Pourquoi cet article ?

Cet article est construit uniquement à partir de matériaux publics et attribuables. Il ne révèle aucune information classifiée, aucune identité opérationnelle ni aucun ciblage non publié, et ne déduit jamais l'existence d'une opération particulière de la seule existence d'une capacité générale.

PÉRIMÈTRE ET MÉTHODE - AUCUN SECRET N’EST DÉVOILÉ

Ce dossier distingue systématiquement les capacités publiques des services, les faits historiquement documentés et les opérations contemporaines qui ne sont pas publiquement établies. Les articles d'Intelligence Online réservés aux abonnés ne sont utilisés que pour les informations visibles dans leurs titres et résumés publics, sans extrapolation de contenu inaccessible.

La guerre économique que l'on voit mal

Nous parlons sans cesse de souveraineté industrielle, de réindustrialisation, d'intelligence artificielle, de semi-conducteurs, de nucléaire, de spatial, de batteries, de technologies quantiques ou de cybersécurité. Pourtant, une question décisive reste presque toujours en dehors du débat public français : dans cette compétition, l'État se contente-t-il de protéger ce que nous possédons déjà, ou cherche-t-il aussi activement à connaître ce que nos concurrents préparent, à comprendre leurs faiblesses et à obtenir l'information qui peut donner plusieurs années d'avance à notre industrie ? C'est une question inconfortable, parce qu'elle oblige à sortir d'une vision naïve du commerce international. Les États restent alliés sur certains sujets et concurrents sur d'autres ; les entreprises coopèrent tout en se disputant des marchés ; les technologies civiles deviennent militaires ; les capitaux achètent des brevets, des équipes et parfois des filières entières. Dans ce monde, le renseignement économique n'est plus un supplément exotique de la politique industrielle : il est l'un des instruments de la puissance.

La Chine est souvent citée comme le modèle le plus offensif. Elle combine recherche publique et privée, financement massif, acquisition d'entreprises, recrutement de talents, partenariats universitaires, analyse systématique de brevets, rétro-ingénierie, renseignement humain et cyberespionnage. Les États-Unis utilisent une autre combinaison : puissance financière, capital-risque, contrôle des investissements étrangers, restrictions d'exportation, diplomatie commerciale, sanctions, normes, attraction mondiale des chercheurs et communauté du renseignement disposant de moyens considérables. Face à ces deux géants, la tentation française est souvent de réduire la question à une alternative caricaturale : soit nous serions un État légaliste qui ne ferait que se défendre, soit nos services mèneraient clandestinement les mêmes opérations que les autres sans que rien ne soit jamais visible. Les sources publiques permettent d'aller beaucoup plus loin que cette opposition simpliste.

Ce dossier n'affirme aucune opération particulière qui ne soit pas publiquement documentée. Il ne prétend pas savoir qui la DGSE recrute, quels réseaux elle pénètre, quels systèmes étrangers elle vise ou quelles entreprises figurent dans ses priorités. En revanche, il rassemble les textes de loi, les publications de la CNCTR, les rapports parlementaires, les déclarations des responsables du renseignement, les documents stratégiques français, les décisions et procédures judiciaires étrangères, les travaux du Parlement européen et plusieurs enquêtes de presse spécialisées. Le résultat est plus nuancé qu'un slogan, mais il est aussi plus dérangeant : la France possède bien le droit, les capacités et l'histoire nécessaires à un renseignement économique offensif ; ce qui paraît davantage en question est notre aptitude à transformer suffisamment vite l'information obtenue en avantage industriel collectif.

Le droit français ne prévoit pas seulement de défendre : il prévoit aussi de promouvoir

Le premier élément à connaître se trouve dans le Code de la sécurité intérieure. L'article L. 811-3 autorise les techniques de renseignement pour la défense et la promotion des intérêts fondamentaux de la Nation, et il cite explicitement parmi ces intérêts les intérêts économiques, industriels et scientifiques majeurs de la France. Le mot « promotion » est essentiel. Il signifie que la finalité économique du renseignement français n'est pas uniquement protectrice. Il ne s'agit pas seulement d'empêcher qu'un concurrent dérobe un procédé français ; le droit permet également, dans le cadre des compétences du service et sous les conditions prévues par la loi, de rechercher du renseignement afin de soutenir la puissance économique et technologique nationale.

La Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement, la CNCTR, l'explique de manière encore plus explicite dans sa présentation publique des finalités légales. Elle rappelle que les services peuvent concourir non seulement à la défense, mais aussi à la promotion des intérêts économiques et industriels français. Elle précise que ces services doivent notamment contribuer au développement industriel de la France face à ses concurrents étrangers. Cette formulation est capitale car elle détruit l'idée selon laquelle le renseignement économique français serait juridiquement enfermé dans la contre-ingérence. Le droit reconnaît une dimension active. La limite n'est pas l'existence même d'une ambition offensive ; la limite tient à la finalité légale, à la compétence du service, à la nécessité, à la proportionnalité, au contrôle et, pour une immense partie des opérations, au secret.

Le même raisonnement vaut pour les communications internationales. Le Code prévoit un cadre particulier pour la surveillance de communications émises ou reçues à l'étranger lorsque la défense ou la promotion des intérêts fondamentaux de la Nation le justifie. Cela ne signifie évidemment pas que la France dispose d'un permis général pour voler n'importe quel secret commercial. En revanche, cela montre que les textes ont été conçus pour que le renseignement extérieur puisse participer à la protection et à la promotion des intérêts économiques majeurs. Le débat sérieux ne doit donc pas commencer par demander si la France « a le droit de s'intéresser » aux technologies étrangères : elle le peut dans le cadre fixé par la loi. La vraie interrogation est de savoir comment cette capacité est utilisée et surtout comment le renseignement produit est exploité par l'appareil d'État.

Renseignement économique, espionnage industriel et technologie : ne pas tout confondre

Une grande partie de la confusion publique vient du vocabulaire. L'intelligence économique englobe des activités parfaitement licites : analyse de brevets, veille scientifique, étude des chaînes d'approvisionnement, cartographie des fournisseurs, suivi des recrutements d'un concurrent, analyse financière, observation des marchés publics, exploitation de publications universitaires ou collecte d'informations ouvertes. Une entreprise ou un État peut apprendre énormément sans franchir aucune frontière juridique. Dans les secteurs technologiques, cette collecte de sources ouvertes peut parfois suffire à reconstituer une stratégie entière : qui recrute quel type d'ingénieur, dans quelle ville, sur quel programme, avec quels partenaires, quelles machines et quels fournisseurs.

L'espionnage économique commence lorsque l'information recherchée n'est pas accessible normalement et qu'une puissance utilise des moyens clandestins pour l'obtenir. Cela peut prendre la forme du recrutement d'une source humaine, d'une interception, d'une opération cyber, d'un accès détourné à une base, de l'exploitation d'un intermédiaire, d'une relation professionnelle ou d'une société écran. L'espionnage industriel vise plus directement les secrets de fabrication, procédés, résultats d'essais, codes sources, plans de développement, paramètres de production, coûts et stratégies commerciales. Le renseignement technologique est encore plus vaste : il cherche à savoir ce qui fonctionne réellement, où se trouvent les ruptures, quels laboratoires ont de l'avance, quelles personnes détiennent les compétences rares, quelles technologies échouent et quelles filières sont sur le point de basculer.

Il faut également corriger une image très répandue : « voler un brevet » n'est généralement pas le cœur du problème, car un brevet publié est précisément un document public. La véritable valeur se trouve souvent dans ce qui n'a pas été publié : le réglage industriel qui permet d'obtenir le rendement attendu, les échecs successifs, le matériau finalement retenu, les données d'essai, les compromis de conception, les défauts connus, le coût réel de production ou le savoir tacite d'une équipe. C'est pourquoi un ingénieur expérimenté peut parfois être plus précieux qu'un serveur rempli de documents. Un dossier technique explique ce qui a été fait ; les personnes savent pourquoi cela a été fait, ce qui n'a pas marché et ce qu'il faudrait tenter ensuite.

La Chine : une politique d'acquisition technologique totale

Réduire la montée en puissance chinoise au « vol de technologie » serait à la fois faux et dangereux. La Chine de 2026 n'est plus une économie qui se contenterait de copier les autres. Elle investit massivement dans la recherche, forme un nombre considérable d'ingénieurs, finance des filières entières, attire des chercheurs, développe ses propres champions et dépose un volume impressionnant de brevets internationaux. L'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle a fait entrer la Chine dans les dix économies les plus innovantes du monde en 2025. La même année, elle a déposé 73 718 demandes internationales via le système PCT, contre 52 617 pour les États-Unis et 7 778 pour la France. Le nombre ne mesure pas automatiquement la qualité, mais il indique l'échelle de l'effort et l'ampleur de la base technologique construite.

Ce qui rend le modèle chinois redoutable est la combinaison des instruments. Une technologie jugée stratégique peut être approchée par l'investissement, une joint-venture, un partenariat universitaire, le recrutement d'experts, l'analyse des publications, l'achat d'équipements, l'acquisition d'une entreprise, le retour de chercheurs formés à l'étranger, la rétro-ingénierie, la collecte humaine ou le cyberespionnage. L'État, les universités, les entreprises publiques, les entreprises privées et les administrations évoluent dans un environnement où les priorités nationales sont fortement coordonnées. Le renseignement clandestin n'est donc qu'une composante d'un système plus large d'acquisition et de développement de puissance.

Les affaires judiciaires américaines montrent toutefois que la dimension clandestine existe bien. Le cas Yanjun Xu est l'un des plus documentés. Présenté par la justice américaine comme un officier du ministère chinois de la Sécurité d'État, il a été condamné à vingt ans de prison après avoir été reconnu coupable notamment de tentative d'espionnage économique et de tentative de vol de secrets commerciaux. Le Department of Justice a décrit des démarches visant le secteur aéronautique, dont GE Aviation, et des méthodes mêlant relations académiques, invitations, voyages, rémunérations et recherche d'informations techniques non publiques. Les documents judiciaires évoquent également une opération concernant un fabricant français de moteurs aéronautiques et une tentative d'obtenir un accès à son environnement informatique. Ce dossier illustre parfaitement la logique moderne : renseignement humain, accès industriel et dimension cyber peuvent être combinés dans une seule opération.

La France est directement concernée. Les enquêtes de la presse spécialisée ont documenté des tentatives chinoises visant l'aéronautique occidentale et l'environnement de groupes français. Intelligence Online a également suivi une enquête française relative à un ancien pilote soupçonné d'avoir fourni de l'expertise aéronautique à Pékin, ainsi qu'une affaire autour d'une société chinoise installée près de Toulouse et soupçonnée d'activités d'écoute à proximité d'acteurs du spatial et d'Airbus. Dans ces cas, il faut conserver une distinction méthodologique stricte entre soupçon, enquête, mise en cause et condamnation. Mais la répétition des signaux suffit à montrer que la compétition technologique se joue jusque sur le territoire français, au contact des ingénieurs, des sous-traitants, des laboratoires et des infrastructures.

Les réseaux professionnels sont eux-mêmes devenus des terrains de recrutement. LinkedIn permet aujourd'hui d'identifier en quelques minutes ce qu'il fallait autrefois des mois à un service pour cartographier : un ingénieur a travaillé sur tel programme, chez tel fournisseur, dans telle équipe, avec telle compétence. Intelligence Online a documenté en 2026 des approches attribuées au Guoanbu, c'est-à-dire au ministère chinois de la Sécurité d'État, utilisant des plateformes professionnelles pour contacter des profils européens et obtenir des informations stratégiques. Le monde du renseignement humain n'a pas disparu avec le numérique ; il s'est au contraire enrichi d'un immense annuaire mondial des compétences sensibles.

Les États-Unis : le renseignement n'est qu'une pièce d'une machine de puissance beaucoup plus grande

La stratégie américaine est différente. Les États-Unis disposent d'une arme que peu de pays peuvent reproduire : une puissance financière capable d'absorber légalement des technologies, des entreprises et des talents du monde entier. Lorsqu'une startup européenne déplace son siège, ses brevets, ses chercheurs et ses futurs projets aux États-Unis après une levée de fonds, il n'y a pas eu espionnage. Pourtant, du point de vue stratégique, le résultat peut être plus profond qu'un vol ponctuel de documents : ce sont l'équipe, la propriété intellectuelle, le financement, la gouvernance et les futurs développements qui basculent vers l'écosystème américain. Le capital-risque et les marchés financiers permettent donc une forme d'acquisition de puissance extraordinairement efficace.

Washington ne se repose toutefois pas sur le marché. Le Committee on Foreign Investment in the United States, le CFIUS, contrôle les investissements étrangers susceptibles de menacer la sécurité nationale. Le Trésor américain a indiqué que le comité avait examiné au total 347 déclarations ou notifications en 2025, en portant une attention particulière aux technologies critiques, infrastructures sensibles et données stratégiques. Dans le même temps, les États-Unis utilisent les contrôles d'exportation, les restrictions sur certains investissements sortants, les sanctions et la politique commerciale pour empêcher leurs concurrents d'accéder à des technologies considérées comme essentielles. La logique est claire : acheter chez les autres lorsque cela renforce l'écosystème américain, empêcher les autres d'acheter ce qui est jugé critique chez soi et contrôler la diffusion des capacités avancées.

La stratégie américaine de sécurité scientifique et technologique publiée en 2026 assume d'ailleurs cette articulation. Elle présente les contrôles d'exportation, la sécurité des investissements et la protection des technologies critiques comme des instruments de la compétition stratégique dans l'intelligence artificielle, le quantique, les semi-conducteurs, les supercalculateurs ou l'hypersonique. L'Office of the Director of National Intelligence dispose parallèlement d'un Office of Economic Security and Emerging Technologies chargé de coordonner l'appui de la communauté du renseignement à la sécurité des investissements, aux objectifs de politique commerciale et aux besoins technologiques. Ce rapprochement institutionnel montre que, dans la doctrine américaine, économie, technologie et sécurité nationale sont de moins en moins séparées.

Il serait néanmoins naïf d'en déduire que les États-Unis ne pratiquent jamais de renseignement économique clandestin. Les révélations liées à Edward Snowden ont montré l'ampleur de la collecte de la NSA, y compris sur des intérêts français et économiques. Le rapport du Parlement européen consacré à ECHELON avait déjà examiné des accusations d'utilisation du renseignement d'interception dans des compétitions commerciales concernant notamment Airbus ou Thomson-CSF, tout en soulignant que plusieurs récits étaient contradictoires et que les motivations exactes n'étaient pas toujours démontrées. La nuance importante porte donc moins sur l'existence du renseignement économique que sur son usage. La doctrine publique américaine affirme depuis longtemps ne pas collecter des secrets commerciaux étrangers dans le seul but de remettre un avantage concurrentiel direct à une entreprise américaine particulière. Cela n'empêche ni la collecte économique pour la sécurité nationale, ni l'utilisation du renseignement pour la diplomatie, les sanctions, la négociation ou la protection technologique.

La France a déjà pratiqué un renseignement industriel franchement offensif

La France n'a pas toujours abordé le renseignement économique avec la prudence que l'on lui prête aujourd'hui. Au début des années 1980, Pierre Marion, alors directeur de la DGSE, a engagé le service dans une politique d'espionnage industriel beaucoup plus directe. En 1991, il a publiquement reconnu avoir créé une cellule consacrée à l'espionnage industriel. Les récits de l'époque évoquent une vingtaine d'agents chargés de récupérer des documents d'entreprises américaines et citent notamment IBM, Texas Instruments ou Corning. La justification était simple : les États-Unis pouvaient être des alliés politiques et militaires tout en restant des concurrents économiques et technologiques. Cette distinction paraît presque brutale aujourd'hui, mais elle traduit une réalité stratégique qui n'a jamais disparu.

Le Monde est revenu en 2013 sur cette histoire et sur les tensions franco-américaines liées à l'espionnage économique. À la fin des années 1980, le FBI avait démantelé un réseau français visant plusieurs entreprises américaines. Quelques années plus tard, en 1995, la France a elle-même expulsé ou demandé le départ d'agents américains soupçonnés d'espionnage économique sur le territoire français. L'épisode rappelle que l'espionnage entre alliés n'est pas une invention récente et que la frontière entre coopération stratégique et compétition industrielle a toujours été poreuse.

Cette histoire est essentielle pour comprendre le débat actuel. Il serait faux de prétendre que la culture française aurait toujours considéré l'espionnage économique offensif comme impensable. La France l'a pratiqué et l'un de ses anciens directeurs l'a assumé publiquement. Ce qui semble avoir changé depuis les années 1990 relève davantage de la doctrine, de l'organisation, des limites politiques, du contrôle et de la manière dont l'information peut être redistribuée. La question n'est donc pas de savoir si la France a déjà su jouer offensivement ; elle l'a fait. La question est de savoir ce qui subsiste aujourd'hui de cette ambition et sous quelle forme.

Ce que la France fait aujourd'hui : le renseignement économique existe, il est prescrit et il dispose de moyens

Les rapports publics contemporains montrent que le renseignement économique n'a pas disparu. La Délégation parlementaire au renseignement a consacré en 2018 un chapitre entier au renseignement d'intérêt économique. Elle y décrivait une intensification de la prédation économique internationale, une hausse des tentatives de captation de technologies et un rôle central de la cybermenace. Elle indiquait surtout que la DGSE et la DGSI étaient les principaux producteurs historiques du renseignement d'intérêt économique et que les administrations économiques, notamment le Trésor, formulaient des besoins de recherche à destination des services.

Le signal le plus important est probablement venu du directeur général de la DGSE lui-même. Lors du colloque de la Délégation parlementaire au renseignement de décembre 2025, Nicolas Lerner a expliqué que l'intégration du service avec les décideurs français s'était considérablement renforcée, en citant le Quai d'Orsay, le ministère des Armées mais aussi le ministère de l'Économie. Il a déclaré que « le renseignement économique répond désormais à des prescriptions de l'appareil d'État ». Cette phrase suffit à écarter l'idée d'une DGSE qui ne s'occuperait d'économie que marginalement. Il existe bien une demande économique adressée au renseignement extérieur français.

Les documents budgétaires et stratégiques vont dans le même sens. Des rapports parlementaires indiquent que la DGSE augmente les moyens consacrés au renseignement économique afin de protéger les entreprises françaises, de soutenir l'attractivité nationale et de promouvoir les filières stratégiques. La Revue nationale stratégique actualisée en 2025 prévoit en outre un accroissement de l'utilisation des capacités cyber offensives de renseignement et d'entrave. Le ministère des Armées reconnaît publiquement l'existence d'une lutte informatique offensive, tandis que la DGSE assume des capacités techniques importantes en matière d'interception, cryptologie, cybermenace et traitement de données. Il ne s'agit donc pas d'un État dépourvu de capteurs ou de savoir-faire.

Intelligence Online suit par ailleurs l'existence d'une fonction de sécurité économique au sein de la DGSE et le rapprochement du service avec des acteurs privés technologiques. Ces éléments ne prouvent aucune opération offensive précise. Ils confirment en revanche que la dimension économique est structurée et qu'elle ne relève pas d'un simple discours général. La France possède un appareil de renseignement économique contemporain, articulé avec le ministère de l'Économie, la défense et plusieurs secteurs stratégiques.

Infiltrons-nous les grandes entreprises américaines ou chinoises ? Ce que l'on peut dire sérieusement

La DGSE reconnaît publiquement le renseignement humain comme l'un de ses métiers fondamentaux. Les documents officiels consacrés au renseignement extérieur décrivent des agents capables de franchir des frontières, d'approcher des milieux fermés, de recruter des sources et de recueillir des informations difficiles d'accès. Une grande entreprise technologique étrangère peut évidemment constituer un environnement d'intérêt pour un service lorsque les informations recherchées correspondent aux priorités stratégiques de l'État. Rien, dans la logique générale du métier, n'interdit de chercher à obtenir une source dans un milieu industriel étranger.

Mais il faut résister au saut logique. Nous n'avons aucune preuve publique permettant d'affirmer qu'en 2026 des agents français sont infiltrés dans Microsoft, Nvidia, Boeing, SpaceX, Huawei, BYD, CATL, SMIC ou d'autres groupes pour voler leurs secrets. Nous n'avons pas davantage de preuve publique permettant d'identifier une entreprise étrangère comme cible opérationnelle actuelle de la DGSE. L'absence de preuve n'est évidemment pas la preuve de l'absence ; elle signifie simplement qu'un auteur sérieux ne peut pas transformer une capacité générale en opération particulière sans source.

Le même principe vaut pour le cyber. La France possède des capacités cyber offensives reconnues, et la doctrine stratégique prévoit de les développer. Il est donc raisonnable de dire que l'État dispose de moyens lui permettant, dans certaines circonstances, de pénétrer des systèmes étrangers ou d'extraire des informations. Il serait en revanche infondé d'écrire que les services français piratent aujourd'hui les serveurs d'une entreprise étrangère afin de remettre ses plans à une entreprise française. Les opérations précises sont secrètes ; ce que les sources publiques démontrent, c'est la capacité, la finalité économique générale et l'existence d'une doctrine offensive de renseignement, non le catalogue des cibles.

L'État remet-il des secrets étrangers aux entreprises françaises ?

C'est probablement la question qui intéresse le plus directement les industriels et les lecteurs : si la DGSE apprend quelque chose de décisif, l'État le transmet-il aux entreprises françaises ? Les sources publiques permettent de répondre oui pour l'existence d'un soutien économique, mais elles ne démontrent pas un mécanisme contemporain de remise directe de secrets industriels volés à une entreprise privée. Nous savons que les services produisent du renseignement d'intérêt économique, que les ministères formulent des besoins, que des acteurs industriels stratégiques échangent avec l'État et que l'histoire française comporte des précédents beaucoup plus directs. Nous ne disposons en revanche d'aucun document public établissant qu'un plan confidentiel acquis clandestinement serait aujourd'hui remis tel quel à Airbus, Safran, Thales, Dassault Aviation, EDF ou une autre société.

Il existe de bonnes raisons à cette prudence. Un document brut peut révéler une source humaine, une méthode technique ou une opération en cours. Sa diffusion à une entreprise augmente le risque de fuite. Son utilisation peut provoquer un contentieux, une crise diplomatique ou une attaque contre un futur brevet. Le transfert privilégié d'une information classifiée à une société privée pose aussi des questions de concurrence et de responsabilité. Le renseignement est donc souvent transformé avant d'être utile. L'État peut utiliser une information secrète pour ajuster une politique industrielle, bloquer une acquisition, modifier une négociation, préparer une réglementation, financer une filière, soutenir une offre à l'exportation, renforcer la sécurité d'un acteur ou avertir une entreprise sans jamais lui remettre la matière brute.

Cette distinction entre renseignement brut et renseignement dérivé est essentielle. Un service n'a pas besoin d'expliquer comment il sait qu'une technologie étrangère rencontrera un retard de deux ans. Il peut produire une appréciation à haut niveau de confiance et permettre au décideur public d'orienter un programme national. Il n'a pas besoin de transmettre la source qui annonce une prochaine restriction sur une matière première ; il peut permettre au ministère de sécuriser une chaîne d'approvisionnement. Utilisé ainsi, le renseignement devient un accélérateur de décision plutôt qu'un stock de documents secrets transmis à des industriels.

La France a surtout construit un bouclier très visible

L'appareil français est aujourd'hui particulièrement développé sur le volet défensif. La DGSI protège contre l'ingérence et la captation de savoir-faire ; la DRSD protège la sphère défense ; le Service de l'information stratégique et de la sécurité économiques coordonne la sécurité économique ; l'ANSSI traite les menaces cyber ; la Direction générale de l'armement protège la base industrielle et technologique de défense ; le contrôle des investissements étrangers permet de bloquer ou conditionner des acquisitions sensibles ; la protection du potentiel scientifique et technique encadre certains laboratoires et technologies. La France a construit un véritable bouclier, beaucoup plus solide qu'il y a quinze ans.

Les chiffres donnent la mesure de la pression. Le rapport annuel 2023 de la Direction générale des entreprises indiquait que près de 900 alertes de sécurité économique avaient été traitées cette année-là, contre 694 en 2022 et moins de 400 en 2020. Environ 45 % concernaient des tentatives de rachat ou de prise de participation significative et près de 45 % des tentatives de captation de savoirs ou savoir-faire sensibles. En 2025, un rapport parlementaire évoquait encore plus de 750 alertes pour l'année 2024 et entre 500 et 550 atteintes avérées par an touchant la base industrielle et technologique de défense. Les PME de la chaîne de défense sont particulièrement vulnérables.

Ces chiffres posent une question simple. Si les concurrents de la France consacrent autant d'efforts à connaître nos technologies, nos fournisseurs et nos vulnérabilités, pourquoi la France se contenterait-elle d'attendre derrière ses fortifications ? La réponse officielle est qu'elle ne s'en contente pas totalement. Mais le contraste entre la visibilité de notre dispositif défensif et le caractère presque invisible du volet offensif nourrit l'impression d'un pays qui protège davantage qu'il ne conquiert. Une partie de cette asymétrie est normale : la contre-ingérence doit sensibiliser publiquement les entreprises, tandis que la collecte offensive est par définition secrète. Une autre partie semble cependant relever d'un vrai problème doctrinal.

Le rapport parlementaire de 2025 est beaucoup plus sévère que le discours officiel

Le rapport publié le 16 juillet 2025 par la Commission des finances de l'Assemblée nationale sur la guerre économique constitue probablement le document public le plus important pour comprendre les faiblesses françaises. Il reconnaît les progrès accomplis dans la protection des entreprises et le contrôle des investissements, mais estime que les dispositifs demeurent trop permissifs, que les moyens sont dispersés et que la posture française reste trop défensive face à des concurrents qui assument des stratégies beaucoup plus offensives. Une section du rapport s'intitule même « Vers une posture plus offensive ? ».

Le rapporteur rappelle que la stratégie nationale du renseignement considère celui-ci comme un outil non seulement de défense mais également de promotion des intérêts économiques, scientifiques, militaires et politiques. Il estime pourtant que la France conserve, pour des raisons notamment culturelles, une retenue que plusieurs compétiteurs ne connaissent pas. Cette retenue pèserait aussi sur la circulation de l'information vers les acteurs économiques, particulièrement les plus petits. Le rapport appelle donc à une meilleure coordination entre les services de renseignement et les entreprises stratégiques afin de mieux cibler les actions de renseignement économique.

Le document va plus loin en évoquant le rôle que pourrait jouer l'intelligence économique pour détecter les technologies critiques à l'étranger et aider des entreprises françaises à investir dans des sociétés stratégiques étrangères. Cette proposition est importante parce qu'elle déplace l'offensive vers un terrain parfaitement légal : identifier avant les autres les technologies qui compteront, savoir où elles se trouvent, comprendre quelles entreprises les maîtrisent et organiser l'acquisition, le partenariat ou l'investissement avant que la fenêtre ne se ferme. Le rapport ne réclame donc pas un pillage industriel clandestin ; il réclame une politique de puissance davantage assumée.

Le vrai retard français : transformer l'information en puissance

La France semble disposer de nombreux capteurs : DGSE, DGSI, DRSD, réseau diplomatique, attachés de défense, services scientifiques, Trésor, DGA, SISSE, entreprises stratégiques et opérateurs privés d'intelligence économique. Elle dispose également d'une tradition ancienne avec l'ADIT, créée au début des années 1990 pour valoriser l'information scientifique et technologique collectée à l'étranger, notamment par les services scientifiques des ambassades. Le groupe est devenu un acteur privé majeur de l'intelligence stratégique, présent dans de nombreux pays. Le problème français n'est donc pas l'absence totale de collecte ni l'absence d'écosystème.

La faiblesse paraît davantage se situer entre le moment où l'État sait et le moment où l'économie gagne grâce à ce savoir. Les États-Unis disposent d'une capacité exceptionnelle à aligner rapidement Maison-Blanche, Pentagone, communauté du renseignement, Trésor, Department of Commerce, universités, fonds de capital-risque, marchés publics, contrôles d'exportation et grands groupes. La Chine relie encore plus fortement politique industrielle, financement, universités, entreprises, diplomatie et priorités nationales. La France possède une grande partie des briques, mais les relie plus difficilement. Les rapports parlementaires évoquent depuis des années les circuits complexes, la dispersion des responsabilités, les problèmes de coordination et la difficulté à faire circuler l'information utile vers les entreprises.

C'est probablement ici que se trouve la différence la plus profonde. L'avantage américain n'est pas seulement qu'une agence puisse connaître un projet étranger ; c'est que l'information peut devenir rapidement une décision de contrôle d'exportation, un financement, un contrat public, une restriction d'investissement, une acquisition ou une priorité de recherche. L'avantage chinois n'est pas seulement l'existence d'un service capable de recruter un ingénieur ; c'est la capacité à intégrer ce renseignement dans une politique industrielle qui finance ensuite des laboratoires, des usines, des fournisseurs et des champions nationaux. Le renseignement est un multiplicateur de puissance, mais il ne produit rien si l'écosystème industriel n'est pas capable d'agir.

Cela explique aussi pourquoi il serait simpliste de demander à la DGSE de « voler davantage de secrets ». Un plan n'est pas une usine. Un brevet n'est pas une chaîne d'approvisionnement. Une information n'est pas un financement. Aucun service de renseignement ne peut compenser durablement une fiscalité instable, une énergie trop chère, l'absence de capitaux, des délais administratifs interminables ou l'incapacité à faire grandir une entreprise. En revanche, un service performant peut permettre à un pays de savoir avant les autres où investir, quoi protéger, qui acheter, quel risque anticiper et quelle filière accélérer. C'est là que le renseignement devient réellement économique.

L'offensive ne commence pas nécessairement par une opération clandestine

Une faiblesse du débat français consiste à opposer trop vite le renseignement ouvert et l'espionnage clandestin. Dans la réalité, une politique offensive commence souvent bien avant le recrutement d'une source ou la pénétration d'un système informatique. Les brevets, publications scientifiques, offres d'emploi, appels d'offres, salons professionnels, acquisitions de machines, bases douanières, rapports réglementaires, conférences techniques, publications de chercheurs et images commerciales permettent déjà de reconstruire une part considérable d'un programme technologique. Une équipe qui sait croiser ces données peut déterminer qu'une entreprise ouvre une nouvelle ligne de production, qu'elle recrute massivement dans un domaine, qu'elle dépose des familles de brevets cohérentes et qu'elle sécurise soudain certains fournisseurs. Sans aucune information secrète, on peut alors inférer une trajectoire industrielle et décider où concentrer l'effort de collecte.

Cette logique est particulièrement importante pour la France, car elle offre un champ d'action offensif presque entièrement dépourvu de risque diplomatique. Une administration ou un opérateur spécialisé peut cartographier les technologies critiques étrangères, identifier les chercheurs qui comptent réellement, suivre les programmes qui progressent et détecter les sociétés qui maîtrisent des briques indispensables. Le renseignement clandestin devient alors beaucoup plus ciblé : au lieu de chercher indistinctement « ce que fait la Chine » ou « ce que prépare l'Amérique », l'État peut concentrer ses moyens rares sur quelques questions précises auxquelles les sources ouvertes ne répondent pas.

La Direction générale de l'armement a d'ailleurs développé des capacités d'OSINT, c'est-à-dire de renseignement à partir de sources ouvertes. Le rapport parlementaire de 2025 sur la guerre économique évoque une réorganisation, un campus OSINT et une volonté d'adopter une posture plus offensive. Cette évolution est révélatrice : l'offensive moderne n'est pas nécessairement spectaculaire. Elle consiste d'abord à réduire l'incertitude plus vite que les concurrents, puis à décider avant eux. Dans une compétition technologique où quelques mois peuvent suffire à verrouiller un standard ou acheter une startup, savoir plus tôt vaut parfois davantage que posséder un document secret.

Ambassades, diplomatie scientifique et intelligence stratégique : le réseau français est plus large que la DGSE

Le renseignement économique français ne se limite pas aux services spécialisés. La France possède depuis longtemps un réseau diplomatique, économique et scientifique à l'étranger capable de produire une quantité considérable d'information utile. Attachés économiques, services scientifiques, ambassades, Business France, Trésor, réseaux universitaires, conseillers de défense et opérateurs spécialisés observent les marchés, les technologies, les transformations réglementaires et les écosystèmes locaux. Cette collecte n'est pas de l'espionnage, mais elle peut devenir une matière première de renseignement stratégique lorsque les informations sont recoupées, hiérarchisées et reliées aux priorités nationales.

L'histoire de l'ADIT est éclairante. Créée au début des années 1990 comme organisme public chargé de valoriser l'information technologique collectée à l'étranger, notamment par les services scientifiques des ambassades, l'Agence pour la diffusion de l'information technologique incarnait déjà l'idée selon laquelle un État moderne devait aider son tissu économique à comprendre ce qui se préparait ailleurs. Elle est ensuite devenue un groupe privé majeur d'intelligence stratégique. Cette trajectoire montre qu'il existe en France une tradition de veille internationale et de transformation de l'information en soutien économique, même si elle est moins visible que la culture américaine du capital-risque ou la coordination chinoise.

Le problème demeure celui de l'intégration. Une note scientifique excellente ne sert à rien si elle ne rejoint pas le bon décideur. Une information commerciale issue d'une ambassade peut perdre sa valeur si elle circule trop lentement. Un signal de vulnérabilité détecté par un service peut être inexploitable si l'entreprise concernée n'est pas habilitée à recevoir l'information ou si aucun dispositif ne permet de la reformuler. La France a donc moins besoin d'inventer des capteurs supplémentaires que d'améliorer les circuits qui transforment les capteurs existants en décision. C'est précisément ce que plusieurs rapports publics appellent de leurs vœux depuis des années.

Les PME et ETI : l'angle mort le plus dangereux de la souveraineté technologique

La guerre économique ne vise pas seulement les grands groupes. Une puissance étrangère qui cherche une technologie française a souvent intérêt à contourner Airbus, Thales ou Safran, qui disposent de directions de sûreté solides, pour cibler le sous-traitant qui possède une brique unique et beaucoup moins de moyens. Une PME de cinquante salariés peut détenir un procédé de traitement de surface, un logiciel embarqué, un capteur, un matériau ou une machine spécialisée sans disposer d'une équipe cyber complète ni d'un responsable sécurité économique. Elle peut également être plus vulnérable à une prise de participation, à une proposition de partenariat flatteuse, au recrutement de deux ingénieurs clés ou à une dépendance financière qui la pousse à accepter un investisseur étranger.

Les travaux parlementaires sur la base industrielle et technologique de défense soulignent précisément cette fragilité. Une part très importante des atteintes concerne des PME, alors même que ces entreprises sont indispensables aux grands programmes. Le risque est double : perdre le secret d'une technologie et perdre l'entreprise elle-même. Une acquisition étrangère peut transférer légalement des brevets, des contrats, des équipes et des savoir-faire sans qu'aucun espion ne soit jamais intervenu. Dans certains cas, la guerre économique la plus efficace ne ressemble donc pas à une opération clandestine ; elle ressemble à une opération de capital bien négociée.

C'est pourquoi une doctrine française offensive devrait intégrer beaucoup plus directement les PME et les ETI. L'État ne peut pas leur transmettre des informations classifiées comme s'il s'agissait d'une newsletter. Il peut en revanche produire du renseignement dérivé, des alertes, des analyses de risques, des cartographies de marchés, des informations sur les investisseurs, des avertissements sur certaines méthodes d'approche ou des indications sur les technologies étrangères à surveiller. Il peut aussi mettre en relation ces entreprises avec des outils financiers capables d'empêcher une vente contrainte ou d'accompagner une acquisition à l'étranger. La souveraineté technologique se joue souvent dans des sociétés que le grand public ne connaît pas.

Pourquoi la France ne peut pas copier la Chine, et pourquoi elle ne doit pas rester naïve

L'idée « puisqu'ils nous espionnent, faisons exactement pareil » est séduisante par sa simplicité mais peu réaliste. La France est un État de droit, membre de l'Union européenne et de plusieurs alliances, dont les entreprises vivent de l'accès à des marchés étrangers et de la protection de la propriété intellectuelle. Une politique officiellement organisée de pillage systématique de secrets commerciaux pour les redistribuer aux entreprises nationales aurait un coût diplomatique, judiciaire et commercial considérable. Elle affaiblirait également les principes que la France invoque lorsqu'elle protège ses propres entreprises.

Cela ne signifie pas qu'elle doive adopter une posture de pure innocence. Le droit français lui-même reconnaît la promotion des intérêts économiques majeurs comme finalité du renseignement. Le défi consiste donc à utiliser les capacités clandestines lorsqu'elles répondent à une finalité stratégique légitime, tout en développant massivement les formes d'offensive qui ne reposent pas sur le vol : acquisition de sociétés, recrutement de talents, influence normative, politique commerciale, exploitation des brevets, anticipation réglementaire, diplomatie économique, protection contre le droit extraterritorial et soutien aux acquisitions françaises à l'étranger.

La vraie différence avec le modèle chinois ne devrait donc pas être entre un pays « agressif » et un pays « naïf ». Elle devrait être entre des régimes de puissance distincts. La France peut défendre une économie ouverte et un État de droit tout en considérant que l'intelligence économique, la connaissance des concurrents, la protection des filières et l'anticipation technologique relèvent de l'intérêt national. La question centrale n'est pas morale mais stratégique : savons-nous utiliser tout ce que notre droit nous autorise déjà à faire, et savons-nous le faire assez vite ?

Trois modèles de puissance, trois manières de gagner

La Chine, les États-Unis et la France ne disposent ni de la même taille, ni de la même structure économique, ni du même régime politique. Les comparer comme s'ils devaient employer les mêmes outils serait donc trompeur. La Chine bénéficie d'une coordination étatique très forte et d'un marché intérieur gigantesque. Elle peut aligner politique industrielle, financement, recherche, réglementation, commande publique, entreprises et objectifs géopolitiques avec une continuité que les démocraties occidentales reproduisent difficilement. Les États-Unis disposent d'un autre avantage : le dollar, les marchés financiers, les fonds d'investissement, les universités, les grandes entreprises technologiques et l'attraction mondiale des talents forment un écosystème capable d'absorber les innovations étrangères tout en contrôlant fortement l'accès aux technologies jugées sensibles.

La France possède une architecture plus fragmentée. Elle dispose de services de renseignement performants, de grands groupes technologiques, d'un réseau diplomatique mondial, d'une capacité nucléaire et spatiale, d'ingénieurs de haut niveau, d'une tradition scientifique et d'instruments de contrôle de plus en plus robustes. Mais elle ne possède ni la profondeur financière américaine ni la capacité de coordination chinoise. Sa stratégie doit donc être plus sélective. Elle ne peut pas courir après chaque technologie ; elle doit identifier celles qui conditionnent réellement sa souveraineté et concentrer sur elles le renseignement, le financement, les achats publics, les normes et les acquisitions.

Cette sélectivité peut devenir un avantage si elle est assumée. Une puissance moyenne n'a pas besoin de tout maîtriser pour rester souveraine ; elle doit savoir quelles dépendances sont acceptables et lesquelles ne le sont pas. Le renseignement économique peut précisément aider à faire cette distinction. Il peut montrer qu'une filière annoncée comme stratégique repose en réalité sur une technologie accessible chez plusieurs alliés, ou au contraire qu'un composant apparemment banal dépend d'un fournisseur unique dans un pays susceptible de fermer le marché. La puissance naît alors moins de la possession de tous les secrets que de la capacité à identifier les véritables points de dépendance.

C'est aussi dans cette comparaison que l'on comprend pourquoi la question du renseignement ne peut pas être séparée de la politique économique intérieure. Une entreprise française lourdement endettée, sous-capitalisée ou bloquée dans son développement restera vulnérable même si la DGSE connaît parfaitement les intentions de ses concurrents. Inversement, une entreprise solide, financée, protégée et bien informée peut transformer une simple avance analytique en avantage industriel durable. Le renseignement ne remplace pas l'économie ; il amplifie la qualité ou les faiblesses de l'économie qu'il sert.

Avons-nous une guerre en retard ?

La réponse doit être nuancée. Sur la capacité juridique à faire du renseignement économique, la France n'est pas en retard : le cadre existe. Sur le renseignement humain extérieur, elle dispose d'une tradition et d'un service reconnu. Sur les capacités techniques et cyber, elle possède des moyens souverains importants et prévoit de renforcer le volet offensif. Sur la contre-ingérence économique, elle a considérablement progressé. Sur le contrôle des investissements étrangers, le dispositif a été renforcé. Il serait donc injuste et factuellement faux de décrire l'État français comme totalement incompétent ou désarmé.

Mais la comparaison devient moins favorable lorsqu'on regarde l'intégration de l'ensemble. Les États-Unis utilisent simultanément capital, réglementation, renseignement, sanctions, normes, marchés publics et diplomatie. La Chine mobilise financement, recherche, entreprises, universités, services et politique industrielle dans un système fortement coordonné. La France agit encore trop souvent par silos. Ce diagnostic n'est pas seulement critique ou politique ; il se retrouve dans les documents parlementaires qui appellent à une posture plus offensive, à une meilleure coordination et à une circulation plus efficace du renseignement vers les entreprises stratégiques.

Il est donc plus juste de parler d'une doctrine d'exploitation incomplète que d'une absence de renseignement offensif. Nous n'avons probablement pas une guerre de retard dans la capacité de savoir ; nous avons encore du retard dans la capacité à faire travailler ensemble renseignement, finance, industrie, normes, marchés publics, politique commerciale et stratégie technologique. C'est cette articulation qui transforme une information en part de marché, une alerte en acquisition stratégique, un signal faible en décision d'investissement et une avance technologique en industrie durable.

À quoi devrait ressembler une doctrine française réellement offensive ?

Une doctrine offensive moderne ne devrait pas avoir pour mot d'ordre « voler davantage de plans ». Elle devrait commencer par une question beaucoup plus utile : quelles technologies conditionneront notre souveraineté dans dix, vingt ou trente ans, et comment pouvons-nous savoir avant les autres où elles émergent, qui les maîtrise, de quoi elles dépendent et comment nous positionner ? À partir de cette cartographie, les besoins de renseignement économique devraient être définis au plus haut niveau, puis traduits en décisions industrielles, financières, diplomatiques et réglementaires.

Une telle doctrine suppose d'exploiter beaucoup plus agressivement les outils parfaitement légaux. Analyse de brevets à grande échelle, publications scientifiques, cartographie des talents, suivi des chaînes d'approvisionnement, analyse des investissements, intelligence réglementaire, observation des normes, achats de participations, acquisitions ciblées, recrutement de chercheurs étrangers, partenariats technologiques, soutien aux entreprises françaises qui veulent acheter des actifs stratégiques hors de France. Le rapport parlementaire de 2025 propose précisément de mieux détecter les technologies critiques étrangères et d'aider les entreprises françaises à investir dans des sociétés stratégiques. C'est déjà une forme d'offensive.

Lorsque le renseignement clandestin est légalement autorisé pour protéger ou promouvoir un intérêt fondamental de la Nation, il ne devrait pas être considéré comme intellectuellement honteux. Il doit évidemment rester ciblé, proportionné, contrôlé et compatible avec les obligations internationales de la France. Mais il serait paradoxal d'investir des milliards dans une communauté du renseignement tout en lui interdisant, par culture ou par peur politique, de regarder les technologies qui détermineront demain la puissance économique et militaire du pays. Semi-conducteurs, quantique, intelligence artificielle, batteries, spatial, robotique, biotechnologies, nucléaire, cryptographie ou électronique de puissance sont des domaines où la frontière entre sécurité nationale et économie est devenue presque impossible à tracer.

La priorité devrait aussi être donnée aux PME stratégiques. Les grands groupes disposent déjà de directions de sûreté, d'équipes cyber, de juristes, d'anciens responsables de sécurité et de réseaux internationaux. Une PME de trente salariés peut pourtant détenir la seule technologie française indispensable à une filière entière sans disposer d'aucune de ces protections. Le renseignement dérivé, les alertes, les analyses de risques, l'accompagnement à l'international et l'aide à l'identification d'opportunités devraient pouvoir atteindre ces entreprises beaucoup plus directement. Le but n'est pas de transformer les PME en auxiliaires des services ; il est de faire en sorte que la connaissance accumulée par l'État devienne aussi un avantage pour ceux qui créent de la valeur et de la technologie.

Ce que nous savons, ce que nous ne savons pas

Les réponses les plus honnêtes sont finalement assez claires. Oui, la France fait du renseignement économique et cette mission est reconnue par la loi, la CNCTR, les rapports parlementaires et les déclarations du directeur de la DGSE. Oui, elle possède des capacités de renseignement humain clandestin. Oui, elle dispose de capacités cyber offensives et entend les renforcer. Oui, le droit permet dans certaines conditions la surveillance internationale pour des finalités comprenant les intérêts économiques, industriels et scientifiques majeurs de la Nation. Oui, l'histoire française comporte des épisodes d'espionnage industriel offensif visant des entreprises américaines.

En revanche, nous ne savons pas publiquement si des agents français sont aujourd'hui infiltrés dans les plus grandes entreprises américaines ou chinoises. Nous ne savons pas quelles entreprises sont des cibles opérationnelles de la DGSE. Nous ne savons pas si des serveurs d'entreprises étrangères sont pénétrés pour obtenir des secrets technologiques. Nous ne disposons d'aucune preuve publique d'un dispositif actuel de transmission directe de plans ou de secrets industriels volés à des entreprises françaises. Affirmer le contraire sans source serait confondre ce que les services savent faire avec ce qu'ils font dans une opération déterminée.

Ce que nous savons en revanche est peut-être plus important : la France a le cadre, l'histoire, les moyens et une doctrine qui évolue vers davantage d'offensif. Les rapports publics reconnaissent simultanément que notre posture reste trop défensive et que la coordination avec l'industrie doit progresser. Cela signifie que la question principale n'est plus de savoir si le renseignement économique offensif existe en France, mais s'il est suffisamment intégré à une véritable stratégie nationale de puissance.

La France sait probablement davantage qu'elle ne transforme

La France n'est pas un pays sans services de renseignement, sans culture de l'offensive ou sans capacités techniques. Elle possède une DGSE capable de produire du renseignement économique, des services intérieurs capables de protéger les entreprises, des capacités cyber offensives, un droit qui autorise explicitement la promotion des intérêts économiques majeurs et une histoire dans laquelle l'espionnage industriel a déjà été assumé. Le discours consistant à dire que « l'État ne fait rien » ne résiste donc pas aux sources publiques.

Mais le discours inverse serait tout aussi trompeur. Rien ne permet d'affirmer publiquement que la France mène aujourd'hui une politique systématique de pillage technologique, infiltre les grandes entreprises américaines ou chinoises et redistribue leurs secrets à nos industriels. Les opérations sont secrètes, les objectifs précis ne sont pas publiés et l'exploitation du renseignement brut est volontairement cloisonnée. La réalité accessible au citoyen est celle d'un État qui sait recueillir, protéger, analyser et parfois agir offensivement, mais dont les propres rapports s'interrogent encore sur la façon de transformer cette connaissance en puissance économique.

C'est probablement là que se situe notre retard le plus sérieux. La Chine et les États-Unis ne gagnent pas seulement parce qu'ils savent davantage. Ils gagnent parce qu'ils relient mieux l'information, l'industrie, le capital, la politique, les normes, les marchés et la technologie. La France possède des capteurs, des ingénieurs, des entreprises, des services et un cadre juridique. La question est désormais moins de savoir si nous avons des espions que de savoir si l'État est capable de faire travailler ensemble tout ce qu'il possède afin que le renseignement devienne de l'investissement, de l'innovation, des acquisitions, des exportations et des emplois.

Dans la guerre économique du XXIe siècle, l'information est une matière première. Elle ne remplace ni l'usine ni le chercheur, mais elle peut décider où construire l'une et comment protéger l'autre. La vraie doctrine offensive française devrait donc tenir en une phrase : savoir avant les autres ce qui va compter, puis être capable d'agir avant eux. Si la France veut rester une puissance industrielle, c'est moins une question de romantisme autour des services secrets qu'une question d'organisation nationale. Nous avons les capteurs. Le débat politique commence au moment où il faut décider ce que nous faisons de ce qu'ils nous apprennent.

Réponses directes aux questions centrales

La France fait-elle du renseignement économique ? Oui. La loi, la CNCTR, les rapports parlementaires et les déclarations publiques de la DGSE le démontrent.

La France possède-t-elle des capacités humaines clandestines et cyber offensives ? Oui. Ces capacités sont publiquement reconnues, même si leurs cibles précises sont classifiées.

Des agents français sont-ils infiltrés aujourd'hui dans les grandes entreprises américaines ou chinoises ? Aucune preuve publique ne permet de l'affirmer pour une entreprise précise.

Les services français piratent-ils des serveurs étrangers pour remettre les secrets obtenus à nos industriels ? Aucun dispositif actuel de cette nature n'est publiquement démontré.

La France a-t-elle historiquement mené de l'espionnage industriel offensif ? Oui. Des opérations ont été publiquement documentées et Pierre Marion a reconnu avoir créé une structure dédiée au début des années 1980.

Sommes-nous en retard ? Moins dans la capacité de renseignement que dans l'intégration entre renseignement, industrie, finance, normes, politique commerciale et vitesse de décision.

Sources publiques principales

Les références ci-dessous sont privilégiées parce qu'elles sont juridiques, institutionnelles, parlementaires, judiciaires ou issues de médias spécialisés du renseignement.

  1. 1. Code de la sécurité intérieure, article L. 811-3 : finalités du renseignement - ouvrir la source - ouvrir la source
  2. 2. CNCTR : présentation des finalités légales du renseignement - ouvrir la source - ouvrir la source
  3. 3. Code de la sécurité intérieure, article L. 854-1 : communications internationales - ouvrir la source - ouvrir la source
  4. 4. OMPI : Global Innovation Index 2025 - ouvrir la source - ouvrir la source
  5. 5. OMPI : statistiques PCT 2025 - ouvrir la source - ouvrir la source
  6. 6. Department of Justice : condamnation de Yanjun Xu - ouvrir la source - ouvrir la source
  7. 7. Intelligence Online : opérations chinoises contre l'aéronautique occidentale - ouvrir la source - ouvrir la source
  8. 8. Intelligence Online : enquête française sur l'acquisition d'expertise aéronautique par Pékin - ouvrir la source - ouvrir la source
  9. 9. Intelligence Online : schéma LinkedIn attribué au Guoanbu - ouvrir la source - ouvrir la source
  10. 10. Intelligence Online : soupçons d'espionnage près de Toulouse - ouvrir la source - ouvrir la source
  11. 11. Maison-Blanche : stratégie nationale de sécurité scientifique et technologique 2026 - ouvrir la source - ouvrir la source
  12. 12. U.S. Treasury : activité CFIUS 2025 - ouvrir la source - ouvrir la source
  13. 13. ODNI : Office of Economic Security and Emerging Technologies - ouvrir la source - ouvrir la source
  14. 14. Le Monde : comment la NSA espionne la France - ouvrir la source - ouvrir la source
  15. 15. Parlement européen : rapport sur ECHELON - ouvrir la source - ouvrir la source
  16. 16. Le Monde : Pierre Marion et l'espionnage industriel de la DGSE - ouvrir la source - ouvrir la source
  17. 17. Le Monde : guerre de l'ombre économique entre alliés - ouvrir la source - ouvrir la source
  18. 18. Assemblée nationale : rapport 2018 sur le renseignement d'intérêt économique - ouvrir la source - ouvrir la source
  19. 19. Sénat : colloque 2025 de la Délégation parlementaire au renseignement - ouvrir la source - ouvrir la source
  20. 20. Assemblée nationale : documents budgétaires 2025 sur les moyens de la DGSE - ouvrir la source - ouvrir la source
  21. 21. SGDSN : Actualisation 2025 de la Revue nationale stratégique - ouvrir la source - ouvrir la source
  22. 22. Ministère des Armées : lutte informatique offensive - ouvrir la source - ouvrir la source
  23. 23. DGSE : présentation institutionnelle - ouvrir la source - ouvrir la source
  24. 24. Intelligence Online : DGSE et sécurité économique - ouvrir la source - ouvrir la source
  25. 25. Intelligence Online : rapprochement DGSE-secteur privé - ouvrir la source - ouvrir la source
  26. 26. Direction générale des entreprises : rapport annuel 2023 - ouvrir la source - ouvrir la source
  27. 27. Assemblée nationale : rapport 2025 sur la guerre économique - ouvrir la source - ouvrir la source
  28. 28. Assemblée nationale : travaux 2025 sur les atteintes à la BITD - ouvrir la source - ouvrir la source
  29. 29. Assemblée nationale : historique de l'ADIT et veille technologique internationale - ouvrir la source - ouvrir la source
  30. 30. Bpifrance : présentation du groupe ADIT en 2025 - ouvrir la source - ouvrir la source