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Bible Mars — Organisations

SpaceX et Mars

Fondée en 2002 pour rendre Mars accessible en faisant baisser le prix des fusées, SpaceX a ravitaillé la Station, fait revenir ses premiers étages et transporté des astronautes. Son Starship vise la Lune, puis Mars.

fondée au début de 2002

Illustration consacrée à SpaceX
Illustration ; provenance exacte non vérifiée.
Fondation
Début 2002
Premier succès orbital
Falcon 1, 28 septembre 2008
Station spatiale
Dragon amarré le 25 mai 2012
Vol habité
Crew Dragon, 30 mai 2020
Vaisseau martien
Starship, 14 vols d’essai fin septembre 2026

7 chapitres et 3 annexes : environ 4 100 mots, soit 20 minutes de lecture. Chaque fait vient de sources vérifiées, indiquées à la fin de chaque chapitre.

Première partie

Survivre

2002 – 2012

Chapitre 1 · 2002 – 2006 Une petite entreprise de fusées

SpaceX est née d’un calcul : si les fusées coûtaient beaucoup moins cher, Mars deviendrait accessible. Ses premières années sont celles d’une poignée d’ingénieurs et d’un lanceur qui ne vole pas.

Les premiers salariés

Space Exploration Technologies, SpaceX, est fondée au début de 2002 par Elon Musk, qui en est directeur général, directeur technique et président depuis mai 2002. L’entreprise s’installe à Los Angeles, où se trouvent les grandes entreprises historiques de l’aérospatiale. Le premier noyau réunit Chris Thompson, Tom Mueller, spécialiste des moteurs, et Hans Koenigsmann, un ingénieur qu’Elon Musk a rencontré lors d’un lancement de fusée dans le désert de Mojave. Tim Buzza, spécialiste des essais, arrive en août 2002 : il est le cinquième salarié. Gwynne Shotwell rejoint SpaceX la même année pour vendre les lancements. Les moteurs sont testés au Texas, à McGregor.

Une fusée « compacte »

En 2003, Elon Musk décrit son premier lanceur au magazine de la Wharton School. Le Falcon doit placer une demi-tonne en orbite basse. La fusée Pegasus, meilleur choix de la NASA pour ce type de charge, coûte alors 25 millions de dollars ; SpaceX veut faire le même travail pour 7 millions. « Si notre lanceur était une voiture, ce serait une compacte », résume-t-il. Le Falcon, ajoute-t-il, est un premier pas vers Mars : le coût reste le principal obstacle pour qui veut y aller.

Le Falcon 1 est conçu à partir de matériel courant : un réseau Ethernet relie ses ordinateurs. SpaceX veut d’abord lancer depuis la base de Vandenberg, en Californie, mais la base fait attendre la jeune entreprise derrière d’autres lancements, puis lui refuse l’accès. Elle se replie sur l’atoll de Kwajalein, une base de l’armée américaine dans les îles Marshall, au milieu du Pacifique, près de l’équateur. L’équipe vit à Kwajalein et travaille sur l’île d’Omelek, où elle se rend en bateau.

Hans Koenigsmann, qui y passe des mois, en garde un souvenir précis. Son trajet quotidien est d’une trentaine de kilomètres, comme en Californie, mais en bateau, plus lent qu’une voiture même dans les embouteillages ; et dans un bateau, on se parle. « Toute l’équipe est dans le même bateau », dit-il : chacun connaît tout le monde, on vit et on travaille ensemble, sans distractions, sinon la plongée et la baignade. Le lieu a ses avantages : personne autour, rien à heurter, une grande liberté pour essayer, loin des regards, alors qu’au Cap tout se passe sous les yeux du public. Il est proche de l’équateur, ce qui convient à certaines charges. Mais tout ce qui ne tient pas dans un avion met quatre semaines à arriver.

Koenigsmann lui-même était entré dans l’entreprise d’une façon peu banale. Ingénieur allemand venu d’un institut de recherche de Brême, où il avait travaillé sur un petit satellite lancé par la navette en 1994, il avait attendu un ou deux mois après sa rencontre avec Elon Musk avant que celui-ci ne l’appelle et ne vienne l’interviewer chez lui, dans son salon, faute de bureau : on en apprend davantage, dira Koenigsmann, en voyant les photos et les livres de quelqu’un. Il devient le quatrième employé technique de SpaceX. Pour son premier lanceur, l’entreprise ne s’interdit rien : elle regarde ce que font les voitures, les téléphones, les batteries. Pour tester le largage du nez de la capsule Dragon, elle achètera même un château gonflable pour enfants, sur lequel elle fera retomber la coiffe.

Le premier échec

Le premier Falcon 1 décolle au début de 2006 et ne va pas loin. Hans Koenigsmann parlera d’un échec « déchirant » : « Nous avons appris beaucoup de choses que nous faisions mal, et apprendre fait parfois mal. »

Ils étaient alors cinquante ou soixante, peut-être davantage, mais pas plus de deux cents. Koenigsmann avait passé trois ou quatre mois sur le site. La fusée retombe près de son pas de tir, et il faut ramasser les débris : « c’est un jour triste ».

Sources : NASA, entretiens d’histoire orale du Commercial Crew & Cargo Program Office, 15 janvier 2013 : G. Shotwell (fondation au début de 2002), H. Koenigsmann (Mojave, Kwajalein et Omelek ; trajet en bateau, vie d’équipe, avantages et inconvénients du site, quatre semaines d’acheminement ; Brême et le satellite lancé en 1994 ; entretien dans son salon ; quatrième employé technique ; technologies d’autres secteurs ; château gonflable ; effectifs et mois passés sur le site lors du premier vol, débris), T. Buzza (premiers salariés, août 2002, cinquième salarié, Los Angeles, McGregor, Vandenberg), D. Giger (Vandenberg, l’équateur, premier lancement au début de 2006) ; Tesla, formulaire 10-K/A, 2026 (fonctions d’Elon Musk chez SpaceX depuis mai 2002) ; NASA, page « Gwynne Shotwell » (arrivée en 2002) ; R. Strauss, « Planning the Next (Giant) Step », Wharton Magazine, hiver 2003 (demi-tonne, Pegasus à 25 millions, 7 millions, « if our launcher were a car, it would be a compact », premier pas vers Mars) ; NASA, SP-2014-617, Commercial Orbital Transportation Services, 2014 (Ethernet, « heartbreaking », « learning sometimes hurts »). Les paroles sont traduites de l’anglais.

Chapitre 2 · 2006 – 2012 Le contrat qui a tout changé

En six ans, SpaceX passe de l’entreprise dont les fusées échouent à la première société privée qui ravitaille la Station spatiale internationale. Un programme de la NASA, COTS, rend ce saut possible.

Le pari COTS

En janvier 2006, la NASA lance un appel à propositions pour son programme COTS : elle veut que des entreprises privées développent des véhicules capables de transporter du fret vers la Station spatiale internationale, et ne les paiera qu’à mesure qu’elles franchiront des étapes fixées d’avance. SpaceX s’arrête presque entièrement pour rédiger sa proposition. Le jour du résultat, tous les salariés sont réunis dans la salle de repas ; à l’annonce de la victoire, la salle explose. L’accord, signé en août 2006, vaut 278 millions de dollars. Dès le départ, SpaceX et la NASA veulent que la capsule Dragon puisse un jour transporter des humains.

Le quatrième essai

Le Falcon 1 échoue trois fois. Le deuxième vol est moins douloureux que le premier : la fusée vole loin, hors de vue, sans atteindre l’orbite ; pour l’équipe, raconte Koenigsmann, c’est encore un jour triste, mais on ne ramasse pas de débris. Pour le troisième, l’entreprise a prévu deux fusées, pour pouvoir recommencer vite en cas d’échec. Entre le troisième et le quatrième vol, elle ne change qu’un seul chiffre : le délai de séparation des deux étages. L’ingénieur David Giger dira n’avoir jamais senti, chez les dirigeants, la tentation d’abandonner. La leçon tient en une formule : « tester comme on vole ». Toute différence entre la façon dont on teste un véhicule au sol et celle dont on le fait voler est l’endroit où surgiront les problèmes. Le 28 septembre 2008, depuis Kwajalein, le quatrième Falcon 1 atteint l’orbite : c’est la première fusée à ergols liquides développée par une entreprise privée à y parvenir. Le 23 décembre 2008, la NASA attribue à SpaceX un contrat de ravitaillement de la Station : douze missions pour 1,6 milliard de dollars. Gwynne Shotwell devient présidente de l’entreprise.

Falcon 9 et Dragon

Le 4 juin 2010, le premier Falcon 9, propulsé par neuf moteurs Merlin, décolle avec succès. Le 8 décembre 2010, le deuxième met en orbite la première capsule Dragon, qui revient sur Terre et est récupérée en mer : selon la NASA, SpaceX devient la première entreprise commerciale des États-Unis à récupérer un vaisseau revenu de l’orbite.

Le 22 mai 2012, un Falcon 9 lance Dragon vers la Station. Le 25 mai, l’approche se complique : un reflet sur le module japonais trompe les caméras thermiques, qui ne s’accordent plus avec les lidars. Un ingénieur ordonne un recul ; l’équipe corrige le logiciel en vol, et les capteurs convergent. Dragon est amarré à la Station : pour la première fois, une entreprise privée y livre du fret. À Hawthorne, environ 1 500 personnes crient, pleurent et s’embrassent devant la salle de contrôle.

Pour Hans Koenigsmann, alors ingénieur en chef des lancements, c’est comme arriver au sommet d’une montagne. La première mission de démonstration, en 2010, avait été presque parfaite. La seconde, bien plus complexe, a eu ses petits problèmes, résolus en route ; et elle a fait deux choses que SpaceX n’avait jamais réussies : lancer de nuit, et partir à la seconde prévue, alors que tous les vols précédents avaient glissé d’heure en heure jusqu’à la fin de leur fenêtre.

Le partenariat avec la NASA, racontent ses ingénieurs, a d’abord ressemblé à un face-à-face, « eux » contre « nous », puis s’est dissous dans le travail. Le représentant de la NASA auprès de SpaceX, Mike Horkachuck, voyageait avec l’équipe sur les sites d’essais et de lancement, assistait aux réunions et aidait à repérer les risques : pour Tim Buzza, c’était un coéquipier, pas un surveillant. Avant le vol vers la Station, les équipes de Houston passaient des nuits et des week-ends à examiner avec SpaceX les logiciels et les dossiers de sécurité. Les jalons de paiement, eux, ont pesé : utiles pour finir Dragon à temps, mais appliqués, selon Koenigsmann, « presque religieusement ». SpaceX a fini par obtenir de fusionner deux missions de démonstration presque identiques, à condition de prouver que cela ne coûtait rien en sécurité.

Livrer le fret s’apprend aussi. Au début, raconte Buzza, tout le monde se demandait si la fusée marcherait, si la capsule marcherait, si l’on pourrait s’amarrer ; le fret venait après. Il a fallu apprendre à le recevoir, à l’emballer, à placer son centre de gravité, à respecter la propreté et à éviter la contamination. Et le retour est plus difficile que l’aller : certaines expériences doivent rester alimentées en électricité et à température contrôlée, jusqu’à la récupération de la capsule en mer, puis jusqu’au site d’essais de McGregor, au Texas, où l’on défait les derniers sacs. La mission finit au Texas, là où commence une bonne partie de la fusée.

Le prix réel

L’accord COTS aura coûté bien plus que prévu. SpaceX pensait investir environ 105 millions de dollars en plus des 278 millions de la NASA ; au total, l’entreprise a dépensé environ 850 millions, et la NASA 396 millions. Sans ce programme, résume Gwynne Shotwell, SpaceX boiterait peut-être encore en essayant de changer le monde, au lieu de courir.

Sources : NASA, entretiens d’histoire orale du Commercial Crew & Cargo Program Office, 15 janvier 2013 : G. Shotwell (appel de janvier 2006, entreprise presque arrêtée, salle de repas, 278 millions, août 2006, présidence après le contrat de ravitaillement, reflet sur le module japonais, recul, 1 500 personnes, 105, 850 et 396 millions, « limping instead of running »), D. Giger (Dragon pensé pour les humains, aucun désespoir, « test as you fly »), H. Koenigsmann (deuxième et troisième vols du Falcon 1, deux fusées, un seul chiffre changé ; sommet de la montagne, première démonstration presque parfaite, lancement de nuit et à l’heure ; jalons appliqués « almost religiously » ; fusion de deux missions), T. Buzza (« us and them », M. Horkachuck coéquipier, nuits et week-ends de Houston avant le vol vers la Station, apprentissage du fret, retour vers McGregor) ; NASA, SP-2014-617, 2014 (Falcon 1 en orbite le 28 septembre 2008 après trois échecs, contrat du 23 décembre 2008, 1,6 milliard pour douze missions, Falcon 9 le 4 juin 2010 et ses neuf moteurs, Dragon le 8 décembre 2010, lancement du 22 mai et amarrage du 25 mai 2012) ; R. Preer, Wharton Magazine, automne 2010 (première fusée privée à ergols liquides en orbite). Les paroles sont traduites de l’anglais.

Deuxième partie

Réutiliser

2014 – 2026

Chapitre 3 · 2015 – 2020 Faire revenir les fusées

Pour faire baisser le prix de l’espace, SpaceX veut récupérer ses fusées plutôt que les jeter. Entre 2015 et 2020, l’idée devient routine, et des astronautes montent à bord.

Le 21 décembre 2015

Ce soir-là, un Falcon 9 met en orbite onze satellites de messagerie Orbcomm depuis Cap Canaveral. Moins de dix minutes après le décollage, vers 20 h 38, heure de la côte est, son premier étage revient et se pose debout sur une aire que SpaceX appelle Landing Zone 1, à une dizaine de kilomètres au sud de son point de départ. Depuis, les atterrissages d’étages de Falcon 9 sont devenus courants ; la NASA les signale régulièrement dans les comptes rendus de ses missions de ravitaillement.

Falcon Heavy et le roadster

Le 6 février 2018, depuis le pas de tir 39A du centre Kennedy, SpaceX lance pour la première fois le Falcon Heavy : trois premiers étages de Falcon 9 réutilisables accolés, soit 27 moteurs Merlin. C’est alors la fusée en service la plus puissante ; elle peut envoyer environ 17 tonnes vers Mars. Les deux propulseurs latéraux reviennent se poser côte à côte à Cap Canaveral. L’étage central, lui, manque son atterrissage : deux de ses moteurs ne se sont pas rallumés.

Pour ce vol de démonstration, la seule charge est une voiture électrique Tesla Roadster, fixée au second étage, avec au volant un mannequin en combinaison baptisé « Starman ». L’étage la place sur une orbite autour du Soleil qui s’étend au-delà de celle de Mars, sans qu’aucune rencontre avec la planète soit prévue ni même possible. En octobre 2020, la voiture passe à environ huit millions de kilomètres de Mars, trop loin pour que la planète modifie son orbite.

Le 30 mai 2020

À 15 h 22, heure de la côte est, un Falcon 9 décolle du pas de tir 39A, celui des missions Apollo et des navettes. À son sommet, la capsule Crew Dragon emporte les astronautes de la NASA Robert Behnken et Douglas Hurley vers la Station spatiale internationale. Pour la première fois, des astronautes de la NASA partent du sol américain à bord d’un vaisseau construit et exploité par une entreprise privée. Elon Musk parle d’un « rêve devenu réalité » pour toute l’entreprise, le fruit du travail d’environ cent mille personnes si l’on compte tous les fournisseurs.

Sources : S. Clark, « Photos: Falcon 9 booster stands upright after landing », Spaceflight Now, 22 décembre 2015 (onze satellites Orbcomm, atterrissage vers 20 h 38 EST à Landing Zone 1, environ six miles au sud du point de départ) ; NASA, blog « Commercial Resupply », par exemple « Falcon 9 First Stage Lands! », 3 juin 2021 ; J. Uri, « 5 Years Ago: First Flight of the Falcon Heavy Rocket », NASA, 6 février 2023 (6 février 2018, pas de tir 39A, trois premiers étages, 27 moteurs, fusée en service la plus puissante, 37 000 livres vers Mars, atterrissage des propulseurs latéraux, échec de l’étage central, Tesla Roadster, Starman, orbite au-delà de celle de Mars, passage à cinq millions de miles en octobre 2020) ; NASA, « NASA Astronauts Launch from America in Historic Test Flight of SpaceX Crew Dragon », 30 mai 2020 (15 h 22, Behnken et Hurley, la première, « dream come true », « a hundred thousand people roughly ») ; SpaceX, page « Launches » (pas de tir 39A d’Apollo et de la navette). Les conversions en unités métriques sont de nous.

Chapitre 4 · 2014 – 2017 Red Dragon, la capsule qui devait se poser sur Mars

En 2016, SpaceX annonce qu’elle enverra dès 2018 une capsule Dragon se poser sur Mars, avec l’aide de la NASA. Le projet ne volera jamais, mais il a fixé une idée qui ne quittera plus l’entreprise : freiner sur Mars avec des moteurs, pas avec des parachutes.

L’annonce

Le mercredi 27 avril 2016, SpaceX annonce sur ses réseaux sociaux qu’elle prévoit d’envoyer des Dragon vers Mars « dès 2018 ». Ces missions, baptisées Red Dragon, doivent démontrer les techniques nécessaires pour poser sur Mars de lourdes charges à l’aide de moteurs. « Dragon 2 est conçue pour pouvoir se poser n’importe où dans le système solaire », écrit Elon Musk ; « la mission Red Dragon vers Mars est son premier vol d’essai ». La capsule, sans équipage, mesure environ six mètres de haut et 3,7 mètres de large.

La version de Dragon destinée aux astronautes possède huit moteurs SuperDraco, fabriqués en partie par impression 3D, qui brûlent un mélange d’hydrazine et de peroxyde d’azote. Leur premier rôle est d’éloigner la capsule et son équipage d’une fusée défaillante au décollage. S’ils n’ont pas servi, ils doivent permettre, selon les plans de l’époque, de poser la capsule en douceur sur Terre, avec des jambes sortant du bouclier thermique. Sur Mars, la même technique doit freiner Red Dragon.

L’aide de la NASA

La NASA ne paie rien : l’accord, signé fin avril 2016, est un accord sans échange de fonds, qui prolonge une collaboration existante. Selon l’agence, ses ingénieurs travaillent discrètement avec SpaceX sur ce projet depuis 2014. Elle s’engage à fournir les communications de son réseau d’antennes de l’espace lointain, en Californie, en Espagne et en Australie, la conception de la trajectoire par les navigateurs du JPL, une aide au choix du site d’atterrissage, l’analyse du système d’entrée, de descente et d’atterrissage, et des conseils en protection planétaire. SpaceX doit rendre publiques ses données scientifiques dans les six mois. L’effort de la NASA est estimé à environ 32 millions de dollars sur quatre ans, en temps d’ingénieurs ; selon Jim Reuter, responsable des programmes technologiques de l’agence, la dépense de SpaceX serait environ dix fois plus importante, de l’ordre de 300 millions.

Pourquoi la NASA s’y intéresse

Ce que la NASA veut, ce sont des données. Pour poser des humains sur Mars, explique Jim Reuter en juillet 2016, deux techniques seront nécessaires quelle que soit la solution retenue : l’atterrissage de précision et la rétropropulsion supersonique, c’est-à-dire allumer de gros moteurs face à l’écoulement de l’air, à une vitesse supérieure à celle du son, pour faire le travail des parachutes. Red Dragon doit peser entre huit et dix tonnes à l’atterrissage, alors que Curiosity, le plus lourd engin jamais posé sur Mars, ne pesait qu’environ une tonne. Or les parachutes et la « grue volante » qui ont posé Curiosity ne suffiront pas pour des engins beaucoup plus lourds. « Le cœur du problème, pour se poser sur Mars, c’est cette piètre excuse d’atmosphère », résume l’ingénieur Robert Manning, du JPL. Sans Red Dragon, selon les responsables de la NASA, l’agence n’aurait pas obtenu de telles données avant la fin des années 2020.

L’abandon

En février 2017, la présidente de SpaceX, Gwynne Shotwell, annonce que le premier vol est repoussé de 2018 à 2020. Le 19 juillet 2017, Elon Musk explique que les futures Crew Dragon ne se poseront plus sur Terre grâce à leurs moteurs, mais en mer sous parachutes : qualifier ces atterrissages pour des astronautes aurait demandé un effort énorme, et il n’est plus convaincu que la combinaison d’un bouclier thermique et de moteurs latéraux soit la bonne façon de se poser sur Mars. « Le plan est de faire des atterrissages propulsés sur Mars, c’est certain, mais avec un vaisseau beaucoup plus grand », écrit-il. En août 2017, Jim Green, directeur des sciences planétaires de la NASA, confirme que SpaceX a « remis Red Dragon en veilleuse ». L’accord, rappelle-t-il, prévoyait que la NASA conduise la capsule jusqu’au sommet de l’atmosphère martienne ; le reste revenait à SpaceX.

Le « vaisseau beaucoup plus grand » est devenu Starship, raconté au chapitre suivant : c’est lui qui doit, selon l’entreprise, se poser sur Mars en freinant avec ses moteurs.

Sources : S. Clark, « SpaceX announces plan to send mission to Mars in 2018 », Spaceflight Now, 27 avril 2016 (annonce, citations de SpaceX et d’E. Musk, dimensions, aide de la NASA, accord sans échange de fonds, collaboration depuis 2014, services fournis, publication des données sous six mois, SuperDraco, impression 3D, ergols, double rôle) ; S. Clark, « NASA spells out support for SpaceX’s Red Dragon Mars mission », Spaceflight Now, 29 juillet 2016 (J. Reuter, deux techniques nécessaires, réseau d’antennes, JPL, site, protection planétaire, 32 millions sur quatre ans, environ 300 millions pour SpaceX, 8 à 10 tonnes contre environ une pour Curiosity, rétropropulsion supersonique, citation de R. Manning, fin des années 2020) ; NASA, J. Reuter, « NASA Collaboration with SpaceX’s Red Dragon Mission », présentation au comité technologique du NASA Advisory Council, juillet 2016 ; S. Clark, « Propulsive landings nixed from SpaceX’s Dragon spaceship », Spaceflight Now, 19 juillet 2017 (report annoncé en février par G. Shotwell, abandon des atterrissages propulsés, raisons, citation sur le « vaisseau beaucoup plus grand ») ; S. Clark, « SpaceX informed NASA of slowdown in its commercial Mars program », Spaceflight Now, 18 août 2017 (J. Green, « back burner », partage des rôles). Les citations sont traduites de l’anglais ; l’explication de la rétropropulsion reprend celle de R. Manning.

Chapitre 5 · 2021 – 2026 Starship

Le vaisseau conçu pour Mars est d’abord choisi pour la Lune. Depuis le sud du Texas, il vole de plus en plus loin.

Le plus grand lanceur jamais construit

Starship réunit un premier étage, Super Heavy, et un vaisseau, Starship, tous deux conçus pour être entièrement réutilisables. SpaceX le présente comme le lanceur le plus puissant jamais développé, capable de porter plus de cent tonnes en orbite. Il a été conçu dès l’origine pour fonctionner au méthane et à l’oxygène liquides, des ressources qu’on peut extraire et raffiner sur Mars. Il est fabriqué, testé et lancé à Starbase, au Texas.

Un atterrisseur lunaire

Le 16 avril 2021, la NASA choisit SpaceX pour développer l’atterrisseur qui déposera de nouveau des astronautes américains sur la Lune, dans le cadre du programme Artemis : un contrat de 2,89 milliards de dollars, à prix fixe, payé par étapes. L’atterrisseur est une version de Starship, avec une vaste cabine et deux sas. En 2026, la NASA réorganise son calendrier : la mission Artemis III, prévue pour 2027, restera en orbite terrestre et servira à tester les rendez-vous et l’amarrage entre Orion et des engins d’essai des atterrisseurs de SpaceX et de Blue Origin ; le prochain alunissage d’Américains est reporté à Artemis IV.

Les vols d’essai

Le 14 mars 2024, lors du troisième vol d’essai intégré, Super Heavy décolle avec ses 33 moteurs Raptor ; le vaisseau se sépare en allumant ses six moteurs, atteint l’orbite prévue et réussit une démonstration de transfert d’ergols entre ses réservoirs internes, une étape vers le ravitaillement en orbite dont dépendent les missions lointaines. Le 24 juillet 2026, lors du treizième vol, une nouvelle version de l’ensemble déploie vingt satellites Starlink, rallume un moteur dans l’espace, puis le vaisseau rentre dans l’atmosphère et se pose doucement dans l’océan Indien, intact. Le quatorzième vol a lieu le 28 septembre 2026.

Sources : SpaceX, page « Mission: Mars », consultée le 10 octobre 2026 (système entièrement réutilisable, le plus puissant jamais développé, plus de cent tonnes, méthane et oxygène) ; SpaceX, page « Launches », consultée le 10 octobre 2026 (Starbase, vol 14 du 28 septembre 2026) ; NASA, « As Artemis Moves Forward, NASA Picks SpaceX to Land Next Americans on Moon », 16 avril 2021 (2,89 milliards, prix fixe et étapes, cabine et deux sas) ; NASA, « NASA Outlines Preliminary Artemis III Mission Plans », 13 mai 2026 (Artemis III en orbite terrestre l’an prochain, tests avec les engins de SpaceX et de Blue Origin, alunissage sur Artemis IV) ; NASA, « NASA Artemis Mission Progresses with SpaceX Starship Test Flight », 14 mars 2024 (troisième vol, 33 moteurs, six moteurs, orbite prévue, transfert d’ergols) ; SpaceX, « Starship’s Thirteenth Flight Test », 24 juillet 2026 (vingt satellites Starlink, rallumage, amerrissage intact dans l’océan Indien).

Chapitre 6 · 2026 Ce que SpaceX annonce pour Mars

SpaceX n’a encore rien envoyé vers Mars. Mais l’entreprise décrit publiquement ce qu’elle veut y faire, et à quelle échelle.

Une ville, pas une base

Sur son site, en 2026, SpaceX décrit l’objectif : une ville autonome sur Mars, qui demandera plus d’un million de personnes et des millions de tonnes de fret. Les fenêtres de lancement vers Mars ne s’ouvrent qu’environ tous les vingt-six mois ; il faudra plus de dix lancements par jour pendant ces fenêtres et, au bout du compte, plusieurs milliers de Starships. Le vaisseau entrera dans l’atmosphère martienne à 7,5 kilomètres par seconde.

Le fret d’abord

L’entreprise propose des vols de fret vers la surface de Mars « au plus tôt en 2028 », au prix de 100 millions de dollars la tonne. Les premiers humains devront ensuite repérer les ressources, préparer les zones d’atterrissage, installer la production d’énergie et construire des habitats.

Des annonces, pas des résultats

Ces chiffres sont des objectifs annoncés par l’entreprise, non des réalisations. À la date de vérification de ce livre, les sources consultées ne font état d’aucun vol de Starship au-delà de l’orbite terrestre ; le ravitaillement en orbite, indispensable pour un voyage vers Mars, n’y apparaît que sous la forme d’une démonstration de transfert entre les réservoirs d’un même vaisseau.

Sources : SpaceX, page « Mission: Mars », consultée le 10 octobre 2026 (un million de personnes, millions de tonnes, plus de dix lancements par jour, vingt-six mois, plusieurs milliers de Starships, 7,5 km/s, « no earlier than 2028 », 100 millions de dollars la tonne, tâches des premiers humains) ; pour le dernier paragraphe, les sources du chapitre précédent, qui ne mentionnent aucun vol au-delà de l’orbite terrestre ni de transfert d’ergols entre deux vaisseaux.

Épilogue

SpaceX et Mars

Chapitre 7 · La leçon Ce que SpaceX apporte à Mars

SpaceX n’a pas encore touché Mars. Mais son histoire change déjà la façon de poser la question du voyage. Quatre leçons en ressortent.

Le coût d’abord

Dès 2003, l’entreprise affirmait que le prix des lancements était le principal obstacle. En récupérant ses premiers étages, elle a fait de la réutilisation une pratique courante. Une ville martienne exigerait des milliers de vaisseaux : sans fusées réutilisables, ce calcul n’aurait aucun sens.

Échouer, mais vite

Trois échecs du Falcon 1 avant le premier succès, quatorze vols d’essai de Starship en quelques années : l’entreprise apprend en volant. « Tester comme on vole » est une règle qui vaudra pour chaque équipement envoyé sur Mars.

Public et privé ensemble

SpaceX ne s’est pas faite seule : les contrats de la NASA, COTS, le ravitaillement de la Station, l’atterrisseur lunaire, ont financé et validé chaque étape. Le chemin vers Mars passera probablement par des alliances semblables entre agences et entreprises.

Freiner avec des moteurs

Red Dragon n’a jamais volé, mais le problème qu’elle devait résoudre demeure : l’atmosphère de Mars est trop mince pour que des parachutes freinent un engin de plusieurs tonnes. Les responsables de la NASA comme ceux de SpaceX considèrent qu’il faudra allumer de gros moteurs à vitesse supersonique pour poser les cargaisons et les équipages. Les atterrissages des étages de Falcon 9 sur Terre en sont une répétition partielle.

Cette leçon est une réflexion de l’auteur de ce livre, fondée sur les faits rapportés dans les chapitres précédents, où leurs sources sont indiquées.

Annexes

Pour aller plus loin

Annexe Comprendre SpaceX

Quelques notions, expliquées simplement, pour suivre ce livre.

L’étage d’une fusée

Une fusée est faite de plusieurs parties empilées, les étages. Le premier, le plus gros, arrache l’ensemble au sol puis se détache quand ses réservoirs sont vides ; le suivant prend le relais.

Les ergols

Les substances qu’une fusée brûle pour avancer : un carburant (kérosène, hydrogène, méthane) et un comburant, le plus souvent de l’oxygène liquide.

Un contrat à étapes

Dans les programmes COTS et de l’atterrisseur lunaire, la NASA ne paie pas un produit d’avance : elle verse l’argent à mesure que l’entreprise franchit des étapes fixées à l’avance.

Le ravitaillement en orbite

Faire le plein d’un vaisseau déjà en orbite, en lui transférant des ergols depuis un autre vaisseau. C’est ce qui permettrait à un Starship de repartir de l’orbite terrestre vers Mars avec des réservoirs pleins.

La rétropropulsion supersonique

Allumer des moteurs face à l’écoulement de l’air, alors que l’engin va encore plus vite que le son, pour le ralentir à la place des parachutes. C’est la technique que devait tester Red Dragon et que Starship doit employer sur Mars.

Ces explications sont des notions générales. Le principe des paiements par étapes suit les sources du chapitre 2 et l’annonce de la NASA du 16 avril 2021 ; la rétropropulsion supersonique, les explications de l’ingénieur Robert Manning rapportées par Spaceflight Now en juillet 2016.

Annexe Chronologie

SpaceX, en dates.

Début 2002. Fondation de SpaceX.

Début 2006. Premier lancement du Falcon 1, depuis Kwajalein : échec.

Août 2006. Accord COTS avec la NASA, 278 millions de dollars.

28 septembre 2008. Le quatrième Falcon 1 atteint l’orbite.

23 décembre 2008. Contrat de ravitaillement de la Station : douze missions.

4 juin 2010. Premier vol du Falcon 9.

8 décembre 2010. Première capsule Dragon récupérée après un vol orbital.

25 mai 2012. Dragon amarré à la Station spatiale internationale.

21 décembre 2015. Un premier étage de Falcon 9 se pose à Cap Canaveral.

27 avril 2016. SpaceX annonce Red Dragon, avec l’aide de la NASA.

Février 2017. Le premier vol de Red Dragon est repoussé à 2020.

19 juillet 2017. Abandon des atterrissages propulsés de Dragon.

Août 2017. Red Dragon mise en veilleuse.

6 février 2018. Premier vol du Falcon Heavy et de son Tesla Roadster.

30 mai 2020. Behnken et Hurley partent vers la Station à bord de Crew Dragon.

16 avril 2021. Starship choisi comme atterrisseur lunaire d’Artemis.

14 mars 2024. Troisième vol de Starship, transfert d’ergols.

24 juillet 2026. Treizième vol de Starship.

28 septembre 2026. Quatorzième vol de Starship.

Sources : celles des chapitres.

Annexe Sources et méthode

Ce livre raconte l’entreprise SpaceX et son projet martien. Cette annexe indique d’où viennent les faits et ce qui reste incertain.

Les sources principales

Les débuts de l’entreprise reposent sur quatre entretiens d’histoire orale de la NASA réalisés en janvier 2013 auprès de Gwynne Shotwell, Hans Koenigsmann, Tim Buzza et David Giger, et sur l’histoire du programme COTS publiée par la NASA en 2014. La suite s’appuie sur les communiqués et articles de la NASA, des articles de Spaceflight Now pour l’atterrissage de 2015 et pour le projet Red Dragon (2016-2017), une présentation de la NASA de juillet 2016 sur sa collaboration à Red Dragon, et les pages du site de SpaceX consultées en octobre 2026.

L’ancienne page « SpaceX » de ce site renvoyait vers le dossier consacré à l’histoire de SpaceX, de Falcon 1 à Starship, qui reste en ligne. La vie d’Elon Musk est racontée dans sa biographie ; nous ne la reprenons ici que lorsqu’elle se confond avec celle de l’entreprise.

Ce qui reste incertain

Au moment de l’accord COTS de 2006, Gwynne Shotwell parle d’environ 80 salariés, David Giger de 200 à 250. Les dates exactes des trois premiers vols du Falcon 1 ne sont pas données par nos sources. Le projet « Mars Oasis », souvent présenté comme l’origine de SpaceX, n’apparaît dans aucune des sources consultées. Les objectifs martiens de l’entreprise sont présentés comme des annonces, non comme des faits. Pour Red Dragon, les sources consultées s’arrêtent à la mise « en veilleuse » d’août 2017 : elles ne disent pas si l’accord avec la NASA a été formellement clos.

La longueur

Ce livre compte environ quatre mille deux cents mots, contre deux mille cinq cents dans sa version précédente. L’objectif fixé pour cette collection était de cent mille. Nous ne l’avons pas atteint, et nous préférons le dire : nous n’avons écrit que ce que nos sources permettaient d’affirmer.

L’illustration

L’image placée en tête de ce livre est une illustration dont nous n’avons pas pu vérifier la provenance exacte.

Sources en ligne

Faits vérifiés auprès de ces sources le 18 octobre 2026.

Pour aller plus loin

Bibliothèque Mars

Ce livre prolonge la page par une architecture complète de colonie martienne. Le dossier ci-dessus reste volontairement autonome : Arcadia est un approfondissement facultatif, pas un préalable à la compréhension.

Arcadia — Manuel de la première cité martienneArcadia — Manuel de la première cité martienne