Je ne m’adresse pas seulement à ceux qui rêvent de gouverner la France demain. Ce serait trop commode : près de soixante-neuf millions de personnes pourraient alors désigner une poignée de responsables, prononcer « c’est leur faute », puis retourner à leurs occupations comme si la souveraineté démocratique ne nous engageait jamais. Ces lignes s’adressent d’abord à mes compatriotes, de droite, de gauche, du centre ou des extrêmes; aux électeurs convaincus comme aux électeurs résignés, aux abstentionnistes lassés, aux patriotes déclarés comme à ceux que ce mot laisse plus distants. Elles parlent autant aux Français convaincus de vivre encore dans l’un des meilleurs pays du monde qu’à ceux qui ne reconnaissent plus tout à fait le pays de leur enfance. Les gouvernants d’aujourd’hui, d’hier et de demain y trouveront naturellement leur part, mais ils n’en sont pas les seuls destinataires. Ce texte est avant tout une conversation avec mes compatriotes, donc aussi avec moi-même.
Je voudrais leur expliquer quelque chose que j’ai mis longtemps à comprendre moi-même : pourquoi certains Français veulent partir, pourquoi beaucoup de ceux qui le voudraient ne le peuvent matériellement pas, et pourquoi je comprends désormais profondément ceux qui en ont les moyens et qui finissent par le faire. Je ne parle pas de tous les expatriés comme s’ils formaient un bloc politique homogène. On vit à l’étranger pour mille raisons : une carrière, des études, l’amour, le climat, l’aventure, une mutation professionnelle, une retraite choisie ou simplement l’envie de découvrir le monde. Au 31 décembre 2025, 1 784 975 Français étaient inscrits au Registre des Français établis hors de France, mais cette inscription est facultative et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères estime à environ 2,5 millions le nombre total de Français vivant hors du territoire national. L’inscription au registre étant facultative, le ministère précise que ces données doivent être maniées avec précaution et qu’elles ne permettent pas de connaître exactement les flux de personnes. Elles ne permettent donc pas, à elles seules, de déterminer pourquoi chacun de ces Français a choisi de vivre à l’étranger. (Source : ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « La communauté française à l’étranger en chiffres », données au 31 décembre 2025; consulter la source officielle.)
Je ne prétendrai donc jamais que deux millions et demi de Français auraient « voté avec leurs pieds » contre la politique française. Ce serait faux, et mon propos n’a nul besoin de telles exagérations pour être entendu. En revanche, lorsque l’on regarde spécifiquement certaines populations très qualifiées, le signal devient beaucoup plus difficile à ignorer. Le baromètre Ipsos bva réalisé en 2025 pour la Fédération Syntec estime qu’environ 15 000 jeunes diplômés d’écoles françaises d’ingénieurs et de management commencent chaque année leur carrière à l’étranger; parmi les actifs et étudiants de niveau bac +5 ou davantage interrogés, 57 % envisageaient de travailler hors de France dans les trois années suivantes, dont 21 % sérieusement. Le volume des départs des diplômés concernés avait progressé de 23 % en dix ans, tandis que 70 % des répondants estimaient que la France était en déclin, 74 % se disaient inquiets de sa situation économique et 81 % de sa situation politique. Dans le même temps, 84 % citaient au moins un avantage de l’écosystème français. (Source : Ipsos bva/Fédération Syntec, « Baromètre 2025 de la fuite des cerveaux », enquête auprès de 1 008 diplômés et étudiants bac +5 et plus, septembre 2025; consulter l’étude Ipsos : https://www.ipsos.com/fr-fr/barometre-2025-de-la-fuite-des-cerveaux.)
Voilà la France contradictoire dont je veux parler : un pays que l’on peut aimer passionnément, qui conserve des avantages considérables, des talents immenses et des raisons puissantes d’y vivre, mais dont certains enfants finissent malgré tout par considérer que le rapport entre ce qu’il leur demande, ce qu’il leur permet de construire et ce qu’il leur garantit en retour s’est profondément détérioré. Ce texte ne naît ni d’une haine de la France ni d’un désir de la voir échouer. Il vient de l’endroit beaucoup plus douloureux où demeure l’amour, mais où s’installe peu à peu le doute : peut-on continuer à vivre avec ce que l’on aime lorsque l’on ne sait plus si l’on peut encore y construire sa vie ?
Aimer la France n’est pas signer un chèque en blanc à l’État
J’aime la France. J’aime ses paysages, sa langue, ses villages, ses montagnes, ses campagnes, son patrimoine et cette extraordinaire diversité qui permet de changer presque de monde après quelques heures de route. J’aime comprendre ce qu’ont construit les générations qui nous ont précédés. J’aime l’histoire de nos rois, de nos Républiques, de nos empires, de nos conquêtes et de nos défaites, de nos scientifiques, de nos explorateurs, de nos militaires, de nos ingénieurs et de nos bâtisseurs. Je m’intéresse également à notre histoire coloniale sans avoir besoin de transformer les écarts historiques de développement militaire, industriel, scientifique, administratif ou infrastructurel entre les sociétés en une quelconque hiérarchie de valeur entre les êtres humains, pas davantage que je n’ai besoin d’effacer les violences, les dominations et les injustices qui ont accompagné cette histoire. Aimer l’histoire de son pays n’oblige ni à la transformer en légende dorée ni à la renier. On devrait pouvoir regarder son passé en adulte, avec ses grandeurs, ses fautes, ses sacrifices, ses contradictions et ses accomplissements.
La France, pour moi, n’est surtout pas seulement l’État français. La Nation ne se résume pas à Bercy, au Code général des impôts, au Journal officiel ou au gouvernement du moment. Les gouvernements passent, les majorités changent, les ministres sont remplacés et les régimes politiques eux-mêmes ont changé au cours de notre histoire. La communauté humaine, historique, culturelle et affective que nous appelons la France leur est antérieure et, je l’espère, leur survivra. C’est précisément pourquoi je refuse que l’on oppose systématiquement le patriotisme et la critique du fonctionnement de l’État. On peut aimer son pays au point d’être extraordinairement sévère envers ceux qui l’administrent, précisément parce que l’on conserve pour lui des ambitions plus grandes que celles auxquelles on le voit parfois se résigner. Critiquer l’État n’est donc pas nécessairement attaquer la France; cela peut au contraire être la conséquence d’une attente immense à son égard.
Aimer profondément son pays n’a jamais signifié consentir sans limite à tout ce que l’État lui impose. Le respect du drapeau, de notre histoire, de nos soldats et de ceux qui sont morts pour la France n’oblige ni à accepter d’être tondu comme une vache à lait, ni à se résigner à une pression fiscale ressentie comme excessive, à des règles qui s’insinuent jusque dans les détails de la vie quotidienne ou au sentiment d’être regardé d’abord comme un fraudeur potentiel dont il faudrait extraire le moindre euro. Le patriotisme n’est pas un chèque en blanc donné à l’État. Il n’exige ni l’approbation de toutes ses politiques, ni la résignation devant ses dysfonctionnements, ni le sacrifice de son propre avenir comme preuve d’amour national. On peut demeurer profondément attaché à la France et conclure que l’on ne parvient plus à y évoluer comme on l’espérait. Lorsqu’un navire prend l’eau, certains restent à bord, écopent, réparent la coque et tentent de le ramener au port; ils ont tout mon respect. D’autres, après avoir écopé pendant des années, finissent par rejoindre la rive parce qu’ils refusent de se noyer avec lui. Leur départ ne prouve pas qu’ils détestent le navire. Parfois, il leur coûte précisément parce qu’ils l’aiment encore.
3 536 milliards d’euros : cessons de réciter un chiffre que personne ne peut se représenter
Selon l’INSEE, la dette publique française au sens de Maastricht atteignait 3 536,1 milliards d’euros à la fin du premier trimestre 2026, soit 117,5 % du produit intérieur brut, contre 115,7 % trois mois auparavant. Elle avait donc augmenté de 75,6 milliards d’euros en un trimestre. Dire 117,5 % du PIB signifie que le stock de dette représente environ 1,175 fois la valeur de toute la richesse produite en France pendant une année. L’INSEE précise toutefois que l’augmentation trimestrielle de la dette ne doit pas être confondue avec le déficit de la même période, la dette étant également affectée par la trésorerie et d’autres opérations financières. (Source : INSEE, « Dette trimestrielle de Maastricht des administrations publiques, premier trimestre 2026 », 25 juin 2026; publication officielle de l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/9010340.)
Si l’on veut comprendre pourquoi ce chiffre m’inquiète, il faut là encore cesser de ne regarder qu’un trimestre. En 2005, la dette publique s’élevait à 1 147,6 milliards d’euros et représentait 66,8 % du PIB. Vingt ans plus tard, au premier trimestre 2026, elle atteint 3 536,1 milliards et 117,5 % du PIB. En euros courants, le stock a donc été multiplié par un peu plus de trois, soit environ +208 %. On pourrait objecter, à juste titre, qu’une comparaison nominale sur vingt ans intègre l’inflation et la croissance de l’économie. C’est précisément pour cela que le second chiffre est le plus important : le poids de la dette rapporté au PIB a lui aussi progressé de 50,7 points, de 66,8 % à 117,5 %. Il ne s’agit donc pas seulement d’euros de 2026 comparés à des euros de 2005. C’est la place de la dette dans notre richesse nationale qui a profondément changé. (Source : INSEE, série longue « Dette et déficit public », dette de Maastricht depuis 1980 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1288370.)
Mais soyons francs : 3 536,1 milliards d’euros ne signifie presque plus rien pour le cerveau humain. Pour redonner à ce nombre une échelle intelligible, l’INSEE estimait la population française à 69,1 millions d’habitants au 1er janvier 2026. Rapporté à cette population, le stock de dette représente environ 51 174 euros par habitant, enfants et nourrissons compris. Ce n’est pas une facture individuelle : aucun Français ne recevra demain un avis lui demandant de verser personnellement cette somme. C’est un simple équivalent arithmétique, destiné à rendre visible un ordre de grandeur autrement presque abstrait. (Sources : INSEE, dette publique au premier trimestre 2026 et « Bilan démographique 2025 »; population de 69,1 millions au 1er janvier 2026; dette publique; population française.)
REPÈRE DE CALCUL 3 536 100 000 000 € ÷ 69 100 000 habitants = 51 173,66 €, soit ≈ 51 174 € par habitant.
Un autre malentendu mérite d’être dissipé : un État ne rembourse pas sa dette comme un particulier rembourse son crédit immobilier. Les titres arrivent progressivement à échéance et sont, pour une large part, refinancés par de nouvelles émissions. Pour 2026, l’Agence France Trésor affiche un besoin prévisionnel de financement de l’État de 305,7 milliards d’euros, dont 175,8 milliards correspondent à des titres de moyen et long terme arrivant à échéance. Son programme prévoit parallèlement 310 milliards d’euros d’émissions de titres d’État de moyen et long terme, nettes de rachats. Autrement dit, les 175,8 milliards arrivant à échéance ne sont pas réunis sous forme d’impôts pour faire disparaître définitivement cette dette ancienne : ils sont largement refinancés par de nouveaux emprunts, tandis que le déficit courant doit lui aussi être couvert. (Source : Agence France Trésor, « Budget de l’État – Projet de loi de finances pour 2026 »; tableau de financement officiel.)
Ce qui est en revanche immédiatement payé et définitivement indisponible pour tout autre usage, ce sont les intérêts. En 2025, les administrations publiques ont consacré 64,7 milliards d’euros aux intérêts. Rapportée à la population, cette charge correspond à environ 936,32 euros par habitant et par an. En divisant par douze, cela représente environ 78,03 euros par habitant et par mois en simple équivalent arithmétique; pour une famille de quatre personnes, on arrive à environ 312 euros par mois de richesse collective correspondant aux seuls intérêts. Personne ne reçoit cette facture individuellement : cette traduction sert seulement à montrer ce que plusieurs dizaines de milliards d’intérêts mobilisent chaque année de richesse collective. (Source : INSEE, « Dépenses par administration publique en 2025 », intérêts : 64,7 milliards d’euros; calcul effectué sur la population de 69,1 millions; tableau officiel de l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381404.)
REPÈRE DE CALCUL 64,7 Md€ ÷ 69,1 M habitants = 936,32 €/an, soit 78,03 €/mois par habitant et ≈ 312 €/mois pour quatre personnes.
Une autre série de prévision, reprise en 2026 par la commission des Finances de l’Assemblée nationale à partir des réponses du Gouvernement, évalue la charge de la dette des administrations publiques à 66,6 milliards d’euros en 2025 et prévoit 78,3 milliards d’euros en 2026. Cette série de prévision n’est pas strictement identique au chiffre comptable provisoire de 64,7 milliards d’euros publié par l’INSEE pour 2025. Les conventions ne se superposent donc pas exactement et les deux séries ne doivent pas être lues comme si elles étaient identiques. Elles convergent pourtant sur un point : la charge attendue pour 2026 progresse fortement. Rapportés à la population de 69,1 millions d’habitants, les 78,3 milliards d’euros prévus pour 2026 correspondent à un ordre de grandeur de 1 133,14 euros par habitant et par an, soit environ 94,43 euros par habitant et par mois; pour quatre personnes, l’équivalent dépasse 377 euros mensuels. Ces montants restent des équivalents arithmétiques fondés sur une prévision, et non une facture individuelle ni un résultat comptable définitif. (Source : Assemblée nationale, commission des Finances, rapport sur les résultats de la gestion et l’approbation des comptes 2025, série gouvernementale 66,6 milliards d’euros en 2025 et 78,3 milliards en 2026; consulter le rapport parlementaire : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/cion_fin/l17b2847-ti_rapport-fond.pdf.)
REPÈRE DE CALCUL 78,3 Md€ ÷ 69,1 M habitants = 1 133,14 €/an, soit 94,43 €/mois par habitant et ≈ 377,72 €/mois pour quatre personnes.
Pendant ce temps, le déficit public s’est élevé à 152,5 milliards d’euros en 2025, après 169,1 milliards en 2024, soit respectivement 5,1 % et 5,8 % du PIB. Rapporté à la population, le déficit de 2025 représente environ 2 207 euros par habitant sur l’année, c’est-à-dire près de 184 euros par habitant et par mois de besoin de financement supplémentaire. Ce repère ne s’ajoute pas aux équivalents d’intérêts comme s’il s’agissait d’un poste indépendant : les intérêts font déjà partie des dépenses qui contribuent au déficit. (Source : INSEE, « Le compte des administrations publiques en 2025 », 29 mai 2026; publication officielle de l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997691.)
Alors je vous pose sincèrement la question, à vous qui me lisez : cela ne vous dérange pas ? Cela ne vous dérange pas que ceux pour lesquels nous votons, majorité après majorité et gouvernement après gouvernement, continuent de présenter des comptes déficitaires que nous devons collectivement financer aujourd’hui et dont nos enfants supporteront demain les conséquences sous la forme d’intérêts, de refinancements et de marges de manœuvre budgétaires réduites ? Si encore cette dette transformait radicalement notre pays, si elle nous laissait des infrastructures spectaculairement meilleures, une industrie retrouvée, une indépendance énergétique renforcée, des hôpitaux fluides, une justice rapide, une sécurité irréprochable et une école redevenue exemplaire, le débat serait différent. Une dette peut parfaitement préparer l’avenir lorsqu’elle finance durablement des actifs productifs ou des investissements dont les générations suivantes bénéficieront. Mais la colère naît précisément lorsque l’on a simultanément le sentiment de voir progresser la dette et se dégrader certains des services dont l’ampleur de nos dépenses devrait pourtant garantir l’excellence.
Nous prélevons énormément : la contrepartie devrait être exceptionnelle
La France n’est pas un État minimal, et je n’ai jamais demandé qu’elle le devienne. En 2025, les dépenses des administrations publiques représentaient 57,3 % du PIB, tandis que les prélèvements obligatoires s’établissaient à 43,6 % du PIB. Un taux de prélèvements obligatoires de 43,6 % ne signifie pas que chaque Français verse personnellement 43,6 % de son salaire : l’indicateur agrège les impôts et cotisations obligatoires de l’ensemble de l’économie et les rapporte à la richesse nationale. Il donne néanmoins une mesure de la place considérable occupée par la sphère publique dans notre économie. (Source : INSEE, comptes des administrations publiques 2025; consulter les comptes publics : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997691.)
Sur le travail, l’OCDE utilise un indicateur différent : le coin fiscal, qui mesure l’écart entre le coût total du travail pour l’employeur et le revenu disponible du salarié après les impôts et cotisations pris en compte par sa méthodologie. Pour un célibataire sans enfant rémunéré au salaire moyen, ce coin fiscal atteignait 47,2 % en France en 2025, contre 35,1 % en moyenne dans l’OCDE. La France se situait alors au troisième rang des 38 pays de l’OCDE, derrière la Belgique, à 52,5 %, et l’Allemagne, à 49,3 %. (Source : OCDE, Taxing Wages 2026, données 2025; rapport officiel de l’OCDE : https://www.oecd.org/en/publications/taxing-wages-2026_3a5169ef-en.html.)
En vingt ans, la fiscalité n’a pas seulement pesé : elle s’est aussi fragmentée
Regarder vingt ans oblige là encore à résister aux slogans. Je pourrais écrire que la pression fiscale française n’a cessé de monter depuis 2005 ; ce serait trop simple. La série historique de l’INSEE situait les prélèvements obligatoires autour de 42,6 % du PIB en 2005. Ils atteignent 43,6 % en 2025, après être montés jusqu’à 45,3 % en 2017. Sur les deux bornes séparées de vingt ans, la hausse est donc d’environ un point de PIB, pas de dix ; entre le creux de 2010 et le sommet de 2017, elle a en revanche été beaucoup plus marquée. Les bases des comptes nationaux ayant été révisées au fil du temps, les décimales anciennes doivent être lues avec prudence, mais l’ordre de grandeur ne laisse guère de place au doute : la France vivait déjà avec un niveau très élevé de prélèvements au milieu des années 2000 et elle se trouve toujours, vingt ans plus tard, dans le peloton de tête. En 2024, l’OCDE mesurait un ratio impôts-PIB de 43,5 % en France contre 34,1 % en moyenne dans l’OCDE, ce qui plaçait notre pays au deuxième rang des 38 membres, derrière le Danemark. Le problème n’est donc pas l’histoire facile d’une courbe qui monterait chaque année sans jamais redescendre ; c’est celle d’un niveau durablement exceptionnellement élevé, ponctué de nouvelles poussées lorsque les finances publiques se tendent. (Sources : INSEE, série historique des prélèvements obligatoires, 2005 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3676764 ; INSEE, prélèvements obligatoires 2025 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381412 ; OCDE, Revenue Statistics 2025 – France : https://www.oecd.org/en/publications/revenue-statistics-2025_b1943459-en/france_c55b0aeb-en.html.)
Mais le poids global ne dit pas tout. Il faut aussi regarder le morcellement du système fiscal. En 2014, l’Inspection générale des finances a recensé 192 taxes à faible rendement et constaté que le rythme de création de cette seule catégorie avait fortement accéléré : entre 1970 et 1997, la France créait en moyenne 1,7 taxe à faible rendement par an ; depuis la fin des années 1990, cette moyenne était passée à 6,6 par an, soit presque quatre fois plus. L’IGF estimait en outre que le nombre de ces petites taxes était, selon les comparaisons disponibles, de deux à quatre fois supérieur à celui observé chez plusieurs de nos principaux partenaires européens. Aucune série exhaustive et homogène ne permet cependant de convertir ce constat en un nombre fiable de taxes nouvelles créées en vingt ans, tant les créations, suppressions, fusions et changements de périmètre se sont succédé. Mais cette succession permanente constitue déjà une information en elle-même : elle nourrit l’instabilité fiscale et réglementaire et réduit la visibilité dont chacun a besoin pour travailler, investir, entreprendre, constituer un patrimoine ou simplement bâtir un projet de vie sur le long terme. Le diagnostic officiel sur la prolifération, lui, ne vient ni d’un éditorial ni d’un tract : il vient de l’Inspection générale des finances. (Source : Inspection générale des finances, Les taxes à faible rendement, rapport 2014 : https://www.igf.finances.gouv.fr/files/live/sites/igf/files/contributed/Rapports%20de%20mission/2014/2013-M-095_Tome_1.pdf.)
Il faut d’ailleurs reconnaître que des suppressions ont ensuite été engagées. La Cour des comptes estime que le nombre de taxes à faible rendement est passé de 305 en 2019 à 243 en 2024. C’est une baisse réelle et il serait malhonnête de la cacher. Mais le chiffre qui reste est presque plus parlant encore : après plusieurs années de nettoyage, 243 petites taxes subsistent, pour un produit estimé à environ 5,98 milliards d’euros, et la Cour indique que 117 d’entre elles n’avaient même pas de rendement connu ou estimé en 2024. Autrement dit, la France est capable de disposer de centaines de prélèvements dont certains rapportent relativement peu, parfois au prix d’une complexité administrative, déclarative et comptable qui, elle, n’est jamais gratuite. (Source : Cour des comptes, Les taxes à faible rendement, 2025 : https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-04/20250417-synthese-Taxes-a-faible-rendement.pdf.)
Les inventaires de l’IGF en 2014 et de la Cour des comptes dix ans plus tard ne constituent pas une série statistique parfaitement homogène ; je n’en déduis donc pas mécaniquement une évolution de 192 à 305 puis 243 taxes. Chacun documente néanmoins, avec sa méthode propre, l’ampleur persistante de cet émiettement fiscal.
Et cette mécanique n’appartient pas au passé. Pour la seule année 2025, l’INSEE chiffre à 23 milliards d’euros l’effet positif des mesures nouvelles sur les prélèvements obligatoires. Ce montant comprend des dispositifs très différents, dont certaines contributions exceptionnelles, et il ne faut donc pas le présenter comme vingt-trois milliards directement prélevés sur les seuls ménages. Mais le mécanisme budgétaire apparaît clairement : lorsque les comptes se dégradent, la tentation de rechercher de nouvelles recettes demeure puissante. Parmi ces mesures figurent notamment environ 8 milliards d’euros liés aux contributions exceptionnelles sur les bénéfices des grandes entreprises et le fret maritime, 1,6 milliard lié au reprofilage des allègements généraux et 1,8 milliard provenant de la hausse du taux de cotisation retraite de la fonction publique territoriale et hospitalière. (Source : INSEE, Le compte des administrations publiques en 2025, 29 mai 2026 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997691.)
C’est aussi cela que ressent le citoyen lorsqu’il parle de « toujours plus de taxes ». Il ne consulte pas chaque matin un agrégat de comptabilité nationale ; il rencontre une taxe, une cotisation, une contribution, une accise, un prélèvement, une surtaxe, un seuil, une déclaration supplémentaire, une règle nouvelle. Certaines sont justifiées, d’autres remplacent d’anciens dispositifs, certaines sont supprimées, et toutes ne pèsent pas sur les mêmes personnes. Mais leur accumulation construit une expérience quotidienne de la fiscalité qui ne se résume pas au seul taux global. On peut parfaitement vivre dans un pays où le ratio de prélèvements ne progresse que d’un point en vingt ans tout en avoir le sentiment d’un système devenu beaucoup plus envahissant, beaucoup plus éclaté et beaucoup plus difficile à comprendre. Pour quelqu’un qui travaille, investit, entreprend ou envisage de construire sa vie ailleurs, cette complexité compte presque autant que le taux lui-même.
À cela s’ajoute un système social immense. En 2024, les prestations de protection sociale représentaient 932,5 milliards d’euros, soit 31,9 % du PIB et environ 13 650 euros par habitant. Et contrairement au raccourci qui consiste à présenter cette somme comme si elle représentait essentiellement le budget de « l’assistanat », la DREES précise que la vieillesse-survie et la santé représentent environ 80 % de ces prestations. Une part considérable correspond donc à nos retraites et à nos dépenses de santé. (Source : DREES, La protection sociale en France et en Europe en 2024, édition 2025; publication officielle DREES : https://www.drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/panoramas-de-la-drees/251217-protection-sociale-france-europe-2024.)
Tout cet argent ne disparaît pas mystérieusement dans un gouffre. Il finance nos retraites, nos soins, nos écoles, notre défense, notre police, notre justice, nos collectivités, nos infrastructures et de multiples mécanismes de solidarité. C’est justement parce que cet effort collectif irrigue autant de fonctions essentielles qu’il mérite d’être jugé avec exigence. La légalité d’un prélèvement ne garantit pas éternellement son acceptation morale et politique : plus un pays prélève, plus ses citoyens sont fondés à demander ce que devient leur contribution, et plus la contrepartie devrait être remarquable en matière de qualité, d’efficacité, de sécurité et de disponibilité des services publics. La question décisive n’est donc pas seulement « combien payons-nous ? », mais « que sommes-nous en droit d’attendre lorsque nous payons autant ? ».
Il existe pourtant un seuil à partir duquel le vocabulaire comptable ne suffit plus à rendre ce que certains éprouvent. Pour moi, une expression finit par s’imposer : la spoliation du fruit de notre labeur. En droit, l’impôt n’est pas un vol. Mais il peut être vécu politiquement comme un vol étatique du fruit de son travail, légalisé par les textes votés par « nos élus », lorsque le citoyen ne reconnaît plus suffisamment, dans ce qu’il reçoit, la contrepartie de ce qu’il donne. Il s’agit d’un ressenti politique, non d’une qualification juridique, et cette distinction compte. Elle ne dispense pourtant pas l’État de l’entendre. Le consentement à l’impôt ne repose pas seulement sur la puissance de prélever; il dépend aussi de la conviction que ce prélèvement demeure légitime, proportionné et utilisé avec suffisamment d’efficacité.
Notre santé n’est pas gratuite : elle est payée collectivement, très cher
J’ai entendu toute ma vie cette phrase : « Aux États-Unis, tomber malade peut vous ruiner; en France, au moins, on se soigne gratuitement. » Elle contient une part de vérité, mais elle repose aussi sur un abus de langage considérable. Notre système de santé n’est pas gratuit : il est socialisé, c’est-à-dire financé collectivement par les prélèvements, les cotisations, les impôts, les complémentaires et les différentes ressources publiques et privées du système sanitaire. En 2024, la dépense courante de santé au sens international atteignait 333 milliards d’euros en France, soit 11,4 % du PIB. Nous payons donc très cher un système dont la grande force demeure de mutualiser le risque et d’éviter qu’une maladie grave ne se traduise automatiquement par une catastrophe financière pour le patient. (Source : DREES, Les dépenses de santé en 2024, édition 2025; rapport DREES sur les dépenses de santé : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2025-12/Les%20d%C3%A9penses%20de%20sant%C3%A9%20en%202024_v17%20complet_1.pdf.)
Mais regardons maintenant la trajectoire, parce qu’une photographie annuelle masque parfois davantage qu’elle n’éclaire. En 2003, la France comptait environ 468 000 lits d’hospitalisation complète. Fin 2024, elle n’en comptait plus que 367 100. Cela représente environ 100 900 lits de moins en vingt et un ans, soit une baisse de l’ordre de 21,6 %. Ce chiffre ne doit pas être utilisé de manière simpliste : fermer un lit traditionnel ne signifie pas nécessairement supprimer un soin. La chirurgie ambulatoire, les progrès médicaux, les traitements permettant de rentrer plus tôt chez soi et l’hospitalisation à domicile ont profondément transformé l’hôpital. La DREES comptabilise d’ailleurs en 2024 91 000 places d’hospitalisation partielle et 25 400 patients pouvant être pris en charge simultanément en hospitalisation à domicile. Et la France conserve encore, selon l’OCDE, davantage de lits par habitant que la moyenne des pays membres, avec environ 5,4 lits pour 1 000 habitants contre 4,2 dans l’OCDE. Dire cela est indispensable si l’on veut rester honnête. Mais l’autre moitié de la réalité l’est tout autant : la capacité d’hospitalisation complète a bel et bien diminué de plus de cent mille lits depuis le début des années 2000. (Sources : DREES, Le panorama des établissements de santé, édition 2013, 468 000 lits en 2003 : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2021-01/panorama2013.pdf; DREES, Les établissements de santé en 2024, édition 2026, 367 100 lits : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse-documents-de-reference/panoramas-de-la-drees/260520-Etablissements-de-sant%C3%A9-en-2024; OCDE, Health at a Glance 2025, France : https://www.oecd.org/en/publications/health-at-a-glance-2025_15a55280-en/france_fea63dd5-en.html.)
Ce basculement aurait beaucoup moins d’importance si, dans le même temps, la pression sur le système diminuait. Or c’est l’inverse que racontent les urgences. La DREES relève près de 14 millions de passages aux urgences en 2002, près de 20 millions en 2021 et 20,8 millions en 2023. Entre le début des années 2000 et 2023, l’ordre de grandeur a donc augmenté d’environ la moitié. Même sur la seule décennie 2013-2023, les passages annuels sont passés de 18,8 à 20,8 millions. Et lorsque l’on ne regarde plus seulement combien de personnes franchissent la porte, mais combien de temps elles y restent, la dégradation devient très concrète : en 2013, la moitié des patients ayant fait l’objet d’une prise en charge complète avaient quitté les urgences en moins de 2 h 15; en 2023, la médiane dépasse 3 h 10, soit 55 minutes supplémentaires. La part des patients y passant plus de huit heures est passée de 9 % à 15 %; chez les 75 ans et plus, de 24 % à 36 %. (Sources : DREES, « Éclairer la situation des services des urgences », série longue 2002-2021 : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/actualites-evenements/eclairer-la-situation-des-services-des-urgences; DREES, enquête Urgences 2023 : https://www.drees.solidarites-sante.gouv.fr/sources-outils-et-enquetes/enquete-urgences-2023; DREES, « Urgences : la durée de passage a augmenté en dix ans », juin 2026 : https://www.drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/etudes-et-resultats/260602-urgences-duree-de-passage-augmente-en-dix-ans-patients-parcours-longs.)
Le problème ne commence d’ailleurs pas toujours à l’hôpital. En 2023, 21 % des patients interrogés aux urgences expliquaient notamment leur venue par une difficulté à obtenir un rendez-vous médical ailleurs, contre 14 % en 2013. Cette évolution rejoint un autre indicateur : entre 2012 et 2021, lorsque la DREES corrige la densité médicale pour tenir compte du vieillissement de la population et donc des besoins de soins, la densité standardisée des médecins généralistes est passée de 155 à 139 pour 100 000 habitants, soit -10 %. Il faut là encore actualiser honnêtement le tableau : la démographie médicale s’améliore récemment, puisque la DREES comptait 101 000 généralistes début 2026, en hausse de 1 % sur un an après plusieurs années de recul. Mais cette amélioration récente n’efface pas le creux accumulé ni les disparités territoriales qui ont rendu l’accès aux soins beaucoup plus difficile pour une partie du pays. (Sources : DREES, accès aux soins avant les urgences, 2023 contre 2013 : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/etudes-et-resultats/250319_ER_urgences-la-moitie-des-patients-y-restent-plus-de-trois-heures-en-2023; DREES, démographie médicale 2012-2021 : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/communique-de-presse/medecins-sages-femmes-chirurgiens-dentistes-et-pharmaciens-combien-de; DREES, démographie au 1er janvier 2026 : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/communique-de-presse-jeux-de-donnees/jeux-de-donnees/260702-medecins-supplementaires-en-activite-en-France-au-1er-janvier-2026.)
Voilà pourquoi le mot « gratuit » finit par m’agacer lorsqu’il sert à fermer la discussion. Je ne nie pas l’immense avantage d’un système où la maladie ne doit pas ruiner celui qu’elle frappe. Je dis simplement qu’un droit théorique au soin n’est complet que si le soin demeure réellement accessible. Un rendez-vous peut être remboursé à 100 % et être inutile à 100 % si personne ne peut vous recevoir au moment où vous en avez besoin. Depuis vingt ans, la France n’a pas cessé de soigner, loin de là; elle a transformé son hôpital, développé l’ambulatoire et continue de consacrer une richesse considérable à la santé. Mais lorsque les lits diminuent d’un cinquième, que les urgences absorbent près de moitié plus de passages qu’au début des années 2000 et que les temps de prise en charge s’allongent, il devient légitime de demander si la promesse française d’accès aux soins tient encore partout avec la même force qu’autrefois.
Même les remboursements doivent être regardés sans légende. Depuis le 15 octobre 2023, la prise en charge par l’Assurance Maladie de nombreux soins dentaires a été abaissée de 70 % à 60 % de la base conventionnelle. La page officielle d’ ameli.fr : https://ameli.fr/ indiquait encore en février 2026 que les consultations chez le chirurgien-dentiste et les soins conservateurs ou chirurgicaux remboursables sont généralement pris en charge à 60 % de la base conventionnelle, hors situations particulières. Cela signifie que la fraction de la base conventionnelle non prise en charge par l’Assurance Maladie obligatoire est passée de 30 % à 40 %; cela ne signifie pas que le patient acquitte nécessairement 40 % de sa poche, puisqu’une complémentaire peut intervenir. (Sources : Assurance Maladie, bilan 2023 et ameli.fr : https://ameli.fr/, « Consultations et soins dentaires : vos remboursements », mise à jour du 2 février 2026; confirmation du passage de 70 % à 60 %; taux applicables en 2026.)
Mais le problème qui m’angoisse aujourd’hui va bien au-delà du taux de remboursement : à quoi sert un rendez-vous parfaitement remboursé lorsque l’on ne peut pas l’obtenir au moment où l’on en a besoin ? Dans les données comparatives publiées par l’OCDE à partir de l’enquête internationale du Commonwealth Fund, 43 % des répondants français ayant consulté un spécialiste déclaraient avoir attendu entre deux mois et moins d’un an, contre 22 % en Allemagne, 15 % aux États-Unis, 15 % aux Pays-Bas et 12 % en Suisse. Ces chiffres proviennent d’une enquête déclarative, non d’un décompte administratif exhaustif; ils décrivent donc des expériences rapportées par les patients dans un cadre comparatif standardisé. Même avec cette réserve, l’écart demeure particulièrement dérangeant. (Source : OCDE, Health at a Glance 2025, figure 5.13, données Commonwealth Fund 2023; consulter le rapport OCDE : https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2025/11/health-at-a-glance-2025_a894f72e/8f9e3f98-en.pdf.)
Je parle également ici d’expérience personnelle. Après un problème cardiaque, je devais bénéficier d’un contrôle et j’ai été confronté à un délai d’environ six mois pour obtenir le rendez-vous recherché. Dans une telle situation, le patient ne raisonne pas comme un économiste de la santé, ne calcule pas un indicateur de performance hospitalière et ne se demande pas quelle place la France occupe dans une comparaison internationale. Ma réaction a été beaucoup plus primaire : « Dans six mois ? J’ai le temps de mourir cinquante fois d’ici là. » Ce délai est mon expérience, pas une moyenne nationale. Mes parents, aujourd’hui âgés de 89 et 82 ans, ont eux aussi connu des attentes de plusieurs mois pour certains rendez-vous médicaux.
Le sujet des urgences est encore plus troublant. Une étude prospective publiée dans JAMA Internal Medicine a suivi 1 598 patients âgés d’au moins 75 ans dans 97 services d’urgence français. Parmi les personnes hospitalisées, celles ayant passé la nuit aux urgences avant d’obtenir une place dans un service présentaient une mortalité hospitalière de 15,7 %, contre 11,1 % chez celles transférées dans un service avant minuit; après ajustement statistique, le risque relatif était estimé à 1,39. L’étude établit une association, non la preuve qu’un brancard, un manque de personnel ou une variable unique aurait directement causé chaque décès. Le constat n’en demeure pas moins lourd : chez les patients âgés concernés, l’attente nocturne aux urgences était associée à une mortalité et une morbidité plus élevées. (Source : Roussel et al., « Overnight Stay in the Emergency Department and Mortality in Older Patients », JAMA Internal Medicine, 2023; étude multicentrique française; résumé scientifique PubMed.)
Voilà pourquoi je refuse désormais que chaque critique de notre système soit balayée d’un simple « oui, mais aux États-Unis ». Le système américain est extrêmement coûteux : les dépenses de santé y ont atteint 5 300 milliards de dollars en 2024, soit 18 % du PIB et 15 474 dollars par personne. Mais la caricature selon laquelle seuls les riches y seraient assurés est également fausse : selon le Census Bureau, 92 % de la population américaine, soit environ 310 millions de personnes, a disposé d’une assurance santé pendant tout ou partie de l’année 2024, tandis que 8 % n’en avait pas. L’assurance liée à l’emploi était la couverture la plus fréquente, devant Medicare et Medicaid. Ces données ne rendent pas le système américain juste ni souhaitable en tout point. Elles rappellent simplement que la réalité est beaucoup plus complexe que le slogan français habituel. (Sources : Centers for Medicare & Medicaid Services, dépenses de santé américaines 2024; U.S. Census Bureau, Health Insurance Coverage in the United States: 2024; dépenses de santé américaines; couverture d’assurance santé.)
La bonne question n’est donc pas de savoir si notre système est « meilleur que l’Amérique », comme si cette comparaison devait mettre fin à toute réflexion. La bonne question est de comprendre comment un pays qui consacre 333 milliards d’euros par an à la santé peut néanmoins laisser certains de ses citoyens avec l’impression angoissante que l’accès à un spécialiste ou à une prise en charge rapide devient une loterie territoriale. Un système de santé doit être jugé simultanément sur son accessibilité financière, sur sa qualité médicale et sur sa capacité réelle à fournir le soin au moment où le patient en a besoin. Un soin gratuit que l’on ne peut pas obtenir n’est pas une victoire complète; un soin immédiatement disponible mais financièrement inaccessible ne l’est pas davantage.
Même l’école raconte une trajectoire
L’hôpital n’est pas le seul domaine où vingt années racontent davantage qu’un débat sur le dernier budget. L’école mérite la même prudence, parce qu’aucun indicateur ne peut résumer à lui seul l’intelligence d’une génération ni le travail de centaines de milliers d’enseignants. Mais l’enquête internationale PISA permet au moins de comparer des compétences selon une méthode relativement stable. En mathématiques, domaine majeur de l’enquête en 2003 comme en 2022, la France est passée de 511 points en 2003 à 474 en 2022, soit 37 points de moins. Dans le même temps, la proportion d’élèves en difficulté, sous le niveau 2, est passée de 16,6 % à 28,8 %, tandis que la part des élèves les plus performants, niveaux 5 et 6, a reculé de 15,1 % à 7,4 %. La France reste en 2022 autour de la moyenne de l’OCDE. L’enquête 2022 a en outre été réalisée après la crise sanitaire, contexte qu’il serait absurde d’ignorer sans pour autant lui attribuer à lui seul l’ensemble du recul observé. Il serait donc absurde d’en conclure que « l’école française ne vaut plus rien ». Mais il serait tout aussi absurde de faire comme si la trajectoire de vingt ans n’existait pas. (Source : ministère de l’Éducation nationale, Repères et références statistiques 2024, fiche 5.22, résultats PISA en mathématiques : https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/RERS%202024_ouvrage%20complet-403131.pdf.)
Pourquoi ajouter cela dans un texte sur ceux qui envisagent de partir ? Parce qu’une famille ne choisit pas seulement un pays à partir du montant de ses impôts. Elle regarde aussi ce que deviendront ses enfants, la qualité de leur école, la possibilité de se soigner, la sécurité quotidienne, la capacité à travailler et à se déplacer, la stabilité des règles et la confiance qu’elle peut placer dans l’avenir. Pris séparément, chacun de ces indicateurs peut être relativisé. Mis bout à bout sur quinze ou vingt ans, ils dessinent ce sentiment beaucoup plus difficile à balayer d’un revers de main : celui de payer toujours davantage pour devoir parfois attendre davantage, renoncer davantage et s’inquiéter davantage.
Solidarité : protéger les fragiles sans décourager l’effort
Le débat sur les prestations sociales concentre à lui seul cette difficulté française à tenir ensemble deux vérités. Comme bailleur, j’ai personnellement étudié le dossier d’une candidate à la location dont les justificatifs faisaient apparaître plus de 2 000 euros mensuels de prestations sociales cumulées. Ce chiffre ne venait ni d’une publication virale ni d’une histoire rapportée de loin : les documents étaient devant moi. Je les ai montrés à mes parents, qui en sont restés profondément choqués. J’ai pourtant accepté cette candidature parce que trois garants exerçant une activité professionnelle sécurisaient le risque locatif. Ce cas reste une expérience individuelle, pas une statistique nationale, et c’est précisément ainsi qu’il doit être lu.
Je pourrais utiliser cette expérience pour prétendre qu’en France il serait généralement plus rentable de ne pas travailler. Ce serait spectaculaire, mais les données nationales ne le confirment pas. La DREES montre qu’en janvier 2025, dans son cas-type d’une personne seule d’âge actif, non handicapée, locataire du parc privé et sans revenu professionnel, les prestations atteignent 873 euros par mois, dont 572 euros de RSA et 301 euros d’aide au logement. Avec un emploi à temps plein rémunéré au SMIC net, le revenu disponible du même cas-type atteint 1 673 euros, dont 1 426 euros de salaire et 246 euros de prime d’activité. Pour une famille monoparentale avec deux enfants, la DREES estime le revenu disponible à 1 720 euros sans activité contre 2 544 euros avec un SMIC. (Source : DREES, Minima sociaux et prestations de solidarité, édition 2025, décembre 2025; consulter l’étude DREES : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/panoramas-de-la-drees/251204-minima-sociaux-et-prestations-de-solidarite.)
Reconnaître cette réalité ne ferme pourtant absolument pas le débat, parce qu’une personne ne compare pas seulement deux colonnes dans un tableau. Travailler signifie se lever à heure fixe, se déplacer, parfois acheter ou entretenir une voiture, payer du carburant, organiser la garde des enfants, accepter une hiérarchie, disposer de moins de temps libre, assumer des responsabilités et s’exposer à la fatigue comme aux aléas professionnels. La vraie question politique est donc de savoir si l’écart entre l’inactivité aidée et l’activité demeure toujours suffisamment important pour que l’effort supplémentaire apparaisse immédiatement et durablement récompensé, en particulier lorsque les frais induits par le travail sont pris en compte. Ce n’est ni une insulte adressée aux plus pauvres ni une remise en cause du principe de solidarité; c’est une question parfaitement légitime de conception de cette solidarité et d’incitation économique.
La société que j’espère doit savoir retenir celles et ceux que la vie fait tomber. La maladie, le handicap, un accident, un licenciement, une séparation ou une catastrophe personnelle peuvent briser une existence, et une civilisation se juge aussi à la manière dont elle traite les plus fragiles. Mais cette même société doit permettre au travail, à la formation, à la prise de responsabilité, à l’effort et à l’initiative d’améliorer substantiellement une vie. La protection sociale doit être un filet qui empêche de s’écraser, pas un plafond qui rend inutile l’envie de remonter. Entre l’abandon du plus faible et un système qui découragerait l’effort existe un espace politique immense, qui mérite mieux que des caricatures.
Il y a d’ailleurs, dans le logement, une contradiction qui résume à elle seule une partie de mon malaise. On déplore à juste titre que les loyers deviennent trop chers, mais le droit fiscal permet à l’administration, lorsqu’elle établit qu’un loyer est notoirement inférieur à la valeur locative normale et qu’aucune circonstance indépendante de la volonté du propriétaire ne justifie cet écart, de majorer le revenu foncier déclaré à hauteur de la libéralité ainsi consentie. C’est précisément ce à quoi j’ai été confronté : parce que j’avais choisi de louer plusieurs de mes biens très en dessous des prix du marché, par choix personnel, parfois pour aider des locataires et simplement parce que j’estimais pouvoir disposer librement de mon patrimoine, le contrôle a repris les trois dernières années et l’ensemble des biens concernés par cette analyse. La règle existe, je ne la nie pas ; mais sa logique me paraît profondément contradictoire. Si un propriétaire, sans fraude ni contrepartie cachée, accepte volontairement de gagner moins pour maintenir un loyer accessible, pourquoi l’État devrait-il fiscalement lui reconstituer un revenu qu’il n’a jamais encaissé ? À force de dénoncer la hausse des loyers tout en imposant davantage le bailleur qui choisit volontairement de rester très en dessous du marché, le système finit par décourager exactement le comportement qu’il prétend souhaiter. Et ce genre de contradiction contribue, lui aussi, à donner envie de partir. (Source sur la règle fiscale : BOFiP, BOI-RFPI-BASE-10-10, III, « Baux comportant des prix atténués et baux anormaux », § 430 ; https://bofip.impots.gouv.fr/bofip/5809-PGP.html/identifiant=BOI-RFPI-BASE-10-10-20140214 ; voir également Conseil d’État, 23 juin 1986, n° 48466.)
Quand le contribuable a le sentiment d’être traqué tandis que l’État peine à se contrôler lui-même
À cette question du montant s’ajoute quelque chose de plus intime : la manière dont le citoyen se sent regardé par l’État. Lorsque j’observe les moyens que l’administration fiscale sait mobiliser pour détecter une anomalie déclarative, je ne peux m’empêcher de comparer cette efficacité technologique à la lenteur que je perçois lorsqu’il s’agit de simplifier une procédure, d’en supprimer une devenue inutile ou de rechercher avec la même obstination les dépenses publiques dont l’efficacité n’est plus démontrée. Il ne s’agit pas de désarmer la lutte contre la fraude, mais de souhaiter que l’administration porte sur elle-même la même exigence de modernité, de précision et de résultat que celle qu’elle applique au contribuable.
Le dispositif Foncier innovant de la DGFiP recourt ainsi à des algorithmes d’intelligence artificielle appliqués aux prises de vue aériennes publiques de l’IGN, l’Institut national de l’information géographique et forestière, afin notamment de détecter certaines constructions ou piscines potentiellement non déclarées. La DGFiP précise qu’un agent vérifie ensuite systématiquement chaque anomalie avant une éventuelle relance ou taxation. (Source : Direction générale des Finances publiques, dossier « Qu’est-ce que le projet Foncier innovant ? »; document officiel de la DGFiP : https://www.impots.gouv.fr/sites/default/files/media/2_actu/home/2022/dp_foncier_innovant.pdf.) En 2025, 52 % des dossiers concernant des professionnels clos par les services de la DGFiP et plus de 54 % de ceux concernant des particuliers avaient été orientés grâce à l’intelligence artificielle et au data mining. Le ministère de l’Économie affirme également que ces techniques ont permis de recouvrer 2,8 milliards d’euros cette année-là. (Source : ministère de l’Économie et des Finances, « Lutte contre la fraude : un contrôle fiscal toujours plus efficace en 2025 », 7 avril 2026; bilan officiel du contrôle fiscal 2025 : https://www.economie.gouv.fr/actualites/lutte-contre-la-fraude-un-controle-fiscal-toujours-plus-efficace-en-2025.)
Je ne reproche pas à l’État de lutter contre la fraude. Un fraudeur fait supporter aux contribuables honnêtes une charge qu’il refuse lui-même d’assumer, et il serait absurde de réclamer davantage de justice fiscale tout en demandant simultanément à l’administration de fermer les yeux sur ceux qui trichent. Mais je veux exprimer très clairement ce que cette asymétrie peut provoquer comme sentiment : à force, le citoyen qui travaille, investit, possède, loue et entreprend peut avoir le sentiment d’être pourchassé comme un rat, traqué comme un rat, afin que l’on aille chercher jusque dans le dernier recoin de son patrimoine le moindre euro susceptible de manquer à l’administration. C’est un jugement politique et un ressenti, pas une description juridique du contrôle fiscal, mais ce ressenti existe et il serait dangereux de le balayer d’un revers de main.
Ma question est alors extrêmement simple : où est le « Foncier innovant » du gaspillage public ? Où est l’intelligence artificielle chargée de rechercher avec la même méticulosité chaque procédure obsolète, chaque doublon administratif, chaque subvention dont l’utilité n’est plus démontrée, chaque logiciel public dont le budget explose, chaque bâtiment sous-utilisé, chaque structure dont la raison d’être a disparu ou chaque programme dont l’efficacité réelle ne correspond plus à son coût ? Pourquoi l’État me donne-t-il l’impression d’être extraordinairement moderne lorsqu’il cherche une anomalie dans mon patrimoine, mais tellement plus hésitant lorsqu’il s’agit de rechercher ses propres anomalies ? C’est cette asymétrie, bien davantage que l’existence même du contrôle, qui finit par éroder la confiance.
Le même sentiment apparaît face à l’accumulation réglementaire. Dans un rapport de juin 2023 consacré à la sobriété normative, le Sénat évoquait 44 millions de mots de normes et dénonçait une prolifération réglementaire qui place la norme de plus en plus hors de portée des entreprises. Le rapport soulignait d’ailleurs que le stock exact demeurait lui-même difficile à mesurer intégralement. (Source : Sénat, rapport d’information « La sobriété normative pour renforcer la compétitivité des entreprises », juin 2023; synthèse officielle du Sénat.) Une norme n’est pas mauvaise du seul fait qu’elle existe : une règle électrique évite des incendies, une réglementation sanitaire peut sauver des vies, une norme environnementale peut empêcher une destruction irréversible et une règle d’urbanisme peut éviter le chaos. Le problème n’est donc pas « les normes » contre « la liberté ». Le problème réside dans leur accumulation, leur complexité, leur instabilité, leur proportionnalité et dans la capacité réelle d’un citoyen raisonnable à connaître ce que l’on exige de lui.
Nous continuons pourtant à vivre avec le principe selon lequel nul n’est censé ignorer la loi, alors que l’ensemble des règles applicables est devenu matériellement impossible à lire, à maîtriser et à mémoriser pour un être humain normal. Entreprendre ne consiste donc plus seulement à connaître son métier, ses clients ou son marché : il faut apprendre à se frayer un chemin dans un univers réglementaire dont la maîtrise complète supposerait presque de devenir simultanément juriste, fiscaliste, urbaniste, comptable, spécialiste environnemental et expert administratif. Il ne s’agit pas de réclamer un monde sans règles. Il s’agit simplement de rappeler qu’une règle incompréhensible, instable ou disproportionnée peut finir par produire exactement l’inverse de l’ordre qu’elle était censée créer.
Et puis j’écoute mes compatriotes. J’entends leurs coups de gueule, leurs colères et parfois leur désespoir, notamment lorsque certains appellent des émissions comme Les Grandes Gueules sur RMC pour raconter leur quotidien. Dans ces voix se mêlent l’épuisement de Français qui envisagent l’exil parce qu’ils disent ne plus en pouvoir, la résignation de travailleurs qui confient qu’ils se contenteront désormais de quelques heures non déclarées parce qu’ils ont le sentiment que chaque euro supplémentaire gagné leur échappe en partie, le découragement de petits indépendants tentés de soustraire une activité marginale à la déclaration parce qu’ils pensent travailler davantage pour alimenter le système que pour améliorer leur propre existence, et la lassitude de ménages pour lesquels le prix du carburant suffit désormais à réduire les déplacements, les sorties ou les vacances. J’entends aussi apparaître un vocabulaire qui devrait nous inquiéter : certains disent devoir « naviguer en sous-marin », dissimuler une petite activité, une vente, un service rendu ou quelques euros gagnés, avec l’impression absurde de devoir se comporter en clandestins économiques. Il ne s’agit pourtant ni de trafiquants ni de membres du grand banditisme, mais parfois de nos voisins, d’artisans, de salariés, de retraités, de petits indépendants ou de familles qui cherchent simplement quelques dizaines ou quelques centaines d’euros de respiration supplémentaires à la fin du mois.
Quand le plein devient aussi une question fiscale
Le carburant mérite ici qu’on s’arrête sur les chiffres, parce qu’il est devenu l’un des symboles les plus immédiats de cette exaspération. Dans son relevé hebdomadaire portant sur le 21 août 2026, la Direction générale de l’énergie et du climat affiche un prix moyen national du gazole de 223,12 centimes par litre, soit 2,2312 euros, contre 159,67 centimes à la période correspondante de 2025 : +39,7 % en un an. À l’heure où j’écris, le flux officiel des prix à la pompe, alimenté par les stations et mis à jour toutes les dix minutes, confirme des prix couramment installés au-dessus de 2,20 euros. Pour une personne qui vit loin de son emploi, un artisan, un commercial, une infirmière à domicile ou une famille rurale, ce ne sont pas des abstractions géopolitiques : ce sont des dizaines d’euros supplémentaires à chaque plein. (Sources : ministère de la Transition écologique, DGEC, Cours, prix et marges des produits pétroliers, document hebdomadaire NPG-2026.08.21, relevé du 21 août 2026 : PDF daté du 21 août 2026 : https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/NPG-2026.08.21.pdf ; page officielle des prix pétroliers : https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/prix-produits-petroliers; jeu de données officiel DGCCRF des prix en temps réel : https://www.data.gouv.fr/datasets/prix-des-carburants-en-france-flux-instantane-v2-amelioree.)
Et c’est ici que les mots doivent être précis. À 2,2312 euros le litre, il serait faux d’écrire que l’État prélève déjà « plus d’un euro de taxes » sur chaque litre de gazole. Le chiffre exact est presque aussi frappant : le même document officiel indique un prix hors toutes taxes de 125,18 centimes et un prix TTC de 223,12 centimes. La différence est donc de 97,94 centimes de fiscalité par litre, soit près d’un euro et environ 44 % du prix final. Sur un plein de 50 litres, cela représente arithmétiquement près de 49 euros de fiscalité. L’accise normale sur le gazole B7 est fixée en 2026 à 60,75 centimes par litre dans la plupart des régions métropolitaines, auxquels s’ajoute la TVA au taux normal de 20 %, qui s’applique aussi dans la formation du prix final. (Sources : DGEC, prix HTT et TTC précités; Direction générale des douanes, droits et taxes applicables aux produits énergétiques au 1er août 2026 : https://www.douane.gouv.fr/la-douane/informations/bulletins-officiels-des-douanes/bod/7659; ministère de la Transition écologique, Guide 2026 sur la fiscalité des énergies : https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/Guide%202026%20sur%20fiscalit%C3%A9%20des%20%C3%A9nergies%202026.pdf.)
Le détroit d’Ormuz n’est donc pas une invention commode : sa fermeture et le conflit au Moyen-Orient ont réellement provoqué un choc pétrolier majeur. La Direction générale du Trésor rappelle qu’environ 20 % de la production mondiale de pétrole transite par ce passage et que le Brent avait bondi de plus de 40 % en mars après le déclenchement du conflit. Il serait intellectuellement malhonnête de faire comme si Bercy avait créé cette hausse mondiale. Mais l’inverse serait tout aussi trompeur : Ormuz explique le choc sur le pétrole; il n’impose pas à la France de conserver inchangée toute sa fiscalité lorsque ce choc arrive à la pompe. La fiscalité est bien un levier national, dans les limites du droit européen, et le Gouvernement a fait le choix politique de ne pas l’abaisser de manière générale. (Source : Direction générale du Trésor, 17 juillet 2026 : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2026/07/17/flash-conjoncture-pays-avances-conflit-au-proche-et-moyen-orient-un-choc-energetique-davantage-petrolier-et-mondialise-qu-en-2022.)
Le Gouvernement ne cache d’ailleurs pas son arbitrage. Dans une réponse publiée le 7 juillet 2026 à l’Assemblée nationale, il explique qu’une baisse générale de TVA sur les carburants coûterait plusieurs milliards d’euros et profiterait davantage aux ménages les plus aisés, qui consomment davantage de carburant; il dit donc privilégier des aides ciblées et l’électrification des usages. Cet argument budgétaire et redistributif peut se défendre. Mais j’ai aussi le droit d’y voir exactement le problème que je décris depuis le début de ces pages : lorsque les finances publiques sont tellement contraintes que l’État estime ne pas pouvoir renoncer à plusieurs milliards de recettes, alors même que des millions de personnes subissent un gazole à plus de 2,20 euros, la dépendance de la puissance publique à la recette fiscale devient elle-même une partie du problème social. Dans un pays dont la dette dépasse 3 500 milliards d’euros et dont le déficit annuel reste supérieur à 150 milliards, je comprends que Bercy cherche désespérément ses recettes; je comprends beaucoup moins que le citoyen soit toujours invité à considérer comme indiscutable la part qui lui est demandée, puis à réduire ses déplacements, ses vacances ou son activité lorsqu’il n’arrive plus à suivre. (Source : Assemblée nationale, question écrite n° 15193, réponse du Gouvernement du 7 juillet 2026 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE15193.)
À mes yeux, la formule la plus juste est donc celle-ci : le détroit d’Ormuz explique une partie essentielle de la flambée du produit; la décision de ne pas amortir largement cette flambée par la fiscalité appartient, elle, à la politique française. Cela ne fait pas de l’État l’unique responsable du litre à 2,23 euros. Cela signifie qu’il possède un levier, qu’il connaît son coût budgétaire et qu’il a choisi de ne pas l’utiliser de manière générale. Pour une famille qui renonce à un week-end, à une visite à ses proches, à quelques centaines de kilomètres de vacances, ou pour un professionnel qui refuse une mission devenue trop coûteuse en carburant, cette nuance économique demeure exacte ; elle ne rend pas le plein plus facile à payer.
Entendre cette colère ne revient pas à excuser la fraude. Le travail dissimulé, la dissimulation de revenus ou le non-paiement volontaire de cotisations légalement dues restent des infractions, et la charge qu’ils soustraient retombe en partie sur ceux qui respectent les règles. Mais s’en tenir à cette seule réponse juridique serait une autre manière de ne rien comprendre. Lorsque des citoyens ne se demandent plus comment contribuer équitablement au système, mais comment lui échapper, réduire leurs traces, travailler moins officiellement, consommer moins ou quitter le pays, le problème dépasse la somme des fraudes individuelles : il touche au consentement lui-même. Une démocratie ne peut durablement reposer sur la seule peur du contrôle; elle a besoin qu’une majorité suffisamment large considère encore la règle comme légitime.
Le jour où le citoyen ordinaire commence à employer spontanément le vocabulaire de la clandestinité pour décrire sa manière de survivre économiquement dans son propre pays, il serait peut-être temps de se demander non seulement comment mieux le contrôler, mais pourquoi il en est arrivé à vouloir se cacher.
CAMPING LA RESSOURCE : je voulais transmettre un savoir, j’ai appris à construire des dossiers
CAMPING LA RESSOURCE devait être ma réponse concrète aux critiques que je formulais. Après la crise sanitaire, en 2021, l’idée s’est imposée d’un lieu où l’autonomie ne serait plus un concept présenté dans un livre ou une vidéo, mais une réalité que l’on pourrait toucher, observer et reproduire : produire une partie de son électricité, mieux maîtriser son énergie, récupérer son eau, cultiver, pratiquer la permaculture, réduire ses déchets, comprendre d’autres manières de construire et diminuer sa dépendance aux infrastructures extérieures. Sur environ trois hectares, ce « showroom vivant » devait devenir un laboratoire à ciel ouvert, non pour promettre l’autarcie, mais pour redonner aux familles une part de maîtrise sur les besoins les plus élémentaires de leur existence. J’ai présenté en détail ce projet, son histoire et ses obstacles dans mon article « La France contre ses entrepreneurs », publié le 12 janvier 2026 : consulter le dossier public du projet : https://www.delta-sierra.com/articles/france-contre-entrepreneurs.html.
Le projet reposait sur une idée simple : transmettre un savoir utile et laisser chacun repartir avec quelque chose qu’il pourrait réellement appliquer chez lui. Je n’attendais pas de l’État qu’il construise le camping à ma place, qu’il en garantisse la réussite ou qu’il me protège de tout risque entrepreneurial. Il me revenait d’investir, d’autoconstruire, de trouver des partenaires, d’assumer le risque et de faire vivre l’idée. Puis l’élan s’est heurté à ce que j’ai progressivement vécu comme un mur fait de réglementation, de fiscalité, de procédures et d’autorisations : renvois entre organismes, examen environnemental, dizaines de documents, autorisations successives, difficultés de financement bancaire, puis solution associative elle-même arrêtée par l’analyse fiscale de son caractère d’intérêt général. J’ai retracé ces démarches et ces obstacles dans le même dossier public.
Ce parcours m’a également obligé à revoir mes propres chiffres. Certaines projections initiales de fiscalité d’aménagement m’avaient conduit à envisager des montants supérieurs à 100 000 euros. Un calcul détaillé publié ensuite, sur une configuration et un phasage révisés, aboutissait à plus de 33 000 euros de prélèvements envisagés avant le début effectif du projet, dont environ 30 000 euros de taxe d’aménagement dans le scénario décrit avant même de poser la première pierre... Le chiffre le plus récent est moins spectaculaire que l’estimation initiale; il est surtout plus précis et plus défendable, raison pour laquelle c’est celui que je retiens. Les calculs détaillés et le phasage sont accessibles dans ce même dossier : https://www.delta-sierra.com/articles/france-contre-entrepreneurs.html.
Plus de trente mille euros avant d’avoir accueilli le premier client et encaissé le premier euro ne deviennent pas insignifiants simplement parce que l’estimation initiale était supérieure. Pour un grand groupe, une telle somme peut n’être qu’une ligne budgétaire; pour un particulier qui tente de bâtir progressivement un projet atypique, elle constitue une barrière très réelle, à laquelle s’ajoutent les études, l’architecte, les équipements, les autorisations, les exigences environnementales, les plans, la viabilisation et toutes les autres dépenses nécessaires avant même le début de l’exploitation. Me voilà donc contraint d’envisager une progression par étapes, jusqu’à multiplier les démarches et les modifications d’autorisation pour pouvoir autofinancer progressivement ce qui aurait pu être pensé globalement. C’est là toute l’ironie de mon parcours : je voulais construire un camping consacré à l’autonomie et je suis devenu spécialiste de la dépendance administrative; je voulais construire des bâtiments et j’ai appris à construire des dossiers.
Je voulais que mon patrimoine me rende libre; il constitue désormais aussi mes chaînes
La formule lancée d’un ton léger, « si tu n’es pas content, pars », ignore ce que signifie réellement un départ lorsque toute une vie économique a été bâtie dans un pays. À vingt ans, avec une valise, quelques vêtements, peu de biens et peu d’engagements, changer de pays peut parfois se décider en quelques semaines. Avec des logements, des terrains, des emprunts, des contrats, une activité et des projets, la même décision prend une tout autre dimension. Une vie ne tient plus dans le coffre d’une voiture, et partir ne consiste plus simplement à acheter un billet.
J’ai consacré une partie considérable de mon existence à constituer un patrimoine immobilier parce que je voulais progresser, changer de classe sociale, ne pas dépendre éternellement d’un salaire et construire une liberté économique que personne ne me donnerait gratuitement. Je me suis privé, j’ai pris des risques, j’ai travaillé et investi dans l’idée qu’un jour ce patrimoine me donnerait précisément la possibilité de choisir davantage ma vie. Et voici l’une des ironies les plus douloureuses de mon parcours : je me suis rendu, au moins en partie, esclave de mes propres investissements. Ce qui devait m’offrir la liberté est aussi devenu l’une des raisons pour lesquelles partir n’est pas aussi simple qu’on pourrait l’imaginer.
Si je décidais demain de vendre rapidement certains biens, la fiscalité de la plus-value pourrait entrer en jeu selon leur situation. Pour les plus-values immobilières imposables relevant du régime ordinaire, l’exonération totale de l’impôt sur le revenu est acquise après 22 ans de détention, tandis que l’exonération totale des prélèvements sociaux intervient après 30 ans. L’administration précise également que, lorsqu’elle est imposable, la plus-value relève en principe d’un taux de 19 % au titre de l’impôt sur le revenu et de 17,2 % de prélèvements sociaux avant application des abattements et des éventuelles exonérations. (Source : impots.gouv.fr : https://impots.gouv.fr/, règles applicables aux plus-values immobilières et abattements pour durée de détention; règles officielles sur les plus-values : https://www.impots.gouv.fr/particulier/questions/je-vends-mon-bien-immobilier-vais-je-payer-de-la-plus-value-immobiliere.)
Dans mon propre calendrier d’acquisition, attendre l’extinction complète de cette fiscalité sur certains investissements me conduirait approximativement jusqu’à mes soixante-dix ans. Autrement dit, j’ai bâti du patrimoine pour acquérir davantage de liberté et je découvre que ce patrimoine peut également m’empêcher de partir rapidement sans abandonner au passage une fraction du fruit de décennies d’efforts. Je ne dis pas que cette situation serait juridiquement injuste; je dis simplement qu’elle permet de comprendre pourquoi tant de personnes qui rêvent parfois de partir restent finalement où elles sont. Les chaînes ne prennent pas toujours la forme de menottes. Elles peuvent être un prêt, un appartement, un terrain, une entreprise, des enfants, des parents âgés ou simplement toute une vie construite quelque part.
Même après une vie de travail, l’État attend encore la succession
À cette difficulté de partir s’ajoute, dans ma famille, une rupture plus silencieuse encore : la succession. Mes parents ont travaillé toute leur vie, payé des impôts, des cotisations, des taxes sur leur consommation et les prélèvements qui accompagnent une existence économique en France. Leur patrimoine n’est pas tombé du ciel; il est le résultat de décennies de travail, d’épargne, de choix, de renoncements et de gestion. Ils en sont arrivés à une conclusion simple : plutôt que de continuer à se priver pour préserver jusqu’à leur mort un capital dont une fraction pourrait ensuite être prélevée lors de sa transmission, ils préfèrent vendre de leur vivant, disposer de leur argent et l’utiliser comme ils l’entendent tant qu’ils sont encore là pour en profiter. C’est leur argent, leur vie, leurs dernières années; je comprends profondément cette décision.
La règle mérite d’être regardée froidement, car elle est déjà suffisamment parlante sans être caricaturée. En ligne directe, chaque enfant bénéficie en principe d’un abattement de 100 000 euros sur ce qu’il reçoit de chacun de ses parents. Au-delà, la part taxable relève d’un barème progressif allant de 5 % à 45 % selon les tranches; atteindre la tranche la plus élevée ne signifie donc pas que l’intégralité de l’héritage soit taxée à 45 %. Le conjoint survivant et le partenaire lié par un PACS sont, pour leur part, exonérés de droits de succession. (Source : Direction générale des Finances publiques, « Déclarer une succession », impots.gouv.fr : https://impots.gouv.fr/ ; BOFiP, abattement de 100 000 € en ligne directe, bofip.impots.gouv.fr : https://bofip.impots.gouv.fr/.)
Un cas simple suffit à en mesurer la portée. Si un enfant reçoit d’un seul parent une part nette de succession de 300 000 euros, qu’aucune donation antérieure ne vient réduire l’abattement disponible et qu’aucun régime particulier d’exonération ne s’applique, l’abattement de 100 000 euros ramène la base taxable à 200 000 euros. L’application du barème progressif en ligne directe conduit alors à environ 38 194 euros de droits à payer : 403,60 € sur la première tranche à 5 %, 403,70 € sur la tranche à 10 %, 573,45 € sur celle à 15 %, puis 36 813,60 € sur la fraction restante taxée à 20 %, soit 38 194,35 €, arrondis à environ 38 194 €. Et c’est précisément là que naît, pour beaucoup de familles, le sentiment de payer une dernière fois : cette transmission intervient après une vie durant laquelle les revenus, la consommation, l’épargne et le patrimoine ont déjà supporté de nombreux prélèvements. Ce cas d’école ne prétend pas reproduire une succession réelle, qui dépend de la composition du patrimoine, des donations antérieures, des héritiers, des exonérations et de nombreux autres paramètres.
La transmission peut naturellement être anticipée dans le cadre prévu par la loi. Chaque parent peut donner jusqu’à 100 000 euros à chacun de ses enfants sans droits de donation au titre de l’abattement en ligne directe, renouvelable tous les quinze ans; un couple peut donc, sous réserve de sa situation et de l’utilisation antérieure de ces abattements, transmettre jusqu’à 200 000 euros à chacun de ses enfants dans ce cadre. Depuis le 1er janvier 2026, les dons manuels concernés doivent en principe être déclarés en ligne, y compris lorsqu’ils ne génèrent pas de droits. (Sources : Direction générale des Finances publiques, « Que puis-je donner à mes enfants, petits-enfants sans avoir à payer de droits ? », mise à jour du 13 juillet 2026, impots.gouv.fr : https://impots.gouv.fr/ ; « Dons entre particuliers : seul le mode de déclaration change le 1er janvier 2026 », impots.gouv.fr : https://impots.gouv.fr/.)
Une précision est cependant indispensable : vendre un bien de son vivant ne fait pas disparaître l’actif successoral. Si mes parents vendent un bien et que l’argent issu de cette vente se trouve encore sur leurs comptes au jour du décès, ces liquidités font partie de leur patrimoine et doivent être prises en compte dans la succession. Leur décision ne consiste donc pas à croire qu’une vente suffirait à soustraire l’argent à toute transmission; elle consiste à cesser de se priver dans le seul objectif de préserver intact un capital qu’ils n’emporteront pas avec eux, et à utiliser légalement de leur vivant le fruit de leur travail selon leurs propres choix. (Source : règles générales d’évaluation et de déclaration de la succession, Direction générale des Finances publiques, impots.gouv.fr : https://impots.gouv.fr/.)
Et, très franchement, comment pourrais-je leur reprocher ce raisonnement ? Pendant des décennies, cette génération a entendu qu’il fallait travailler, épargner, devenir propriétaire, préparer sa retraite, se constituer un patrimoine et, si possible, laisser quelque chose aux enfants. Puis arrive la dernière étape de la vie et elle découvre que la transmission elle-même peut encore être taxée au-delà des abattements prévus par la loi. Juridiquement, les droits de succession ne constituent pas un « vol » : ils sont établis par la loi et portent sur une mutation de patrimoine. Mais moralement et psychologiquement, mes parents ont fini par les vivre comme une ultime ponction sur le produit d’une existence de travail, comme si, au terme de décennies d’impôts, d’épargne et de renoncements, l’État attendait encore au seuil de la transmission familiale. La qualification juridique demeure claire; elle n’abolit pas pour autant le sentiment d’une ponction devenue, à leurs yeux, celle de trop.
Je comprends donc qu’ils se disent aujourd’hui : « Nous avons travaillé pour cet argent, nous nous sommes privés pour le gagner et le conserver, nous avons payé ce que la loi nous demandait tout au long de notre vie; maintenant que nous sommes encore vivants, nous voulons l’utiliser comme nous le voulons. » Ce n’est pas une fraude et ce n’est pas une dissimulation : c’est l’exercice légal du droit de disposer de son patrimoine de son vivant. Il y a même quelque chose de profondément révélateur lorsqu’une famille qui avait longtemps pensé en termes de transmission finit par raisonner autrement : non plus seulement « que laisserons-nous ? », mais « pourquoi continuer à nous priver aujourd’hui pour préserver demain un capital dont nous ne profiterons plus et dont une partie pourrait être prélevée lors de la transmission ? » À ce stade, le problème n’est plus uniquement le taux d’un impôt. C’est la relation de confiance entre l’État et le citoyen qui s’est détériorée au point de modifier jusqu’aux comportements patrimoniaux familiaux.
Mes parents sont partis
Et puis il y a quelque chose de beaucoup plus important à mes yeux que mes impôts, mes appartements, mes projets ou mes désaccords politiques. Il y a mes parents. Mes vieux parents que j’aime, ceux qui m’ont vu grandir, ceux qui m’ont éduqué, protégé et accompagné, ceux qui ont travaillé et fait tout ce qui était en leur pouvoir pour m’apporter une éducation, rendre ma jeunesse heureuse et me permettre de m’épanouir. Mon père a aujourd’hui 89 ans et ma mère 82 ans. Ces deux êtres autour desquels se trouvent une immense partie de mes souvenirs ont pris une décision que j’aurais autrefois eu beaucoup de mal à imaginer : ils ont décidé de quitter leur propre pays. À l’heure où vous lirez ces lignes, ils ne sont plus sur le territoire national.
Je suis probablement le premier à regretter ce départ et, en même temps, je suis le premier à le comprendre. Mon père n’est pas un homme qui aurait passé sa vie à tourner le dos à la France ou à l’État. C’est même exactement l’inverse. Il était contrôleur des douanes. Il a servi l’administration française pendant sa carrière, a évolué en interne, a vécu plus d'une vingtaine de mutations, s’est toujours efforcé d’être exemplaire dans son travail, s’est distingué professionnellement à plusieurs reprises et a reçu des marques de reconnaissance allant jusqu’à des remerciements de ministres dont la majorité d'entre nous ignore tout et dont les noms appartiennent aux archives. Il appartenait à cette génération d’hommes pour lesquels faire correctement son travail au service de l’État n’avait rien d’héroïque ni d’extraordinaire, c’était simplement une conception du devoir. Tout comme l’était celle de son frère, qui s’était battu et distingué en Indochine avant de tomber en Algérie, dans une guerre dont les choix et l’issue politiques ont laissé dans ma famille une blessure qui ne s’est jamais complètement refermée. Et c’est précisément cet homme-là, mon père, après toute une vie passée en France et au service de l’État, au service d’une administration française, qui a pris à 89 ans la décision de s’expatrier, de quitter la France, d’aller vivre ailleurs.
À 89 ans, un départ n’a plus le visage de l’aventure. À vingt ou vingt-cinq ans, changer de pays peut être une promesse : apprendre une langue, découvrir un monde, construire sa carrière, transformer l’incertitude en élan. À 89 ans, partir signifie abandonner les habitudes d’une vie, reconstruire des repères, apprendre de nouveaux réflexes, s’adapter à un autre environnement et s’éloigner d’une partie de ce qui vous est familier à l’âge même où l’on pourrait légitimement souhaiter que tout devienne plus simple. Ma mère l’accompagne. Elle a 82 ans. Ils partent ensemble après avoir vécu leur vie en France, après y avoir travaillé, cotisé, payé leurs impôts, élevé leurs enfants, aimé, vieilli et accumulé des décennies de souvenirs.
Je ne transformerai jamais mes parents en statistique nationale. Leur départ n’explique pas à lui seul les quelque 2,5 millions de Français vivant à l’étranger, pas davantage qu’il ne permet de connaître les motivations de ceux-ci. Mais lorsqu’un homme de 89 ans qui a servi l’État pendant sa carrière décide qu’il préfère passer ses dernières années ailleurs, les expressions technocratiques comme « l’attractivité du territoire » prennent soudain une dimension beaucoup plus concrète. Il ne s’agit plus d’une courbe dans un rapport ou d’une comparaison fiscale internationale : il s’agit de mon père, de ma mère, de deux personnes que j’aime et dont je sais ce que cette décision implique humainement.
Alors, avant d’accuser de lâcheté, d’ingratitude, d’égoïsme ou de manque de patriotisme un Français qui choisit de partir, peut-être faudrait-il commencer par lui poser une question beaucoup plus simple et beaucoup plus humaine : qu’est-ce qui vous est arrivé, qu’avez-vous vécu, qu’avez-vous attendu, qu’avez-vous espéré, pour en arriver finalement à penser que votre vie serait meilleure ailleurs ? Sa réponse ne vous convaincra peut-être pas. Vous auriez peut-être fait un choix différent à sa place. Mais au moins aurez-vous cherché à comprendre avant de juger.
Le pays où je regarde souvent derrière moi
La sécurité constitue une autre fracture dans mon rapport au pays. Pour comprendre ce qui nourrit ce sentiment, regarder seulement la variation d’une année sur l’autre ne suffit pas : +4 %, +5 % ou +8 % peuvent sembler presque abstraits tant qu’on ne regarde pas la trajectoire longue. Sur douze mois, de mai 2005 à avril 2006, le ministère de l’Intérieur recensait 421 095 atteintes volontaires à l’intégrité physique. Près de vingt ans plus tard, le Gouvernement indiquait au Sénat qu’en 2024 les forces de police et de gendarmerie avaient constaté 818 233 faits relevant des atteintes volontaires à l’intégrité physique. Le volume enregistré est donc passé, dans ces deux photographies administratives, d’environ 421 000 à plus de 818 000 faits, soit une hausse arithmétique d’environ 94 %. (Sources : ministère de l’Intérieur, « Évolutions en matière de sécurité depuis 2002 », 8 juin 2006 : archive officielle : https://www.interieur.gouv.fr/fr/Archives/Archives-ministres-de-l-Interieur/Archives-de-Nicolas-Sarkozy-2005-2007/Interventions/08.06.2006-Evolutions-en-matiere-de-securite-depuis-2002; réponse du Gouvernement au Sénat sur l’insécurité et la délinquance, chiffres 2024 : Sénat : https://www.senat.fr/questions/base/2025/qSEQ250102890.html.)
Je refuse pourtant d’écrire que « la violence a doublé en vingt ans » comme si ces deux nombres suffisaient à démontrer à eux seuls l’évolution réelle de toutes les agressions. Le ministère lui-même avertit que les anciennes séries de crimes et délits issues de l’“état 4001” ne sont pas entièrement fiabilisées sur longue période et que les changements de qualification juridique, de pratiques d’enregistrement, d’accueil des victimes et de propension à déposer plainte compliquent les comparaisons sur vingt ans. Cette réserve est particulièrement importante pour les violences intrafamiliales et sexuelles, dont l’enregistrement a été profondément modifié par la libération de la parole et l’amélioration de la prise en charge. Je préfère donc dire exactement ce que permettent les données : le volume des violences enregistrées par les services de sécurité a changé d’échelle, mais une partie de cette progression tient aussi à ce que des faits autrefois tus, non déclarés ou différemment codés arrivent davantage jusqu’aux statistiques. (Source : réponse du ministère de l’Intérieur à l’Assemblée nationale sur les séries longues des coups et blessures volontaires, publiée le 3 juin 2025 : Assemblée nationale : https://questions.assemblee-nationale.fr/q17/17-1411QE.htm.)
Et même lorsque l’on abandonne la comparaison sur vingt ans pour ne retenir que les séries rénovées et fiabilisées depuis 2016, le signal reste considérable. Pour les tentatives d’homicide, la première photographie statistique de 2024 faisait état de 4 305 victimes, contre 2 259 en 2016, soit presque un doublement ; le bilan 2025 fait ensuite apparaître une nouvelle progression annuelle de l’indicateur. Le bilan définitif 2025 du SSMSI indique parallèlement que les violences physiques enregistrées ont progressé, depuis 2016, à un rythme moyen d’environ 8 % par an; pour les violences sexuelles, le rythme moyen atteint 11 % par an, et 15 % par an pour les viols et tentatives de viol. En 2025, les services de sécurité ont enregistré 473 000 victimes de violences physiques et 132 300 victimes de violences sexuelles. Les homicides, eux, n’ont pas suivi la même explosion : 975 victimes ont été recensées en 2025, un niveau stable par rapport à 2024. Une précision est nécessaire : les 818 233 « faits » relevant en 2024 de l’agrégat administratif des atteintes volontaires à l’intégrité physique et les 473 000 « victimes » de violences physiques enregistrées en 2025 ne constituent pas deux valeurs directement comparables d’une même série. Ils reposent sur des unités et des périmètres statistiques distincts. C’est précisément pourquoi je ne veux ni minimiser ni caricaturer : tous les indicateurs ne racontent pas la même histoire, mais plusieurs formes de violence enregistrée ont connu, sur la décennie, des progressions sans commune mesure avec les quelques points d’une seule année. (Sources : SSMSI, Insécurité et délinquance en 2024 : une première photographie, série 2016-2024 des tentatives d’homicide; SSMSI, Insécurité et délinquance en 2025 : bilan statistique, 9 juillet 2026 : ministère de l’Intérieur : https://www.interieur.gouv.fr/actualites/communiques-de-presse/insecurite-et-delinquance-en-2025-bilan-statistique-et-atlas-departemental.)
Mais mon rapport à la violence n’est pas celui d’un commentateur qui aurait uniquement lu des statistiques. J’ai travaillé comme agent de sécurité puis comme chef d’équipe en Auvergne et j’ai subi deux agressions en service suffisamment graves pour nécessiter une prise en charge hospitalière et, au total, deux interventions chirurgicales dont une à caractère esthétique qui me laisse encore aujourd'hui des séquelles. J’ai également connu professionnellement des agents de sécurité qui, eux, ne sont jamais rentrés chez eux, tués notamment lors d’agressions à l’arme blanche dans l’exercice de leur métier. Malgré l'expérience, il m’arrive souvent, lorsque je me trouve dans certaines grandes villes et à certaines heures, de regarder derrière moi, de longer un mur, d’observer instinctivement les groupes, les mains, les sorties et les distances. Ce n’est pas la preuve que chaque Français devrait vivre dans la peur, ce sont simplement les réflexes qu’un homme peut conserver lorsqu’il a appris physiquement ce qu’une agression signifie.
Je refuse donc deux propagandes symétriques : celle qui prétendrait que la France entière serait devenue invivable et celle qui expliquerait que tout citoyen exprimant un sentiment d’insécurité ne ferait qu’imaginer un problème qui n’existe pas. Une moyenne nationale n’efface jamais l’expérience individuelle d’une victime, pas davantage qu’une expérience individuelle ne peut à elle seule résumer la situation d’un pays entier. Nous devrions être capables de tenir ces deux vérités simultanément.
Ceux qui acceptent de tout risquer pour le pays
Et malgré toute cette colère, il existe une France pour laquelle ma reconnaissance est immense. Je pense aux militaires, aux policiers, aux gendarmes, aux pompiers, aux soignants, aux agents de sécurité et à tous ceux dont le métier consiste parfois littéralement à aller vers le danger lorsque le réflexe naturel d’un être humain serait de s’en éloigner. Je pense également aux femmes et aux hommes qui travaillent dans l’ombre au sein de la DGSI, de la DGSE, de la DRM et de tous les services qui œuvrent à notre sécurité. Le grand public ne connaîtra jamais l’essentiel de leurs réussites, précisément parce que leur réussite consiste souvent à empêcher quelque chose qui, grâce à eux, n’aura jamais lieu. Nous discutons librement de politique, nous critiquons nos institutions et nous nous disputons sur les réseaux sociaux pendant que d’autres surveillent des réseaux terroristes, des opérations d’ingérence, des menaces militaires ou des intérêts hostiles dont la plupart d’entre nous n’auront jamais connaissance.
Je pense notamment à un témoignage qui m’a profondément marqué. Dans une émission de LEGEND consacrée aux forces spéciales françaises et diffusée en juillet 2026, Charles d’Azérat, officier du CPA 10 et auteur du récit À cœur ouvert, rapporte l’histoire d’un militaire ayant déjà été blessé à plusieurs reprises. Vers deux heures six de l’entretien, il raconte que cet homme avait été blessé trois fois pour son pays et avait failli mourir lors de la troisième blessure alors que son épouse était enceinte. Selon ce récit, son assurance lui aurait proposé 514 000 euros dans la situation qui lui était présentée, tandis que sa rémunération était estimée aux alentours de 2 500 euros par mois. Pourtant, il aurait choisi de conserver la possibilité de servir et serait finalement retourné au combat. Je n’ai naturellement pas accès au contrat d’assurance de cet homme : les montants, les circonstances et le choix qui suivent sont donc ceux rapportés dans ce témoignage public, et rien de plus. (Source : LEGEND, « Forces spéciales françaises : 150 otages libérés, les récits inédits des 3 plus grandes missions », 1er juillet 2026, durée 2 h 16; épisode vidéo sur Apple Podcasts, passage vers 2 h 06.)
Mesurons simplement ce que les montants rapportés représentent. 514 000 € ÷ 2 500 € = 205,6 mois de salaire, puis 205,6 ÷ 12 ≈ 17,13 années. À la rémunération évoquée dans le témoignage, la somme correspondait donc à plus de dix-sept années de salaire mensuel, sans tenir compte de l’inflation, des promotions futures, de la fiscalité ou d’autres éléments de rémunération. Et, selon le témoignage, cet homme aurait répondu : « On ne refuse pas l’honneur de se battre pour son pays. »
Qui serais-je pour condamner un homme qui, après trois blessures, une mort frôlée et une famille à charge, aurait choisi les 514 000 euros ? Personne. Cet homme aurait déjà donné à la France infiniment davantage que l’immense majorité d’entre nous. C’est précisément pour cela que la décision inverse, si elle s’est bien déroulée comme elle est rapportée, me paraît extraordinaire. Dans un monde où nous calculons chaque hausse de salaire, chaque mensualité de crédit, chaque point de retraite et chaque euro de patrimoine, voilà un homme qui aurait considéré que la possibilité de retourner servir son pays valait davantage que l’équivalent de plus de dix-sept années de la rémunération évoquée.
Cette histoire me bouleverse d’autant plus qu’elle m’inspire une question difficile : que ressent un militaire lorsqu’il accepte de risquer sa vie pour la France alors que, comme n’importe quel citoyen, il peut personnellement désapprouver certaines décisions économiques, industrielles, diplomatiques ou sociales prises par ceux qui gouvernent le pays qu’il protège ? La réponse institutionnelle doit naturellement être absolument claire : ce n’est pas au soldat de trancher un désaccord politique par les armes. Le Code de la défense reconnaît aux militaires la liberté de leurs opinions politiques tout en encadrant leur expression par les exigences de réserve liées à leur statut. La Constitution fait du président de la République le chef des armées et dispose que le Gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation et dispose de la force armée. La soumission de la force militaire à l’autorité civile légitime est l’une des protections fondamentales d’une démocratie. (Sources : Code de la défense, article L. 4121-2; Constitution du 4 octobre 1958, articles 15 et 20, Légifrance.)
Mais le fait que le militaire doive obéir à l’autorité démocratiquement légitime rend justement la responsabilité de cette autorité plus lourde encore. Comment demander à certains Français d’accepter le sacrifice suprême lorsque ceux qui décident de leur engagement peuvent donner à une partie de la population le sentiment de ne pas protéger avec une détermination comparable notre industrie, notre souveraineté, nos technologies, notre indépendance économique, nos finances publiques ou notre cohésion nationale ? Défendre la France exige parfois le courage de risquer sa vie; la gouverner devrait imposer, dans un autre registre, une responsabilité morale et politique proportionnée à la gravité de ce que l’on peut demander à ceux qui la servent.
J’ai la même pensée pour les agents des services de renseignement. Que peut éprouver un professionnel chargé de surveiller les menaces pesant sur la Nation lorsqu’il estime, à titre personnel, que certaines politiques publiques fragilisent cette même Nation ? Quelles pensées traversent l’esprit de l’analyste qui détecte une opération d’ingérence économique au moment même où disparaît une capacité industrielle qu’il juge stratégique ? Son opinion personnelle ne peut pas devenir une action politique clandestine, et heureusement. Un agent de renseignement sert l’État républicain; il n’en devient pas l’arbitre. Dans sa vie de citoyen, il lui reste ce qui demeure à chacun d’entre nous : penser, voter et s’exprimer dans les limites imposées par son statut. Servir la Nation suppose peut-être précisément cette capacité à distinguer la France, qui dépasse les gouvernements, de ceux qui l’administrent provisoirement. À ces femmes et à ces hommes, aux militaires en opération et à tous ceux qui portent dans leur corps ou dans leur esprit des blessures que nous ne verrons jamais, ma reconnaissance demeure profonde et sincère.
À ceux qui sont tombés avant nous
Et puis il y a ceux qui ne voteront plus jamais. Je pense aux hommes qui ont sacrifié leur vie sur les champs de bataille et je refuse de les instrumentaliser politiquement en prétendant qu’ils auraient tous partagé mes opinions s’ils vivaient aujourd’hui. Ce serait indigne. Ils sont morts sous des régimes différents, dans des guerres différentes, pour des causes différentes, certaines que l’Histoire célèbre et d’autres qu’elle juge aujourd’hui avec beaucoup plus de sévérité. Mais quels que soient les débats historiques ou politiques, le sacrifice individuel demeure : derrière une date imprimée dans un manuel scolaire, il y avait toujours un être humain.
Cet homme était souvent très jeune. Il avait une mère, parfois une épouse ou une fiancée, peut-être des enfants, peut-être une lettre dans une poche, certainement des projets et probablement une immense envie de vivre. Il est pourtant mort pour un drapeau, pour une unité, pour ses camarades, pour une certaine idée de la France, parce qu’il exécutait les ordres reçus ou simplement parce qu’au moment où tout s’effondrait autour de lui il a refusé d’abandonner l’homme qui combattait à ses côtés. Je pense aux morts de 1870, de 1914-1918, de 1939-1945, aux résistants, aux Français libres, aux combattants d’Indochine, d’Algérie, du Liban, d’Afghanistan, du Sahel et de tant d’opérations dont la majorité de nos concitoyens ne connaît parfois même plus le nom.
J’ai alors une pensée presque insupportable : s’ils pouvaient regarder aujourd’hui le pays pour lequel ils sont morts, que penseraient-ils de nous ? Je n’ai pas leur réponse et je n’ai surtout pas le droit de parler en leur nom. Certains auraient probablement des visions de la France totalement opposées aux miennes. Mais nous avons au moins le devoir de nous demander si ce que nous faisons collectivement de ce pays est digne du prix que tant d’autres ont payé avant nous. Le respect des morts ne consiste pas à les enrôler artificiellement dans nos combats contemporains; il consiste peut-être d’abord à ne jamais oublier que ce que nous considérons aujourd’hui comme acquis a parfois été payé par des vies.
Nous, les électeurs : sommes-nous vraiment innocents ?
Reste alors la question la plus inconfortable : la nôtre. À force de désigner « les politiques », nous finissons parfois par oublier que la démocratie nous attribue aussi une part de souveraineté, donc une part de responsabilité. On entend cette formule brutale : la plèbe a les chefs qu’elle mérite. Je n’emploie pas ici le mot « plèbe » pour rabaisser qui que ce soit, mais pour retrouver la violence de l’interrogation qu’il contient. Si le peuple est souverain lorsqu’il choisit, peut-il ensuite se déclarer totalement étranger aux conséquences de ses choix ?
Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF publié en février 2026 fournit à cet égard un tableau saisissant. 82 % des personnes interrogées en France continuent de considérer la démocratie comme un bon système de gouvernement, alors que seulement 20 % font confiance à l’Assemblée nationale et 15 % aux partis politiques. Le même travail indique que 76 % considèrent les responsables politiques comme « plutôt corrompus ». Ce 76 % mesure une perception de la corruption; il ne décrit en aucun cas la proportion d’élus reconnus coupables de faits de corruption. (Source : CEVIPOF, Sciences Po, Baromètre de la confiance politique, vague 17, février 2026; consulter l’analyse du CEVIPOF.)
La même enquête montre également que 43 % des personnes interrogées estiment qu’en démocratie rien n’avance et qu’il faudrait moins de démocratie et davantage d’efficacité, 36 % approuvent l’idée d’un homme fort n’ayant pas à se préoccuper du Parlement et des élections, et 20 % seraient favorables à ce que l’armée dirige le pays. Ces chiffres ne signifient pas que la France serait sur le point de basculer demain matin dans un régime autoritaire. Ils montrent néanmoins qu’une partie importante de la population commence à opposer démocratie et efficacité, ce qui devrait inquiéter précisément ceux qui souhaitent préserver la démocratie. (Source : CEVIPOF, même Baromètre 2026; document complet.)
C’est précisément le cœur de mon livre Les limites de la démocratie. J’y développe deux notions simples : le filtre, c’est-à-dire la capacité d’un régime à faire émerger et à porter au pouvoir des dirigeants suffisamment compétents pour gouverner, et l’interrupteur, sa capacité à les écarter pacifiquement lorsqu’ils échouent. Ce livre n’est pas un appel à supprimer la démocratie; il demande au contraire comment la préserver lorsqu’un système démocratique peut lui-même produire durablement des choix qui fragilisent le pays. Pour ceux qui souhaitent prolonger cette réflexion, j’en ai publié une présentation détaillée sur Delta-Sierra : https://www.delta-sierra.com/livres/limites-democratie.html. J’y pose notamment cette question, qui condense une part du vertige auquel nous sommes confrontés : « La démocratie est-elle un principe de vie commune, ou un pacte suicidaire par lequel un peuple devrait se laisser détruire pourvu que sa destruction ait été votée ? »
Cette question ne signifie pas qu’une minorité devrait renverser par la force une majorité dont elle désapprouve le choix. Elle signifie simplement qu’une décision n’acquiert pas miraculeusement la qualité d’être rationnelle parce qu’elle a recueilli davantage de bulletins. Une majorité peut se tromper, privilégier le bénéfice immédiat au coût futur, réclamer toujours davantage de dépenses mais refuser les prélèvements nécessaires pour les financer, vouloir réduire la dette mais s’opposer à chaque économie qui touche ses propres intérêts. Et lorsque nous exigeons simultanément davantage de services, moins d’impôts, davantage de redistribution, aucune économie nous concernant et moins de dette, nous créons une incitation politique parfaitement prévisible : promettre aujourd’hui ce qui permet d’être élu et reporter à demain le coût de cette promesse.
Le responsable politique qui exploite cette facilité porte une immense responsabilité, mais l’électeur qui la récompense ne peut pas toujours se considérer comme totalement étranger à ce qui en résulte. La souveraineté populaire ne peut pas signifier que le peuple est pleinement souverain au moment du vote et absolument innocent dès que les conséquences de ce vote apparaissent. Cela ne veut pas dire que chaque citoyen est personnellement responsable de chaque décision publique; cela signifie simplement qu’une démocratie adulte exige aussi une certaine responsabilité de ceux qui choisissent.
Quand rester cesse d’être une évidence
J’ai longtemps choisi de rester et d’agir. Voter, convaincre, écrire, publier, créer une association, porter des propositions, saisir les institutions, aller devant les tribunaux lorsque c’était nécessaire : j’ai cru, et je crois encore, à la puissance de ces voies civiques. Mon passage par la vie politique est né de cette conviction que l’on peut contribuer, même modestement, à déplacer une idée ou à améliorer une décision. J’y ai rencontré des personnes brillantes, cultivées, honnêtes et extraordinairement engagées, et je refuse de les effacer de mon souvenir. J’y ai aussi découvert les ambitions plus petites : le poste recherché pour lui-même, le mandat préféré à la mission, l’exigence morale absolue pour l’adversaire et soudain infiniment nuancée lorsqu’elle doit s’appliquer à son propre camp.
La violence, en revanche, n’est pas pour moi une issue. Elle détruirait précisément ce que je prétends vouloir sauver. Une balle ne réduit pas un déficit, une émeute ne crée pas de médecins, une guerre civile ne simplifie pas une réglementation et une bombe ne redresse pas une industrie. Le redressement que j’appelle de mes vœux doit demeurer démocratique, constitutionnel et républicain. D’autres choisissent de composer avec le système : ils paient, s’adaptent, considèrent que ses avantages restent supérieurs à ses défauts et que le contrat global demeure acceptable. Des millions de Français vivent ainsi, et leur choix est aussi légitime que le mien.
Reste une décision plus silencieuse qu’une révolution, mais d’une radicalité intime : partir. Partir parce qu’une vie humaine n’est pas extensible, parce qu’on ne veut plus attendre vingt années supplémentaires pour savoir si le pays prendra enfin la direction espérée, parce qu’on refuse la violence mais qu’on ne veut plus consacrer son existence entière à combattre sans cesse un système auquel on ne croit plus. Alors viennent les gestes concrets : vendre ce qui peut l’être, fermer ce qui doit l’être, organiser sa vie, faire ses valises, embrasser ceux que l’on aime et chercher ailleurs ce que l’on ne parvient plus à construire ici. C’est cette décision que je comprends désormais profondément, non parce qu’elle serait la seule respectable, mais parce que je mesure enfin ce qui peut conduire un homme ou une famille jusque-là.
L’espoir peut aussi devenir une prison
Une phrase de Matrix Reloaded m’accompagne depuis longtemps : « L’espoir... C’est la quintessence des illusions humaines, simultanément la source de votre plus grande force et de votre plus grande faiblesse. » Elle est prononcée par l’Architecte dans le film sorti en 2003. (Source : Matrix Reloaded, Warner Bros., 2003; transcription française référencée par Cinelog; réplique et référence du film : https://cinelog.fr/replique-plus-grand-faiblesse.)
Cette phrase résonne particulièrement en moi parce que l’espoir a effectivement été une force immense dans mon existence. C’est l’espoir qui m’a poussé à entrer en politique, à écrire, à investir, à imaginer CAMPING LA RESSOURCE et à croire qu’à mon niveau, avec mes livres, mes articles, mes projets, mes vidéos et mes engagements, je pourrais apporter ma pierre à quelque chose de plus grand. Sans l’espoir, on ne construit rien. On n’investit pas des années dans un projet si l’on est convaincu qu’il échouera; on n’écrit pas des milliers de pages si l’on pense que personne ne pourra en tirer quoi que ce soit; on ne s’engage pas si l’on croit par avance toute amélioration impossible.
Mais l’espoir peut aussi devenir une prison lorsqu’il nous convainc de remettre continuellement notre propre vie à plus tard. On attend encore une élection, puis encore un gouvernement, encore une réforme, une nouvelle promesse de simplification, un budget qui reviendra enfin à l’équilibre « dans quelques années », un nouveau plan pour l’hôpital, pour la sécurité ou pour l’industrie. Chaque fois, nous nous disons que peut-être cette fois sera différente, que peut-être le changement tant attendu commence enfin, et l’espoir nous donne la force de patienter encore. Pourtant, pendant que nous attendons, une chose ne s’arrête jamais : notre vie. Les années passent. Nos parents vieillissent. Nous vieillissons nous-mêmes. Certains projets deviennent plus difficiles et certaines possibilités disparaissent.
Nous ne disposons pas d’un nombre illimité de décennies. C’est pourquoi une pensée me paraît aujourd’hui d’une vérité presque brutale : « J’espère encore pour la France, mais je refuse désormais de mettre ma propre existence en attente jusqu’à ce que cet espoir se réalise. » Cette phrase ne signifie pas que l’on cesse de souhaiter le redressement du pays; elle signifie simplement qu’à un moment donné un être humain peut décider de ne plus indexer le reste de son existence sur une réforme nationale dont il ignore si elle surviendra dans cinq ans, vingt ans ou jamais.
Pays de mon enfance et de mes rêves, qu’es-tu devenu ?
Lorsque je regarde ces trois couleurs, je ne vois pas seulement un État, un gouvernement ou une administration. Je vois une histoire, mes parents, ceux qui sont morts, les montagnes que j’ai parcourues, les maisons que j’ai restaurées, le patrimoine que j’ai essayé de bâtir, le camping que je rêve toujours de réaliser et les souvenirs d’une vie entière. Mais je vois également un État auquel je fais de moins en moins spontanément confiance lorsqu’il m’explique que la prochaine dépense réparera ce que les précédentes n’ont pas réglé. Je vois une administration fiscale capable d’utiliser l’intelligence artificielle pour détecter des anomalies dans mon patrimoine pendant que la dette publique dépasse 3 500 milliards d’euros. Je vois un système de santé auquel nous consacrons des centaines de milliards tout en apprenant parfois qu’un spécialiste nous recevra plusieurs mois plus tard. Je vois un corpus normatif que le Sénat lui-même mesure en dizaines de millions de mots. Je vois une majorité de diplômés très qualifiés interrogés par Ipsos envisager de travailler à l’étranger. Et désormais, surtout, je vois mes propres parents qui ont fait leurs valises.
Je refuse pourtant de dire que la France serait condamnée. Elle possède encore des ingénieurs extraordinaires, des chercheurs, des scientifiques, des ouvriers, des artisans, des entrepreneurs, des agriculteurs, des militaires, des policiers, des gendarmes, des soignants, des enseignants passionnés et des fonctionnaires qui accomplissent leur travail avec un sens admirable du service public. Notre pays ne manque ni d’intelligence, ni de courage, ni de ressources humaines. Ce qui lui manque trop souvent, à mes yeux, est une capacité durable à choisir, à prioriser, à arbitrer, à simplifier, à sanctionner l’échec et à accepter une vérité pourtant élémentaire : une réforme réelle fait nécessairement perdre quelque chose à quelqu’un. Tant que nous voudrons réformer uniquement ce qui concerne le voisin, nous ne réformerons rien de suffisamment profond.
Je ne rêve ni d’un pays sans État, ni d’une société sans solidarité, ni d’une France sans impôt. Je voudrais au contraire retrouver un État puissant là où sa puissance est irremplaçable, une solidarité suffisamment robuste pour retenir ceux que la vie fait tomber sans épuiser ceux qui la financent, et un impôt dont le contribuable puisse comprendre la nécessité sans avoir le sentiment d’être le seul à devoir rendre des comptes. Quant à la démocratie, je ne veux pas l’affaiblir : je voudrais que nous ayons enfin assez confiance en elle pour regarder lucidement ses propres faiblesses, avant que ses échecs n’offrent à d’autres le prétexte de proposer infiniment pire.
Une demande, enfin, me paraît presque élémentaire : cessons de culpabiliser systématiquement ceux qui partent. Leur départ ne signifie pas qu’ils aiment moins la France que ceux qui restent. Certains ont simplement cessé de croire qu’ils pouvaient encore y construire la vie qu’ils souhaitent; d’autres ont décidé que le temps qui leur reste est trop précieux pour attendre indéfiniment une amélioration espérée mais toujours différée. Mes propres parents sont partis. Je le regrette profondément, parce qu’ils sont mes parents, parce que je les aime et parce qu’aucun raisonnement économique ou politique ne rend la distance plus agréable. Mais je les comprends tout aussi profondément.
Peut-être d’ailleurs que le signal le plus terrible pour un pays n’est pas qu’un Français décide un jour de partir. Le véritable signal d’alarme apparaît lorsque l’amour du pays ne suffit plus à retenir une personne qui, pendant des années, avait encore cherché des raisons de rester et tenté de convaincre les autres de ne pas renoncer; lorsque la question adressée aux expatriés n’est plus « Pourquoi êtes-vous partis ? », mais devient : « Comment avez-vous fait pour partir ? »
J’aimerais croire que cette question ne deviendra jamais celle de millions d’autres Français. Mais l’éviter suppose de renoncer à cette vieille habitude qui consiste à vouloir réformer tout ce qui ne nous touche pas. Le pouvoir doit rendre des comptes sur ce qu’il décide; l’électeur doit regarder en face les conséquences des choix qu’il récompense; le bénéficiaire légitime d’un système ne peut oublier les ressources nécessaires à son financement; chacun doit accepter qu’une économie puisse un jour atteindre son propre intérêt et qu’un service supplémentaire ait toujours un prix. Sauver la démocratie exige enfin d’avoir assez confiance en elle pour interroger ses faiblesses sans confondre cette lucidité avec une attaque contre son principe.
Et peut-être dois-je reconnaître quelque chose de plus difficile encore. Depuis les premières lignes, je m’efforce de distinguer la France de l’État français, mon pays de ses gouvernants, la Nation de Bercy, de l’administration fiscale, des normes et des politiques qui se succèdent. Intellectuellement, cette distinction demeure juste : un pays de plus de mille ans ne se réduit ni à un gouvernement, ni à une administration, ni à un budget, ni à un contrôle fiscal. Mais plus les années passent, plus cet exercice me coûte. L’État, le fisc et les décisions politiques cessent d’être des abstractions lorsqu’ils s’imposent dans notre travail, nos projets, notre patrimoine, notre santé, notre sécurité ou notre capacité à construire l’avenir. À force d’être confronté à ce que je considère comme les dysfonctionnements de l’État français, à cette spoliation du fruit de notre labeur que certaines lois rendent parfaitement légale sans la rendre pour autant moralement acceptable à mes yeux, il devient parfois terriblement difficile de contenir ma colère dans les seules frontières de l’État et de l’empêcher de déborder sur la France elle-même. C’est peut-être cela qui m’effraie le plus : non pas de cesser d’aimer mon pays, mais de devoir désormais fournir un effort toujours plus grand pour préserver cet amour de la colère que m’inspirent ceux qui l’administrent.
Mon pays, mon beau pays, mon pays de Louis XIV, de Napoléon Bonaparte, de Charles de Gaulle, pays de mon enfance et de mes rêves : qu’es-tu devenu ? Je t’aime encore. Et c’est précisément parce que je t’aime encore que je peux être aussi profondément en colère contre ce que je pense que nous sommes en train de faire de toi. C’est aussi pour cette raison que je comprends désormais ceux qui, après avoir espéré, patienté, travaillé, payé, construit et attendu, finissent un jour par te quitter.
David Salvan, Coutansouze, Allier
🇫🇷 Il ne nous appartient pas d'être spectateurs du déclin. Il nous appartient de redresser la barre démocratiquement, avant que les marchés ou la rue ne s'en chargent à notre place.
En écho
« Adieu ma France... Tu n'es plus celle que j'ai connue, le pays du respect des valeurs, de l'hymne et du drapeau, le pays de la fierté d'être français. Adieu ma France des trafics en tous genres, du chômage, de l'islamisme, de la polygamie, du laxisme, de la permissivité, de la famille décomposée... Adieu ma France réduite à l'état d'urgence, ma France déconstruite, en guerre avec elle-même. Je veux, néanmoins, demeurer optimiste et croire en ton sursaut. Mais qui te sauvera ? »
Texte de présentation publié par les Éditions du Rocher pour Adieu ma France, de Marcel Bigeard, 2006.
Reste enfin cette définition de l’inaptocratie, reproduite ici comme un aphorisme politique :
Inaptocratie : un système de gouvernement où les moins capables de gouverner sont élus par les moins capables de produire et où les autres membres de la société les moins aptes à subvenir à eux-mêmes ou à réussir, sont récompensés par des biens et des services qui ont été payés par la confiscation de la richesse et du travail d'un nombre de producteurs en diminution continuelle.

