marine.

La coque de Pearl Harbor

Le 23 décembre, la Marine fait expédier à Roswell la section arrière d’une coque d’hydravion PBY, le grand hydravion de patrouille Catalina, pour servir de maquette grandeur nature. Le 24 décembre, Goddard envoie à la Marine son premier rapport mensuel et le contrat signé. Les éditeurs de ses papiers noteront plus tard un mystère : les copies que Goddard conservait de ses trente-quatre rapports à la Marine ont disparu de ses dossiers, chez Curtiss-Wright, deux mois après sa mort ; et douze d’entre eux sont introuvables dans les archives de la Marine elle-même.

Le 10 janvier 1942, il écrit à Hickman, qui est malade : il faudrait qu’il se repose à intervalles réguliers. Et il l’invite au Nouveau-Mexique pour une semaine : il peut lui garantir que ses maux de tête à lui sont différents de ceux de Hickman, et il y a presque toujours un soleil éclatant ; quelques jours assis au soleil lui feraient du bien.

Le 5 février, il répond à un jeune expérimentateur qui se plaint que beaucoup de ses essais aient échoué. Il n’est pas simple, lui écrit-il, de distinguer les expériences réussies des expériences manquées : la plupart des travaux qui finissent par réussir sont le fruit d’une série d’essais infructueux, dans lesquels les difficultés sont éliminées peu à peu.

Le 9 février, il demande à Clark de prolonger son congé. Son travail est désormais un projet d’ingénierie confidentiel pour le gouvernement. Il ne sait pas combien de temps il durera. Mais il est convaincu que ce qu’il fait est important pour la défense, et il estime de son devoir, comme des milliers d’autres, de faire ce qu’il peut, quels que soient les inconvénients personnels. Le 16 février, Atwood lui accorde ce congé, mais l’avertit en ami : il y a beaucoup de mécontentement à l’université, et au conseil d’administration, devant la façon dont le département de physique est dirigé. Ne serait-il pas plus conforme à ses vœux, suggère-t-il, de rejoindre une institution de recherche pure ?

Le 19 février, la section de coque PBY arrive à Roswell. Les Alden, Howard et Marjorie, qui avaient servi de témoins officiels lors des vols de 1938, proposent bénévolement de tracer les courbes des essais ; Goddard accepte avec gratitude. Le 21 février, il écrit à Harry Guggenheim que la coque, d’après les trous de balles, vient manifestement de Pearl Harbor. Rien, ajoute-t-il, ne lui donnerait plus de satisfaction que de la voir contribuer à l’inévitable riposte.

Le même jour, il répond à Atwood. Il accepte le congé, et promet de dire en janvier 1943 s’il reviendra à Clark. La question n’est pas simple, écrit-il : il approchera bientôt lui aussi de l’âge de la retraite. Clark est son alma mater, et Worcester sa ville ; c’est un déchirement, même aujourd’hui, d’envisager de rompre ses liens avec l’université. Il écrit encore, le même jour, au météorologue William Wenstrom, qui lui a envoyé son livre Weather and the Ocean of Air avec des mots aimables sur ses travaux : ces mots lui ont donné un sens de la perspective qu’il a rarement. C’est comme une rude ascension, où l’on est si occupé par ce qui se trouve directement sous ses mains que l’on est surpris, en se retournant, de se trouver si haut.

Le moteur de décollage

Le travail avance. Le 14 mars 1942, l’essai n° 10 met en jeu un groupe de décollage à poussée variable. Le 26 mars, le major Dane et l’ingénieur Loedding viennent de Wright Field voir l’installation. Le 1er avril, Goddard accepte de passer, pour aller plus vite, des pompes à un système plus simple à réservoirs sous haute pression. Le 13 avril, un nouveau mécanicien, Albert Campbell, commence. Le 18 avril, le lieutenant Fischer arrive en avion ; Goddard le conduit le lendemain chez les Alden et à l’aérodrome, et ils dînent au Nickson avec le « Club des Dix » et leurs invités. Le 27 avril, Goddard, cinquante-neuf ans, se fait recenser à l’hôtel de ville pour le service militaire, comme tous les Américains de son âge.

Le 21 mai, la Marine annonce qu’elle exercera l’option prévue au contrat : la deuxième phase du travail se fera à la station d’expériences navales d’Annapolis, dans le Maryland. Le 27 mai, un essai donne huit cents livres de poussée pendant quatorze secondes. Le 14 juin, un autre, sept cent cinquante livres pendant vingt et une secondes et demie. Le 27 juin 1942, l’essai n° 27 donne une poussée moyenne de huit cents livres pendant vingt-deux secondes. La chambre de dix livres est intacte, sans fusion ni érosion. Le rendement de vitesse atteint 44,1 %, le plus élevé que Goddard ait jamais obtenu. Toutes les conditions du contrat de l’armée sont remplies.

Le départ

Le 29 juin, l’ordre de transfert arrive. Goddard écrit à Fischer que c’est la meilleure nouvelle qu’il ait reçue depuis longtemps : il se sentira bien plus utile en travaillant avec ceux qui doivent utiliser le moteur. L’équipe commence aussitôt à emballer. Le soir, le capitaine et Mme Bishop viennent louer la maison. Goddard et Esther descendent en ville manger une glace.

Le 2 juillet, il remet au Roswell Daily Record un communiqué volontairement vague : le Dr Goddard et son équipe partent pour l’Est entreprendre un travail spécial ; ils espèrent revenir à Roswell dans quelques mois ; le Dr et Mme Goddard regrettent de quitter, même temporairement, un endroit où on leur a témoigné tant de gentillesse. Il prévient le bureau du recrutement de Roswell que ses hommes le suivent à la demande de la Marine : N. T. Ljungquist, C. W. Mansur, A. P. Freund, Glenn E. Loughner, A. S. Campbell, Lowell Randall, George F. Bode, et Howard Alden, qui obtiendra plus tard de l’Institut militaire de rejoindre l’équipe à plein temps.

Le 4 juillet 1942, jour de l’Indépendance, Goddard et Esther quittent Roswell en voiture à treize heures quinze et roulent jusqu’à Amarillo. Le 9 juillet, ils arrivent à la grille de la station d’Annapolis, où l’on doit attendre la fin d’une alerte. Goddard y voit un essai du moteur à acide du Caltech. Le soir même, à la demande de Fischer, il prend le train de nuit pour Philadelphie, où il est réveillé à trois heures dix dans une gare plongée dans le black-out ; il visite l’arsenal de la Marine, puis va à New York voir un essai, puis à Providence, à la station des torpilles. Le 12 juillet, il retrouve Esther à Annapolis, sur un banc devant l’hôtel, et va voir ses hommes installés dans un camp de caravanes. Le 13, ils emménagent dans une maison sur la colline. Le 14 et le 15, on décharge les deux wagons de matériel venus de Roswell. Le 16, les machines sont installées.

Annapolis

Le 17 juillet, Goddard félicite Harry Guggenheim pour sa nomination dans la Marine, avec le grade de capitaine de corvette. Le 27 juillet, le banc d’essai est monté. Le 30 juillet, premier essai à Annapolis, devant Fischer et le commandant Margraff. À partir de là, les essais se succèdent presque chaque jour, et le journal de Goddard devient plus laconique. Les éditeurs de ses papiers parleront d’une impression de hâte et de pression, et d’une paperasse qui ne cesse de grossir.

Le 4 août, il écrit à son avocat Hawley, en vacances dans le Vermont, qu’il aimerait bien respirer deux bouffées du bon air de Putney : l’humidité du Maryland, qu’on couperait au couteau, est garantie, écrit-il en parodiant une réclame, non pour des années, non pour la vie, mais pour toujours.

En août, la compagnie Curtiss-Wright, l’un des plus grands constructeurs aéronautiques américains, lui propose par l’intermédiaire de M. B. Bleecker de devenir son consultant et de lui accorder, après la guerre, une licence exclusive sur tous ses brevets de propulsion par réaction. Le 20 août, Goddard fait un essai devant des gens du Bureau de l’aéronautique, puis assiste à Washington à une conférence sur l’oxygène liquide. Le 25 août, un essai de chambre à douze orifices d’oxygène pousse la poussée près de mille deux cents livres avant que la tuyère ne perce ; Lowell Randall parle d’un « échec magnifique ». Le 31 août, Fischer manœuvre lui-même les boutons de commande pendant un essai de huit cents livres et s’exclame : « Merveilleux, vraiment merveilleux. »

Le 4 septembre, de passage à Worcester, Goddard passe à la maison de Tallawanda Drive. Il n’y a personne. Il fait le tour du jardin et mange trois pommes reinettes. Le 6 septembre, il dessine dans son journal deux coupoles de Worcester, celle de l’écurie Sloan et celle de la maison Ellis, sur Main Street ; elles ont depuis été détruites.

Sources : journal (octobre 1941-septembre 1942), contrats et correspondance avec la Marine et l’aviation de l’armée (septembre 1941-juin 1942), lettres à H. F. Guggenheim (octobre 1941-juillet 1942), à C. F. Fischer (1er décembre 1941, 29 juin 1942), à C. N. Hickman (10 janvier 1942), à W. W. Atwood (9 et 21 février 1942) et réponse (16 février 1942), à W. H. Wenstrom (21 février 1942), à C. T. Hawley (4 août 1942), communiqué au Roswell Daily Record (2 juillet 1942), lettre au bureau de recrutement (2 juillet 1942) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Chapitre 34 · 1942 – 1943 Sur la Severn

Le 23 septembre 1942, sur la rivière Severn, devant Annapolis, un grand hydravion PBY de la marine américaine prend de la vitesse sur l’eau. Dans sa coque, à l’arrière, on a installé le moteur-fusée à ergols liquides de Robert Goddard. Goddard, lui, est à bord du canot de sécurité qui suit l’hydravion. Au sixième essai de la journée, quinze secondes de poussée suffisent : l’hydravion décolle. Au septième, il décolle encore, mais au même instant la chambre de combustion s’ouvre. Le choc brise la conduite d’oxygène liquide, et l’oxygène se répand dans la coque sous pression. Tout ce qui peut brûler s’enflamme : l’isolant des fils électriques, le boîtier de commande, la toile de la queue. On éteint le feu avec des extincteurs à neige carbonique. Ainsi se terminent les premiers essais de décollage assisté d’un hydravion PBY par une fusée à ergols liquides.

Le rapport du 23 septembre

Goddard rédige le soir même un rapport détaillé, qu’il fait signer par trois de ses hommes, Lowell Randall, Charles Mansur et George Bode. Le document est d’une honnêteté exemplaire. Il raconte les sept essais un par un. Au premier, le moteur s’arrête de lui-même en moins de cinq secondes : une tôle d’acier inoxydable placée au-dessus de la chambre a chauffé. Au deuxième, l’hydravion avance à environ cinq nœuds, et les témoins le voient accélérer nettement pendant les quinze secondes de poussée. Au troisième, l’hydravion roule sur l’eau et le moteur fonctionne bien. Au quatrième, à la vitesse du décollage, le bouchon qui ferme la tuyère est arraché par l’eau, et l’allumeur avec lui. Au cinquième, le moteur démarre et se coupe presque aussitôt : le lieutenant Fischer et l’équipage de la station pensent que le thermostat de sécurité, peut-être mouillé par les embruns, s’est déclenché à tort, et ils décident de le retirer pour continuer. Au sixième, l’hydravion décolle. Au septième, la flamme montre un excès d’oxygène pendant plus de cinq secondes, puis la chambre cède au moment même du décollage.

Goddard en tire les leçons sans ménagement. Le thermostat qu’on a retiré aurait arrêté le moteur à temps. La liaison radio prévue entre le canot de sécurité et l’opérateur du moteur à bord, le canonnier Gore, n’a jamais fonctionné ; si elle avait marché, Randall, qui surveillait la flamme depuis le canot, aurait pu faire arrêter l’essai dès l’apparition de la flamme suspecte. Il recommande neuf mesures, dont la première est une règle : aucun dispositif de sécurité ne doit être retiré avant un essai. Il veut un thermomètre sous les yeux de l’opérateur, un système d’extinction à neige carbonique, une conduite d’oxygène en acier inoxydable qui ne devienne pas cassante au froid, une queue en métal plutôt qu’en toile, et une révision complète du moteur tous les cinq essais au plus.

Depuis le 22 septembre, toutes ses demandes de brevets touchant à la combustion et à la propulsion par réaction sont placées sous ordre de secret par le commissaire aux brevets.

Reaction Motors

Le 15 septembre, Goddard est allé avec Fischer et sa femme dans le New Jersey visiter l’atelier de Reaction Motors, une petite entreprise fondée l’année précédente par des membres de l’American Rocket Society, dont Lovell Lawrence et John Shesta. Ils dînent ensemble. Ces jeunes gens, qui ont commencé comme amateurs, seront bientôt les premiers fabricants américains de moteurs-fusées à liquides. Goddard les retrouvera souvent.

Le 14 octobre, le colonel Dane, l’ingénieur Loedding et deux autres représentants de l’aviation de l’armée viennent à Annapolis voir l’essai qui doit remplir le contrat de l’armée : sept cent cinquante livres de poussée pendant vingt secondes. Le 15, les Goddard déménagent dans une autre maison. Le 17, un essai atteint 1 265 livres de poussée ; le 20, entre 1 500 et 1 600 livres. Le 22 octobre, un capitaine britannique, Lubeck, assiste à un essai. On décide de réorganiser le projet, et un ingénieur, le Dr W. C. House, en devient le chef.

Le 7 octobre, Goddard remercie Mme Daniel Guggenheim de lui avoir envoyé un livre sur l’histoire du fonds Guggenheim pour l’aéronautique. Il n’avait jamais vraiment mesuré, écrit-il, à quel point ce fonds avait transformé de modestes débuts en une industrie importante, ni combien le développement de l’aéronautique devait à son fils Harry. C’est une satisfaction et un honneur, ajoute-t-il, d’avoir été l’un de ceux que Daniel Guggenheim avait directement aidés.

Les brevets

Pendant toute la guerre, une question empoisonne la vie de Goddard : celle de ses brevets. La Marine veut un contrat de deux ans qui lui donne le droit d’utiliser tous ses brevets de propulsion par réaction, contre une redevance. Mais une clause du contrat lui permet de les faire fabriquer par l’entreprise de son choix. Bleecker, de Curtiss-Wright, lui fait remarquer que, dans ces conditions, les entreprises qui auront fabriqué ses inventions pendant la guerre seront en position de force après la guerre, quels que soient ses droits. Or de petites entreprises ont déjà commencé à contrefaire ses brevets, et il lui faudra, écrit Goddard le 11 septembre à Hawley, un protecteur assez puissant pour se battre après la guerre.

Il précise que toutes les redevances perçues pendant la guerre seront versées à la fondation Guggenheim, pour financer des recherches en haute altitude après la guerre, probablement au Nouveau-Mexique. Cela peut paraître altruiste, écrit-il ; mais il n’est pas assez altruiste pour laisser les pirates contrefaire ses brevets en toute tranquillité après la guerre. Et il ajoute une réflexion désabusée : il pensait que tous les maux de tête viendraient de la mise au point des idées et de leur passage par l’office des brevets ; il découvre que les plus gros viennent quand on essaie de les vendre ensuite.

Le 29 octobre, sur le conseil de Harry Guggenheim, il prend un avocat à Washington, Clarence M. Fisher, du cabinet Pennie, Davis, Marvin and Edmonds. Ils passent près de quatre heures avec les représentants de la Marine. Les négociations dureront toute la période d’Annapolis. Le 9 décembre, Vannevar Bush le nomme consultant de la division 3 du National Defense Research Committee.

Noël 1942

Le 24 décembre 1942, Goddard arrête le travail vers treize heures trente. Il fait la sieste, passe l’après-midi au salon, puis la soirée au coin du feu avec les Alden. À la radio, il écoute Lionel Barrymore dans le rôle de Scrooge, l’avare du Chant de Noël de Dickens. Le 25, il ouvre les cadeaux au pied du sapin : une serviette de cuir, un livre sur Paul Revere, le héros de l’indépendance, une bouteille de whisky Teacher’s, une carte, des bonbons. Il lit le livre sur Paul Revere au coin du feu. Esther et les Alden se promènent l’après-midi. Les Finch, des voisins, viennent manger la dinde. On parle au salon jusqu’à vingt-trois heures. « Bonne journée », note-t-il. Le 26, un essai avec une tuyère de quatre pouces donne 2 750 livres de poussée.

L’acide nitrique

Le 2 janvier 1943, un moteur à acide nitrique explose à la station. Le 4 janvier, Goddard adresse au lieutenant Warfel, qui a succédé à Fischer, une note sans ambiguïté. Il refuse d’assumer la responsabilité de cet accident, ni d’aucun autre accident à l’acide nitrique. L’inflammation spontanée de l’acide nitrique et de l’aniline, et leur toxicité, constituent selon lui un danger qui n’existe pas avec l’oxygène liquide et l’essence. Les moteurs à acide devraient au moins avoir les mêmes dispositifs de sécurité que ceux qu’il a recommandés pour ses moteurs à oxygène. C’est pourtant cette combinaison, l’acide nitrique et l’aniline, que la Marine veut développer, parce qu’on peut la stocker longtemps sans qu’elle s’évapore.

Le 15 janvier 1943, le nouveau contrat avec la Marine est signé. Goddard y est nommé directeur technique d’un laboratoire, jusqu’en juin 1943, avec la possibilité de prolonger jusqu’en 1944 ou 1945. Le contrat est rétroactif au 1er septembre 1942. Un ami du Bureau de l’aéronautique lui avait dit en plaisantant que, s’il n’était pas signé bientôt, il faudrait faire la quête pour lui. Goddard explique à Guggenheim que c’est seulement parce qu’il avait terminé le premier contrat en avance qu’il a pu continuer à faire tourner l’atelier sans contrat. Il est autorisé à travailler comme consultant dix jours par mois au plus.

« Le sentiment de faire partie de l’université »

Les relations avec Clark se dégradent. Le 23 janvier, Atwood réclame le matériel de l’université qui se trouve à Annapolis, au service de la Marine ; il y voit une injustice. Goddard distingue soigneusement le matériel prêté par le Smithsonian, celui que la fondation Guggenheim a acheté pour ses recherches, et celui qu’il avait emporté du département de physique en 1930. Le 16 avril, Atwood lui écrit qu’il ne doit plus compter exercer la moindre responsabilité dans l’administration des départements de mathématiques ou de physique pendant son absence ; les hommes sur place doivent avoir la responsabilité et l’autorité de leurs cours.

Goddard comprend qu’on veut sa démission. Le 21 avril, il la donne. Il le fait avec regret, écrit-il, car le sentiment de faire partie de l’université a toujours été pour lui une source d’inspiration. Il remercie Atwood et les administrateurs de l’intérêt qu’ils ont porté si longtemps au terrain scientifique qu’il s’efforçait de défricher ; sans cela, aucune aide financière n’aurait pu être utilisée efficacement. Il espère qu’avec le temps, les progrès de la météorologie et de la propulsion par réaction montreront la valeur des résultats que l’université a rendus possibles.

Le 27 avril, Atwood répond qu’il est choqué : il n’a pas demandé sa démission ; si cela devait arriver un jour, ce serait par une décision des administrateurs. La lettre du 16 avril lui avait été recommandée par le conseil académique. Le 3 mai, Goddard s’excuse de s’être mépris, et reprend son statut de professeur en congé. Les administrateurs demandent que la fondation ou la Marine rachètent le matériel de Clark ; en juillet, la fondation versera 4 600 dollars.

Le 1er mai, un professeur du Worcester Polytechnic Institute, Charles M. Allen, lui écrit pour lui rendre la poignée de main qu’il lui a envoyée par lettre : tout homme, dit-il, qui avance sans suivre la foule a son respect.

La voix perdue

En février 1943, Goddard rédige pour la Marine un résumé de quatre-vingt-une pages de ses recherches sur les fusées à poudre. Le 24 février, il reste au lit toute la journée. Le 4 avril, un dimanche, il va à Washington avec Esther voir les cerisiers en fleur, puis chez son vieil ami Harold Stimson, qui les emmène dans un endroit qu’il a surnommé le Bosquet de Cupidon, au bord du Potomac. Le 17 et le 21 avril, il reste au lit avec un rhume ; il lit une biographie du physicien Willard Gibbs et une histoire des débuts de l’aviation en Amérique. Le 23 mai, il va à la chapelle de l’Académie navale avec Esther et sa belle-mère Jennie, et visite la crypte de John Paul Jones, le héros naval de la guerre d’Indépendance.

Le travail, lui, ne s’arrête pas. En avril, de petites chambres de combustion refroidies par injection d’eau donnent des vitesses de gaz de 8 100, puis 9 700 pieds par seconde ; le 27 avril, après trente-deux essais dans la journée, 12 500 pieds par seconde pour l’ensemble oxygène plus essence. Le 1er juin, le commandant Warfel voit une pompe tournante d’un nouveau type et déclare : c’est une sacrée bonne idée, même si ça ne marche pas. Le 9 juin, Goddard recopie une phrase d’un livre qu’il vient de lire, Experiment Perilous : on ne résout jamais vraiment un problème ; on finit par s’en détourner et par le laisser là où il est.

Le 23 juin 1943, il signe l’acte par lequel il cède à la fondation Guggenheim la moitié de ses droits sur ses brevets de fusées. Puis il va à Baltimore avec Esther et se fait examiner par le Dr Austrian, un spécialiste de la tuberculose. Ils dînent chez Miller Brothers, près de l’hôtel Lord Baltimore, et vont au cirque. Le 26 juin, la Marine prolonge son contrat jusqu’au 30 juin 1944.

Le 28 juin, il écrit à son ami Tuson qu’à part une grippe, ils ont passé un hiver assez bon. Mais cette grippe, raconte-t-il avec humour, après s’être installée dans toutes les parties de son corps sauf les pieds, a fini par se fixer dans ses cordes vocales, ce qui lui a valu une laryngite assez chronique. Le médecin lui a dit, en substance, de se taire, c’est-à-dire de parler le moins possible pendant quelque temps. C’est plus facile à dire qu’à faire.

Sources : rapport sur les essais de décollage assisté du PBY (23 septembre 1942), journal (septembre 1942-juin 1943), ordre de secret du juge-avocat général de la Marine (22 septembre 1942), lettres à C. T. Hawley (11 septembre 1942), à Mme D. Guggenheim (7 octobre 1942), note au lieutenant J. S. Warfel (4 janvier 1943), correspondance avec C. M. Fisher, M. B. Bleecker, H. F. Guggenheim (1942-1943), correspondance avec W. W. Atwood (janvier-mai 1943), lettre de C. M. Allen (1er mai 1943), lettre à H. Tuson (28 juin 1943) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Chapitre 35 · 1943 – 1944 L’ultime migration

À la fin d’octobre 1943, dans la maison louée au bord de la baie de Chesapeake, Robert Goddard écrit presque chaque soir. Son journal note simplement : « Écrit sur des notes. » Le 1er novembre, il achève un long texte de soixante-douze pages, intitulé The Ultimate in Jet Propulsion, l’ultime en propulsion par réaction. Il y rassemble des réflexions de toute une vie sur l’avenir lointain de la fusée, du voyage spatial et de l’humanité. Il envisage, avec calme, que la Terre devienne un jour inhabitable, quand le Soleil se refroidira, et que l’humanité doive alors émigrer vers d’autres étoiles. Il a soixante et un ans, et depuis le printemps, il a presque perdu la voix.

Tydings-on-the-Bay

Le 28 juin 1943, Goddard décrit à son ami Tuson le pays où il vit désormais. C’est la première fois, écrit-il, qu’ils passent une année entière dans ce qu’on peut appeler le Sud, au sud de la fameuse ligne Mason-Dixon. Même au cœur de l’hiver, le chèvrefeuille reste vert, et le houx aussi vert que le laurier qu’ils connaissent, avec des baies rouges sur certains arbres. Au printemps, ils ont vu passer le défilé des fleurs : les fleurs roses des pêchers et des cerisiers en avril, puis les pommiers et les poiriers ; puis le cornouiller, presque partout blanc dans les bois et parfois rose ; puis les iris et le laurier des montagnes ; les robiniers aux fleurs jaune pâle ; les roses qui couvrent les façades et courent le long des talus. Certains jours, quand le chèvrefeuille fleurit, c’est comme être dans une parfumerie où l’on aurait cassé la moitié des flacons. En ce moment, ce sont les lis tigrés et les roses trémières. Il ne sait pas si le défilé est terminé, mais cela a été toute une expérience de le voir passer.

Ils ne sont pas habitués à tant d’oiseaux. Dans le désert, les rouges-gorges restent une semaine puis partent vers les montagnes quand il commence à faire chaud ; ici, ils nichent près de la maison avec les moqueurs-chats. Les Goddard louent une maison à sept miles et demi d’Annapolis, sur une route qui traverse les bois, dans un lieu appelé Tydings-on-the-Bay. Il y fait plus frais qu’en ville, et c’est très agréable, quoique un peu solitaire en hiver, quand il ne reste qu’une ou deux familles. La maison est à cent pieds du rivage, au sommet d’un talus de quarante pieds ; par temps clair, on voit la côte est de la baie de Chesapeake. Le meilleur moment, écrit-il, est le soir, quand on voit les phares en différents endroits et qu’on entend, s’il fait calme, la bouée à cloche, qui sonne comme une cloche d’église sur une colline lointaine. Il y a beaucoup de petits voiliers de plaisance, et tous les grands navires qui vont à Baltimore ou en reviennent.

Ils travaillent, comme presque tout le monde, quarante-huit heures par semaine. Goddard regrette les samedis après-midi de Roswell : cette demi-journée suffisait, dit-il, à le remettre en état pour se reposer complètement le dimanche ; maintenant, il faut tout faire en un seul jour. Et il conclut, à propos des anniversaires, que le mieux est de les ignorer : ils s’occupent bien d’eux-mêmes de toute façon.

« Je crois qu’on a besoin de moi »

Le 30 juin 1943, Goddard va à Baltimore avec Esther consulter un spécialiste de la gorge, le Dr Slack. Celui-ci lui recommande de ne plus parler du tout, pour reposer complètement sa voix. Le 8 juillet, un essai de chambre ouverte à l’air donne une flamme bleue ; Howard Alden s’exclame : « Mon Dieu, c’est la chose la plus prometteuse jusqu’ici ! » Le 20 juillet, Goddard signe à Washington, avec Esther et sa belle-mère, les contrats de licence et de consultant avec Curtiss-Wright.

Le 2 août, Atwood lui écrit : le remplaçant de Goddard en physique a reçu une autre offre et veut l’accepter ; on ne peut pas garder un bon professeur sans perspective d’avenir. Les administrateurs l’autorisent à inviter Goddard à reprendre son poste. Peut-il revenir le 13 septembre ? Il doit répondre par télégramme avant jeudi. Le 4 août, Goddard télégraphie : il pense devoir rester avec la Marine, car il croit qu’on a besoin de lui ; il démissionne donc, à regret, pour aider Atwood à faire face à l’urgence. Le lendemain, il confirme par lettre. Il démissionne de son poste de professeur de physique de Clark University. Il approche de l’âge de la retraite. Et il doute de pouvoir faire cours dès septembre : un rhume, au printemps, s’est fixé sur son larynx, et un spécialiste lui a dit de ne pas parler plus haut qu’un murmure pendant environ deux mois.

Le 11 août, Atwood lui répond avec chaleur. Ce fut un grand plaisir de l’avoir pour collègue, et ses relations avec lui et Mme Goddard lui rappelleront toujours certains des jours les plus agréables de sa vie. Son travail de recherche, écrit-il, a été une inspiration pour lui. Il lui souhaite tout le succès possible dans ce qui est devenu l’œuvre de sa vie de savant, de chercheur et d’expérimentateur. Le même jour, Goddard retourne chez le Dr Slack, qui se montre raisonnablement optimiste. Pour fêter ça, il s’achète des couleurs à l’huile. Le 12 août, à cinq heures du matin, il voit passer trois étoiles filantes des Perséides. Le 3 septembre, il note : « Chanté au petit déjeuner ce matin. »

Les caisses de la cave

Du 19 au 26 septembre 1943, il fait un dernier voyage à Worcester. Il fait ranger ses caisses dans la cave et le grenier de la maison de Tallawanda Drive, avec le bâti de lancement de 1926. Il récupère à Clark l’appareil à réaction sur lequel il travaillait en 1932-1934. Le 21, il prend le thé chez les Atwood et assiste à la retraite des étudiants militaires de Clark. Puis il s’accorde quelques jours de vacances à New York avec Esther : le spectacle de Radio City, Pour qui sonne le glas, un film de Tarzan, Arsenic et vieilles dentelles, Rosalinda. Il choisit chez Tiffany une montre pour Fischer. Au musée d’Art moderne, il remarque un tableau bleu de la stratosphère, « très bon ».

Le 2 novembre, son vieux collègue Roope lui écrit de Clark qu’il garde précieusement ce qu’il a laissé au laboratoire : des plaques photographiques, sa canne à pêche, une carabine à air dans la cave, et la cloche de son grand-père, dont le bord porte une fente mystérieuse. Goddard répond qu’il ne sait pas pourquoi la fente a été faite, sinon peut-être pour donner à la cloche un son un peu dur, qu’on reconnaisse plus facilement. Roope lui demande aussi une photographie de lui, pour l’accrocher au laboratoire : ses étudiants et lui ont souvent l’occasion de parler de Goddard et des fusées.

« La recherche, c’est quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’échecs »

Le 24 octobre, un dimanche, il écoute à la radio Charles Kettering, le grand inventeur de la General Motors, et note ses paroles : la recherche, c’est quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’échecs ; il faut d’ordinaire une période d’échecs intelligents ; cela demande du labeur et de la patience ; peu de gens auraient traversé l’océan s’ils avaient pu descendre en pleine tempête ; une fois résolu, le problème paraîtra simple. Le 19 octobre, il a noté : jour anniversaire.

Le 6 décembre, il répond à l’association des anciens élèves du WPI avec un humour qui cache une fierté. Mark Twain, rappelle-t-il, disait qu’il ne répondait jamais aux lettres avant six mois, et qu’à ce moment-là il n’avait plus besoin d’y répondre. Ainsi, le magazine Time rapporte cette semaine que le grand physicien Irving Langmuir, de la General Electric, envisage des vitesses de cinq mille miles à l’heure dans un tube à vide entre New York et San Francisco. Cela suggère, écrit Goddard, un intéressant problème de dates de publication : 1943 moins 1909 égale trente-quatre ans. C’est en 1909 que le Scientific American avait publié son train dans un tube à vide.

L’ultime en propulsion

Le texte de l’automne 1943 n’a jamais été publié en entier. Les éditeurs de ses papiers n’en ont retenu que les pages de conclusion, complétées par quelques passages de son manuscrit de 1918, The Last Migration, l’ultime migration. Ce sont des pages étonnantes sous la plume d’un ingénieur qui passe ses journées à régler des pompes à oxygène liquide.

Goddard y explique que les vitesses les plus extrêmes seront obtenues grâce à l’énergie solaire, plutôt que par l’énergie chimique, à moins que l’énergie de la désintégration de l’atome ne devienne disponible et contrôlable. Il ajoute que cette hypothèse pourrait ne pas être justifiée. Si l’on parvient à libérer l’énergie intra-atomique, écrit-il, le transport deviendra relativement simple, et l’on pourra envoyer un grand corps hors du système solaire, ce qui protégerait son contenu des météores. Des êtres vivants pourraient alors être emportés, la lumière et la chaleur étant fournies par la radioactivité.

Il imagine la suite. Un jour, notre race devra affronter ce problème, quand le Soleil se refroidira, même si, grâce à la propulsion par réaction, nous parvenons à nous rapprocher de lui. La destination la plus souhaitable serait une planète proche d’un grand soleil, ou de plusieurs, où la température serait semblable à celle de la Terre mais le refroidissement plus lent, dans une région du ciel où les étoiles sont serrées, pour que toute migration ultérieure soit plus facile. À cause des dangers des météores, il faudrait envoyer des expéditions dans toutes les régions de la Voie lactée où se pressent de nouvelles étoiles. Et avec chaque expédition, il faudrait emporter autant que possible de toute la connaissance humaine, sous une forme aussi légère, condensée et indestructible que possible, pour que la nouvelle civilisation puisse commencer là où l’ancienne s’est arrêtée.

Pour traverser les immensités entre les galaxies, il imagine un vaisseau lancé à très grande vitesse depuis une base proche de l’une des planètes les plus lointaines, comme Neptune. Le vaisseau se refroidirait jusqu’à la température de l’espace, et son contenu resterait immobile et inanimé, sauf peut-être un pilote automatique chargé de corriger la route et d’éviter les météores. Au bout d’intervalles si longs qu’il faudrait une sorte de réveil radioactif, le vaisseau serait réchauffé, l’équipage ranimé, et l’on ferait le point. Le plus incertain, reconnaît-il, est de maintenir l’équipage en vie à très basse température ; on sait que le protoplasme peut rester inanimé très longtemps et supporter un froid intense s’il est à l’état granulaire. Peut-être faudrait-il faire évoluer des êtres adaptés sur de nombreuses générations ; ou envoyer hors du système solaire un protoplasme granulaire qui produirait, avec le temps, par évolution, des êtres humains.

On peut lire ces pages comme de la science-fiction. Goddard, lui, les écrit comme un ingénieur qui fait l’inventaire des problèmes. Il conclut que la question, si académique qu’elle paraisse, n’en est pas moins réelle. Vingt-cinq ans plus tôt, en 1918, il avait glissé le manuscrit de The Last Migration dans une enveloppe portant la mention « Formules spéciales pour l’argenture des miroirs », déposée dans le coffre d’un ami, avec une enveloppe intérieure qui ne devait être lue que par un optimiste.

Noël 1943

Le 19 décembre, il aide Esther à préparer du glögg, le vin chaud suédois de Noël. Le 21 et le 22, il reste sur le canapé avec un rhume de poitrine. Le 24, il travaille jusqu’à quatorze heures trente, puis va à la messe à l’église St. Anne d’Annapolis et passe la soirée chez des voisins, les Nafe. Le 25, il ouvre ses cadeaux, fume un cigare, porte des cadeaux aux Alden ; les Finch viennent dîner ; on fait du feu dans la cheminée et l’on écoute la radio. Le 27, il envoie à Harry Guggenheim un chèque de 10 000 dollars : il rembourse le prêt que la fondation lui avait consenti en 1941 pour commencer le travail du gouvernement à Roswell.

Le 4 février 1944, Homer Boushey, désormais colonel, raconte à Goddard qu’il a vu Harry Guggenheim et lui a dit que Goddard n’était rien de moins qu’un génie « d’une sorte super-spéciale ». Guggenheim, ajoute-t-il, est d’accord.

Les cailles de Mercer Field

Le 13 mars 1944, Goddard va voir Harry Guggenheim à Mercer Field, près de Trenton, dans le New Jersey, où celui-ci est en poste. Ils dînent de cailles dans ses quartiers, parlent longuement, et Goddard passe la nuit sur place. Le lendemain matin, Guggenheim l’emmène à Washington dans un avion de transport Lockheed, en une heure, pour parler à un amiral d’un projet de planeur à réaction que Boushey voudrait faire voler pour battre un record d’altitude. Puis Goddard prend le train pour Baltimore et va chez le Dr Slack.

Le 15 mars, il reste au lit le matin. La baie, à sept heures, lui paraît belle : bleu-gris, avec une bande sombre près de l’horizon, et un ciel gris rose nacré. Il écrit à Boushey qu’il se demande quelle chance il y a que « nos amis », qui ont de hautes relations dans les deux armes, interviennent ou tentent de prendre le projet.

Le 30 mars, Thure Ljungquist parle de partir. Le 31 mars, c’est l’anniversaire d’Esther ; Goddard lui offre une carte et un parapluie. Il note que c’est un jour sans. Le 28 avril, il parle aux hommes de la direction de l’atelier ; selon les éditeurs de ses papiers, il leur annonce sans doute que Thure reste, comme chef d’atelier. Le 9 avril, un dimanche, il est allé à l’église St. Anne, puis à Bladensburg chez les Sachs ; Henry Sachs, son mécanicien de 1924, revenu d’une carrière dans l’administration, va le rejoindre à Annapolis. Avec Esther, il visite la National Gallery de Washington, où un Monet lui paraît très bon, et ils dînent d’espadon chez Hogate’s, au bord de l’eau.

« Tenez votre chapeau »

Le 13 avril, il envoie à Curtiss-Wright la liste de ses brevets et demandes de brevets les plus importants. Il en compte alors soixante-dix-neuf. Il les classe : fonctionnement et commande des fusées, chambres de combustion de toutes sortes, refroidies par un film tangentiel, par des pulvérisations, par des parois poreuses, chambres tournantes, chambres à détonations réfléchies, moteurs « thermiques à air » à résonance, turbines à hélice, accélération au décollage et freinage à l’atterrissage, direction par gyroscope. Une chambre de combustion vraiment efficace, reconnaît-il, n’a pas encore été produite. Les éditeurs de ses papiers noteront que deux brevets de cette liste, déposés en 1942 sous le titre Control Mechanism for Rocket Apparatus, joueront un rôle décisif dans le règlement de 1960 avec le gouvernement.

Le 9 mai, il envoie à Hawley la description d’un système de transport dans des tubes à vide, celui de sa nouvelle de 1906. C’est peut-être un peu en avance sur son temps, écrit-il, et Hawley ferait bien de tenir son chapeau s’il en lit beaucoup. Il a tant de choses urgentes, très urgentes et simplement urgentes qu’il n’a pas eu le temps de faire des dessins présentables.

Le 6 juin 1944, à sept heures du matin, il écoute le programme radio du Jour J, le débarquement allié en Normandie, avec la sonnerie de la cloche de la Liberté de Philadelphie. Le 7 juin, un vice-président de Curtiss-Wright, Robert Earle, s’étonne en lisant sa note de frais qu’il ait dépensé si peu pour ses repas. Goddard lui répond le 10 juin que rien ne pousse plus à sauter des repas que des retards de trains qui obligent à changer en quelques secondes ; il avoue aussi que des années de professorat lui ont donné l’habitude de vivre à la ration courte et l’ont laissé novice dans l’art de remplir une note de frais. Il promet de se corriger.

Sources : lettres à H. Tuson (28 juin 1943), à W. W. Atwood (télégramme du 4 août et lettre du 5 août 1943) et réponse (11 août 1943), journal (juin 1943-juin 1944), correspondance avec P. M. Roope (novembre 1943), lettre à H. Taylor (6 décembre 1943), « The Ultimate in Jet Propulsion » (1943, extraits publiés) et « The Last Migration » (14 janvier 1918), lettres de H. A. Boushey (4 février 1944), à Boushey (15 mars 1944), à B. Seeley (13 avril 1944), à C. T. Hawley (9 mai 1944), à R. L. Earle (10 juin 1944), autobiographie (1927) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I et III.

Chapitre 36 · 1944 – 1945 Le V-2

Le 28 décembre 1944, à Mercer Field, dans le New Jersey, Robert Goddard remet au commandant Harry Guggenheim, son mécène devenu officier de marine, un tableau en deux colonnes. D’un côté, la fusée allemande V-2, celle qui tombe depuis septembre sur l’Angleterre. De l’autre, la fusée qu’il a développée au Nouveau-Mexique de 1930 à 1941. Combustibles : oxygène liquide et alcool ; oxygène liquide et essence. Injection : pompes centrifuges ; pompes centrifuges. Entraînement des pompes : une turbine ; une turbine. Entraînement de la turbine : un petit moteur-fusée à l’eau oxygénée ; un petit moteur-fusée à essence et oxygène. Disposition, de l’avant vers l’arrière : réservoir de carburant, réservoir d’oxygène, pompes, turbines et leur entraînement, moteur ; la même. Stabilisation : un gyroscope pilote ; un gyroscope pilote. Gouvernes : ailettes ; ailettes dans l’air et palettes dans le jet. Refroidissement du moteur : une couche intérieure de carburant ; une couche intérieure de carburant. Avec la feuille, il offre à Guggenheim une photographie dédicacée de sa fusée de 1941.

Les bombes volantes

Le 13 juin 1944, une semaine après le débarquement de Normandie, l’Allemagne lance sur Londres ses premières bombes volantes V-1. Ce sont de petits avions sans pilote, propulsés par un moteur à réaction d’un type particulier, à pulsations : à l’avant, une grille de clapets s’ouvre et se ferme des dizaines de fois par seconde pour laisser entrer l’air ; on y injecte de l’essence, on l’enflamme, et les gaz s’échappent par une longue tuyère.

Le 16 juillet, Vernon McLaskey, qui a brièvement travaillé pour lui à Annapolis, lui écrit d’un centre d’instruction de la Marine : il vient de lire dans les journaux la description de la bombe volante allemande ; ils étaient bien près de la bonne piste avec l’idée des volets d’air, n’est-ce pas ? Le 19 juillet, Goddard répond que les volets d’air de la bombe allemande sont intéressants, en effet, et bien proches. Le 24 août, il écrit à John N. Wheeler, de l’agence de presse North American Newspaper Alliance, qui lui a envoyé des articles sur les V-1 et la V-2 : l’article sur la V-2 n’est guère que spéculation, et en discuter toucherait à des sujets confidentiels. Un point, pourtant, peut être soulevé : le moteur du V-1 ressemble de très près à son brevet n° 1 980 266, délivré en 1934 : des clapets dans une grille fixe, des orifices d’injection dans cette grille, une chambre de combustion, une bougie, une tuyère. Il ajoute qu’il vaudrait mieux ne pas dire que c’est lui qui l’a signalé, puisqu’il travaille sur des projets confidentiels ; mais ce brevet n’a rien de secret : n’importe qui aurait pu le lire depuis dix ans.

Le 1er mars 1945, son collègue de 1918, Henry C. Parker, devenu avocat de brevets à Washington, lui écrira qu’en faisant une recherche dans les brevets de propulsion par réaction, il a été pour le moins stupéfait de constater que les nazis avaient apparemment copié les idées de son brevet dans leur bombe volante. Puisque les États-Unis en fabriquent maintenant à leur tour, Goddard aurait droit, selon lui, à de belles redevances. C’est une honte, ajoute-t-il, que Goddard n’ait pas pu intéresser le gouvernement à cet appareil avant que les Allemands ne s’en emparent. Le 6 mars, Goddard lui répond qu’il pense, lui aussi, que son brevet est proche du V-1 ; mais il ne sait pas ce qu’il peut espérer en redevances : tous ses brevets de fusées et de réaction sont liés à Curtiss-Wright, qui ne se montre pas très active et finira peut-être par les lui rendre.

« Mille super-engins contre remboursement »

En septembre 1944, les premières V-2 s’abattent sur Londres. Ce ne sont plus des avions sans pilote, mais de véritables fusées à ergols liquides de quatorze mètres de haut, qui montent à plus de quatre-vingts kilomètres d’altitude avant de retomber à plusieurs fois la vitesse du son, sans qu’on les entende venir.

Le 6 août, le producteur de l’émission « We the People », sur la radio CBS, lui demande un commentaire sur les armes autopropulsées : il est, lui écrit-il, sans aucun doute le plus connu de tous les Américains qui ont longuement étudié ce sujet. Il ajoute qu’il a été désolé d’apprendre, au téléphone, que Goddard n’allait pas bien. Le 10 août, Goddard décline : il serait très gêné pour parler de la situation présente, tant de choses sont confidentielles ; peut-être plus tard, quand il ne travaillera plus pour le gouvernement. Le même jour, il écrit à Abbot, dont il vient d’apprendre la démission du poste de secrétaire de la Smithsonian, qu’il a été pour lui un très bon ami et lui a semblé l’incarnation même de la Smithsonian.

Le 20 août, une carte postale arrive d’Italie. Elle est signée d’un caporal des transmissions de l’armée américaine : merci, docteur Goddard, pour votre travail sur la fusée ; envoyez s’il vous plaît mille super-engins contre remboursement à Berlin ; pour la victoire. Le 22 août, Wheeler, de l’agence de presse, lui écrit que les Allemands auraient, paraît-il, utilisé la V-2 géante contre l’Angleterre, et lui demande une interview ou un article. C’est à cette lettre que Goddard répond, le 24 août, en parlant de son brevet et de rien d’autre.

« La patience mise à l’épreuve »

Ce silence imposé lui pèse. Le 10 juin 1944, il a écrit au critique Edmund Wilson, du New Yorker, qui venait de rendre compte du livre Rockets de Willy Ley. Wilson écrivait que la première fusée à ergols liquides avait été lancée en mars 1931 par un certain Johannes Winkler, en Allemagne. Goddard rectifie avec précision : Ley lui-même parle de la première fusée à liquides en Europe, et reconnaît en note que celles de Goddard avaient décollé auparavant ; à sa connaissance, le premier vol de fusée à liquides a été le sien, dans le Massachusetts, en mars 1926. Ley, ajoute-t-il, a tendance à souligner ce qui s’est fait en Allemagne et à minimiser les contributions américaines. La plupart des expériences pionnières sur les fusées à poudre et à liquides ont pourtant été faites aux États-Unis, son article de 1919 contenait la première théorie moderne de la fusée, et presque tous les brevets fondamentaux ont été pris en Amérique. Il trouve d’une ironie désabusée de lire que son article de 1919, publié dans « l’heureuse Amérique », serait passé inaperçu dans l’Europe en deuil : Oberth lui en avait demandé et reçu un exemplaire quatorze mois avant de publier son propre livre.

Il continue pourtant de répondre à ceux qui lui écrivent. Le 19 juin 1944, un garçon de treize ans de Pine Bluff, dans l’Arkansas, lui a envoyé le dessin d’un vaisseau spatial. Votre dessin, lui répond Goddard, a un bon profilage, mais il y a beaucoup de choses à mettre dedans. Le 23 juin, l’enfant le remercie : ses amis et sa famille ne croyaient pas qu’il recevrait une réponse.

Le 4 septembre, il remercie G. Edward Pendray pour une lettre vigoureuse que celui-ci a publiée dans le magazine Time. Depuis 1919, écrit Goddard, il a souvent été tenté de discuter plus longuement de questions d’astronautique, mais ne l’a pas fait, surtout parce qu’il a travaillé sur des fusées militaires pour l’armée pendant la dernière guerre, pour la marine entre les guerres, et pour les deux dans celle-ci. Il a pu, jusqu’ici, garder le couvercle fermé, même si le livre de Ley a mis sa patience à l’épreuve. La lettre de Pendray, conclut-il, a touché brièvement et magnifiquement tous les points sensibles accumulés.

Le 12 septembre, il écrit à Thompson, qui lui a transmis les questions d’un officier, le capitaine Cover, sur les propergols : les poudres actuelles rendent d’excellents services ; mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’on cherche des matériaux plus énergétiques, demandant moins de pression. La fusée à liquides, écrit-il, est bien sûr la réponse. Le 13 septembre, il explique à Pendray qu’il compte poursuivre ses recherches sur les fusées après la guerre, au Nouveau-Mexique ou ailleurs, même si l’avenir de la recherche privée est bien incertain.

Le tir à l’arc

Pendant ce temps, le travail continue à Annapolis. Le 3 juillet, une turbine d’aluminium placée directement dans le jet d’un moteur à acide et aniline de trois cent cinquante livres de poussée entraîne les pompes. Le 17 juillet, il écrit à Boushey que la Marine lui a confié deux travaux précis, urgents, avec l’acide. Le 28 juillet, il envoie à la fondation Guggenheim deux chèques de 1 500 dollars : la redevance minimale de Curtiss-Wright pour le premier semestre 1944, sur la moitié de ses brevets qu’il a cédée à la fondation : c’est une grande satisfaction, écrit-il, de pouvoir faire quelque chose, même modestement, pour la fondation qui a si généreusement soutenu ses recherches.

Le 1er septembre, les Goddard déménagent dans la maison Soper, non loin de Tydings-on-the-Bay. Le 9 octobre, un essai dure quatre-vingt-dix secondes ; un essai de trois minutes s’arrête à deux, sans doute à cause des roulements. Le lendemain, 10 octobre 1944, avec des roulements neufs, le moteur à acide et aniline fonctionne trois minutes et dix secondes, avec une poussée moyenne de quatre cents livres, sur la digue d’Annapolis, devant des représentants de la Marine. On prend des photographies. Le soir, après le dîner, Goddard essaie le nouveau jeu de tir à l’arc dans le jardin de la maison Soper, bien fait pour cela : quatre tours. Le garçon qui tirait autrefois des flèches à la verticale à Boston, et qui avait fait tomber les lunettes de la voisine, a soixante-deux ans.

Le 19 octobre, jour anniversaire, il rédige le compte rendu d’un essai, puis lit le soir un livre intitulé Timeless Mexico et écoute la radio. Le 23 octobre, il répond à la Smithsonian, qui envisage de réimprimer son article de 1919 : excellente idée, car il continue de recevoir des demandes qu’il ne peut satisfaire. Et il suggère qu’elle publie aussi les résultats de ses recherches de 1930 à 1940 au Nouveau-Mexique. Le 31 octobre, William H. Cole, qui enseignait la biologie à Clark dans les années 1920 et dirige maintenant le conseil de la recherche de l’université Rutgers, lui propose de rejoindre Rutgers après la guerre.

« Le persévérant »

Le 6 novembre, à l’usine Curtiss-Wright de Caldwell, dans le New Jersey, il note que l’aide au décollage semble abandonnée, pour l’armée et la marine comme pour l’aviation civile ; c’est une fusée du type V-2 qui semble maintenant intéresser. Le 7 novembre, il rencontre pour la première fois G. Edward Pendray, de l’American Rocket Society, dans le hall de l’hôtel Pennsylvania à New York, et ils déjeunent à l’Engineers’ Club. Le 9, Pendray lui écrit qu’il a été ravi de le rencontrer et lui demande une photocopie de sa correspondance avec Oberth de 1921 ou 1922, un point d’histoire important qui risque d’être contesté. Le 14 novembre, Goddard lui envoie la lettre d’Oberth, en précisant qu’en bon homme de Nouvelle-Angleterre, il a aussi gardé l’enveloppe. Il envoyait son article de 1919 à tous ceux qui le demandaient, jusqu’à épuisement du stock.

Le 23 novembre, jour de Thanksgiving, Goddard passe la matinée au Bureau, à Washington, puis rentre dîner avec Esther et sa mère : dinde, pommes de terre, petits pois, sauce aux airelles, pudding aux dattes et café. Il téléphone aux Alden, fume un cigare et écoute la radio.

Le 4 décembre, Pendray lui envoie le chapitre de son livre consacré à lui, intitulé The Persistent Man, l’homme persévérant. Goddard le lui renvoie le 11 décembre avec quelques corrections. C’est très bien écrit, lui dit-il ; vous avez assurément le don de présenter le côté dramatique des choses, un don qui me manque. Le chapitre ne parle pas seulement de son œuvre : c’est le seul du livre qui le présente comme un homme. Dans la même lettre, Goddard annonce qu’à la suggestion de Pendray, il a écrit une courte préface pour la réédition de son article de 1919.

Le même 11 décembre, il envoie enfin à Roope la photographie qu’il lui avait demandée pour le laboratoire de Clark. Les fusées et les réacteurs progressent, lui écrit-il, beaucoup plus vite qu’ils n’auraient pu le rêver dans les années 1920. Le premier vol, à Auburn, où Roope était chronométreur et arpenteur, est enfin reconnu comme le premier vol d’une fusée à liquides ; et l’article de 1919 est reconnu comme le premier travail théorique solide. Roope lui répond, le 14 décembre, que la photographie aura une place d’honneur au mur de son bureau, qu’il est heureux qu’on reconnaisse enfin son travail, et que les États-Unis s’éveillent enfin à l’importance immense des fusées : apparemment, écrit-il, il faut une guerre pour rendre l’évidence visible.

« Où l’on serre les freins »

Le 15 décembre, Goddard écrit à Guggenheim que le Bureau de l’aéronautique veut le garder encore au moins six mois à Annapolis, et qu’on parle de lui faire consacrer une partie de son temps à conseiller le service de l’armement de l’armée sur des développements américains parallèles à la V-2 allemande. Cette arme, d’après ce qu’on rapporte, est presque identique à la fusée sur laquelle il travaillait au Nouveau-Mexique au moment où il est passé au travail de guerre, en plus grand.

Le 21 décembre, il écrit à Boushey qu’il n’a rien entendu du colonel Trichel, de l’armement de l’armée : il n’y aura donc pas de consultation sur la V-2 américaine. Nous comprenons tous deux, ajoute-t-il, où l’on serre les freins. D’après ce qu’il sait, l’armement de l’armée vise une fusée de six cents miles de portée, mais commence par une fusée à poudre de quarante miles.

Pour Noël 1944, le docteur Kronenberg et sa femme, des voisins, viennent dîner le 23 et restent jusqu’à vingt-trois heures trente à regarder des photographies. Le 24, Goddard dort jusqu’à onze heures et demie ; l’après-midi, le sergent Gordon et sa femme, autres voisins, apportent des cigares, du vin et un bijou fantaisie pour Esther. Le 25, on ouvre les paquets au pied du sapin, le capitaine Finch et sa femme viennent dîner, et l’on écoute au coin du feu, de seize à dix-huit heures, l’émission de radio Elgin.

Le 27 décembre, à New York, il dîne au dixième étage de l’Engineers’ Club avec Pendray, Warfel, Coffman, le colonel Trichel, Lovell Lawrence et deux autres membres de l’American Rocket Society. Le conseil de la société, dont Goddard fait partie, a convoqué une quinzaine de personnes clés pour en faire une véritable organisation technique nationale, en y faisant entrer les chercheurs de Californie. Il regarde les lumières des immeubles et la tempête de neige. À table, il est assis entre Trichel et Lawrence. Il repart à vingt-trois heures trente. L’American Rocket Society deviendra, en 1963, l’American Institute of Aeronautics and Astronautics.

Le lendemain, 28 décembre, à Mercer Field, il remet à Guggenheim son tableau comparatif. Il y ajoute une explication : si les militaires n’ont rien fait de la fusée à longue portée en 1940, c’est qu’elle convenait aux grandes tailles et aux longues durées de fonctionnement, donc aux longues portées, et que les États-Unis n’avaient pas besoin, à l’époque, de fusées à longue portée. Ils déjeunent d’un sandwich à la dinde, de prunes et de café. Les éditeurs de ses papiers ajouteront qu’après la mort de Goddard, la fondation fera distribuer largement des copies de la photographie dédicacée parmi les spécialistes des missiles. La fusée de la photographie est aujourd’hui au National Air and Space Museum, à Washington.

« Des traces de lapins dans la neige »

Le 30 décembre 1944, il a neigé la nuit. En allant à Washington le matin, Goddard remarque des traces de lapins dans la neige, le long de la route et en travers. « Mignon », note-t-il. Le paysage ressemble à des cartes de Noël : de la glace rose-violet sur les buissons, de l’herbe jaune au premier plan, de la neige sur les toits des maisons et des granges, des sapins enneigés devant les portes. Ce jour-là, il assiste à une conférence avec Reaction Motors et des officiers de marine sur l’interception par avions à réaction : son équipe fera les pompes, les turbines et le générateur de gaz ; Reaction Motors, les chambres et les commandes. Il rentre avec House, Truax et Parker. Le 1er janvier 1945, Lovell Lawrence, de Reaction Motors, vient voir les grosses pompes et le générateur de gaz montés le matin même, et lui propose de fusionner avec sa société.

Le 3 janvier, il écrit au capitaine de corvette Fischer : les problèmes sont intéressants, et peut-être d’une application immédiate ; mais la liberté de la recherche en temps de paix, où l’on choisit son propre terrain, lui manquera. Le même jour, il écrit à Earle, de Curtiss-Wright, que Boushey, qui a vu la V-2 en Europe, lui a dit qu’elle était pratiquement identique aux fusées à pompes qu’il faisait voler au Nouveau-Mexique.

Le 8 janvier, une lettre arrive de Roswell. Le capitaine H. T. Kelly, instructeur à l’Institut militaire du Nouveau-Mexique, a appris qu’il avait la tuberculose, et Goddard lui a envoyé un mot d’encouragement. Kelly le remercie : il a décidé qu’il « battrait » la maladie ; il a appris davantage, écrit-il, des gens qui sont « passés par là », comme Goddard, que de toutes les autres sources. Le jeune homme que les médecins de 1913 condamnaient a maintenant soixante-deux ans, et c’est lui qu’on remercie pour sa sagesse.

Le bulletin du National Geographic

Le 19 janvier 1945, la National Geographic Society publie un bulletin de presse rédigé par son journaliste Kerbey ; c’est Harry Guggenheim qui a suggéré qu’elle était la mieux placée pour le faire. Le titre : « La bombe volante allemande V-2 suit le dessin de la fusée américaine d’avant-guerre ». L’examen d’une V-2 tombée aux mains des Alliés en Belgique, y lit-on, montre qu’elle est semblable aux fusées développées aux États-Unis avant Pearl Harbor ; ses caractéristiques mécaniques sont si proches de celles de la fusée américaine que certains physiciens pensent que les Allemands ont pu en copier l’essentiel. La V-2 capturée contient tous les éléments de la fusée de Goddard, disposés dans le même ordre ; les seules différences notables sont l’alcool à la place de l’essence et une façon un peu différente de refroidir les parois. Le bulletin ajoute que la plus grande fusée américaine de ce type, longue de vingt et un pieds pour dix-huit pouces de diamètre et emportant environ deux cent cinquante livres de carburant, développait, estime-t-on, la puissance d’une de ces lourdes locomotives qui tirent cinquante wagons de marchandises, et que la V-2 en est, en somme, une version agrandie, d’environ douze tonnes, dont neuf de carburant.

Le 17 janvier, Goddard l’a écrit lui-même à William B. Allen, d’une école de pilotage de la Marine : la plupart des caractéristiques de la V-2 à longue portée ont été mises au point sous sa direction, au Nouveau-Mexique, de 1930 à 1941. Le 24 janvier, il est à Schenectady, au laboratoire de recherche de la General Electric, comme consultant de l’armée pour un projet de fusée à longue portée, baptisé Hermes. Matin et après-midi, il parle de fusées avec Richard Porter, avec Irving Langmuir, prix Nobel de chimie, avec William Coolidge et huit autres ; il déjeune avec eux et le chef du département. En avril, la General Electric voudra l’engager comme consultant ; Curtiss-Wright ne le libérera pas.

Sources : mémorandum remis à H. F. Guggenheim (28 décembre 1944), lettres de V. A. McLaskey (16 juillet 1944) et réponse (19 juillet 1944), lettre à J. N. Wheeler (24 août 1944), lettre de H. C. Parker (1er mars 1945) et réponse (6 mars 1945), correspondance avec T. Adams, CBS (août 1944), lettres à H. A. Boushey (17 juillet 1944), à F. A. Collins (28 juillet 1944), à A. Wetmore (23 octobre 1944), de W. H. Cole (31 octobre 1944), à G. Grosvenor (26 janvier 1945), de J. N. Wheeler (22 août 1944), lettre à C. G. Abbot (10 août 1944), carte d’un caporal (20 août 1944), lettre à E. Wilson (10 juin 1944), correspondance avec G. E. Pendray (septembre-décembre 1944), lettres à L. T. E. Thompson (12 septembre 1944), à P. M. Roope (11 décembre 1944) et réponse, à H. A. Boushey (21 décembre 1944), à C. F. Fischer et R. L. Earle (3 janvier 1945), bulletin de la National Geographic Society (19 janvier 1945), lettre à W. B. Allen (17 janvier 1945), journal (juillet 1944-janvier 1945) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Chapitre 37 · 1945 Le dernier printemps

Le 2 juin 1945, au soir, à Worcester, Robert Goddard monte sur l’estrade de la cérémonie de remise des diplômes de l’université Clark, en toge et en toque. Le matin, il est allé chercher la toge au 1, Tallawanda Drive, la maison où il a vécu tant d’années, et il a bu un café dans la cuisine. Le président Wallace Atwood, sous qui il a travaillé si longtemps, lui remet le diplôme de docteur ès sciences honoris causa. Le professeur Benjamin Merigold lit la citation : presque chaque caractéristique de la fusée moderne lui est entièrement due, ou a été grandement améliorée par son travail. Dès 1941, ajoute la citation, il avait produit le modèle d’une fusée complète du type V-2, semblable à celle que les Allemands viennent seulement d’introduire dans la guerre. Il a soixante-deux ans. Dix semaines plus tard, il sera mort.

Un hiver sur la baie

L’hiver de 1945 est rude sur la baie de Chesapeake. D’ordinaire, écrit Goddard le 2 mars à Harold Tuson, de Worcester, il n’y a qu’une tempête de neige d’une dizaine de centimètres, qui tient deux ou trois jours. Cette année, il y en a eu plusieurs, et le froid a gardé de la neige au sol trois ou quatre semaines. La glace de la baie se déplace selon le vent ; certains jours, depuis la fenêtre du salon, on voit un champ de glace irrégulière à perte de vue. On dirait des images de l’Arctique.

Dans la même lettre, il décrit sa vie. Tout le monde est très occupé, mais c’est la routine, et les jours se ressemblent. Il travaille de huit heures à midi, puis de midi et demi à seize heures trente ; le soir, il lit, et parfois il écoute la radio. Esther suit des cours à l’université Johns Hopkins, à Baltimore : elle prend le train électrique vers treize heures et rentre d’ordinaire par celui qui arrive à Annapolis à vingt et une heures quarante-cinq. Elle a son vendredi, et fait les courses le samedi ; le dimanche est calme pour tout le monde. La mère d’Esther passe l’hiver avec eux et fait marcher la maison : sans elle, ils ne pourraient pas tenir un tel emploi du temps. Il ne voit guère plus d’un film par mois. Il aimerait avoir le temps d’aller à l’opéra à Baltimore : l’an dernier, ils ont vu Carmen et La Bohème, superbes l’un et l’autre, mais ils en sont rentrés à bout de forces.

À Noël, faute d’essence, ils n’ont guère reçu. Ils ont eu un petit sapin ; ils avaient gardé de l’année précédente quelques décorations et une guirlande lumineuse, et ils ont orné de verdure le manteau de la cheminée. La maison a un salon de douze mètres de long, tout lambrissé de pin sombre. Goddard le trouve un peu lugubre ; Esther l’aime beaucoup. Elle a la forme d’un large U dont le grand côté fait face à la baie. Il a pris beaucoup de photographies en couleurs de la maison et des bois, et aussi, un jour, des photographies en relief, en noir et blanc, dans un vieux marais gelé. Il explique la technique à Tuson : on prend deux photos l’une après l’autre, du même endroit, en décalant l’appareil d’environ huit centimètres sur le côté pour la seconde.

Le 19 février, il a acheté une vieille Chevrolet de 1936, qui a quarante-sept mille miles au compteur, pour aller travailler les jours où Esther part à Baltimore ; jusque-là, il devait prendre la voiture le soir pour aller la chercher au train. Tout cela, conclut-il, a l’air de beaucoup d’activité, mais ne l’est pas vraiment. À dix-huit heures trente, il est prêt à s’effondrer dans un fauteuil, près du feu, avec une lampe de cent watts et ce qu’il espère être un bon livre. Ils pensaient pouvoir partir le 1er janvier, et peut-être retourner au Nouveau-Mexique ; ils sont là jusqu’au 1er juillet. Les choses changent si vite qu’il ne sert à rien de prévoir plus d’un mois ou deux. En quatre ans, ils ont eu une semaine de vacances.

Le 18 février, un dimanche, il a lu une biographie de Jules Verne et photographié la neige. Le 21, il note : estomac mauvais cette nuit. Il reste au lit jusqu’à treize heures trente, mange à midi du pain trempé dans du lait, puis va à l’atelier écrire des lettres. Le 3 mars, il entend les grenouilles pour la première fois ce printemps.

« Un V-2 commandé en vol »

Ce mois de mars, on lui a demandé d’écrire un livre général sur la propulsion par réaction et les fusées. Il en dresse le plan, en neuf chapitres. Le premier raconte les faits et les rêveries des origines ; le deuxième, Congreve et l’ère de la poudre noire ; d’autres, la poudre sans fumée ou la combustion par résonance. Le dernier s’intitule « Projection vers l’infini » : le rapport entre la masse au départ et la vitesse d’éjection, déjà calculé en 1919 ; les dix à douze mille pieds par seconde de vitesse d’éjection, soit trois kilomètres par seconde et plus, qu’il faudrait atteindre pour que la chose devienne praticable ; les orbites, dont il juge le détail prématuré ; et l’énergie subatomique, sa production et sa maîtrise. Il n’aura pas le temps d’écrire ce livre.

Le 7 mars, il va à Washington en autobus. Il déjeune avec Abbot à la Smithsonian, puis ils montent bavarder dans la salle de la tour, au onzième étage. Le soir, il écoute une conférence de Pendray, et rentre à Annapolis en autobus. Il parle avec Esther jusqu’à une heure cinq du matin. Le lendemain, il écrit à Pendray qu’il a le don de faire d’excellents discours, que rehausse encore son vif sens de l’humour.

Le 9 mars, une lettre d’Atwood arrive de Worcester. Par un vote unanime du Sénat de l’université, approuvé à l’unanimité par le conseil d’administration, Clark l’invite à recevoir, le samedi 2 juin, le doctorat honoris causa de sciences. Le 15 mars, Goddard répond qu’il sera très honoré. Ce sera un plaisir de plus, écrit-il, de le recevoir des mains de celui sous qui il a travaillé si longtemps à Clark, et qu’il estime tant comme ami.

Le 14 mars, il annonce à l’avocat de Curtiss-Wright qu’une de ses demandes de brevet, le dossier 58CN, a été acceptée. Cela revient, écrit-il, à un V-2 commandé en vol. Le brevet sera délivré le 2 avril 1946, sous le titre « Mécanisme de commande pour appareil à fusée ». Goddard ne le verra pas.

Le malaise du 16 mars

Le 16 mars 1945, dix-neuf ans jour pour jour après le vol d’Auburn, il dîne à Washington, à l’Army and Navy Club, avec Esther, le capitaine de corvette Fischer et sa femme. Après le dîner, il est pris d’un grave malaise digestif. Les Fischer reconduisent les Goddard jusqu’à Annapolis. Esther et les Fischer sont alarmés, notent les éditeurs de ses papiers.

Le travail continue. Le 22 mars, il voit, dans un entrepôt, une chambre de combustion de V-2. Le lendemain, il en examine les pièces. Dans son journal, il recopie une phrase d’un roman, The House on the Cliff : avec des nerfs et des muscles déjà tendus presque au-delà du supportable, l’homme trouve encore, il ne sait comment, la dernière demi-once d’effort qui fait le succès.

Le 27 mars, il va dans le New Jersey, chez Reaction Motors. En route, Lovell Lawrence lui offre un cinquième des parts de la société, avec du travail à Roswell ou ailleurs. L’après-midi, on essaie un générateur de gaz à oxygène et essence : il explose, sans doute parce que l’essence est arrivée la première et que l’étincelle est restée allumée trop longtemps. Le 28 mars, il se lève à cinq heures quarante-cinq pour aller voir le docteur Slack à Baltimore. De retour à Annapolis, il examine les pompes de la V-2 : du côté de l’alcool, un roulement à billes ; du côté de l’oxygène, un arbre d’acier tournant contre quatre blocs de bronze, avec moins d’un dixième de millimètre de jeu, lubrifié par l’oxygène liquide lui-même. Le 29, il reste au lit le matin : l’estomac. Il dort.

Le 30 mars, la saison est en avance : les cornouillers, les amélanchiers, les poiriers, les cerisiers, les glycines et les lilas sont en fleurs. Le 31, il recopie dans son journal l’aveu d’un critique d’art du New Yorker : il n’aime pas fondamentalement l’œuvre de Kandinsky, ce qui revient à dire, bien sûr, qu’il ne la comprend pas. Goddard ajoute seulement un point d’exclamation entre parenthèses.

Le 1er avril, dimanche de Pâques, il va avec Esther à l’office de l’église St. Anne’s. L’après-midi, les Nafe passent avec leur bébé, et il descend sur la grève avec Jack Nafe chercher de l’ambre fossile. Le 5 avril, à midi, la mère d’Esther a un étourdissement ; Marjorie Alden vient lui tenir compagnie jusqu’à seize heures quarante-cinq.

La grande fusée en suspens

Le 6 avril, la General Electric lui écrit de Schenectady : son physicien Richard Porter voudrait l’avoir comme consultant pour le projet Hermes, la fusée à longue portée de l’armée, quelques jours par mois pendant six mois. L’armement de l’armée a obtenu l’assurance de la Marine qu’il pourrait se libérer un peu. Le 7 avril, un ingénieur du projet lui écrit encore : depuis sa visite de janvier, ils ont construit un petit moteur de cinq kilos et demi de poussée, à oxygène liquide et alcool, avec le refroidissement tangentiel qu’il leur avait expliqué ; ils voudraient les plans de ses anciens moteurs.

Mais ses brevets et son travail sont liés à Curtiss-Wright. Goddard ne peut rien envoyer à une autre société sans son accord, et il demande à Earle, de Curtiss-Wright, de décider vite. Son principal intérêt, lui écrit-il, reste les fusées à longue portée. Le 26 avril, la General Electric renonce : il a déjà d’autres engagements. Goddard transmet la lettre à Earle avec ce commentaire : cette lettre semble mettre fin à la collaboration avec la General Electric ; autant qu’il puisse en juger, ce qu’il a fait sur la grande fusée à longue portée devra rester en suspens. Le 20 avril, il a dîné avec Esther et le colonel Boushey au Carvel Hall d’Annapolis.

Le 16 avril, Atwood lui a demandé de lui indiquer ses principales réalisations scientifiques dont on peut parler sans danger, et de ne pas être modeste. Le 26 avril, Goddard lui envoie une liste. Il travaille sur les fusées depuis 1908 et a pris plus de soixante-dix brevets ou demandes de brevets. Il cite la première théorie mathématique du vol des fusées à longue portée ; les brevets de 1914, qui décrivent la tuyère divergente de toutes les fusées modernes, l’injection d’ergols liquides dans la chambre de combustion et la fusée à étages ; le premier vol à oxygène liquide et essence, à Auburn, le 16 mars 1926, avec le professeur Roope parmi les observateurs ; les fusées à poudre de 1918, avec Hickman et Parker, dont sont issues les fusées du type bazooka ; le vol de 1938 avec un barographe officiel ; le brevet de 1934 sur la chambre à résonance, principe repris par le V-1 allemand ; et enfin la production en 1941 d’une fusée complète du type V-2, de cent treize kilos à vide, avec réservoirs, moteur, pompes centrifuges, turbines, entraînement par un petit moteur-fusée, et pilotage par gyroscope de gouvernes mobiles dans l’air et dans le jet.

Le 27 avril, il note qu’il a détesté se lever à six heures trente-cinq. On a décidé que son équipe et son matériel partiraient le 1er juillet pour l’usine de Curtiss-Wright de Caldwell, dans le New Jersey, où il continuerait le travail pour la Marine ; à Annapolis, la paperasse lui dévore trop de temps et de forces. Le 30 avril, il prépare pour son avocat Hawley une demande de brevet sur un « système de transport en tube à vide », un rêve de ses années d’étudiant. Le soir, il lit Dashiell Hammett et recopie une phrase : le résultat d’une planification soignée ressemble toujours à de la chance aux yeux des nigauds.

« Vingt-cinq ans, ce n’est pas si long »

Le 1er mai 1945, il écrit la préface de la réédition de ses deux articles de la Smithsonian, celui de 1919 et celui de 1936. L’American Rocket Society les publiera en 1946, sous le titre Rockets. Les principes généraux de 1919, écrit-il, restent aussi solides que jamais. Puis vient une phrase où l’on entend toute l’histoire de 1920 : le sujet de la projection hors de la Terre, et surtout toute mention de la Lune, doit encore être évité dans les cercles scientifiques et techniques respectables, même si l’envoi d’une fusée à grande distance sur la Terre ne fait plus autant hausser les sourcils. Le mieux, conclut-il, est de répéter simplement le dernier paragraphe de l’article de 1919, aussi valable aujourd’hui qu’alors : ces développements comportent bien des difficultés expérimentales, mais ils ne dépendent de rien qui soit réellement impossible. Et de se rappeler que, de certains points de vue, vingt-cinq ans, ce n’est pas si long, après tout.

Il y raconte aussi, en une phrase, le matin d’Auburn : ceux qui y prirent part sentirent leur esprit s’élever parce que la fusée avait fonctionné, mais la distance atteinte ne semblait pas assez grande pour justifier d’attirer l’attention sur l’événement. Et il termine par 1941 : des vols préliminaires de la fusée légère à pompes étaient en cours quand le développement fut abandonné pour d’autres problèmes de guerre, plus urgents.

Repos et soleil

Le 4 mai, il reste au lit et lit Tristram. Le 5, encore au lit, il remarque des iris tout près, jolis, de deux nuances de lavande pâle ou de lilas. Le 7, il reste couché presque toute la journée. Le 13 mai, un dimanche, il corrige des notes l’après-midi, puis se promène avec Esther jusqu’au marais. Il entend les grenouilles, ou les rainettes.

Le 16 mai, il va avec Esther voir le docteur Slack à Baltimore, qui lui conseille un repos complet et autant de soleil que possible. Ils déjeunent au Garden Tea Room. De retour à l’atelier, il assiste à un essai d’allumage par bougie. Le 18, on allume cinquante fois de suite une chambre de quatre cents livres de poussée : c’est le problème du rallumage en vol. À la demande de la Marine, il rédige ces jours-là une longue description des pompes de la V-2. Le 19 mai, il reçoit de Pendray son livre, The Coming Age of Rocket Power, avec le chapitre « L’homme persévérant ». Le 20, il s’assoit au soleil. Le 22, il prend un bain de soleil sur la pelouse, derrière la maison. Le 24, il fait trop frais pour le soleil ; il se promène et fait la sieste. Ce jour-là, Esther termine ses cours à Johns Hopkins.

Le 30 mai, ils sont à New York, avec la mère d’Esther, qu’ils mettent dans le train. Le soir, Robert et Esther vont voir la comédie musicale Oklahoma! : très bien, note-t-il. Le 31, ils achètent un portefeuille chez Macy’s ; il fait une sieste, et le soir, ils vont au Radio City Music Hall. Puis ils prennent le train de nuit pour Worcester. Il reste éveillé presque jusqu’à Bridgeport.

Worcester, 2 juin 1945

Le 1er juin, à Worcester, il passe chez son avocat Hawley poster une demande de brevet sur la chambre à résonance, puis, le soir, va à la réception des Atwood pour les étudiants. Le 2 juin, il va chercher sa toge à Tallawanda Drive, boit un café dans la cuisine, assiste l’après-midi au sermon de fin d’études à Clark, puis au dîner des anciens élèves, et enfin à la cérémonie. Il reçoit son doctorat honoris causa. La citation rappelle qu’il est diplômé de Worcester Polytechnic depuis 1908, qu’il a été reçu docteur en physique à Clark en 1911, qu’il a été pendant de longues années un membre estimé de son corps enseignant. Elle cite la tuyère, les premiers ergols liquides utilisés avec succès, le pilotage gyroscopique, le parachute des instruments, la chambre à résonance ; plus de soixante-dix inventions. Ensuite, il retourne à la réception des Atwood.

Le 3 juin, un dimanche, il dort jusqu’à dix heures environ, dîne chez les Woodbury, rapporte la toge à Tallawanda, puis va à Paxton voir la mère d’Esther et la maison d’Al et de Bea. Ses papiers conservent une photographie de lui prise à Paxton en juin 1945. Le soir, il prend le train pour New York, puis, à minuit cinquante-cinq, celui de Baltimore.

Il a écrit un mot aux anciens élèves de la promotion 1920 de Clark, présents eux aussi aux fêtes de fin d’études. Le 12 juin, le juge Carl Wahlstrom, de cette promotion, lui répond : les quinze camarades présents auraient aimé que la fête dure assez longtemps pour passer un moment avec lui. Nous vous considérons un peu comme l’un des nôtres, écrit-il, parce que, comme vous l’avez dit, nos nouvelles carrières ont commencé en même temps. Mrs. Goddard aussi est un peu de notre promotion : elle était l’une de nos préférées en 1920. En 1920, Esther Kisk était la secrétaire du président du Clark College.

Les huit hommes

Le 6 juin, il prépare le départ pour Caldwell. Il écrit à Curtiss-Wright une lettre qui présente chacun des hommes qu’il emmène, avec la date de son arrivée : Howard Alden, chercheur, associé aux recherches depuis 1938 ; Thure Ljungquist, chef de la construction, depuis juillet 1931 ; A. P. Freund, depuis février 1941 ; Albert Campbell, depuis mai 1942 ; Henry Sachs, d’août 1924 à février 1931, revenu en août 1944 ; L. N. Randall, depuis février 1941 ; Charles Mansur, depuis novembre 1929 ; George Bode, depuis septembre 1941. Ce ne sont pas de simples mécaniciens ou de simples membres d’une équipe d’essais, explique-t-il : chacun a construit, et conçu de nouvelles méthodes et de nouveaux appareils. Il rappelle que tout ce travail, à Clark, au Nouveau-Mexique puis pour la Marine, a été mené sans but lucratif, comme une œuvre d’enseignement ou de philanthropie.

Les éditeurs de ses papiers noteront que le moteur-fusée XLR25 de Curtiss-Wright, à poussée réglable, qui propulsera l’avion-fusée expérimental Bell X-2, descend directement de ses plans. Goddard ne participera pas à sa mise au point.

Le 7 et le 8 juin, on essaie encore le générateur de gaz et une chambre de sept cent cinquante livres. Le 9 juin, il reste au lit le matin, et lit une biographie de Tesla et le journal de Samuel Pepys. Le 13 juin, Howard Alden annonce qu’il a décidé de partir le 9 juillet pour l’université du Wyoming.

La nuit du 14 juin

Le 14 juin 1945, Goddard écrit des lettres et travaille sur ses demandes de brevet. Le soir, il s’assoit sous la véranda. Cette nuit-là, notent les éditeurs, il est pris d’un grave accès d’étouffement. Le 15, il écrit des lettres jusqu’à dix heures, puis revient s’asseoir sous la véranda et lire ; ce jour-là, le docteur Slack lui obtient un rendez-vous chez un chirurgien, le docteur Edwin Looper. Le samedi 16 juin, il va avec Esther à Baltimore voir le docteur Looper. Le chirurgien trouve une excroissance dans sa gorge et recommande de l’enlever immédiatement. On prend les dispositions pour qu’il entre le lundi 18 juin à l’hôpital de l’université du Maryland, à Baltimore, et qu’il soit opéré le lendemain. Rentré à la maison, il s’assoit sous la véranda.

Le dimanche 17 juin 1945, il lit les journaux le matin. Il écrit à Brady, de Curtiss-Wright, pour confirmer les deux coups de téléphone qu’Esther a passés pour lui la veille : il sera hospitalisé une semaine, et hors course trois ou quatre semaines de plus. Il donne ses instructions : Ljungquist ira à l’usine lundi, avec Alden s’il le peut ; il faut acheter vite le matériel, pour qu’on puisse le mettre en caisses. Et il ajoute : la présente lettre autorise Mrs. Goddard à signer à ma place tous les documents qui ne peuvent attendre ma guérison. Il va à la poste et à l’atelier chercher des papiers. Les Gordon arrivent avec Iris à onze heures et restent jusqu’au souper. Il écoute la radio le soir. La mère d’Esther arrive vers vingt heures.

C’est la dernière page de son journal que citent ses papiers.

« Quelques mois de plus ou de moins »

Le 19 juin 1945, il est opéré à Baltimore. Le 23 juin, Harry Guggenheim, qui vient d’apprendre l’opération par Esther, lui écrit à l’hôpital : il est désolé qu’il ait dû passer par là, et il se réjouit de parler avec lui, une fois guéri, de ses projets et du travail qu’il s’apprête à faire pour Curtiss-Wright.

Le 6 juillet, Atwood lui écrit de Worcester. On a appris à Clark que l’opération avait été sérieuse et que la convalescence pourrait être longue. Atwood lui rappelle tout ce qu’il a accompli, salue une vie de travail créateur et une persévérance rare dans la recherche, et espère qu’il en tire une vraie satisfaction, tout en sachant que Goddard regarde vers l’avant plutôt que vers l’arrière. Puis vient une taquinerie affectueuse : Goddard gardera toujours l’œil fixé sur quelque étoile lointaine, écrit Atwood, à moins que ce ne soit sur cette Lune qui l’a rendu célèbre. Il ajoute qu’il pense que ses ennuis de gorge le gênaient depuis un certain temps.

Le 27 juillet, Guggenheim lui écrit de nouveau. Il est affligé d’apprendre que Goddard est toujours à l’hôpital, sous un traitement constant. Ce qui compte maintenant, lui dit-il, c’est un repos complet, quelque part, et une guérison totale ; qu’il cesse de se soucier de la propulsion par réaction comme du reste. Ses expériences ont demandé bien des années, la route est longue, et quelques mois de plus ou de moins n’y changeront rien. Quand la santé sera revenue, ils repartiront ensemble vers le grand avenir qui les attend.

Robert Hutchings Goddard meurt le 10 août 1945, à Baltimore. Il avait soixante-deux ans. Ses papiers ne nomment pas sa maladie ; le musée national de l’Air et de l’Espace de la Smithsonian parle d’un cancer de la gorge, et rappelle qu’il fumait régulièrement le cigare. Quatre jours plus tard, le Japon annonce sa capitulation : la guerre qui a interrompu ses fusées s’achève sans lui.

Le 23 novembre 1945, la revue Science publie l’hommage de l’American Rocket Society, qui l’avait élu à son conseil d’administration quelques mois avant sa mort. La société voit en lui l’un des plus grands pionniers de la science et de l’ingénierie américaines. Ce qu’elle admire le plus, plus encore que son talent technique, c’est sa persévérance, sa patience et son courage : il a travaillé contre le scepticisme et l’indifférence du public, avec peu d’argent et à travers des revers techniques décourageants, et presque seul, il a fait de la fusée, d’un rêve vague, l’une des branches les plus importantes de l’ingénierie moderne.

Sources : lettre à H. Tuson (2 mars 1945), plan du livre « Principles of Rocket and Jet Propulsion » (mars 1945), lettres à G. E. Pendray (8 mars 1945), de W. W. Atwood (9 mars, 16 avril et 6 juillet 1945) et réponses (15 et 26 avril 1945), à W. S. Orton (14 mars 1945), correspondance avec la General Electric et R. L. Earle (avril 1945), préface à la réédition des articles de la Smithsonian (1er mai 1945), lettre à J. W. Long (6 juin 1945), de C. E. Wahlstrom (12 juin 1945), à G. W. Brady (17 juin 1945), de H. F. Guggenheim (23 juin et 27 juillet 1945), citation lue par B. S. Merigold (2 juin 1945, d’après le Worcester Telegram), hommage paru dans Science (23 novembre 1945), journal (février-juin 1945) et notes des éditeurs — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III ; « Who Was the Original Rocket Man? », Air & Space Quarterly, n° 19, National Air and Space Museum, Smithsonian Institution ; Smithsonian Institution Archives, « Robert H. Goddard: American Rocket Pioneer ».

Épilogue

Après Goddard

depuis 1945

Chapitre 38 · Après 1945 Esther et la mémoire

Le 16 mars 1961, trente-cinq ans jour pour jour après le petit vol d’Auburn, la NASA inaugure à Greenbelt, dans le Maryland, à quelques kilomètres de Washington, un ensemble de bâtiments qui porte son nom : le Goddard Space Flight Center, le centre de vols spatiaux Goddard. Ce jour-là, on remet à Esther Goddard, à titre posthume pour son mari, la médaille que le Congrès des États-Unis lui a décernée pour 1959. Seize ans ont passé depuis sa mort. En 1945, notera G. Edward Pendray, peu de gens croyaient encore que les fusées deviendraient un jour pratiques, ou que le vol spatial deviendrait une réalité. En 1961, l’Union soviétique et les États-Unis ont déjà placé des satellites en orbite.

Ce qui reste dans l’atelier

Peu après la mort de Goddard, la société Curtiss-Wright rachète à la fondation Guggenheim tout son matériel. Le moteur-fusée à poussée réglable que l’on y mettra au point, le XLR25, propulsera plus tard l’avion-fusée expérimental Bell X-2.

Une curieuse disparition marque ces premiers mois. Goddard avait remis à la Marine, de septembre 1941 à son hospitalisation de juin 1945, trente-quatre rapports d’avancement, et sept à l’armée de l’air. Dans les deux mois qui suivent sa mort, les doubles de ses trente-quatre rapports à la Marine disparaissent de ses dossiers, chez Curtiss-Wright, à Caldwell. La Marine accepte d’en fournir des photocopies à mesure qu’ils sont déclassifiés ; mais douze d’entre eux, ceux de décembre 1941 et de toute l’année 1942, manquent inexplicablement à ses propres archives. Les illustrations des sept rapports à l’armée de l’air restent elles aussi introuvables. Malgré des années de recherches à la Marine, à Wright Field et chez Curtiss-Wright, notent les éditeurs de ses papiers, ces documents n’ont jamais été retrouvés.

Deux cent quatorze brevets

Esther Goddard est l’exécutrice testamentaire de son mari. Elle a tapé ses manuscrits, filmé ses vols, partagé ses années de Roswell ; elle connaît ses notes mieux que personne. Avec Harry Guggenheim et Charles T. Hawley, l’avocat de brevets de Goddard, elle se met au travail. Du vivant de Goddard, quarante-huit brevets lui avaient été délivrés. Trente-cinq autres, qu’il avait demandés, sont achevés et délivrés après sa mort. Puis Esther, en qualité d’exécutrice, demande et obtient cent trente et un brevets supplémentaires, à partir des notes, des croquis et des photographies qu’il a laissés. Au total, deux cent quatorze brevets Goddard. Il était devenu, nota-t-on alors, clairement impossible de concevoir une fusée, d’en construire une, de la lancer, de la guider ou de voler dans l’espace sans enfreindre un brevet Goddard.

En 1948 paraît chez Prentice-Hall Rocket Development: Liquid-fuel Rocket Research, 1929-1941, le résumé de ses notes d’expériences du Nouveau-Mexique, que Goddard avait condensé lui-même en 1944 et 1945. Esther et Pendray l’ont édité. Le livre sera réimprimé en 1961.

Le million de dollars

En 1951, la fondation Guggenheim, à qui Goddard avait cédé la moitié de ses droits par reconnaissance, et Esther Goddard déposent auprès des départements militaires une réclamation administrative : le gouvernement utilise les brevets de Goddard dans certains missiles alors en développement. Les années passent. Le programme des missiles et le programme spatial s’accélèrent, et la production pour la défense et pour l’espace touche à plusieurs inventions de Goddard. La NASA, créée le 1er octobre 1958, se joint à la réclamation.

En août 1960, la NASA annonce l’accord. L’armée de terre, la marine, l’armée de l’air et la NASA versent à la veuve de Goddard et à la fondation Guggenheim un million de dollars, pour le droit d’utiliser plus de deux cents brevets de Goddard, qui couvrent, dit l’annonce, des inventions fondamentales dans le domaine des fusées, des missiles guidés et de l’exploration spatiale. Parmi eux, notent les éditeurs de ses papiers, deux brevets intitulés « Mécanisme de commande pour appareil à fusée », tirés de demandes que Goddard avait déposées pendant la guerre, ont joué un rôle décisif.

Cet homme qui avait vécu toute sa vie d’un salaire de professeur, puis, pendant la guerre, d’un salaire qui n’a jamais dépassé neuf mille dollars par an, avait reçu en tout, de sources non militaires, 209 940 dollars pour ses recherches sur les fusées, de 1917 à 1941 : la Smithsonian, Clark, l’Association américaine pour l’avancement des sciences, la Research Corporation, la Carnegie Institution, et surtout Daniel Guggenheim et sa fondation. Pour l’époque, et en pleine crise, estiment les éditeurs de ses papiers, aucun savant n’avait jamais reçu autant pour un projet unique avant la Seconde Guerre mondiale.

La mémoire

Harry Guggenheim s’est juré que Goddard recevrait le crédit qui lui revenait. Il fait exposer les fusées Goddard à New York, à Chicago, à Los Angeles et à la Smithsonian de Washington. Par la fondation, il crée au California Institute of Technology le Guggenheim Jet Propulsion Center, et à Princeton des laboratoires de propulsion aérospatiale ; dans les deux, le professeur principal porte le titre de « Robert H. Goddard Professor ». Au Caltech, celui de Malina et de von Kármán, la chaire principale porte donc son nom.

Ses quatre fusées complètes, celles de 1926, de 1935, de 1938 et de 1941, ont été données à la Smithsonian. Elles sont aujourd’hui au National Air and Space Museum, à Washington, avec son portrait à l’huile, la boîte de bois qui contenait le manuscrit de 1916 et la fusée de la photographie remise à Guggenheim en décembre 1944. Le 25 avril 1959, le musée de Roswell ouvre une aile Goddard ; on y dresse une tour de lancement avec une copie de la fusée de 1940, puis on y reconstitue son atelier avec ses machines d’origine.

Les hommages se multiplient, et l’on n’en citera que quelques-uns. En 1958, Esther reçoit pour lui une réplique en or de la fusée de 1926. En janvier 1959, Esther accepte pour lui le prix Louis W. Hill de l’Institut des sciences aérospatiales. La promotion 1959 de Clark offre une plaque de bronze pour l’entrée du bâtiment de physique. Le 28 juin 1960, la Smithsonian remet à Esther la médaille Langley : Goddard en est le neuvième lauréat. Le 13 juillet 1960, l’American Rocket Society inaugure une borne de granit sur le site du premier vol, à Auburn, avec une plaque au bord de la route voisine qui en explique le sens. Le 16 mars 1961, le Goddard Space Flight Center est inauguré à Greenbelt. Le National Space Club remet chaque année, le 16 mars, un trophée Goddard, un buste de bronze, pour la plus grande réalisation de l’année précédente en matière de missiles, de fusées et de vols spatiaux. Le 16 mars 1965, le président Johnson et le Congrès proclament un « Goddard Day ». En 1969, l’université Clark inaugure la bibliothèque Robert Hutchings Goddard, où sont conservés tous les dossiers de ses brevets. Il y a aussi des rues, des écoles, une centrale électrique à Indian Head, où il a travaillé de 1920 à 1922, une tour à Fort Devens, où il avait dû transporter ses essais en 1929, et un timbre émis à Roswell le 5 octobre 1964.

Un hommage, plus discret, dit peut-être davantage. Dans la cathédrale des Pins, à Rindge, dans le New Hampshire, un sanctuaire en plein air dont Esther était administratrice, un morceau de bois pétrifié est incrusté dans le lutrin. Au Nouveau-Mexique, Goddard s’en servait comme presse-papiers.

Le rectificatif

Le 17 juillet 1969, au lendemain du départ d’Apollo 11 vers la Lune, le New York Times publie le rectificatif ironique déjà évoqué : une fusée peut fonctionner dans le vide aussi bien que dans l’atmosphère, et le journal regrette son erreur de 1920. Le 20 juillet, deux hommes marchent sur la Lune. L’homme dont on s’était moqué pour avoir écrit qu’on pourrait y envoyer une charge de poudre éclair n’est plus là pour le voir ; Esther, elle, est vivante.

Les papiers

En 1958, la Smithsonian, celle-là même qui lui avait accordé en 1917 sa première subvention pour les fusées, suggère de publier ses papiers. Harry Guggenheim accepte que la fondation finance le travail. Esther est nommée rédactrice en chef, avec G. Edward Pendray comme coéditeur. Il faut plus de dix ans pour choisir, parmi plus de six mille pages de journaux, de carnets, de lettres et de rapports, ce qui sera publié. The Papers of Robert H. Goddard paraissent chez McGraw-Hill en 1970, en trois volumes et quelque mille sept cents pages. C’est d’eux que vient presque tout ce livre.

Dans son introduction, Esther écrit qu’il faut une imagination presque chimérique pour entreprendre de conquérir l’espace avant même que l’avion soit devenu opérationnel, et un courage presque incroyable pour consacrer près de quarante ans à ce travail, dans le scepticisme du monde savant et du public. Elle cite un mot qu’elle juge très juste : si les savants pouvaient prévoir les obstacles qui les attendent, ils ne commenceraient pas. Et elle décrit son mari comme un pionnier d’une naïveté innée, qui attaque chaque obstacle avec optimisme et croit, année après année, que chaque difficulté sera la dernière.

Sources : avant-propos de G. E. Pendray et introduction d’Esther C. Goddard ; notes des éditeurs sur les rapports à la Marine et à l’armée de l’air et sur la vente du matériel à Curtiss-Wright ; état des fonds reçus (note du 28 décembre 1944) ; annexe 1 (brevets et accord de 1960, annonce de la NASA d’août 1960) ; annexe 5 (jalons) ; annexe 6 (expositions, honneurs et hommages) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I et III ; NASA, « Dr. Robert H. Goddard, American Rocketry Pioneer » (inauguration du Goddard Space Flight Center, 16 mars 1961) ; New York Times, 17 juillet 1969.

Chapitre 39 · La leçon Ce que Goddard lègue à Mars

Le 19 octobre 1944, son dernier « jour anniversaire », Robert Goddard rédige le compte rendu d’un essai, lit un livre sur le Mexique et écoute la radio. Il ne note rien d’autre. Quarante-cinq ans plus tôt, dans le cerisier de Worcester, il avait imaginé une machine qui monterait jusqu’à Mars. Il n’a jamais vu une de ses fusées dépasser trois kilomètres d’altitude. Mars est pourtant restée, de bout en bout, la direction de sa vie. Ce chapitre est le seul de ce livre à parler au présent de la planète rouge, et à tirer de cette vie une leçon pour ceux qui veulent y aller.

Ce qu’il a construit

Toute fusée qui partira un jour pour Mars portera en elle les pièces que Goddard a inventées, brevetées ou fait voler le premier. La tuyère qui s’étrangle puis s’évase, brevetée en 1914, transforme la chaleur des gaz en vitesse. Les ergols liquides, un combustible et un oxydant brûlés ensemble, ont volé pour la première fois à Auburn en 1926. Il a breveté dès 1914 la fusée à plusieurs étages, qui abandonne en route ses réservoirs vides. Les pompes entraînées par une turbine, essayées en vol au Nouveau-Mexique en 1940 et 1941, permettent d’alléger les réservoirs. Le pilotage par gyroscope agit sur des gouvernes placées dans le jet. Son moteur était refroidi par une couche de carburant le long de ses parois, et il cherchait à le rallumer en vol. En décembre 1944, il a pu aligner ces éléments, un à un, en face de ceux de la V-2. Ce sont, aujourd’hui encore, les éléments de base de tout lanceur à ergols liquides.

Mais Mars ne demande pas seulement un lanceur. Ses carnets, ses rapports et ses affidavits, ces idées datées et signées devant témoin pour en garder la priorité, montrent qu’il avait déjà rencontré, sur le papier, presque tous les problèmes d’un voyage vers une autre planète. Il les a vus seul, sans pouvoir les essayer, et il ne faut pas lui prêter plus qu’il n’a fait. Ce sont des notes, pas des réalisations. Mais la liste est saisissante.

En 1920, il calculait qu’une fusée allant vers Mars à sept miles par seconde de moyenne y arriverait en un peu plus de sept semaines. Dans le même rapport, il envisageait de fabriquer l’hydrogène et l’oxygène nécessaires au retour sur place, sur la Lune ou sur les planètes, à partir de l’eau. En 1924, il calculait qu’un cube d’eau d’un peu plus de quatre mètres de côté suffirait à fournir les ergols d’un aller-retour avec atterrissage sur la Lune. Dès 1910, il imaginait de faire tourner la cabine pour donner au pilote une pesanteur artificielle. Le 26 juin 1928, il proposait de protéger les voyageurs contre les rayonnements de l’espace en plaçant leur cabine contre les réservoirs, le propergol servant de bouclier. Le 16 octobre 1926, il imaginait de détecter les météores par ondes radio réfléchies, pour éviter les collisions. Il a étudié l’énergie solaire, avec des miroirs orientés vers le Soleil, essayés à Roswell. Il a pensé à une propulsion par des ions, produits par un tube de platine chauffé, idée qu’il a fait breveter. En 1933, enfin, il prévoyait une station émettrice sur la Lune. Produire ses ergols sur place, se protéger des rayonnements, recréer la pesanteur, tirer son énergie du Soleil : ce sont, presque mot pour mot, les questions que se posent aujourd’hui ceux qui préparent le voyage vers Mars.

Ce qu’il a payé

La leçon ne s’arrête pas aux machines. La vie de Goddard dit aussi ce que coûte d’avoir raison trop tôt.

Il a appris qu’une idée juste peut être tournée en ridicule. En janvier 1920, quelques lignes sur la Lune, à la fin d’un mémoire technique rempli d’équations, lui ont valu les moqueries du New York Times et le surnom d’« homme de la Lune ». Il en a tiré une prudence qui ne l’a plus quitté : en 1945 encore, il écrivait qu’il fallait éviter de parler de la Lune dans les cercles scientifiques respectables. Il a gardé pour lui, dans des enveloppes et des coffres, ce qu’il pensait vraiment de Mars et des étoiles. Pour lui, ce silence était une protection. Pour son œuvre, il a été un frein.

Il a appris que le secret protège autant qu’il isole. Méfiant envers ceux qui copiaient ses idées sans les citer, il a travaillé presque seul, avec une poignée de mécaniciens fidèles, dans le désert du Nouveau-Mexique. Pendant ce temps, en Californie comme en Allemagne, des équipes plus nombreuses, qui échangeaient davantage entre ingénieurs, avançaient à leur tour. Dans son hommage de 1945, l’American Rocket Society écrit qu’il a fait la fusée « presque seul ». C’est sa gloire. C’est aussi sa limite. Aucun homme seul n’ira sur Mars.

Il a appris, enfin, que la patience n’est pas l’attente. De 1930 à 1941, il a mené au Nouveau-Mexique cent trois essais au banc et quarante-huit tentatives de vol, dont trente et une ont réellement volé. Chaque échec était photographié, mesuré, noté, compris, et corrigé à l’essai suivant. Ses notes d’expériences de 1921 à 1941, une fois transcrites, rempliront vingt volumes : cinq mille cinq cents pages et deux mille six cents photographies. C’est cette méthode, plus encore que ses brevets, qui fait de lui le premier ingénieur de l’espace : essayer petit, mesurer tout, écrire tout, recommencer.

« Va jusqu’au bout »

Dans un de ses carnets verts de jeunesse, il s’était donné une consigne : va jusqu’au bout, sois celui qui découvrira ce qui peut être fait. Il l’a suivie quarante ans. Il est mort en août 1945, l’année où la fusée à ergols liquides, qu’il avait été le premier à faire voler, est devenue une arme de guerre. Il a donc vu sa fusée réussir sans la voir servir à ce qu’il voulait. Douze ans plus tard partait le premier satellite artificiel, et vingt-quatre ans plus tard, des hommes marchaient sur la Lune.

Mars attend toujours. Le voyage dont rêvait un garçon de dix-sept ans dans un cerisier n’a pas encore eu lieu. Quand il aura lieu, il faudra, pour le réussir, ce que Goddard avait et ce qui lui a manqué. Il faudra sa ténacité, son exactitude, son refus de rien affirmer sans l’avoir essayé, et son regard qui portait plus loin que son époque. Il faudra aussi ce qui lui a manqué : le courage de dire le but à voix haute, et celui de travailler ensemble. Ce jour-là, quelqu’un pourra regarder le ciel, comme lui le 19 octobre 1899, et savoir que la machine existe. Il y aura, dans chacune de ses pièces, quelque chose du travail de Robert Goddard.

Sources : rapport au Smithsonian du 20 mars 1920 et rapport de mars 1924 ; carnets verts (1906-1915) ; annexe 2 (affidavits choisis par Goddard en 1933-1934) ; annexe 5 (jalons : bilan des essais au Nouveau-Mexique) ; introduction d’Esther C. Goddard (notes d’expériences) ; préface du 1er mai 1945 ; mémorandum du 28 décembre 1944 ; hommage de l’American Rocket Society (Science, 23 novembre 1945) — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I, II et III.

Annexes

Pour aller plus loin

Annexe Comprendre la fusée de Goddard

Ce chapitre s’adresse au lecteur qui n’a jamais fait de physique. Il explique, sans aucun prérequis, les idées que Goddard a utilisées toute sa vie : pourquoi une fusée avance, pourquoi elle peut voler dans le vide, à quoi sert une tuyère, pourquoi il a choisi des liquides, pourquoi il fallait des pompes, comment on empêche un moteur de fondre, et comment un gyroscope tient une fusée droite. Chaque mot technique est expliqué au moment où il apparaît. On peut lire ce chapitre avant le récit, pendant, ou après.

1. Pousser vers l’arrière pour aller vers l’avant

Asseyez-vous sur une chaise à roulettes, un gros ballon dans les bras, et lancez le ballon droit devant vous, de toutes vos forces. La chaise recule. Vous avez poussé le ballon vers l’avant ; le ballon, en retour, vous a poussé vers l’arrière. C’est la troisième loi du mouvement, énoncée par Isaac Newton en 1687 : à toute action correspond une réaction égale et opposée. On l’appelle souvent le principe de l’action et de la réaction.

Une fusée fait exactement la même chose, mais au lieu de lancer un ballon, elle lance du gaz, énormément de gaz, très vite, en continu. Elle brûle un carburant dans une chambre fermée, la chambre de combustion. La combustion produit des gaz très chauds, sous forte pression, qui ne peuvent s’échapper que par une ouverture, à l’arrière. Les gaz sont chassés vers l’arrière ; la fusée est poussée vers l’avant. Cette poussée s’appelle la poussée, tout simplement. On la mesure comme une force : dans les notes de Goddard, en livres, l’unité anglaise de poids. Une poussée de cent livres, c’est une force égale au poids d’une masse d’environ quarante-cinq kilogrammes.

Une précision importante, que bien des savants de 1920 n’avaient pas comprise : la fusée ne s’appuie pas sur l’air. Elle ne « pousse » pas l’air derrière elle, comme un nageur pousse l’eau. Elle s’appuie sur ses propres gaz. Dans le vide, il n’y a rien derrière elle, et cela ne change rien : elle avance quand même. Mieux, elle avance plus facilement, parce que l’air ne la freine plus et ne gêne plus la sortie des gaz. C’est ce que Goddard a démontré en 1915 et 1916, en tirant de petites fusées dans un réservoir dont on avait pompé l’air : elles poussaient au moins aussi bien que dans l’air. Et c’est exactement ce que le New York Times lui reprochait de croire, en janvier 1920.

2. Le rendement : ce qu’on perd en route

Le carburant contient de l’énergie, une énergie chimique, cachée dans la façon dont ses atomes sont liés. Quand il brûle, cette énergie devient de la chaleur. Le travail d’un moteur-fusée, c’est de transformer cette chaleur en vitesse : la vitesse du jet de gaz. Le rendement, c’est la part de l’énergie du carburant qui finit vraiment en vitesse du jet. Le reste est perdu : chaleur emportée par les gaz, chaleur absorbée par les parois, carburant mal brûlé.

Quand Goddard a commencé, en 1915, il a mesuré le rendement d’une fusée de signalisation ordinaire, une fusée Coston : environ deux pour cent. Quatre-vingt-dix-huit pour cent de l’énergie de la poudre partaient en fumée, au sens propre. Avec ses chambres d’acier et ses tuyères, il a dépassé soixante pour cent. Il a ainsi multiplié par une trentaine l’efficacité de la fusée. Toute son œuvre commence là.

3. La vitesse d’éjection, le chiffre qui compte

Pour une fusée, un chiffre résume presque tout : la vitesse d’éjection, c’est-à-dire la vitesse à laquelle les gaz sortent du moteur. Plus les gaz sortent vite, plus chaque kilogramme de carburant pousse fort. Les vieilles fusées à poudre éjectaient leurs gaz à environ trois cents mètres par seconde. Goddard, avec ses tuyères, a mesuré près de mille huit cents mètres par seconde en 1916, et approché les deux mille quatre cents dans son article de 1919. Avec l’oxygène liquide et l’essence, au Nouveau-Mexique, il obtient d’ordinaire, dans ses essais au banc, de mille deux cents à mille six cents mètres par seconde. Il chercha toute sa vie à faire mieux.

Dans les notes de Goddard, cette vitesse est en « pieds par seconde ». Un pied vaut un peu moins d’un tiers de mètre (0,3048 m). Pour passer des pieds par seconde aux mètres par seconde, on multiplie donc par 0,3 environ : 6 000 pieds par seconde font à peu près 1 830 mètres par seconde.

4. L’équation de la fusée, sans mathématiques

Voici le problème central de tout voyage spatial, et le cœur de l’article de Goddard de 1919. Une fusée doit emporter son carburant. Au départ, elle est lourde ; à mesure qu’elle brûle, elle s’allège. Pour aller vite, il faut beaucoup de carburant ; mais ce carburant, il faut aussi le soulever et l’accélérer, ce qui demande encore plus de carburant. Jusqu’où peut-on aller ?

La réponse tient en une idée simple, que les ingénieurs appellent l’équation de la fusée. Le gain de vitesse d’une fusée dépend de deux choses seulement : la vitesse d’éjection de ses gaz, et le rapport entre sa masse au départ, réservoirs pleins, et sa masse à l’arrivée, réservoirs vides. Ce second nombre s’appelle le rapport de masse.

La règle est la suivante. Chaque fois que la fusée a brûlé assez de carburant pour que sa masse soit divisée par un peu moins de trois (exactement 2,718, un nombre que les mathématiciens appellent e), elle gagne une vitesse égale à sa vitesse d’éjection. Prenons une fusée qui éjecte ses gaz à 2 000 mètres par seconde. Si elle pèse 2,7 tonnes au départ et 1 tonne à l’arrivée, elle a gagné 2 000 mètres par seconde. Pour gagner 4 000 mètres par seconde, il faut diviser sa masse encore une fois par 2,7 : elle doit peser 7,4 tonnes au départ pour 1 tonne à l’arrivée. Pour 6 000 mètres par seconde, 20 tonnes au départ. Pour 8 000, 55 tonnes. On voit le piège : chaque palier de vitesse coûte beaucoup plus cher que le précédent. La masse au départ ne s’ajoute pas, elle se multiplie.

Pour échapper à l’attraction de la Terre, il faut atteindre environ 11 200 mètres par seconde : c’est la vitesse de libération. Avec des gaz à 2 000 mètres par seconde, une fusée d’une seule pièce devrait peser au départ plus de deux cents fois sa masse à vide. Aucun réservoir n’est assez léger pour cela. D’où les deux grandes idées que Goddard défendit toute sa vie : augmenter la vitesse d’éjection, ce qui fait reculer le mur ; et utiliser plusieurs étages, ce qui le contourne.

5. Les étages

Une fusée à étages, c’est une fusée qui se débarrasse de ce qui ne sert plus. Quand le premier étage a vidé ses réservoirs, on le largue, avec ses réservoirs vides et son moteur devenu inutile, et un second étage, plus petit, s’allume et continue. Ce second étage n’a plus à traîner le poids mort du premier. Il repart donc avec un bon rapport de masse, et ajoute sa propre vitesse à celle déjà acquise. Goddard a breveté cette idée en 1914, sous le nom de « fusée à étages » ou de « fusée multiple ». Il ne l’a jamais construite : il voulait d’abord réussir un seul étage parfait. Toutes les fusées qui sont allées en orbite, sur la Lune ou vers Mars ont eu plusieurs étages.

6. La tuyère, ou l’art de serrer puis de laisser filer

À la sortie de la chambre, les gaz pourraient s’échapper par un simple trou. Ils sortiraient alors lentement, en tourbillonnant, et une grande partie de leur énergie serait perdue. La tuyère est l’entonnoir de métal qui les guide à la sortie. Celle que Goddard utilise, et qu’il a brevetée pour les fusées en 1914, a une forme très particulière : elle se resserre d’abord, jusqu’à un étranglement qu’on appelle le col, puis s’évase en cône. On l’appelle tuyère convergente-divergente, ou tuyère de Laval, du nom de l’ingénieur suédois Gustaf de Laval, qui l’avait inventée pour ses turbines à vapeur à la fin du dix-neuvième siècle.

Son fonctionnement surprend. Dans la partie qui se resserre, le gaz accélère, comme l’eau d’une rivière qui passe dans une gorge étroite. Au col, il atteint la vitesse du son. Et ensuite, contre toute intuition, quand le passage s’élargit, le gaz accélère encore. Au-delà de la vitesse du son, un gaz se comporte à l’inverse d’un liquide : en s’étalant, il se détend, se refroidit, et transforme sa chaleur en vitesse. À la sortie, le jet est plus froid et beaucoup plus rapide. C’est ainsi que Goddard est passé de deux à plus de soixante pour cent de rendement : la tuyère récupère l’énergie que l’ancienne fusée gaspillait.

7. Pourquoi des liquides ?

La poudre a un grand avantage : elle est simple. On la tasse dans un tube, on l’allume, elle brûle. Mais elle a deux défauts. Elle contient relativement peu d’énergie pour son poids. Et une fois allumée, elle brûle jusqu’au bout ; on ne peut ni la régler, ni l’arrêter. Surtout, pour une grande fusée, toute la poudre doit être contenue dans la chambre qui supporte la pression et la chaleur : une chambre énorme, donc lourde.

Les ergols liquides, ou propergols liquides, résolvent ces problèmes. « Ergol » désigne chacun des produits qui brûlent ensemble dans le moteur. Il en faut deux : un combustible, qui brûle, et un comburant, ou oxydant, qui fait brûler. Sur Terre, le comburant, c’est l’oxygène de l’air ; dans l’espace, il n’y a pas d’air, il faut donc l’emporter. Goddard choisit l’essence comme combustible et l’oxygène liquide comme comburant. L’oxygène, gaz à la température ordinaire, ne devient liquide qu’à 183 degrés au-dessous de zéro. On peut alors en mettre beaucoup dans un petit réservoir. Mais il bout sans cesse, gèle tout ce qu’il touche et s’évapore si on le laisse attendre : il faut le manier vite, avec des gants, et les tuyaux se couvrent de givre.

L’avantage est immense. Les deux liquides attendent dans des réservoirs légers, à basse pression. Seule une petite chambre de combustion doit résister à la chaleur. On les y envoie à la demande, et l’on peut, en principe, régler le débit, arrêter le moteur, le rallumer. Un mélange d’oxygène liquide et d’essence contient aussi beaucoup plus d’énergie, pour le même poids, que la poudre de l’époque. Les Allemands, pour la V-2, choisirent l’alcool au lieu de l’essence, et la plupart des grands lanceurs ont ensuite utilisé du kérosène ou de l’hydrogène liquide. Mais le principe est celui de Goddard.

8. Comment faire entrer les liquides : la pression ou les pompes

Dans la chambre, la pression est forte. Pour y faire entrer les ergols, il faut les pousser plus fort encore. Il y a deux façons de le faire.

La première est l’alimentation par pression. On met dans les réservoirs un gaz sous pression, de l’azote par exemple, qui pousse les liquides vers la chambre, comme on pousse le dentifrice hors du tube. C’est simple et fiable. Goddard l’a utilisée pour presque tous ses vols, d’Auburn en 1926 à la série L de 1938. Mais il y a un prix : des réservoirs qui supportent une forte pression doivent avoir des parois épaisses, donc lourdes. Et l’on retrouve le piège de l’équation de la fusée : un réservoir lourd ruine le rapport de masse.

La seconde, ce sont les pompes. Les réservoirs restent à basse pression, donc légers ; une pompe prend les liquides et les injecte de force dans la chambre. Goddard utilisa des pompes centrifuges : une roue à palettes tourne très vite et projette le liquide vers l’extérieur, comme une essoreuse projette l’eau du linge. Mais il faut une grande puissance pour faire tourner ces pompes. Goddard la tira d’une turbine, une roue à aubes mise en rotation par un jet de gaz, comme un moulin à vent par le vent. Et le gaz qui fait tourner la turbine vient d’un générateur de gaz, un petit moteur-fusée qui brûle un peu des mêmes ergols. On appelle l’ensemble une turbopompe. Goddard l’a fait voler en 1940 et en 1941. La V-2 en avait une, entraînée par un petit générateur à eau oxygénée. Tous les grands moteurs-fusées modernes en ont.

9. Empêcher le moteur de fondre

Dans la chambre de combustion, la flamme dépasse largement deux mille degrés. Aucun métal n’y résiste longtemps. Le problème du refroidissement occupe Goddard pendant des années, et l’on voit, au fil de ce livre, des chambres qui se percent, des parois qui fondent.

Sa solution principale fut le refroidissement par rideau, ou par film. Une partie du carburant est injectée de façon à couler le long de la paroi intérieure de la chambre, en formant une mince couche de liquide qui s’évapore au lieu de laisser la flamme toucher le métal. On sacrifie un peu de carburant, et donc un peu de rendement, pour sauver le moteur. Dans son tableau de décembre 1944, Goddard note que la V-2 utilise le même principe. Il étudia aussi le refroidissement régénératif, où l’un des ergols circule, avant d’être brûlé, dans une double paroi autour de la chambre : il la refroidit, se réchauffe, et rapporte cette chaleur dans la combustion au lieu de la perdre. C’est la méthode de la plupart des grands moteurs d’aujourd’hui. À Annapolis, il étudia encore le refroidissement tangentiel, où le liquide tourne le long de la paroi.

10. Tenir la fusée droite

Une fusée qui monte est un objet très instable. Imaginez un balai tenu en équilibre sur le bout du doigt : au moindre écart, il bascule. Pire encore, la poussée du moteur, si elle n’est pas parfaitement dans l’axe, fait tourner la fusée sur elle-même. Les ailerons d’une flèche ou d’une fusée de feu d’artifice aident quand la vitesse est grande, mais au départ, la fusée monte lentement et l’air n’agit presque pas sur eux. Plusieurs des fusées de ce livre basculent en sortant de la tour.

Goddard résolut le problème par le gyroscope. Un gyroscope est une roue lourde qui tourne très vite. Comme une toupie, il a une propriété étonnante : son axe garde la même direction dans l’espace, quels que soient les mouvements de ce qui le porte. Si la fusée penche, le gyroscope, lui, ne penche pas. On peut donc mesurer l’écart entre l’axe de la fusée et celui du gyroscope, et s’en servir pour commander une correction. Goddard appelle ce gyroscope le « gyroscope pilote ».

Pour corriger, il utilise des gouvernes, de petites palettes qui dévient un écoulement. Les unes sont plongées dans le jet de gaz du moteur : en s’inclinant, elles dévient le jet, et la fusée se redresse. Elles agissent dès le départ, même à faible vitesse, mais doivent résister à la flamme. Les autres sont des ailerons mobiles dans l’air, qui agissent quand la fusée va vite. Le 19 avril 1932, à Roswell, une fusée stabilisée par gyroscope vole pour la première fois. En 1937, Goddard essaie une autre solution : faire pivoter toute la queue de la fusée, moteur compris, sur un cardan, une articulation qui permet de l’orienter dans toutes les directions. Orienter le moteur lui-même : c’est ainsi que sont pilotés aujourd’hui la plupart des grands lanceurs.

11. Mesurer la hauteur

Comment sait-on à quelle hauteur une fusée est montée ? Goddard utilise deux méthodes. La première est de la suivre à la lunette depuis un point dont on connaît la distance : l’angle sous lequel on la voit au sommet donne la hauteur, par un calcul de triangle. Mais la fusée est petite, rapide, parfois perdue dans la brume ou la poussière. La seconde est d’emporter un barographe, un instrument qui enregistre la pression de l’air. Plus on monte, plus l’air est rare et la pression basse : la courbe tracée par le barographe donne l’altitude. Un barographe scellé par un organisme officiel, comme la National Aeronautic Association en 1938, permet de faire reconnaître une altitude. Les deux méthodes ne donnent pas toujours le même chiffre : le 9 août 1938, la lunette indique 1 500 mètres, et le barographe 1 004.

12. Pourquoi monter si haut ?

Au début, Goddard ne parle pas d’aller sur Mars : il parle de météorologie. Au-dessus de quelques dizaines de kilomètres, aucun ballon ne monte, et l’on ne savait presque rien de la haute atmosphère. Une fusée pouvait y porter des instruments, prendre des mesures, puis redescendre sous parachute. C’est pour cela que la Smithsonian, en 1917, accepte de financer des fusées : pour étudier l’air au-dessus des nuages. Le voyage dans l’espace était l’horizon. Le sondage de l’atmosphère était l’étape, et c’était une étape utile en elle-même.

13. Petit tableau des unités

Les papiers de Goddard sont écrits dans les unités anglo-saxonnes de son temps. Voici les équivalences utiles :

1 pouce = 2,54 centimètres. 1 pied = 12 pouces = 30,48 centimètres. 1 mile = 5 280 pieds = 1,609 kilomètre. 1 livre (masse) = 0,4536 kilogramme. 1 gallon américain = 3,785 litres. 1 mile à l’heure = 1,609 kilomètre à l’heure. 1 psi (livre par pouce carré, unité de pression) = environ 0,07 bar, soit 7 % de la pression de l’air au niveau de la mer ; 300 psi font donc environ 20 fois la pression atmosphérique. Degrés Fahrenheit : on retranche 32 et on multiplie par 5/9 pour obtenir des degrés Celsius.

Ce chapitre explique des notions générales de physique et de technique des fusées. Les mesures propres à Goddard (rendement de la fusée Coston, rendement et vitesses de ses tuyères, essais au Nouveau-Mexique, tableau comparatif de décembre 1944) viennent des chapitres précédents et de leurs sources : The Papers of Robert H. Goddard, vol. I à III.

Annexe Les vols, un par un

Cette annexe reprend, essai par essai, les jalons que les éditeurs des papiers de Goddard ont tirés de ses notes d’expériences. Ce n’est pas un récit : c’est un carnet de bord, pour le lecteur qui veut voir la fusée grandir, échec après échec. Les mesures d’origine sont en pieds, en livres et en miles ; on les a converties en mètres, en kilogrammes et en kilomètres à l’heure, en arrondissant. Une « poussée de cent livres » veut dire que le moteur pousse aussi fort que pèse une masse de quarante-cinq kilogrammes : c’est ce qu’on appelle, en abrégé, quarante-cinq kilogrammes-force. La liste ne retient que les essais significatifs ; les totaux, eux, comptent tous les essais.

Worcester et Auburn, 1915-1929

1915-1916. À Clark, Goddard mesure le rendement des fusées à poudre du commerce : il est très faible. Il dessine de nouvelles fusées, à poudre noire et à poudre sans fumée.

1917-1918. Pour l’armée, sous l’égide de la Smithsonian, il met au point à l’observatoire du mont Wilson, en Californie, l’ancêtre du bazooka de la Seconde Guerre mondiale.

1920-1923. Fusées à poudre pour la Marine. La poudre ne suffira jamais pour les grandes altitudes : il passe à l’oxygène liquide et à l’essence, qu’il avait signalés dès son article de 1919. Jusqu’en 1930, il enseigne à plein temps et ne peut travailler aux fusées que pendant ses loisirs et ses étés.

1920-1922. Une petite pompe à oxygène liquide et un petit moteur fonctionnent, mais à une échelle trop réduite pour être satisfaisants.

1923-1924. Essais d’un modèle à cylindre de refoulement, de deux pompes et de deux moteurs, d’un allumeur à poudre, de chambres et de tuyères garnies de réfractaire.

6 décembre 1925. Retour à la simple alimentation par pression, plus légère. Au laboratoire de Clark, un essai dure 24 secondes ; pendant la seconde moitié, la poussée est assez forte pour soulever la fusée.

30 décembre 1925. La fusée tremble 5 secondes dans son support.

3 janvier 1926. Elle frémit de nouveau, 17 secondes.

20 janvier 1926. La poussée soulève le moteur sur toute la course qu’on lui laisse.

8 mars 1926. Premiers essais en plein air d’un modèle de vol.

16 mars 1926, Auburn. Premier vol d’une fusée à ergols liquides. Hauteur : 12,5 mètres. Vitesse moyenne : environ 97 km/h. Durée : 2,5 secondes. Elle retombe à 56 mètres de son bâti de lancement ; trajet total : 67 mètres.

3 avril 1926. Deuxième vol : 4,2 secondes en l’air ; retombée à 15 mètres du banc.

1926. Le modèle est trop petit pour être perfectionné : on décide de construire une fusée vingt fois plus grande. On bâtit une nouvelle tour, des régulateurs de débit, une injection multiple dans de grandes chambres, des instruments de mesure de la pression et de la poussée, un allumeur électrique, un plateau tournant.

18 janvier 1927. La grande fusée est installée dans la tour pour la première fois. Elle et son plateau se soulèvent plusieurs fois dans les mois suivants ; elle ne volera jamais.

3 septembre 1927. On commence une fusée cinq fois plus petite que la précédente, c’est-à-dire quatre fois plus grande que celles de 1926, avec peu de pièces, simples, faciles à remplacer, et une injection très améliorée.

18 juillet, 29 septembre, 10 octobre, 20 octobre 1928. La fusée commence à monter, mais bascule et se coince dans la tour.

26 décembre 1928. Troisième vol. Elle sort vite de la tour, bascule et passe au-dessus de l’abri d’observation. Distance : 62 mètres ; vitesse : environ 97 km/h. Suivent des essais au banc pour mettre au point le refroidissement des parois de la chambre par un « rideau » de liquide, un système régénératif, et une meilleure stabilité en vol.

17 juillet 1929. Quatrième vol. Longueur : 3,5 mètres ; diamètre maximal : 66 centimètres ; masse à vide : 14,5 kg ; essence : 6,4 kg ; oxygène liquide : 5 kg ; masse au départ : 26 kg. Elle commence à se soulever à 13 secondes, monte à 14,5 secondes, atteint son point le plus haut, 27 mètres, à 17 secondes, et touche le sol à 18,5 secondes, à 52 mètres de la tour. Vol brillant et bruyant : il attire l’attention du public.

Bilan jusqu’en 1930 : essais au banc nombreux ; 10 essais en vol, dont 4 ont volé.

Camp Devens, décembre 1929-juin 1930

Au champ de tir de l’artillerie du camp Devens, à 40 kilomètres de Worcester : seize essais au banc pour améliorer le rendement du moteur, surtout le refroidissement par rideau de liquide. Aucun vol. Quelques essais d’hélices entraînées par une fusée.

Roswell, octobre 1930-mai 1932

Juillet 1930. Grâce à Daniel Guggenheim, le travail part au Nouveau-Mexique, et Goddard peut s’y consacrer à plein temps. D’abord, une série d’essais au banc en faisant varier les conditions. La chambre retenue pour les vols mesure 14,6 cm de diamètre et pèse 2,3 kg. Poussée maximale : 131 kilogrammes-force, pendant plus de 20 secondes, régulière ; vitesse d’éjection des gaz : plus de 1 500 mètres par seconde.

30 décembre 1930. Cinquième vol. Fusée de 3,35 mètres, 15,2 kg à vide, alimentée par un réservoir de gaz sous pression. Altitude : 610 mètres. Vitesse maximale : environ 800 km/h.

29 septembre 1931. Vol avec chemise, carénage profilé et commande à distance. Longueur : 3 mètres ; diamètre : 30 cm ; 16,8 kg à vide, 39,6 kg au départ. 9,6 secondes en l’air ; hauteur : 55 mètres. Sa trajectoire, note Goddard, est « comme un poisson qui nage vers le haut ».

13 octobre 1931. Vol avec une chambre simplifiée et un parachute largable. Longueur : 2,36 mètres. Hauteur : plus de 520 mètres. Un fort sifflement à la descente.

27 octobre 1931. Vol avec une nouvelle vanne d’arrêt de l’essence. Hauteur : 405 mètres ; retombée à 283 mètres de la tour ; 8,6 secondes en l’air.

23 novembre 1931. Essai au banc avec une injection d’oxygène modifiée : 122 kilogrammes-force pendant 11 secondes ; vitesse d’éjection : 1 550 mètres par seconde.

19 avril 1932. Premier vol stabilisé par gyroscope. La pression vient de l’azote liquide ; huit gouvernes commandées par le gyroscope, quatre dans le jet et quatre dans le courant d’air. Longueur : 3,29 mètres ; 8,8 kg à vide ; hauteur : 41 mètres ; 5 secondes en l’air.

Bilan 1930-1932 : 21 essais au banc ; 8 essais en vol, dont 5 ont volé ; un essai tous les 19 jours en moyenne. En juin 1932, la crise met fin au soutien des Guggenheim.

Clark, 1932-1934

Revenu enseigner à plein temps, Goddard poursuit, avec une subvention de la Smithsonian puis de la fondation Guggenheim, des essais qui n’exigent pas de vol : isolants, soudure des métaux légers, stabilisateurs gyroscopiques, pompes alternatives et centrifuges, pompes à jet, et chambres utilisant l’air de l’atmosphère, semblables à celles de la future bombe volante V-1.

Roswell, série A, septembre 1934-octobre 1935

Alimentation simple par pression, pilotage par gyroscope au moyen de gouvernes, parachute. Fusées de 4,1 à 4,65 mètres de long.

16 février 1935. Vol sans dispositif de guidage automatique ; vol court et rapide ; le parachute se libère et freine la chute.

8 mars 1935. Vol avec un égaliseur qui empêche la pression du réservoir d’oxygène de dépasser celle de l’essence, un stabilisateur à pendule et un parachute de 3 mètres. Flamme petite et blanche ; 12 secondes de propulsion ; environ 300 mètres d’altitude, puis la fusée bascule et file à l’horizontale à plus de 1 100 km/h. Elle retombe à 3,35 km de la tour. Le pendule, comme prévu, ne commande les gouvernes que pendant les premières centaines de pieds.

28 mars 1935. Vol avec stabilisation gyroscopique améliorée. Longueur : 4,5 mètres. Altitude : 1 460 mètres ; vitesse moyenne : environ 885 km/h. La fusée corrige parfaitement sa course, plusieurs fois, sur plusieurs centaines de pieds. Distance horizontale : près de 4 km ; durée totale : 20 secondes.

31 mai 1935. Vol avec un nouvel indicateur de poussée. Altitude : 2 290 mètres ; excellente stabilisation ; retombée à 1,68 km de la tour, où elle creuse un trou de 25 cm. Sifflement à la descente.

25 juin 1935. Nouveau minuteur de parachute, gyroscope amorti. Journée venteuse : 10 secondes ; 37 mètres ; la fusée penche dans le vent en sortant de la tour.

12 juillet 1935. Filtres et gouvernes à air plus épaisses. 14 secondes de propulsion ; 2 010 mètres d’altitude, avec une excellente correction jusqu’à 915 mètres. Le parachute est arraché.

29 octobre 1935. Nouveaux orifices d’essence. 12 secondes de poussée ; environ 1 220 mètres ; vitesse élevée. À l’atterrissage, elle soulève devant elle une vague de terre, pareille à une vague d’eau.

Bilan de la série A : 1 essai au banc ; 14 essais en vol, dont 7 ont volé ; un essai tous les 28 jours.

Série K, novembre 1935-février 1936

Dix essais au banc d’un moteur plus puissant, de 25 cm de diamètre, sur une fusée d’environ 100 kg. Meilleurs résultats : 225 kilogrammes-force pendant 14 secondes le 17 décembre 1935 ; 283 kilogrammes-force pendant 4 secondes le 12 février 1936. Aucun vol ; un essai tous les 8 jours.

Série L, mai 1936-août 1938

Section A, mai-novembre 1936 : fusées pressurisées à l’azote, avec les moteurs de 25 cm de la série K ; 46 cm de diamètre ; 54 à 92 kg à vide.

31 juillet 1936. 61 mètres au-dessus d’une tour de 24 mètres ; 5 secondes ; retombée à 91 mètres de la tour.

3 octobre 1936. 61 mètres à la verticale en 5 secondes, puis la chambre de combustion se perce ; la fusée retombe à 6 mètres de la tour.

7 novembre 1936. Vol avec une grappe de quatre chambres de combustion ; environ 61 mètres ; retombée près de la tour.

Section B, novembre 1936-mai 1937 : retour aux chambres de 14,6 cm, essais de carburants plus ou moins volatils, d’un parachute largué par basculement, de gouvernes à air mobiles et escamotables.

18 décembre 1936. Vol avec un réservoir de stockage sous pression. Juste après la tour, la fusée vire brusquement à droite et file à 15 degrés au-dessus de l’horizon, jusqu’à 610 mètres de la tour. On entend le bruit au ranch, à 13 km.

1er février 1937. Gyroscope, gouvernes dans l’air et dans le jet. Longueur : 5 mètres ; diamètre : 23 cm. Altitude : 570 mètres ; 20,5 secondes ; bonne correction. Derrière le déflecteur de flamme, le sol est devenu vert et vitreux sous la chaleur.

27 février 1937. Nouveau largage du parachute par le gyroscope. 457 mètres ; 20 secondes ; vitesse très élevée ; retombée à 914 mètres, le sol ameubli sur une bonne distance.

26 mars 1937. Gouvernes à air mobiles plus grandes. Altitude : 2 400 à 2 700 mètres, le plus haut vol de sa vie ; 22,3 secondes ; la fusée corrige sa course tant que dure la propulsion, puis penche. L’altitude reste incertaine à cause de la brume laissée par les tempêtes de poussière.

22 avril 1937. Gouvernes plus grandes et parachute renforcé. Longueur : 5,4 mètres. 21,5 secondes ; impossible de la suivre jusqu’en haut, elle est presque à la verticale des observateurs ; retombée à 1,6 km.

19 mai 1937. Gouvernes escamotables profilées et réservoir de stockage fretté de fil d’acier. 5,4 mètres. Altitude : 990 mètres ; 29,5 secondes ; stabilisation très améliorée.

Section C, juillet 1937-août 1938 : réservoirs légers, pilotage par queue mobile montée sur cardan, lancement par catapulte, pressurisation à l’azote liquide. Les gaz sont si chauds que des cailloux du déflecteur de ciment fondent et sont projetés, allumant des feux à plus de 15 mètres de la tour.

28 juillet 1937. Queue mobile sur cardan, réservoirs frettés, barographe. Longueur : 5,63 mètres ; environ 43 kg à vide, 73 kg au départ, dont 18 kg d’oxygène liquide et 13 kg d’essence. Altitude : 626 mètres ; 28 secondes ; parachute ouvert près du sol, qui freine la chute ; retombée à 305 mètres.

26 août 1937. Queue mobile, lancement par catapulte. 73 kg au départ. Plus de 610 mètres ; la fusée corrige sa course sept fois, nettement et vigoureusement.

24 novembre 1937. Vol court ; elle penche en sortant de la tour et tombe à 30 mètres.

6 mars 1938. Vol court : 150 mètres plus la montée sur son élan ; départ très rapide, peu de fumée.

17 mars 1938. Altitude : 661 mètres ; 15 secondes ; verticale jusqu’à 244 mètres, puis elle penche à droite ; retombée à 914 mètres.

20 avril 1938. Altitude : 1 285 mètres ; 25,3 secondes de propulsion ; retombée à 2,1 km ; avec le barographe officiel de la National Aeronautic Association.

26 mai 1938. 43 mètres ; elle vire à droite et retombe à 150 ou 180 mètres.

9 août 1938. Altitude : 1 500 mètres d’après la lunette, 1 004 mètres d’après le barographe officiel ; mais à l’œil et à la lunette, elle paraissait plus haute. Bonne correction ; le parachute s’ouvre au sommet de la montée.

Bilan de la série L : 13 essais au banc ; 17 essais en vol, et les 17 ont volé ; un essai tous les 22 à 25 jours.

Série P, octobre 1938-octobre 1941 : les pompes

Octobre-novembre 1938. Après le vol officiel du 9 août, Goddard revient aux pompes, indispensables à ses yeux pour les très hautes altitudes. Plus de vingt essais au banc de cinq modèles de petites pompes centrifuges rapides.

Janvier-février 1939. Deux pompes retenues, essayées quatre fois. Conclusion : il faut un petit générateur de gaz chaud pour faire tourner les turbines. Meilleur essai, le 7 février 1939 : 304 kilogrammes-force pendant 12 secondes.

Bilan des essais de pompes : plus de 24 essais au banc, aucun vol, un tous les 5 à 6 jours.

Mars-août 1939. Onze essais d’un nouveau générateur de gaz près de l’atelier, puis huit essais à la tour de lancement. Les deux meilleurs, le 17 juillet et le 4 août 1939 : environ 320 kilogrammes-force pendant 15 secondes. Dix-neuf essais au banc, aucun vol.

Novembre 1939-octobre 1941 : vingt-quatre essais au banc et en vol de fusées à pompes et turbines, de près de 6,7 mètres de long et 46 cm de diamètre, pesant 86 à 109 kg à vide, avec environ 64 kg d’oxygène liquide et 51 kg d’essence : des fusées d’« un quart de tonne ».

2 décembre 1939. Essai à la tour : 40 secondes de fonctionnement régulier ; 345 kilogrammes-force.

15 mai 1940. Flamme très chaude, poussée apparemment forte ; derrière le déflecteur, le sol semble avoir fondu.

11 juin 1940. 43,5 secondes de fonctionnement régulier, le plus long à ce jour ; on voit des pierres rougies jaillir du déflecteur de ciment.

9 août 1940. Premier vol avec pompes : 91 mètres d’altitude ; vitesse faible, 16 à 24 km/h.

6 janvier 1941. Essai au banc : 447 kilogrammes-force, la plus forte poussée jamais enregistrée.

8 mai 1941. Deuxième vol avec pompes : 76 mètres, puis la fusée s’écarte de la tour.

17 juillet 1941. Essai au banc : 34 secondes ; poussée moyenne de plus de 374 kilogrammes-force ; vitesse d’éjection : 1 240 mètres par seconde ; puissance mécanique : 3 040 chevaux ; 60 kg d’oxygène liquide et 41,5 kg d’essence.

Bilan des fusées à pompes : 15 essais au banc ; 9 essais en vol, dont 2 ont volé ; un essai tous les 28 jours.

Le bilan du Nouveau-Mexique

De 1930 à 1941 : 103 essais au banc et 48 essais en vol, dont 31 ont réellement volé.

À partir de septembre 1941, l’équipe travaille pour la Marine et l’armée de l’air, à Roswell puis, de juillet 1942 à juillet 1945, à Annapolis. Elle y met au point un groupe d’aide au décollage à ergols liquides, essayé en vol, puis, au prix de centaines d’essais au banc, un moteur-fusée à poussée variable, qui servira plus tard sur l’avion-fusée Bell X-2.

Source : annexe 5, « Milestones in the Rocket Experiments of R. H. Goddard, 1915-1945 » — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III ; journal du 3 avril 1926 (vol. II). Conversions : 1 pied = 0,3048 m ; 1 livre = 0,4536 kg ; 1 mile = 1,609 km.

Annexe Les idées datées : carnets rouges, écrits et brevets

Goddard ne se contentait pas d’essayer : il notait, datait et faisait signer. Cette annexe présente les trois traces écrites de son invention : les « carnets rouges » où il consignait ses idées devant témoin, la liste de ses publications, et ses brevets. Elle montre l’ampleur d’une pensée qui allait bien au-delà des fusées qu’il a fait voler. Il faut la lire avec une précaution : une idée notée n’est pas une idée réalisée. Quand Goddard indique qu’il a essayé ou utilisé un dispositif, on le précise ; sinon, il ne s’agit que d’une idée.

Les carnets rouges

De 1924 à 1939, Goddard tient des carnets à couverture rouge où il rédige des affidavits : des descriptions d’idées, datées et signées devant un témoin. Le but est juridique. En cas de contestation, il pourra prouver à quelle date il a eu telle idée, et donc qu’elle est à lui. Une dernière entrée est ajoutée le 20 juin 1942. Il rédige aussi, à part, de longs affidavits sur le fonctionnement des fusées dans l’espace interplanétaire et sur l’usage de l’énergie solaire.

Le 12 septembre 1933, il dresse lui-même la liste des affidavits qu’il juge les plus importants, et la complète le 30 septembre 1933, puis après juillet 1934. Cette liste figure dans ses papiers. En voici l’essentiel, regroupé par thèmes.

Le moteur et la fusée

21 janvier 1924. Applications de la fusée à longue portée : la fusée à ergols liquides comme « fusée à turbine », pour les avions ou les torpilles.

21 juin et 17 août 1926, 3 septembre 1927. Trois façons de régler le débit des liquides sous pression, par des valves à manchon mues par un ressort, un disque ou un soufflet métallique. Goddard note que l’une d’elles a donné d’excellents résultats au laboratoire et a servi sur certaines des premières fusées.

24 février 1927. Les pompes et moteurs à soufflets métalliques, qui fonctionnent bien jusqu’à des pressions d’environ deux cents livres par pouce carré, et qu’il a utilisés sur des fusées.

15 novembre 1927. Un courant de liquide sous pression envoyé dans une chemise autour de la chambre de combustion.

22 décembre 1927. Un petit rotor très mince, placé dans l’oxygène liquide sans gêner son écoulement ; utilisé avec succès sur ses fusées.

3 janvier 1928. Des chambres de combustion où les gaz remontent puis redescendent vers des tuyères dirigées vers le bas. Il note que l’idée a été brevetée depuis en Allemagne, au moins pour les tuyères extérieures.

7 août 1928. L’injection tangentielle dans la chambre, qui fait tourner le liquide le long de la paroi. Il la juge très importante : elle permet de garder froides des chambres à parois minces, sans revêtement réfractaire ni refroidissement extérieur, et donc de faire des chambres extrêmement légères. Il l’a utilisée sur ses fusées.

13 février 1930. L’alimentation « à contre-courant » : on injecte les liquides près de la tuyère, vers l’arrière de la chambre, pour que les plus grosses gouttes restent le plus longtemps dans la flamme. Il note que le principe a été utilisé depuis avec succès en Allemagne, et qu’il l’a fait breveter.

10 novembre 1930. Une tuyère d’injection à disque rainuré, utilisée lors des essais de Roswell avec d’excellents résultats.

8 décembre 1930. Une chemise de refroidissement faite de tubes serrés, utilisée avec d’excellents résultats lors des vols de Roswell.

Avril 1931. Une tuyère à sections télescopiques, qui s’allonge pour mieux détendre les gaz quand l’air se raréfie, ou dans le vide ; des parois minces raidies par la pression d’un gaz intérieur ; et les avantages d’une grande fusée.

Mai 1931. Des réservoirs largables : des coques cylindriques emboîtées autour de la chambre, qui forment ensemble une tête en ogive et dont on se débarrasse au fur et à mesure.

Novembre 1931 et mars 1932. Un réservoir d’azote liquide placé à l’intérieur du réservoir d’oxygène, pour pressuriser la fusée ; essayé avec d’excellents résultats au Nouveau-Mexique. Un cône réfractaire renversé au sommet de la chambre, qui a donné de bons résultats en vol.

26 avril 1932. Pour les très grandes fusées, des turbines à oxygène et essence qui entraînent des pompes centrifuges, logées près du col de la tuyère : l’idée qu’il réalisera de 1938 à 1941.

1932-1933. Des méthodes de soudure des aciers minces traités à chaud, refroidis par des nappes d’eau ; une légère pression intérieure pour que la fusée garde sa forme pendant le transport, le remplissage et la descente.

Le pilotage

Fin 1927. Le pilotage automatique par gyroscope (le carnet porte la date du 5 novembre 1928, sans doute par erreur pour 1927, selon les éditeurs), agissant soit sur quatre gouvernes placées dans le jet, soit sur un manchon cylindrique plus large que la tuyère. Il précise qu’il a utilisé les quatre gouvernes lors de ses vols de 1932.

20 décembre 1928. Un gyroscope mis en rotation par un jet de gaz, et des contacts électriques qui commandent des valves et, par des pistons, les gouvernes ; repris plus tard dans un brevet.

Juillet et août 1929. Des palettes inclinées dans le jet pour faire tourner la fusée sur son axe, et une méthode à double gyroscope, avec des anneaux de liquide tournant dans les réservoirs.

Janvier-mars 1931. Des valves équilibrées commandées par le cardan du gyroscope, utilisées avec succès lors des essais au Nouveau-Mexique.

Avril 1931 et juillet 1932. Des soufflets métalliques pour mouvoir les gouvernes ; en 1932, il note qu’ils se sont montrés pratiques lors des essais au Nouveau-Mexique.

Octobre 1932. Un manchon directeur monté sur cardan sous la tuyère.

Mai 1933. Un équilibreur automatique pour gyroscope, fait de deux rondelles libres qui suppriment les vibrations ; il a bien fonctionné aux essais.

1934. Orienter une fusée dans l’espace au moyen de deux gyroscopes tournant en sens contraire.

Le voyage dans l’espace

16 octobre 1926. Détecter les météores par des ondes radio qu’ils réfléchissent, et mesurer leur direction, leur vitesse et leur taille, pour éviter les collisions.

31 octobre 1927. Les conditions de masse minimale au départ avec l’hydrogène et l’oxygène : pour échapper à l’attraction terrestre, il calcule qu’avec un rendement de quatre-vingt-dix pour cent, il faudrait moins de quinze livres au départ pour une livre à l’arrivée, en partant du niveau de la mer.

20 et 22 décembre 1927. Une pesanteur artificielle pour les passagers d’un vaisseau, obtenue par la rotation de leur cabine ; il renvoie à une note du 27 novembre 1910. Et un système de miroirs pour que le passager d’une cabine tournante voie l’extérieur comme s’il était immobile.

3 mars 1928. L’énergie atomique pour la propulsion des fusées.

26 juin 1928. La protection contre les rayonnements dans l’espace : le pilote, dans une cabine tournante qui lui donne une pesanteur normale, est placé contre l’un des grands réservoirs, dont le liquide lui sert de bouclier.

5 août 1929. La projection d’un véhicule dans l’espace avec le moins d’ergols possible, en trois temps : des avions à hélices mus par l’énergie solaire ; une propulsion par répulsion d’ions dans la haute atmosphère ; puis, dans l’espace, par des ions produits à bord.

Juin 1931. Une chambre de combustion efficace, des jets de liquide dirigés vers un foyer ; des instruments pour mesurer les basses pressions, la température et l’ionisation de la haute atmosphère.

9 février 1933. Une station émettrice sur la Lune, qui, n’étant limitée ni en taille ni en poids, pourrait être très puissante.

Le Soleil et les ions

7 octobre 1924 et 26 mai 1926. Produire des ions pour la propulsion des fusées, sans perdre de matière sous forme de molécules non ionisées : du potassium qui s’ionise en traversant un tube de platine chauffé. L’idée est entrée dans un brevet.

1926-1933. Toute une série de dispositifs solaires : chaudières, cônes où la lumière se réfléchit de nombreuses fois dans un liquide qui l’absorbe, bandes de miroir cintrées qui concentrent la lumière, mécanismes qui gardent les miroirs tournés vers le Soleil grâce à l’air dilaté par la chaleur, volets qui protègent le capteur quand le Soleil se cache. Plusieurs ont été essayés, à Clark ou au Nouveau-Mexique, avec de bons résultats, et certains ont fait l’objet de demandes de brevet.

Juillet 1931. Un essai réel : une électrode de platine noircie, chauffée par la lumière solaire concentrée, produit des ions qui parcourent un tube de verre vidé d’air, guidés par un champ magnétique.

1929. Des avions ou des dirigeables à surface argentée dessous et transparente dessus, qui concentreraient la lumière solaire sur un moteur.

Aller vite sur la Terre

1er avril 1929. Des wagons portés et propulsés sans contact, par des électroaimants, dans un tunnel vidé d’air ; une idée qui remonte à un exposé qu’il avait écrit pendant l’hiver 1904-1905. Il propose cette fois d’utiliser des courants induits dans des supraconducteurs, et de récupérer l’énergie d’un wagon qui freine pour lancer un autre wagon.

4 septembre 1929. Dans un tel tunnel, tout autour de l’équateur, avec une accélération de huit fois la pesanteur, on ferait le tour de la Terre en trente et une minutes et demie, à quinze miles par seconde.

14 avril 1930. Une aile d’avion télescopique, qui réduit sa surface à grande vitesse ; un dispositif, écrit-il, entré depuis dans l’usage.

Les écrits publiés

La liste de ses publications, de 1907 à 1945, compte des articles de physique, de vulgarisation et de technique. Quelques jalons :

29 juin 1907. Dans le Scientific American Supplement, son premier article publié, à vingt-quatre ans : l’usage du gyroscope pour équilibrer et diriger les avions.

20 novembre 1909. « The Limit of Rapid Transit », un éditorial du Scientific American sur le transport à très grande vitesse.

1910-1914. Sa thèse de maîtrise sur la diffraction, sa thèse de doctorat sur la conduction de l’électricité au contact de solides différents, et plusieurs articles de physique dans la Physical Review et Science.

1919. « A Method of Reaching Extreme Altitudes », dans les Smithsonian Miscellaneous Collections, volume 71, numéro 2.

26 février 1921. « That Moon-rocket Proposition », dans le Scientific American : sa réfutation de quelques idées fausses répandues sur la fusée lunaire.

Septembre 1924. « How My Speed Rocket Can Propel Itself in a Vacuum », dans Popular Science Monthly.

1929. Deux articles sur l’utilisation de l’énergie solaire.

Mars 1932. « A New Turbine Rocket Plane for the Upper Atmosphere », dans le Scientific American.

Mai 1935. Un article avec Albert C. Erickson sur l’écoulement interrompu périodiquement à travers des passages d’air : le principe de la chambre à résonance.

16 mars 1936. « Liquid-propellant Rocket Development », dans les Smithsonian Miscellaneous Collections.

1946 et 1948. Après sa mort : Rockets, la réédition de ses deux articles de la Smithsonian par l’American Rocket Society, avec sa préface de 1945 ; puis Rocket Development, ses notes d’expériences de 1929 à 1941.

Les brevets

Le 2 juin 1913, à peine capable de descendre un escalier, il commence à rédiger une demande de brevet. Ses deux premiers brevets, tous deux intitulés « Rocket Apparatus », sont délivrés en juillet 1914 : le n° 1 102 653, le 7 juillet, et le n° 1 103 503, le 14 juillet. Entre eux, ils couvrent la fusée à étages et l’alimentation d’une chambre de combustion en ergols liquides. Goddard précisera que le second prévoyait déjà une pression de gaz dans le réservoir du comburant, avec une soupape de sécurité contre les surpressions.

Suivent, au fil des années, des brevets sur l’appareil à fusée, la fusée à magasin, la production de particules chargées, les jets de gaz électrisés, l’absorption de l’énergie solaire, les pompes pour liquides très froids, l’allumage des carburants liquides, le refroidissement des chambres, la soudure des métaux minces, le pilotage gyroscopique, la propulsion des avions par fusée. Le 13 novembre 1934, il obtient le brevet n° 1 980 266 sur un appareil de propulsion à résonance, dont il retrouvera les éléments dans le moteur du V-1. En 1946, après sa mort, est délivré le n° 2 397 659, le « mécanisme de commande pour appareil à fusée » qu’il résumait d’une formule : un V-2 commandé en vol.

Au total, quarante-huit brevets lui sont délivrés de son vivant, trente-cinq autres sont achevés après sa mort, et cent trente et un sont obtenus par Esther à partir de ses notes : deux cent quatorze brevets, de 1914 à 1956. Les dossiers complets sont conservés à la bibliothèque Goddard de l’université Clark.

Sources : annexe 2 (« Description of Affidavits Selected as Important by R. H. Goddard, 1933-1934 »), annexe 3 (« Published Articles and Papers by R. H. Goddard, 1907-1945 »), annexe 4 (« U.S. Patents Issued to R. H. Goddard, 1914-1956 ») et note sur les brevets — The Papers of Robert H. Goddard, vol. III.

Annexe Chronologie

Les grandes dates de la vie de Robert Goddard, pour se repérer. Le cadre vient du calendrier établi par Esther Goddard pour les papiers de son mari ; les autres dates viennent des chapitres de ce livre, où l’on trouvera le détail et les sources.

Le rêve, 1882-1914

5 octobre 1882. Naissance de Robert Hutchings Goddard à Maple Hill, Worcester, dans le Massachusetts.

1883. La famille s’installe à Boston.

1888-1898. Écoles à Boston : Mount Pleasant, Hugh O’Brien, puis l’English High School.

Janvier 1898. Le Boston Post publie en feuilleton une adaptation de La Guerre des mondes de H. G. Wells, situé à Boston, puis Edison’s Conquest of Mars. Mars entre dans sa vie.

1898. Retour à Maple Hill, à Worcester.

19 octobre 1899. Dans le cerisier, il imagine une machine qui monterait jusqu’à Mars. Il fêtera ce « jour anniversaire » toute sa vie.

1899-1901. La maladie le tient éloigné de l’école.

1901-1904. South High School, à Worcester.

1904-1908. Worcester Polytechnic Institute ; licence de sciences en 1908.

1908-1909. Instructeur de physique au Worcester Polytechnic Institute.

24 janvier 1909. Dans un carnet vert, il note pour la première fois les possibilités de la fusée.

1909-1911. Université Clark : maîtrise en 1910, doctorat de physique en 1911.

1911-1912. Chercheur honoraire en physique à Clark.

1912-1913. Instructeur de recherche en physique à Princeton.

1913-1914. Tuberculose. Les médecins lui donnent deux semaines à vivre ; il guérit.

Juillet 1914. Ses premiers brevets américains : la fusée à étages et l’alimentation en ergols liquides.

La preuve, 1914-1920

1914-1915. Instructeur de physique à Clark ; professeur assistant de 1915 à 1919.

1915-1916. Il mesure le faible rendement des fusées ordinaires, les améliore grâce à la tuyère, et prouve, par des tirs dans un réservoir vidé de son air, qu’une fusée pousse dans le vide.

5 janvier 1917. Première subvention de la Smithsonian Institution.

1918. Fusées militaires à poudre pour l’armée, au Worcester Polytechnic Institute, à Clark, puis à l’observatoire du mont Wilson, près de Pasadena.

6 novembre 1918. Démonstration de ses fusées à l’Aberdeen Proving Ground, dans le Maryland, quelques jours avant l’armistice.

Fin 1919 - janvier 1920. La Smithsonian publie « A Method of Reaching Extreme Altitudes ».

13 janvier 1920. Éditorial moqueur du New York Times. On l’appelle « l’homme de la Lune ».

Le liquide, 1920-1929

1920-1943. Professeur de physique à Clark, en congé de 1930 à 1932 et de 1934 à 1943 ; directeur des laboratoires de physique de 1923 à 1943.

1920-1923. Consultant pour les fusées à poudre de la Marine, à Indian Head, dans le Maryland. Premiers essais d’ergols liquides.

21 juin 1924. Il épouse Esther Christine Kisk.

6 décembre 1925. À Clark, un moteur à oxygène liquide et essence soulève sa propre fusée sur son banc.

16 mars 1926. À Auburn, premier vol d’une fusée à ergols liquides : 2,5 secondes, 12,5 mètres de haut, 56 mètres de distance.

1926-1928. La « grande fusée », vingt fois plus grosse, ne vole jamais. Retour à un modèle moyen.

17 juillet 1929. Un vol à Auburn, bruyant et brillant, fait venir police, ambulances et journalistes. Fin des essais à Auburn.

23 novembre 1929. Première rencontre avec Charles Lindbergh.

Décembre 1929 - juin 1930. Essais au banc au camp Devens.

Le désert, 1930-1941

12 juin 1930. Daniel Guggenheim offre 25 000 dollars par an pendant deux ans ; la subvention est annoncée le 10 juillet.

Été 1930. Installation à Roswell, au Nouveau-Mexique ; le 2 août, il loue le ranch Mescalero.

30 décembre 1930. Une fusée monte à 610 mètres et atteint environ 800 km/h.

19 avril 1932. Premier vol stabilisé par gyroscope.

Juin 1932. La crise interrompt le soutien des Guggenheim. Retour à Clark.

Septembre 1934. Retour à Roswell, avec la fondation Daniel et Florence Guggenheim.

8 mars 1935. Une fusée file à l’horizontale à plus de 1 100 km/h : la première à dépasser la vitesse du son, selon le calendrier d’Esther Goddard.

16 mars 1936. La Smithsonian publie « Liquid-propellant Rocket Development ».

26 mars 1937. Son plus haut vol : de 2 400 à 2 700 mètres.

20 avril et 9 août 1938. Vols avec barographe officiel.

1938-1941. Pompes centrifuges, turbines et générateur de gaz : la fusée « d’un quart de tonne ».

28 mai 1940. À Washington, Harry Guggenheim et lui offrent ses recherches à l’armée et à la marine. En dehors de l’aide au décollage des avions, personne ne s’y intéresse.

9 août 1940. Premier vol d’une fusée à pompes.

10 octobre 1941. Dernier essai de la série au Nouveau-Mexique.

La guerre, 1941-1945

Septembre 1941. Contrats avec la Marine et l’armée de l’air : aide au décollage pour les avions.

Juillet 1942. L’équipe s’installe à la station expérimentale d’ingénierie navale d’Annapolis, dans le Maryland.

1942-1945. Directeur de recherche pour le Bureau de l’aéronautique de la Marine ; moteur à poussée variable, plus tard utilisé sur l’avion-fusée Bell X-2. Ingénieur-conseil de Curtiss-Wright à partir de 1943.

1944. Les V-1, puis les V-2, frappent l’Angleterre.

28 décembre 1944. Il remet à Harry Guggenheim son tableau comparant la V-2 et sa fusée de 1941.

2 juin 1945. Doctorat honoris causa de l’université Clark.

19 juin 1945. Opération à l’hôpital de l’université du Maryland, à Baltimore.

10 août 1945. Mort de Robert Goddard à Baltimore, à soixante-deux ans.

Après

1948. Parution de Rocket Development, ses notes d’expériences de 1929 à 1941.

1951. Esther Goddard et la fondation Guggenheim déposent une réclamation pour l’usage de ses brevets.

1er mai 1959. La NASA crée le Goddard Space Flight Center.

Août 1960. Accord d’un million de dollars pour l’usage de plus de deux cents brevets Goddard.

16 mars 1961. Inauguration du Goddard Space Flight Center à Greenbelt, dans le Maryland ; Esther reçoit la médaille du Congrès décernée à son mari.

17 juillet 1969. Le New York Times publie son rectificatif. Le 20 juillet, des hommes marchent sur la Lune.

1970. Parution de The Papers of Robert H. Goddard, édités par Esther C. Goddard et G. Edward Pendray.

Sources : calendrier établi par Esther C. Goddard — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I ; chapitres de ce livre et leurs sources ; NASA (création et inauguration du Goddard Space Flight Center).

Annexe Les personnages

Les principales personnes qui traversent ce livre, dans l’ordre où l’on peut avoir besoin de les retrouver. On ne dit ici que ce que le récit a déjà établi à partir des sources.

La famille

Nahum Danford Goddard. Le père de Robert. Il travaille dans la mécanique. Veuf, il se remarie avec Jennie Ward Messick, une cousine éloignée qui avait aidé à soigner sa femme pendant sa maladie.

Fannie Hoyt Goddard. La mère de Robert. Atteinte de tuberculose pulmonaire pendant plus de vingt ans, à une époque où l’on ne savait pas la soigner.

Mary Upham Goddard. La grand-mère paternelle de Robert. Une photographie de famille prise vers 1890 la montre avec quatre générations de Goddard.

Esther Christine Kisk Goddard. Secrétaire du président du Clark College quand elle rencontre Robert, elle tape ses manuscrits pendant son temps libre, dont celui de l’article de 1919. Ils se marient le 21 juin 1924. Elle filme ses vols, vit avec lui à Roswell, puis à Annapolis, où elle étudie à l’université Johns Hopkins. Exécutrice testamentaire de son mari, elle obtient cent trente et un brevets à partir de ses notes, défend ses droits jusqu’à l’accord de 1960 et dirige l’édition de ses papiers, parus en 1970.

Albert Kisk. Le frère d’Esther. Il entre au service de Goddard comme instrumentiste et y reste jusqu’en 1941. Avec sa femme Bea, il fait partie de la petite communauté de Roswell.

Effie Ward. Une cousine éloignée de Goddard, qu’il appelle « tante Effie ». C’est sur sa ferme, à Auburn, que vole la première fusée à ergols liquides, le 16 mars 1926.

Les maîtres et les protecteurs

Arthur Gordon Webster. Le physicien de l’université Clark, maître de Goddard, qui le pousse à publier son article de 1919.

A. Wilmer Duff. Son professeur de physique au Worcester Polytechnic Institute.

Edmund C. Sanford. Président du Clark College, qui nomme Goddard directeur par intérim du département de physique en 1916.

Wallace W. Atwood. Président de l’université Clark pendant vingt-six ans, à partir de 1920. Protecteur de Goddard, non sans heurts. C’est de ses mains que Goddard reçoit son doctorat honoris causa, le 2 juin 1945.

Charles D. Walcott. Secrétaire de la Smithsonian Institution, qui accorde à Goddard sa première subvention, en janvier 1917.

Charles G. Abbot. Directeur de l’observatoire d’astrophysique de la Smithsonian, spécialiste du rayonnement solaire, puis secrétaire de la Smithsonian après Walcott. Il soutient Goddard dès 1916 et reste son ami jusqu’à la fin.

Charles A. Lindbergh. L’aviateur de la traversée de l’Atlantique, en 1927. Il rencontre Goddard le 23 novembre 1929 et convainc Daniel Guggenheim de le financer. Il reste ensuite l’un de ses soutiens.

Daniel Guggenheim. Le magnat du cuivre, mécène de l’aviation. En juin 1930, il offre à Goddard vingt-cinq mille dollars par an pour travailler à plein temps au Nouveau-Mexique. Il meurt en 1930.

Harry F. Guggenheim. Le fils de Daniel, ancien aviateur de la Marine, qui dirige le soutien de la fondation Daniel et Florence Guggenheim à Goddard. Il finance Goddard de 1930 à 1941, organise ses démarches auprès de l’armée et de la marine, redevient officier de marine pendant la guerre et, après 1945, consacre beaucoup d’énergie à faire reconnaître son œuvre.

Les compagnons de travail

Clarence N. Hickman. Jeune physicien, ancien étudiant de Clark, son principal collaborateur pour les fusées militaires de 1918, à Pasadena et à Aberdeen. Il entre plus tard aux laboratoires Bell.

Henry C. Parker. Autre collaborateur de 1918, devenu avocat de brevets à Washington.

Nils Riffolt. Le mécanicien de l’atelier de physique de Clark, qui fait l’usinage de précision pour Goddard depuis la guerre de 1914-1918, jusqu’en 1924.

Henry Sachs. Mécanicien de Goddard d’août 1924 à février 1931, revenu dans l’équipe en août 1944. Il est de l’équipe qui emporte la fusée d’Auburn hors du laboratoire de Clark, en mars 1926.

Percy M. Roope. Collègue de Goddard au département de physique de Clark, chronométreur et arpenteur du vol du 16 mars 1926.

Thure Ljungquist. Venu de Californie sur la recommandation d’Al Kisk, il entre dans l’équipe en juillet 1931 et devient le chef d’atelier, jusqu’au bout.

Charles Mansur. Assistant de Goddard depuis novembre 1929, à Worcester, à Roswell, puis à Annapolis.

Howard Alden. Mathématicien, chef du département de mathématiques de l’Institut militaire du Nouveau-Mexique, associé aux recherches depuis 1938, à plein temps à partir de décembre 1942.

A. P. Freund, Albert Campbell, L. N. Randall, George Bode. Les autres membres de l’équipe d’Annapolis, entrés entre 1941 et 1942, constructeurs, concepteurs et ingénieurs d’essais.

Charles T. Hawley. L’avocat de brevets de Goddard, depuis 1914 jusqu’aux brevets posthumes.

Les militaires et les ingénieurs

L. T. E. Thompson. De l’arsenal naval de Dahlgren, en Virginie. Ami fidèle et correspondant plein d’humour, il est l’un des liens de Goddard avec la Marine.

Charles F. Fischer. Officier du Bureau de l’aéronautique de la Marine, interlocuteur de Goddard à partir de 1941, puis ami du couple.

Robert C. Truax. Aspirant de l’École navale d’Annapolis passionné de fusées, qui écrit à Goddard en 1936, et que l’on retrouve officier de marine pendant la guerre.

Homer A. Boushey. Jeune lieutenant de l’aviation de l’armée, ingénieur de Stanford, qui découvre le rapport de 1919 en 1933 et devient, à partir de 1940, l’un des plus fervents défenseurs de Goddard. Il verra la V-2 en Europe.

Les autres pionniers

Hermann Oberth. Étudiant né en Transylvanie, qui écrit à Goddard en 1922 pour lui demander son article de 1919, puis publie en 1923 son propre livre sur la fusée vers les planètes. L’un des pères de l’astronautique européenne.

Robert Esnault-Pelterie. Pionnier français de l’aviation et de l’astronautique, lecteur attentif de Goddard.

Willy Ley. Jeune Berlinois qui écrit à Goddard à la fin des années 1920 et deviendra l’auteur d’une histoire des fusées, que Goddard juge injuste envers les Américains.

Frank Malina. Étudiant du Caltech qui vient voir Goddard à Roswell en 1936 et, avec ses camarades, fonde le travail sur les fusées à Pasadena, sous l’égide de Theodore von Kármán.

G. Edward Pendray. Journaliste et l’un des fondateurs de l’American Interplanetary Society, devenue l’American Rocket Society. Correspondant de Goddard depuis au moins 1931, il ne le rencontre qu’en novembre 1944. Il coédite ses papiers avec Esther.

Sources : chapitres de ce livre et leurs sources ; lettre de Goddard à J. W. Long (6 juin 1945) pour les dates d’entrée des membres de l’équipe — The Papers of Robert H. Goddard, vol. I à III.

Annexe Petit lexique

Les mots techniques du livre, par ordre alphabétique, avec une définition simple. L’annexe « Comprendre la fusée de Goddard » les explique plus longuement.

Affidavit. Déclaration écrite, datée et signée devant témoin. Goddard en rédigeait pour prouver, en cas de contestation, à quelle date il avait eu une idée.

Aide au décollage. Petit moteur-fusée fixé à un avion, ou à un hydravion lourdement chargé, pour l’aider à quitter le sol ou l’eau sur une courte distance. Les Américains l’appelaient JATO, pour jet-assisted take-off.

Barographe. Instrument qui enregistre la pression de l’air sur un papier. Comme la pression baisse avec l’altitude, sa courbe indique la hauteur atteinte.

Banc d’essai, essai au banc, essai statique. Essai d’un moteur ou d’une fusée solidement attachés, qui ne peuvent pas s’envoler. On y mesure la poussée, la durée de fonctionnement, les pressions.

Cardan. Articulation qui permet à une pièce de pivoter dans toutes les directions. Monté sur cardan, un moteur peut être orienté pour diriger la fusée.

Chambre de combustion. La partie du moteur où les ergols brûlent, sous forte pression et à très haute température.

Col. L’endroit le plus étroit de la tuyère, entre la partie qui se resserre et celle qui s’évase.

Combustible. Ce qui brûle : l’essence, chez Goddard ; l’alcool, dans la V-2.

Comburant, ou oxydant. Ce qui fait brûler : l’oxygène. Dans l’espace, faute d’air, la fusée doit l’emporter.

Ergols, ou propergols. Les produits que brûle un moteur-fusée, combustible et comburant ensemble.

Étage. Une fusée à plusieurs étages largue chaque partie dont les réservoirs sont vides, pour ne pas traîner un poids inutile.

Générateur de gaz. Petit moteur-fusée qui produit le gaz chaud servant à faire tourner une turbine.

Gouverne. Petite palette mobile qui dévie un écoulement, air ou jet de gaz, pour corriger la direction de la fusée.

Gyroscope. Roue lourde tournant très vite, dont l’axe garde sa direction dans l’espace. Il sert de référence pour savoir si la fusée penche.

Honoris causa. Diplôme « pour l’honneur » : une université le décerne sans examen, pour saluer l’œuvre d’une personne.

Kilogramme-force. Unité de force : le poids d’une masse d’un kilogramme. Une poussée de cent kilogrammes-force peut soulever, au plus, une fusée de cent kilogrammes.

Oxygène liquide. L’oxygène de l’air, refroidi à 183 degrés au-dessous de zéro jusqu’à devenir liquide. Il prend ainsi beaucoup moins de place.

Parachute largable. Parachute libéré automatiquement en vol pour ramener la fusée et ses instruments au sol sans les briser.

Poussée. La force avec laquelle le moteur pousse la fusée. Pour qu’elle décolle, la poussée doit dépasser son poids.

Pompe centrifuge. Pompe dont une roue à palettes, tournant très vite, projette le liquide vers l’extérieur et le met sous pression.

Rapport de masse. La masse de la fusée au départ, réservoirs pleins, divisée par sa masse réservoirs vides. Plus il est grand, plus la fusée peut gagner de vitesse.

Refroidissement par rideau, ou par film. Méthode qui protège la paroi de la chambre en y faisant couler une mince couche de carburant liquide.

Refroidissement régénératif. Méthode où un ergol circule autour de la chambre avant d’y être brûlé : il la refroidit et récupère la chaleur.

Rendement. La part de l’énergie du carburant qui devient réellement de la vitesse du jet.

Statoréacteur pulsé, ou pulsoréacteur. Moteur à réaction qui respire l’air par une grille de clapets s’ouvrant et se fermant très vite. C’est le moteur du V-1, proche d’un brevet de Goddard de 1934.

Tour de lancement. Structure verticale qui guide la fusée pendant les premiers mètres, quand elle va encore trop lentement pour que ses ailerons la stabilisent.

Turbine. Roue à aubes mise en rotation par un jet de gaz.

Turbopompe. Ensemble d’une turbine et des pompes qu’elle fait tourner. Elle permet d’utiliser des réservoirs légers.

Tuyère. L’entonnoir de sortie du moteur. Celle de Goddard se resserre puis s’évase, ce qui accélère fortement les gaz et multiplie le rendement.

V-1. Bombe volante allemande de 1944 : un petit avion sans pilote propulsé par un pulsoréacteur.

V-2. Fusée allemande à oxygène liquide et alcool, lancée à partir de septembre 1944 sur l’Angleterre et la Belgique. Premier engin fabriqué par l’homme à atteindre l’espace.

Vitesse d’éjection. La vitesse à laquelle les gaz sortent du moteur. C’est le chiffre qui mesure le mieux la qualité d’un moteur-fusée.

Vitesse de libération. La vitesse qu’il faut atteindre pour échapper à l’attraction d’un astre : environ 11,2 kilomètres par seconde pour la Terre, 5 kilomètres par seconde pour Mars.

Annexe Sources et méthode

Ce livre raconte une vie vraie. Il ne contient aucun dialogue imaginé, aucune pensée prêtée à Goddard sans qu’il l’ait écrite lui-même ou que quelqu’un l’ait rapportée. Quand une scène est décrite, chaque détail vient d’un document : son journal, une lettre, un rapport, une note des éditeurs de ses papiers. Quand les sources se taisent, le livre se tait aussi. Quand elles se contredisent, il le dit.

La source principale

Presque tout ce livre vient de The Papers of Robert H. Goddard, publiés en 1970 chez McGraw-Hill, à New York, sous la direction d’Esther C. Goddard, avec G. Edward Pendray comme coéditeur. Les trois volumes, environ mille sept cents pages, rassemblent des extraits de son journal de 1898 à 1945, de ses carnets verts de 1906 à 1915, de son autobiographie inachevée, de sa correspondance, de ses rapports à la Smithsonian, à la fondation Guggenheim, à l’armée et à la marine, de ses carnets d’affidavits, ainsi que des notes des éditeurs et plusieurs annexes : la liste de ses brevets, les jalons de ses expériences, les honneurs reçus après sa mort. Les éditeurs ont choisi ces pages parmi plus de six mille. L’université Clark, à Worcester, en conserve les originaux dans sa bibliothèque Robert H. Goddard, et en propose une version numérisée sur son site d’archives, Clark Digital Commons.

Le premier volume couvre les années 1898 à 1924, le deuxième 1925 à 1937, le troisième 1938 à 1945 ainsi que les annexes. À la fin de chaque chapitre, une ligne « Sources » indique les documents utilisés, avec leurs dates, et le volume où on les trouve. Les citations de Goddard sont traduites de l’anglais par nos soins ; elles sont courtes, et le plus souvent rapportées au style indirect, pour rester fidèles au sens sans reproduire le texte, qui reste protégé par le droit d’auteur.

Les autres sources

Quelques faits viennent d’ailleurs, et sont alors signalés dans la ligne « Sources » du chapitre : l’éditorial du New York Times du 13 janvier 1920 et son rectificatif du 17 juillet 1969 ; les pages de la NASA sur Goddard et sur le Goddard Space Flight Center ; les publications du National Air and Space Museum et des archives de la Smithsonian Institution. Les notions de physique de l’annexe « Comprendre la fusée de Goddard » sont des connaissances générales, que l’on trouve dans tout manuel.

Ce que les sources ne disent pas

Les papiers de Goddard sont riches, mais ils ont leurs silences. Les éditeurs n’en ont publié qu’une partie. Son journal est souvent laconique : une liste de tâches, un temps qu’il fait, un livre lu. Il ne dit presque jamais ce qu’il ressent. Ce livre respecte cette réserve : quand Goddard n’a pas écrit ce qu’il pensait, on ne l’a pas écrit à sa place.

Les papiers ne nomment pas la maladie dont il est mort : ils parlent d’une excroissance dans la gorge, découverte en juin 1945, et d’une opération le 19 juin. Le National Air and Space Museum parle d’un cancer de la gorge ; c’est cette source qui est citée au chapitre « Le dernier printemps ». Une page du troisième volume, qui couvre la fin du mois d’août 1940, manquait à l’exemplaire numérisé consulté.

Les rapports de guerre de Goddard à la Marine sont en partie perdus. Comme on l’a raconté, les doubles de ses trente-quatre rapports ont disparu de ses dossiers dans les deux mois qui ont suivi sa mort, et douze d’entre eux manquaient aussi aux archives de la Marine. La période 1941-1945 est donc moins bien connue, sur le plan technique, que les années du Nouveau-Mexique.

Les contradictions entre les sources

Plusieurs faits sont rapportés différemment selon les sources. Plutôt que de choisir au hasard, ce livre les signale.

La date de l’article de 1919. « A Method of Reaching Extreme Altitudes » paraît dans une collection de la Smithsonian datée de 1919. Mais les exemplaires imprimés n’arrivent qu’au tout début de janvier 1920, et c’est en janvier 1920 que la presse s’en empare. Selon les sources, on lit donc 1919 ou 1920. Les deux sont exacts, l’une pour la date de la collection, l’autre pour la diffusion réelle.

Le montant de l’accord de 1960. L’annonce de la NASA d’août 1960, reproduite dans les papiers de Goddard, parle d’un million de dollars, versés à Esther Goddard et à la fondation Guggenheim. Une autre source, publiée par l’université Clark, avance un montant de quatre cent mille dollars étalés sur vingt ans. Ce livre retient le chiffre de l’annonce officielle de la NASA.

L’année d’arrivée à Roswell. Les papiers de Goddard, le National Park Service et l’université Clark le font arriver à Roswell en 1930, et le journal est sans ambiguïté : il loue le ranch Mescalero le 2 août 1930. Une page du National Air and Space Museum indique pourtant 1932.

Le jour du premier vol. Une page de l’université Clark date le premier vol du 26 mars 1926. Toutes les autres sources, à commencer par le journal de Goddard, donnent le 16 mars 1926. Il s’agit d’une coquille.

« Tante » Effie. Goddard appelait Effie Ward sa tante, et l’a présentée ainsi dans un rapport de 1922. Les éditeurs de ses papiers précisent qu’elle était en réalité une cousine éloignée.

La mort de Daniel Guggenheim. L’avant-propos des papiers la date de septembre 1930, une note du deuxième volume d’octobre 1930. Goddard écrit sa lettre de condoléances le 6 octobre 1930.

L’altitude du 9 août 1938. La lunette donne 4 920 pieds, soit 1 500 mètres, et le barographe officiel 3 294 pieds, soit 1 004 mètres : c’est le chiffre que Goddard retient, déçu, dans ses lettres, et celui de l’annexe des jalons. Une lettre de la National Aeronautic Association, du 8 septembre 1938, donne pourtant 6 565 pieds. On n’a pas trouvé d’explication à cet écart.

Le vol du 16 mars 1926. Les anciennes versions de cette biographie annonçaient « quatre secondes » de vol, et les chiffres variaient d’un paragraphe à l’autre. Les chiffres retenus sont ceux de Goddard lui-même et de l’annexe des jalons : 2,5 secondes de vol, 41 pieds de hauteur, soit 12,5 mètres, une retombée à 184 pieds, soit 56 mètres. On lit parfois 4,2 secondes : c’est la durée du deuxième vol, celui du 3 avril 1926.

La méthode

Ce livre a été écrit en quatre temps. D’abord, la lecture intégrale des trois volumes des papiers, avec des notes datées et référencées pour chaque fait. Ensuite, l’établissement d’une chronologie unique, pour que chaque événement ne soit raconté qu’une fois, à sa place. Puis l’écriture, chapitre par chapitre. Enfin, la vérification : chaque chapitre a été relu contre les notes et, au besoin, contre le texte des papiers, et chaque détail qui ne s’y trouvait pas a été retiré. La leçon pour Mars n’est tirée qu’une fois, à la fin, au chapitre « Ce que Goddard lègue à Mars ».

Référence principale : Esther C. Goddard et G. Edward Pendray (éd.), The Papers of Robert H. Goddard, New York, McGraw-Hill, 1970, 3 vol. — version numérisée : Clark University, Clark Digital Commons, commons.clarku.edu/papersgoddard.

Sources en ligne

Faits vérifiés auprès de ces sources le 1er octobre 2026.

Pour aller plus loin

Bibliothèque Mars

Ce livre prolonge la page par une architecture complète de colonie martienne. Le dossier ci-dessus reste volontairement autonome : Arcadia est un approfondissement facultatif, pas un préalable à la compréhension.

Arcadia — Manuel de la première cité martienneArcadia — Manuel de la première cité martienne