Retour d’expérience sur 10 années en sécurité privée

J'ai eu la chance au cours de mon parcours en sécurité privée, soit 10 années, de pouvoir connaitre et exercer sur une grande diversité de postes, effectuant de la surveillance de locaux professionnels, commerciaux, publiques mais également de propriétés privées. J'ai assuré la surveillance de locaux politiques, d'une base militaire, de salles des coffres dans des banques, de hall de banques, d'un pôle universitaire, la plupart des soirées VIP d'un Centre international d'apprentissage du Français, la sécurisation de ventes aux enchères, le filtrage dans un Tribunal de Grande Instance, la surveillance de commémorations politiques, d'évènements et matchs sportifs, de tours auto, le filtrage et la surveillance aux opéras... Enfin, parmi les innombrables congrès où j'étais en surveillance, j'eus l'honneur d'assurer l'encadrement de la sécurité pour celui de l'Otan, les 200ans de la légion d'honneur, des groupes pharmaceutiques, maçonniques etc... J'ai enfin eu l'opportunité de voir la profession de l'autre côté du décor, avec une expérience managériale puis commerciale dans ce milieu. Il est très important de préciser et de souligner que je n'étais qu'un chef d'équipe basique, pas un spécialiste en sureté maritime, PR ou autre contre-terrorisme... N'ayant aucune formation Krav-maga ou de Kapap... Un parmi tant d'autres qui a eu la chance de voir et de mener des missions variées malgré le manque de qualifications et de formations spécialisées...

 

Pour résumer mon parcours, j'ai commencé sans aucune formation même terrain, dans une entreprise de sécurité privée locale, à 18ans, après ma sortie de l'armée où je jouais plus un rôle de figurant. J'ai par la suite été recruté dans une structure de sécurité politique pendant un peu moins de deux ans, et qui m'a permis de bénéficier des premiers "conseils" pratiques et d'apprendre sur le tas notamment lors des innombrables incidents de gravité et d'ampleur variable, qui s'y sont produits. Cette activité m'aura directement ouvert les portes de plusieurs entreprises de sécurité toutes aussi farfelues les unes que les autres, pour finir par la société privée, locale également, où j'exercerais plusieurs années. Et qui pour info, a été très récemment rachetée par les 3 ronds rouges ;)

 

La sécurité privée ; Manque de transparence, abus, manque de soutien du législateur

 

De par mon expérience aussi courte soit-elle, j'ai des mots très durs pour la profession et plus particulièrement pour une majorité d'employeurs sans oublier les syndicats. C'est un domaine professionnel qui n'est pas exempt de problèmes, et qui a régulièrement fait l'actualité, sur TF1 notamment, concernant ses dérives et sa face cachée. Une très forte proportion d'agents travaille au noir, nombre d'entreprises sont loin d'être moralement très saines, et bien des conditions de travail sont souvent douteuses. La sécurité privée est le second milieu, après le bâtiment, où le travail au noir est le plus important quantitativement parlant, cela perdure malgré les contrôles renforcés de la nouvelle entité dénommée CNAPS. La concurrence entre les entreprises est féroce, et ce combat se ressent bien plus sur les contrats engageant des client comme des commerces locaux, des particuliers ou de petites entreprises, que sur des marchés d'importantes entreprises, de multinationales ou d'organismes publics voire semi-publics dont les prérequis sont déjà éliminatoires.

 

Les entreprises désireuses de respecter la législation ont bien du mal à faire face aux dirigeants concurrents peu scrupuleux qui pratiquent des tarifs défiant toute concurrence, de l'ordre de 12 à 15€ Hors Taxes de l'heure. On se retrouve donc sur une segmentation claire du marché du gardiennage ; les clients qui cherchent des prestataires de service au moindre coût, quitte à courir le risque du travail au noir et de la piètre qualité, et les clients qui sont malheureusement quantitativement moindres, cherchant la performance et l'efficacité, prêts à y mettre le prix, et qui sont plus regardant du contenu des dossiers de candidatures des prestataires. De par les abus et la déviance répétée et continue de ce milieu au cours des 20 dernières années à cause d'acteurs ciblés mais qui en ont été assimilés comme généralité, l'image de la profession en a très sérieusement été affectée. « Gros bras », « cowboys », les qualificatifs pour de nombreux agents de sécurité sont innombrables. Le trop grand nombre d'entreprises de sécurité qui exercent des missions de gardiennage combiné à de la protection de personnes, interdit par la législation n'est que peu respecté. Pourtant, aucune autorité n'agit sur ce point. Embrayons d'ailleurs sur un problème, celui de la protection de personnes, plus couramment connue comme protection rapprochée ; A quand une reconnaissance officielle à l'image du SSIAP pour la sécurité incendie ?

 

L'un des problèmes dans cette activité, et qui en découle inexorablement, réside dans le manque de soutien du législateur. Cela s'en ressent sur le terrain ; non seulement la législation n'est pas de notre côté (et dans un sens, comment pourrait-elle jouer dans notre sens vu la quantité de zouaves qu'on a dans le milieu), mais bien trop souvent elle devient même un problème à nos missions, s'opposant aux volontés des clients... Régulièrement il arrive de se demander si l'on doit exécuter les consignes de ce dernier ou respecter la loi. Bien difficile en est la réponse quand l'employeur lui-même sème le doute, vous encourageant à faire un mixe des deux afin de préserver le contrat et donc votre place... Quand on a besoin de son salaire, il faut bien s'adapter, au diable la morale...

 

Ce n'est pas non plus l'attitude plus que douteuse des syndicats patronaux de sécurité privée qui va faire avancer les choses. En effet, leurs présidents respectifs, avant d'être des dirigeants de syndicats, sont avant tout des patrons d'entreprises qui ont leurs intérêts propres. Tout ce qui peut leur être néfaste ou leur coûter trop cher, ou leur poser des soucis d'application se répercutera inévitablement dans leurs comportements syndicaux, y compris si cela est en contradiction avec la nécessité de faire évoluer le milieu d'une manière bien plus importante, plus profonde et aux conséquences plus graves que celle, timide et intéressée, menée actuellement. En est la preuve les récents choix de report d'entrée en application de nombreuses décisions. En outre, ils représentent un frein à l'évolution des rémunérations qui se devraient d'être plus éloignées que le SMIC et de la mise en place des nouvelles qualifications permettant de resserrer l'étau sur le peu de professionnalisme de trop nombreux agents, car cela leur coûterait, non plus en tant que dirigeant syndicaux mais en tant que dirigeants d'entreprises, trop cher. Ils se complaisent dans la médiocrité dissimulée sous leurs bénéfices, et l'action simulée où la communication semble mieux leur réussir que la concrétisation du « rêve sécuritaire ».

 

Absence de droits pour l'agent de sécurité ; Insécurité ?

 

Le manque de pouvoirs dont dispose l'agent de sécurité est un souci qui peut se poser entre autre quand la situation dégénère. Nous n'avons officiellement parlant, pas le droit au port et transport d'aérosols de défense, ni à aucune arme d'ailleurs et nos capacités d'action sont limitées. Cette restriction faisant, juridiquement parlant, de nous des citoyens lambda ayant néanmoins la mission d'assurer la protection des biens et des personnes, représente une forme d'insécurité à un moment où les pouvoirs publics souhaitent un désengagement partiel des forces de police et de gendarmerie de la voie publique, sous certaines conditions, au profit de la sécurité privée, dans un but économique. A quand l'autorisation par défaut du port et du transport d'armes de défense de 6ème catégorie de type Aérosol de défense (25, 75, 250ml), en service, pour les agents de sécurité qui sont, et il faut le rappeler, agrémentés par la préfecture ?

 

A mon courrier au Ministère de l’intérieur à ce sujet, dans lequel je demandais d’étudier la possibilité d’autoriser le port et transport d’aérosol de défense de 6eme catégorie aux agents de sécurité en service et en tenue, notamment dans le cadre d’une protection minimale visant à garantir l’intégrité physique de ces derniers le temps que les forces de l’ordre interviennent en cas de problèmes à caractère humain, agents de sécurité par disposant ailleurs de la carte professionnelle délivrée par leur Préfecture, j’ai reçu en date du 20 Janvier 2011 signé de Monsieur Philippe LEBLANC le chef du bureau des polices administratives, me précisant je cite ; « Les agents de surveillance et de gardiennage ne peuvent pas être autorisés à porter des armes blanches de la 6eme catégorie : couteaux, matraques, coups de poing américains, projecteurs hypodermiques, générateurs d’aérosols incapacitants ou lacrymogènes… Ces dispositions apparaissent ainsi en cohérence avec les missions attendues des agents de sécurité privée. Il n’est pas prévu de les rapprocher de celles des forces de l’ordre. Votre demande consistant à équiper les agents de sécurité privée de la même manière que les forces de l’ordre conduirait en effet à une situation de confusion dans l’esprit de nos concitoyens. Elle irait à l’encontre du caractère protecteur pour vos collègues et vous-même que cette différence de mission et par conséquent d’armement vous assure. »

 

De un, je n’ai jamais demandé à les équiper de la même manière que les forces de l’ordre. De deux, je ne vois pas en quoi autoriser des agents de sécurité à disposer un aérosol de défense sur eux afin de pouvoir disposer d’une protection aussi élémentaire soit elle en cas d’agression, porterait confusion dans l’esprit des concitoyens ou irait à l’encontre d’un caractère protecteur… Mais bref… Je n’ai pas jugé utile de répondre à ce Monsieur, peut-être que s’il descendait sur le terrain la nuit pour effectuer quelques gardiennages sensibles voire s’il était confronté à des agressions physiques qui sont le lot quotidien pour certains agents, il comprendrait mieux la situation que dans son bureau. Vous verrez vers la fin de cet article deux exemples où des aérosols de défense de 250ml voire de 500 m'auraient évité de finir à terre. D'où mon courrier et cette réponse déconcertante.

 

La problématique de la capacité d'action

 

Lorsqu'un individu dérobe un objet et franchit la ligne de caisse, il est considéré comme voleur. En de trop nombreux lieux surveillés, entre la ligne de caisse et la sortie il n'y a que quelques mètres, parfois à peine un seul mètre. Dès que le "voleur" sort et se retrouve sur la voie publique, officiellement, nous ne pouvons plus intervenir. Notre champ d'action se résume dans ce genre de cas à quelques pas... Évidemment rien ne nous empêche d'agir dans la rue, mais nous ne sommes plus "couverts", sans compter les risques émanant de notre absence du site, aussi courte soit-elle, et en faisant bien attention au principe de légitime défense... Pas toujours facile. Sans oublier non plus le fait que, lorsqu'on crache sur un policier, on peut se faire condamner, cela étant répréhensible. Il n'en est rien pour les agents de sécurité.

 

Ne vous y trompez pas, les éléments à problèmes connaissent très bien ces détails de même que les lois que bien des agents de sécurité ignorent. De nos jours la bonne vieille méthode qui consistait à corriger des incidents à caractère humain par la force n'est plus possible au risque de déclencher des procédures pénales et civiles à notre encontre, faisant sauter notre agrément préfectoral et nous faisant perdre notre travail... Quand on a des crédits, une femme et des enfants à nourrir, c'est vite vu ; on prend le moins de risques possible. Absence de conditions motivantes face au risque.

 

De part cette prudence extrême visant à protéger sa place, naît une forme d'insécurité pour l'agent de surveillance. Je l'ai vu et le vois encore, plusieurs de mes collègues n'interviennent pas en cas de bagarres, s'enfermant dans leur PC sécurité, appelant la police et observant tranquillement la situation. Non-assistance à personne en danger ? « J'assure mon intégrité physique en premier » rétorquent-ils. Sans oublier les inévitables et pourtant véridiques affirmations « Je ne me prendrais pas un coup de couteau pour 9€ de l'heure, alors là vous rêvez, qu'ils se tapent sur la gueule, j'interviendrais quand ça sera terminé » ou encore « De toute façon on n'est pas flic et on n'a pas les pouvoirs d'un flic et puis même je vais intervenir avec quoi ? Mes mains ?? ». Certes, de nombreux « agents de sécurité » agissent encore à l'ancienne, à la dure, et il n'est pas rare que cela se fasse avec la bénédiction de leur hiérarchie, mais il est évident que ce n'est pas à encourager, loin de là, ne serait-ce que juridiquement mais aussi en terme d'image pour l'agent, la société, et la profession. D'ailleurs quand tout va bien, on donne le feu vert, quand tout va mal, on nie avoir apporté notre soutien à de telles méthodes et on exige des preuves de nos dires allant jusqu'à menacer d'actions en justice pour diffamation...

 

A savoir également que sur bien des sites, notamment les petites surfaces de vente de produits de première nécessité situés près de zones sensibles ou d'habitations occupées par des éléments "à risque" comme je l'ai connu sur ma ville, et plus particulièrement sur des sites dont j'avais à charge la surveillance, les caissières se faisaient régulièrement insulter et agresser. Nombre d'entre elles m'avaient rapporté se faire cracher dessus, ne voulant plus venir au travail et, quand elles s'y efforçaient malgré tout, c'était avec la peur au ventre, d'où le recours à la sécurité privée, malgré son coût. Quant au gérant, blasé par la situation, il vendit son magasin avec comme objectif de s’acheter quelques hectares de plage en chine où il souhaitait monter une affaire dans le tourisme, quittant la France, son pays, qu'il ne pouvait plus supporter et pour lequel il avait des mots très durs, surtout envers les gouvernements successifs et la jeunesse. Evidemment il n’est même pas nécessaire d’aborder le sujet des agents de sécurité déployés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, et que j’assimile plus à de la chair à canon n’ayant aucun pouvoir, aucune arme face à des explosifs et des armes de guerre, si ce n’est celui de donner l’alerte en espérant que ça ne soit pas la dernière chose qui sera faite dans une vie sur le point de potentiellement s’arrêter…

 

Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne, Alors c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. Platon

 

La peur dans l'adversité ; cette sensation désagréable qui peut entraver nos actions

 

Quand on est dans des situations délicates, il est pénible de devoir lutter contre les réactions de son propre corps et faire face à sa propre peur. Je pense que celui qui ne connait pas la peur est dangereux et à éviter. Le problème avec certains éléments hostiles, est que vous ne devez pas montrer cette dernière sous peine de se faire marcher dessus... Hors c'est tout un art de savoir se contrôler, que cela concerne sa gestuelle, ses mots, ses bégaiements, sa tonalité. Il me semble, et ce n'est que mon humble avis, que cela ne s'acquiert qu'avec l'expérience. On a beau avoir des années d'ancienneté, si c'est la première fois qu'on vit ce genre de situation, on aura peut-être bien du mal à faire face à un stress avancé face à l'adversité. La découverte des émotions n'est jamais appréciable en situation hostile, il faudrait pouvoir le faire antérieurement. Ce n'est qu'en ayant des incidents à répétition qu'on peut s'en sortir grandi. Généralement, cet apprentissage est censé se dérouler en binôme mais on ne peut "commander" l'évènement, d'où toute la difficulté de la formation. La peur est traditionnellement considérée comme un sentiment très désagréable que nous voulons éviter. En effet, elle présuppose un danger pour notre vie ou pour notre intégrité. On voit alors difficilement en quoi il pourrait y avoir une positivité de la peur. Un adage nous dit ainsi : « La peur n'évite pas le danger », bien au contraire. Elle se doit par conséquent d'être "travaillée" et mise à notre avantage, nous poussant sur nos gardes, renforçant notre vigilance, accroissant notre attention du proche environnement, nous poussant à la prudence.

 

Combien de fois ai-je vu mes propres collègues, la nuit, ne pas venir à mon aide, quand je me retrouvais face à des énergumènes excités faisant des bonds dans toutes les directions comme des puces... Me laissant seul pour assurer la protection d'un ou de plusieurs individus en détresse et tenir à distance les hostiles, tout en ayant le cœur battant rapidement, l'adrénaline montant... Ces mêmes collègues imbus de leur personne, qui semblaient sûr d'eux et de leurs capacités infaillibles à bord de leurs voitures de sécurité, la cigarette pendant à leurs lèvres, une main sur le volant, le corps penché sur le côté avec un volume de musique élevé, haussant la voix dès qu'on les regardait de travers... Ces mêmes collègues qui n'hésitaient pas à vous fixer méchamment dans les yeux à 10cm de votre visage quand votre attitude et la portée de vos mots leur déplaisait.

 

Faire le caïd quand on sait que celui d'en face ne répondra pas a toujours été aisé. Il est d'ailleurs intéressant de noter que la plupart ne sont plus dans la profession à ce jour. C'est dans l'adversité que l'on reconnait la valeur des hommes et bien peu, parmi la masse, sont des personnes sur qui l'on puisse compter en cas de débordements. Alors s'instaure du chacun pour soi, protéger son intégrité physique à tout prix, « merde aux autres ». Le problème de ce genre de situation réside en trois points :

 

- Sécurité personnelle ; ne pas pouvoir compter sur ses collègues (pour peu qu'on en ait un ou plusieurs ce qui est extrêmement rare hormis dans les soirées) est extrêmement dangereux car notre intégrité physique est potentiellement menacée.

- Employeur ; comment savoir si un agent va pouvoir faire face à la situation dans la difficulté ?

- Client ; quelle réaction du client vis à vis du contrat quand ce dernier perçoit la non solidarité entre ses agents de sécurité voire leur fuite ?

 

Autant nous avons dans la profession des agents de sécurité imbus de leur personne mais fuyant dès lors qu'une situation dégénère, autant nous avons des agents de sécurité paraissant calmes et posés, mais qui cartonnent tout ce qui bouge quand ça s'envenime... Il faut alors s'expliquer après coup auprès du client qui, en toute logique, comprend mal l'emploi démesuré de la force surtout émanant de "professionnels" de la sécurité.

 

 

L'ennui et la lassitude, ces sentiments néfastes

 

Que de gardiennages à attendre, minute après minute, heure après heure, que la vacation se termine. Sur un site isolé, la nuit en rondes véhiculées, perdu dans ses pensées, la répétition engendrant souvent lassitude et comportement dépressif. Assis sur une chaise, à attendre que la pendule pointe ses aiguilles sur un chiffre clé que vous fixez, agrémenté d'un tic tac continue qui ne veut cesser... Votre regard est vide, votre corps décontracté, votre esprit ailleurs, vagabondant à chaque seconde qui s'éternise, vous pensez à tout et n'importe quoi jusqu'à ce que vienne le moment d'un peu de mouvement, le moment de se lever, de prendre sa lampe et, dans la pénombre, dans la nuit, le froid, la solitude, le silence, faire votre ronde autour d'un site désert où pas un chat ne vient vous tenir compagnie, où les oiseaux eux-mêmes restent silencieux... Votre parcours ressemble à un rail et vous en êtes la cabine qui y est accrochée. Toujours les même gestes, toujours les même choses à observer, vous marchez en direction précise... Contrôlez les mêmes portes, les mêmes fenêtres...

 

Vous vous demandez ce que vous faites là... Lors de certaines vacations occupant toute une nuit et débordant sur la matinée qui se noie dans le brouillard, vous observez le paysage se transformer lentement à l'heure où il accroche les dernières lueurs du jour, avant de vous abandonner à une nouvelle nuit sans sommeil, en votre seule compagnie, doublé par des pensées innombrables qui vous rongent et vous hantent, refusant de s'en aller, quoi que vous fassiez... Le temps, facteur cauchemardesque qui rend votre solitude plus horrible Ô combien de nuits ai-je passé en gardiennages, luttant contre la fatigue et le froid, dans ma voiture ou debout en extérieur, sous la pluie et la neige, à effectuer de rapides allers-retours pour tenter de me réchauffer malgré les épaisseurs de pulls, les blousons et le bonnet commando, allant jusqu'à sautiller sur place, faisant des footings ainsi que des exercices physiques pour profiter du peu de chaleur dégagée et tenter de la conserver autant que possible. Et plus le froid pénétrait les vêtements, et plus je m'excitais en faisant tout et n'importe quoi pour tenter de lutter contre ; footings et pompes, contribuant au passage à accroitre la fatigue. Les orteils gelés commençaient à perdre toute sensation, les doigts devenaient douloureux dans les gants qui ne semblaient plus tenir leur rôle... Le nez frigorifié dans mon écharpe, j'observais silencieusement les étoiles quand on les voyait, ou je fixais un point déterminé quand il pleuvait ou neigeait, tentant de rester immobile, comme si la froidure de l’hiver, la fraicheur de la nuit et les morsures de la brise glaciale allaient m'éviter...

 

 Quand vous n'avez rien d'autre à faire que d'attendre, avec une météorologie qui est en votre défaveur, sans aucun autre abri que votre voiture dans laquelle vous ne pouvez entrer au risque de vous y endormir, les missions de gardiennages deviennent un calvaire, que dis-je, un cauchemar. Combiné aux douleurs des pieds à force de rester debout parfois jusqu’à 12h, aux douleurs lombaires, alors cela difficilement supportable. N'en est que plus grande la joie du retour chez soi, de pénétrer dans un appartement idéalement chauffé, et de pouvoir se glisser sous des couettes épaisses et réconfortantes... Idylliquement, une personne qu'on aime nous y attendrait, mais trop souvent, c'était un vide supplémentaire, une solitude complémentaire qui venait se combiner aux « nuits d'attente rémunérées ». La radio devenant alors un remède douteux, parmi tant d'autres. Mais les changements à répétition de la planification des vacations, l'inconnue sur ce que vous allez faire demain, la semaine prochaine, le mois prochain, le travail de jour comme de nuit sans avoir de régularité, vous épuise. Vous perdez vos repères et la notion du temps... Vous en arrivez à ne plus dormir...

 

A cela je reprends d’excellentes répliques d’un très bon film pour en décrire la situation ; Impossible de trouver le sommeil... Plus vous essayez de dormir et moins vous êtes fatigué. Vous êtes bien éveillé, vous essayez tout, vous devenez immunisé contre le sommeil et vous réalisez tout à coup que vous avez des heures supplémentaires, que votre vie rallonge d'un tiers. Vous voulez que le temps passe vite, mais au lieu de ça, vous êtes le témoin forcé et désabusé de chaque seconde, de chaque heure qui s'écoule... Vous voulez chasser cet ennui et cette lassitude qui vous hante, mais par une cruelle ironie du sort, vous disposez de plus de temps, toujours plus de temps pour noyer vos pensées dans le fleuve des idées et des images sorties d'un autre âge, les yeux rivés à cette satanée pendule ou à ce foutu réveil, qui détourne votre attention de ce que vous voudriez faire, vous martelant comme un murmure à peine perceptible « c'est bientôt l'heure d'y aller »...

 

Les espérances lors des gardiennages de longue durée ; la prise de courant !

 

Lorsqu'on sait qu'on va devoir assurer des gardiennages d'une durée égale ou supérieure à 10h continues, la première chose qu'on cherche à savoir est s'il y aura une prise de courant pour y brancher un lecteur dvd ou un ordinateur portable. Le temps passe alors plus rapidement, et les rondes régulières ou irrégulières ne sont plus les uniques occupations. L'idéal, évidemment, c'est quand on peut capter des réseaux wifi, qu'ils soient ou non sécurisés ne pose pas de problème en soit. Pour ceux qui n'ont pas de wifi sur leur ordinateur portable ou ne le captent pas, l'une des solutions réside en la téléphone mobile et les fameux forfaits illimités 3G+ ... Certains appareils permettant même de se connecter sur l'ordinateur et de naviguer sur ce dernier comme si vous étiez connecté à votre ligne internet ordinaire bien qu’avec des débits moindres. La pénibilité psychologique des gardiennages devient alors bien moindre pour peu que vous arriviez à vous occuper entre chaque ronde. Ce sont d'ailleurs les services préférés des agents ; mieux vaut être au chaud derrière son ordinateur à attendre la prochaine ronde, que dans sa voiture ou dehors, dans le froid, sans possibilité d'occupation. Cela n’excluant évidemment pas la vigilance due à la fonction assurée.

 

Dans les commerces de taille moyenne

 

Parfois, vous avez la « chance » d'être en surveillance d'un magasin de vente de produits technologiques ou de vêtements, vous permettant d'échapper à une certaine catégorie de clientèle désagréable ; « votre » clientèle, celle qui provoque généralement la décision des directions en faveur de votre présence. Mais même ainsi, une fois que vous avez fait le tour, malgré l'intérêt que vous pouvez porter sur la quantité d'objets, fours micro-ondes, machines à laver, ordinateurs, lecteurs MP3 de la zone de vente, ou après avoir vu et revu chaque tenue vestimentaire exposée, vous déambulez dans les rayons tel un zombi. Lorsque l’employeur ne sait pas juguler les emplois du temps et les différents clients, ou n’est pas très doué dans le management des ressources humaines, ce que nous avons vu précédemment a de fortes chances de revenir à grand gallos ; répétition entraînant baisse de vigilance, combiné à la fatigue et à la lassitude ; un cocktail explosif anti-commercial.

 

Au départ de vos vacations, vous êtes heureux de voir des gens. Mais les heures passent et ces derniers passent à côté de vous encore et encore, comme dans un vieux film qui tournerait en boucle, vous ne les voyez plus. Le temps s'écoule et vous ne regardez même plus votre montre. Ne pensez pas à lui ! Votre téléphone portable, la pendule du magasin ; Plus vous y porterez attention, moins le temps passe vite, plus votre vacation sera longue et pénible... La répétition et la lassitude sont les principaux ennemis de l’agent de sécurité et irrémédiablement du client pour qui il exerce. Ils sont par leur simple persistance, ceux qui pourraient un jour vous pousser à démissionner et à aller voir ailleurs… Surtout quand les minutes deviennent des heures, les heures des jours, et les jours se jetant dans le fleuve du temps emporté par le courant... Vous essayez de nager, de sortir la tête de l'eau mais rien n'y fait. Alors vous marchez, vous marchez encore, vous jetez des regards dans le vide pour faire croire que vous surveillez et vous en êtes vous-même persuadé... Mais vous surveillez quoi ? Les mamies qui passent ?

 

Les jeunes demoiselles qui vous font de grands sourires, repassant 5 fois dans la matinée pour vous voir et que vous ne pouvez aborder pour la simple raison de votre présence à but professionnel ? Ou plus encore parce que vous êtes plongé dans un coma mouvant et que les visages qui vous sont agréables semblent tout droit sortir d'un rêve inerte dont vous en êtes le pilote... Mais sans réponses aux commandes que vous tenez. Les belles jeunes femmes qui vous tendent la perche comme qui dirait, voyant que vous ne réagissez pas, s'en vont, puis reviennent, se demandant si elles ne vous plaisent pas ou bien si c'est une timidité de votre part ou tout simplement si c’est le fait que vous êtes déjà en couple, faisant des vas et viens autour de vous, vous jetant des regards explicites, mais rien de votre côté. Vous ne montrez rien, si ce n'est un léger sourire, comme si vous étiez un animal dressé uniquement pour intervenir sur des situations précises. Pourtant, intérieurement, vous avez envie de répondre présent. Mais ce n'est pas votre travail, vous n'êtes pas là pour ça et les conditions d’exercice semblent être devenues une sorte de bulle dans laquelle vous êtes enfermé… Vous êtes tellement détendu, ou stressé, allez savoir, que vous appréciez ces moments comme un spectateur devant une scène jouissive, et ne voulez l'interrompre... Ce rare moment est dans votre journée interminable, comme une aubaine, une forme de pause dans la détérioration de votre moral. Mais elles s'en vont... déçues de votre non réaction. Les minutes qui s'écoulent vous rongent alors, surtout quand votre célibat pèse sur votre vie privée, vous vous en voulez. Viennent alors les inévitables « j'aurais dû, j'aurais pu ». Mais non, décidément, l'agent de sécurité n'est pas là pour draguer. La vie est cruelle ? Non la vie est un business, et vous en êtes un acteur.

 

Quand le "client" de l'agent de sécurité arrive, on le perçoit, on le sent. Sa tenue, son regard, sa gestuelle fait de lui votre cible ; la chose à observer. Le rêve devient alors actif, vous prenez vos distances, vous ne la lâchez pas. Quand le ou les individus semblent trop agressifs, il faut pouvoir le déterminer au plus tôt afin d'adapter son déplacement en conséquence. Prendre ses distances, se fixer à l'autre bout du magasin en un endroit où nous avons une vue large, imiter une attitude de désintéressement pour camoufler la surveillance ciblée. La cible, cette chose mouvante qui regarde vers vous de temps en temps, seule ou en groupe. Phase d'évaluation ; va-t-elle tenter de voler ? Qu'est-ce que je m'en fou après tout... Subitement un flash, le retour à la réalité quand vous entendez, après 8h de travail debout, sans pause, dans un premier temps murmurer puis vous commencez à en distinguer la voix ; celle du responsable qui vous parle ; « il faut les surveiller ceux-là, ils ont une sale gueule ! » ... « oué oué j'y vais... » ; Vous avancez, vous passez à côté d'eux histoire de leur faire comprendre « hey je suis là », et vous replongez dans votre rêve mouvant... Quand la lassitude et l’ennui s’installent en vous, viennent alors les dangereuses questions aux conséquences risquées ; mais qu'est-ce que je fou là ? Je n'apprends rien, je m’ennuie, je suis payé au smic conventionnel, je ne trouve aucun intérêt en ce que je fais, je n'ai pas de relation avec le client si ce n'est pour lui dire ; « bonjour, veuillez ouvrir votre sac s'il vous plait » ou encore «Merci de bien vouloir repasser le portique » ... Pourtant, quand ça vole, l'excitation monte. Vous devez être sûr de devoir agir au bon moment, en faisant les bons gestes, en prononçant les bonnes paroles. Le ou les voleurs deviennent généralement agressifs, sur la défensive, ceux qui connaissent ce qu'ils encourent sont souvent les plus dangereux.

 

Le vol et l'interpellation

 

La phase d'interpellation commence dès lors que le ou les individus ont franchi la ligne de caisse. Il faut impérativement ne pas montrer qu'on les a « vus » sous peine de risquer de faire échouer l'interception. Certains agents préfèrent une dissuasion dite offensive, en se plaçant à côté de l'élément hostile qui essaie de voler, au plus près de lui à en lui marcher sur le pied, pour éviter d'en venir justement à l'interpellation, pour diverses raisons ; soit qu'on ne souhaite pas d'incidents, soit parce qu'on craint de devoir agir, ou encore parce qu'on préfère tout simplement ne pas à avoir aller plus loin. Dès lors que la ligne de caisse est franchie, on se retrouve avec plusieurs cas de figure. Le voleur part subitement en courant dès lors qu'on s'approche de lui, ou se laisse aborder, niant catégoriquement avoir volé quoi que ce soit. Dans le premier cas, course poursuite bien qu'en dehors du magasin et sur la voie publique, on ne soit plus couvert ; Un détail que beaucoup oublient, par méconnaissance ou bien volontairement. Cependant si on ne le fait pas, on peut s’attendre à des plaintes du client et des sanctions indirectes de l’employeur (affectation sur un autre site, pression psychologique, cassure des projets d’évolution…) qui n’appréciera pas d’avoir un client qui pourrait aller voir une entreprise concurrente.

 

Si on réussit à le rattraper, une fois sur deux il y a bagarre avec pour objectif principal de neutraliser la capacité de nuisance physique de l'hostile, avant de le ramener au magasin « en l’état » et d'appeler les forces de police. Dans le second cas, on amène l'individu dans un local, accompagné d'une personne du même sexe, afin de lui demander de vider ses poches ou son sac. Évidemment, on n'a pas le droit de fouiller. Quand la personne refuse de venir, on ne peut la trainer de force. Il faut alors la maintenir sur place pour éviter qu'elle ne fuie, avec l’emploi de la stricte force nécessaire, le temps que la police arrive sur les lieux. Quand la personne accepte de nous accompagner mais refuse de vider son sac ou ses poches, on ne s'embête pas sur les actions à mener ; appel police également. Mais trop nombreux sont ceux qui, dans cette profession, conscient du peu de soutien de nos législateurs quand à nos conditions de travail, préfèrent user des lois de la rue. Et dans bien des cas, ça marche.

 

J'ai connu plusieurs cas distincts, dont en voici un exemple pour chacun, parmi tous ceux que j'ai pu rencontrer durant mon temps d'activité :

 

- Vol de téléphone portable et fuite ; groupe de racailles d'environ 20-25ans, venant de Clermont-Ferrand pour dérober des téléphones portables alarmés. Se blottissant les uns contre les autres pour ne pas qu'on puisse observer leurs faits et gestes, ces derniers tripotaient les alarmes dans le but de nous faire intervenir à plusieurs reprises, amenuisant notre soupçon de l’instant du véritable vol et en cas de réflexion de notre part, le ton montait rapidement. Aucune hésitation de leur part à chercher l'affrontement physique. Finalement, parmi tous les déclenchements, il y en aura bien un qui correspondra à la déconnexion totale de l'alarme avec le produit. Le groupe s'en allant en regardant en notre direction, contrôle visuel du rayon, visualisation de l'alarme décrochée et du produit manquant, puis poursuite du groupe partant en courant dans toutes les directions... Et diable qu'ils courent vite...

 

- Vol de console de jeu portable en expo, sony PSP ; Un jeune, la vingtaine, dérobant une console de jeu PSP en exposition, alarmée, lors des fêtes de noël, profitant du monde dans le magasin pour nous perdre. J'ordonnais au collègue présent en renfort de « verrouiller » les sorties et tandis qu'il allait contrôler des jeunes ressortant, l'un d'eux était au téléphone, ne répondant pas aux instructions de l'agent. Le voyant, je m'en approchais, apercevant que son GSM était éteint. Mon collègue fit ce qu'il n'avait pas le droit de faire ; palpation. La console fut trouvée dans sa veste et récupérée. L'individu, emmené au bureau sans résistance, refusera de décliner son identité déclenchant alors un appel police de notre part. Arrivée des fonctionnaires, contrôle d'identité et menottage en règle de ce dernier pour le ramener au commissariat.

 

- Vol d'ordinateur portable par professionnel ; Un énergumène avait réussi, on ne sait comment puisqu'on essaya nous même après coup de reproduire son action en compagnie du directeur du magasin et n'avions pas réussi après un quart d'heure d'essais, à dévisser les protections antivol des ordinateurs portables, neutraliser le système d'alarme et retirer les protections en acier, en l'espace d’une demi minute. Mais un vendeur vint me voir dans l'instant pour me signaler l'absence d'un modèle sur l'exposition. Voyant mon arrivée, la personne concernée, la trentaine, un gitan, se balada dans les rayons comme si ne rien était. Percevant son attitude étrange, nous l'invitions à nous suivre dans un local et lui demandions de vider ses sacs... Là, surprise, de nombreuses tenues de sport encore alarmées et volées, des chaussures de sport, un aspirateur et une radio portable... Quelle n'en fut pas notre surprise ! Appel police, arrivée des fonctionnaires, contrôle de l'individu ; ce dernier était en situation irrégulière et fiché. Menottage, direction le commissariat. Comment diable avait-il procédé pour retirer les protections et neutraliser les systèmes d'alarme, il refusa de nous le dire. Une plainte fut déposée à son encontre.

 

- Vol de frigo américain ; Ce jour-là, je n'étais pas présent mais on m'en fit un compte rendu détaillé de par ma fonction de chef d'équipe. Un collègue était présent sur la surface de vente et vit arriver un individu, bien habillé, en costard cravate avec un diable (chariot à deux roues). Il enfourcha un frigo américain, passa à côté de mon collègue lui précisant ; « Voilà, ça c'est fait, bonne journée à vous »... puis s'en alla avec son outil de transport et le frigo américain à plus de 1000 euros sur ce dernier. L'un des chefs des ventes vint vers l'agent de sécurité intrigué, lui demandant des précisions sur ce type. Le collègue répondant qu'il ne savait pas de qui il s'agissait, surement un client. Ils allèrent se renseigner au service après-vente afin de vérifier s'il avait été délivré un bon d'enlèvement d'un produit en exposition... Réponse négative ; Stupéfaction ! Un gars se pointe, prend un frigo américain et s'en va avec ! Évidemment, jamais retrouvé...(...) L'objet est tellement énorme qu'on a du mal à y croire... et oui c'est bien un vol !

 

- Vol de nourriture ; Une des situations les plus désagréables qui soient est la confrontation avec des individus en situation de haute précarité qui, pour se nourrir volent. Si encore c’était du caviar, ou des produits de luxe, on aurait moins de remords lors de l’interpellation. Mais quand des femmes très âgées, des retraités, ou des citoyens d’un âge moins avancé en viennent à voler des pâtes, du riz, et des aliments de première nécessité, un malaise s’installe. Si la plupart du temps, la direction du magasin où l’on exerce fait reposer les produits et laisse repartir l’individu avec un simple sermon, j’ai constaté que certains de mes collègues agents de sécurité, sortaient leur portefeuille et payaient en caisse les produits volés pour les laisser aux coupables. C’est un geste de bonté certes mais particulièrement gênant car encourageant d’une certaine manière aux actes répréhensibles. La dernière fois que j’ai été confronté à un cas de vol de nourriture, était durant une vacation au grand casino place de la poste à Vichy. L’individu d’une vingtaine d’années avait mis dans son blouson un sac congelé de tranches de poissons. L’ayant vu, je me suis dirigé vers lui et sans le regarder, m’appuyant sur le frigo bas j’ai entamé une discussion avec lui, lui expliquant que s’il passait la ligne de caisse je serais obligé de l’interpeller. Il m’expliqua avoir faim et me demandait de faire comme si je n’avais rien vu, ce qui était impossible puis notre discussion attira l’attention de la direction qui nous observait de loin. Je réussis finalement à le convaincre de reposer la nourriture ce qu’il fit, mais je fus convoqué et réprimandé par le directeur du magasin qui exigeait de la répression, et alla se plaindre à mon employeur avec qui j’eu une discussion assez philosophique sur la chose au cours d’un entretien sur cet incident. Evidemment, vous comprendrez qu’on n’est pas forcément enclin à engager un rapport de force pour un paquet de pates à 1€ et risquer de se prendre un coup de couteau pour cela, en gagnant 8€ de l’heure brut (à l’époque). D’ailleurs il est à signaler le nombre non négligeable d’agents de sécurité poignardés et parfois décédés en service pour de pareilles conneries et dont plusieurs ont été des sujets d’actualité :

- Poignardé pour un vol à l’étalage

- Tué pour 25€

- Agressé pour un sandwitch à 2€

Nous pourrions citer une très longue liste d’articles similaires…

 

Hors les clients exigent de l’efficacité à toute épreuve et attendent de nous de la fermeté à défaut de quoi certains changent de société de sécurité car ne veulent rien entendre concernant la compassion ou le social. C’est ce genre de situation qui a provoqué mes premières réflexions sur le désir d’arrêter la sécurité privée.

 

 

L'autre facette de la sécurité ; la découverte d'un monde qui nous est inconnu

 

Quand vous n'êtes pas plongé dans un rêve qui vous est propre et qui devient cauchemar, vous découvrez le rêve des autres. Ces dernières semaines, toutes les nuits, en binôme, nous fermions puis contrôlions à plusieurs reprises divers bâtiments ; hôtels de luxe, termes, centres de soin haut de gamme... Je découvrais un univers qui m’était étranger et dont je n'en connaissais que le nom et certaines images aperçues à la télévision ; Celui du luxe, où les tapisseries de valeur attirent votre regard, tandis que les lampes aux formes étranges et aux lumières tamisées, bleutées, illuminent un plafond sculpté, le tout bercé par une douce musique relaxante, au milieu d'immenses et magnifiques plantes verdâtres parfaitement entretenues… Tandis que vos pieds serrés dans les Rangers parfaitement cirées, s'enfoncent délicatement dans une moquette voluptueuse et magnifiquement décorée... Les marches d'escalier, en marbre brillant sur lesquelles viennent s'épouser un tapis centrale rougeâtre tenu par des broches plaquées or, détournent votre regard des statues magnifiques et immobiles dans la pénombre, à côté des jacuzzis d'où des bulles majestueuses sortent encore, et où l'eau prend une couleur romantique, vous appelant à venir vous y glisser, grâce aux filtres lumineux sur les parois des lumières encastrées...

 

Les lustres, au plafond, ont des tailles disproportionnées... Le cristal qui semble en tomber reflète les légères lumières émanant des éclairages de secours... Les ascenseurs, entièrement vitrés et dont le sol est marbré, ressemblent à des bulles de savon étirées dont vous n'osez toucher les parois par peur d’y laisser des traces. Les yeux émerveillés par tant de beauté, par ces espaces immenses et luxueux, ne nous font pas oublier que nous ne vivons pas dans le même monde, que nous ne sommes pas de la même classe sociale... Et ce, au moment où nous refermons les portes à clé et que nous pénétrons de nouveau dans le froid glacial, jusqu'au prochain site à contrôler ou à fermer...

 

J'eus également la chance et l'honneur d'être choisi pour exercer ma profession dans un défilé de haute joaillerie, qui sera l'unique à mon actif mais laissera assurément ses souvenirs gravés. Dans la suite "royale" de l'un des plus beaux hôtels locaux, au dernier étage où se situe une superbe piscine couverte réservée à la suite en question, l'eau retombait sur les flancs sous forme de petites cascades illuminées par des lumières bleutées... Les murs et les sols étaient décorés de telle façon que j'osais à peine les toucher. La végétation, luxuriante et visiblement très bien entretenue donnait sa touche de raffinement. Les plafonds, richement décorés et dotés de magnifiques moulures et sculptures, m'incitaient à lever régulièrement la tête pour les admirer, là où les habitués n'y faisaient même plus attention. Les toilettes étaient à l'image de cette explosion de luxe, tout décorés de marbre de la plus belle qualité et les robinets les plus beaux qu'il m'a été amené de voir dans ma vie. Les invités ? Une vingtaine de personnes, pas plus, dans des tenues que je ne pourrais jamais m'offrir, observant des mannequins portant des "cailloux" à la valeur bien supérieure à celle de mes biens immobiliers, au son des commentaires en langue Russe, en anglais et en Français. On se sent à la fois honoré de bénéficier de la confiance de ces organisateurs, et gêné, pleinement conscient que cet univers n'est pas le nôtre... Exprimant notre gratitude par une attitude qu'on voudra la plus professionnelle possible, en échange de quelques euros supplémentaires sur l'heure d'exercice comparé à une mission ordinaire... Et d'un billet de main à main, dont la somme atteignait presque la moitié de mon revenu mensuel, en échange d'une escorte de quelques centaines de mètres jusqu'au coffre...

 

Les joies de l'agent de sécurité célibataire que j'étais se ressentirent également quand on eut l'agréable surprise de découvrir qu'on était chargé de sécuriser certains évènements comme des défilés de lingerie, des soirées étudiantes, des concerts publiques ou animations dans la rue... Dans notre travail, ces moments nous permettent de voir du monde, de sortir un peu de nos trous perdus et avec la petite oreillette transparente en forme de ressort souple qui fait assurément très professionnel aux yeux des profanes, on ne sait plus où regarder... Entre les jolies filles ou les mannequins qui défilent en petite tenue, on s'exclame en nous-mêmes ; « ohalala... merci seigneur si tu existes !! » et c'est dans ces rares moments qu'on se dit alors « j'adore mon job !! » . Le plaisir de voir des beautés et des charmes comme on n’en voit que trop rarement ou d'une manière moins concentrée, d'assurer la sécurité de personnes qu'on ne fréquentera jamais, d'un autre milieu social ou qui ne sont pas faites pour des gars comme nous, vous pousse au meilleur de vous-même. Une petite fierté en surgit, vous prenez votre rôle à coeur ! Attention aux zigotos qui viendraient chercher des ennuis ! Ces évènements sont si plaisants à sécuriser que vous seriez même prêt à le faire bénévolement... Alors quand vous êtes payés pour, c'est l'extase, d'autant plus quand on peut profiter de la musique, du défilé, du spectacle ou qu'on est placé à des endroits visuellement très intéressants, et parfois en des lieux assez insolites comme... les vestiaires où se changent les mannequins !

 

Petit sourire quand on entend dans nos oreillettes un ou des collègue(s) s'exclamer ; « ohalala... punaise... les gars vous voyez ce que je vois ? » oui oui, on voit bien, très bien même... Je crois que les meilleures soirées que j’ai pu passer étaient celles où j'avais la chance d'être désigné avec d'autres pour sécuriser les soirées des étudiant(e)s kiné, les soirées d'étudiant(e)s étranger(e)s ou encore ces fameuses soirées infirmières. Ça change du quotidien ennuyeux et banal de l'agent de sécurité. En revanche, c’est bien dans ces soirées là que j’ai morflé et par deux reprises.

 

Les agressions qui finissent mal

 

Je parlais de sécurité personnelle compromise par l'absence d'aide du ou des collègues. Ce peut faire rire quand un agent de sécurité suréquipé n'intervient pas, de peur de se faire mal ou pour toutes autres raisons. En revanche cela fait moins rire quand, par son inaction, on doit gérer toute une situation qui dégénère et nous expédie à l'hôpital... Voici, ci-dessous un rapport envoyé à mon employeur avec copie pour les tribunaux, lors de mon agression en service lors du filtrage pour une soirée privée en été, dans un endroit branché... Pour vous resituer dans le contexte, c'était une soirée d'étudiants étrangers composée d'une majorité de filles loin d'être hideuses, aux tenues souvent très provocantes. Ces soirées qui se déroulaient en été durant les mois chauds de Juillet et Août, étaient, et sont toujours bien connue des jeunes de ma ville pour être des zones de chasse d'une nuit, au point que bon nombre faisaient tout leur possible pour y pénétrer. Ces filles, qui n'avaient pas froid aux yeux et cherchaient souvent une relation d'un soir, à « s'éclater » pendant leur court séjour en France, étaient américaines, allemandes, chinoises, coréennes, suédoises, russes... Les "flags" (quand on surprend quelqu'un) de couples improvisés et copulant, étaient monnaie courante, dans les WC, les jardins alentours... Résultat, les gars qu'on refusait allaient jusqu'à ramper dans les fougères entourant le site pour y pénétrer, passant même parfois dans le ruisseau qui passait à côté ! Il fallait y voir pour y croire et deux agents de sécurité étaient nécessaires. Ironiquement, je dirais que c'était un simulacre de Guatanamo excepté qu'ici, il ne fallait pas empêcher les indésirables de sortir, mais de rentrer. Durant les étés, ces soirées hebdomadaires comptent entre 300 et 400 participants ; je les faisais toutes ou presque (en sécurité évidemment).

 

Lors de l'une d'elles, alors que notre employeur avait l'habitude, sur de nombreux sites, de remplacer des titulaires par des stagiaires pour faire des économies ou, dans une autre perception de la chose, pour augmenter ses profits, je fus mis en binôme non pas avec quelqu'un d'expérimenté, mais un jeune venu travailler en sécurité pour l'été. Au cours des incidents qui suivront, ce dernier ne sera pas intervenu pour m'aider, observant la situation à distance, ne venant vers moi qu'une fois que mes agresseurs tentèrent de s'en aller... Mais il était déjà trop tard, j’étais à terre... Sans aucun aérosol de défense avec moi.

 

Bilan des courses :

 

Traumatisme facial, fracture des os propres du nez, cartilage explosé avec obstruction nasale, nécessitant à deux reprises une intervention chirurgicale. La première sur le cartilage pour me permettre de respirer de nouveau par le nez, la seconde, pour limer les parties osseuses enfoncées et déplacer le cartilage pour améliorer la respiration nasale. Au total ; plus de 6 mois d'arrêt en tout car impossible de reprendre le travail tant que ce n'était pas consolidé, c'était un trop grand risque de par la nature de la profession.

 

Du côté des agresseurs, je les ai poursuivis et ai obtenu plus de 10.000€ de dommages et intérêts, 2 ou 3 mois de prison avec sursis je ne sais plus. Cependant, le principal agresseur disparut de la circulation et malgré l'envoie d'un huissier à son domicile, il resta introuvable. Ce fut donc la saisine de la CIVI (commission d'indemnisation des victimes d'infractions), organe qui se chargera de me régler un forfait de 4.500€ ... quant aux milliers d'euros de la dernière intervention chirurgicale, ce sera la sécurité sociale qui s'en sera chargé. Cependant les séquelles sont toujours présentes et un léger élargissement de mon nez en sa terminaison est encore visible, ce qui me dérange de temps en temps, ne serait-ce qu'esthétiquement. Néanmoins, n'ayant pas les moyens de « corriger » la situation comme pourrait le faire des personnes plus aisées, je laisse cela ainsi.

 

La prise de conscience... Trop c'est trop... Arrêtons les frais...

 

Depuis cette dernière agression, mon comportement changea radicalement. Aujourd'hui, j'ai psychologiquement évolué. Cet agent de sécurité qui ne voulait pas de violence en cas d'incidents, c'était terminé, partant moi aussi du principe que cela ne sert à rien de se perdre la vie ou de devenir handicapé pour 1000€ par mois. Dès lors que vous vous mettez en bonne condition psychologique, que vous n'avez plus peur de recourir à la force ni d'enfreindre les lois (Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n'y obéit qu'à cause qu'il les croit justes. Et comme qui dirait, entre le riche et le pauvre, le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et la loi qui protège.), vous gagnez en confiance vis-à-vis de vous-même, de ce que vous faites et dès lors qu'un problème survient, votre comportement fait paraitre cette confiance, confiance potentiellement dissuasive.

 

Les éléments problématiques passant à côté de vous, vous observent, vous dévisagent à leur grande habitude, comme dans une phase d'évaluation. Vous les observez... C'est similaire au monde animal lorsque deux mâles s'observent pour évaluer leur force respective, et ne s'affrontent que par l'apparence, le comportement, le mouvement... Et oui, nous sommes dans une société d'animaux sauvages... Torse bombé, regard méchant, ne pas baisser le regard, prêt à frapper avant d'être frappé, fixer pour bien faire comprendre « je t'ai à l'oeil coco » ; A force d'adopter cette attitude, elle nous marque et s'imprègne en vous... Au point que vous passez maintenant auprès de vos amis et connaissances pour quelqu'un de froid qui ne donne pas envie de lui parler...

 

Aussi, avais-je choisi d'en parler à mon encadrement pour leur demander de minimiser ma présence sur les sites de pré-vol car je savais qu'un jour j'allais commettre une erreur et risquer d'en tuer un. Le pire dans ce genre de cas, étant le radicalisme qui peut croître en vous... et la haine qui vous ronge... Ou comment détester la société dans laquelle on vit. Combiné à cela le fait qu'on est rémunéré au minimum conventionnel, que les salaires ne motivent pas la plupart à se surpasser voire à prendre des risques, bien au contraire, on se retrouve dans un environnement psychologiquement malsain.

 

La goutte qui a fait déborder le vase ; Fatigue + Irrespect = Réaction à chaud me poussant vers la sortie

 

15 mois plus tard, grâce à des sites un peu plus calmes, je pus « décompresser » et retrouver un peu de paix intérieure. J'eus des hauts et des bas comme tout le monde, mais malgré les doutes, j'aurais réussi à cibler mes missions favorites ; celles en présence de la plèbe, que ce soit en magasin orienté produits technologiques ou dans des centres commerciaux, mais surtout l'évènementiel (concerts, soirées privées, réunions, manifs, congrès...) où la richesse des rencontres et du contact humain trop souvent absents dans la majorité de nos activités, me motivait grandement.

 

Cependant, socialement parlant, faisant suite à un sérieux accrochage avec mon employeur pour son soutien envers un chef d'équipe nouvellement nommé m'ayant manqué de respect en m'insultant et en me provoquant, assurément à cause de la fatigue (ainsi que ma réception d'un avertissement pour avoir dénoncé cette attitude sous couvert de diffamation envers mon encadrement), j'avais fait le choix durant les 2 derniers mois, de ne plus laisser passer et de répondre systématiquement à tout courrier au contenu erroné. Mais également, en "réponse additive", de ne plus fermer les yeux face aux infractions répétées du code du travail et de notre convention collective aussi minimes soient-elles, que j'acceptais en temps ordinaire puisque c'était le dernier de mes soucis, tant que le salaire tombait. Se constituait alors un dossier de près de 9cm d'épaisseur avec preuves sur chaque point dénoncé et juridiquement condamnable. Cela m'a évidemment mis en situation conflictuelle avec mon employeur et, quand ni l'un ni l'autre ne veut lâcher prise le premier, se sentant obligé de répondre en recommandé avec AR aux lettres qu'il reçoit les unes après les autres au rythme de ses propres réponses, on entre évidemment dans une spirale infernale où chacun avance ses arguments par écrit tels des pions dans un jeu d'échecs… Et où chaque envoie devient de plus en plus offensif, braquant toujours plus chacune des parties contre l'autre, où le rapport employeur-employé devient un rapport d'adversité totale où chaque coup devient permis, se dirigeant vers un échec et mat au "vainqueur" incertain...

 

Mais pour quelle finalité ? Qui gagne quoi ? Qui perd quoi ? La face ? Le fait d'avoir baissé le genou le premier ? Que de choses dont on se fiche une fois qu'on s'est mutuellement calmé. Ce n'est qu'après qu'on réalise qu'on aurait pu s'y prendre autrement et, inévitablement comme toujours, les j'aurais dû, j'aurais pu, sont présents. Malheureusement, dans mon cas, quand on n'a pas l'habitude de faire le premier pas, c'est évidemment plus compliqué d'autant plus quand tous les éléments sont en notre faveur. Nous ne nous sommes calmés qu'une fois que nos avocats respectifs sont entrés dans la partie, pour terminer finalement à une rupture conventionnelle regrettable mais néanmoins devenue nécessaire en ce qui me concerne, ne serait-ce que pour couvrir les frais de mon conseil sans perdre d'argent. Je n'ai demandé "QUE" 750€ malgré la surprise et l'incompréhension des syndicats qui m'avaient chaudement recommandé au vu de mon dossier, de demander 30.000€ même si je n'en obtenais au final que la moitié. Cependant, je considère que je ne suis pas un requin et qu'en demandant cette somme symbolique, je partirais la tête haute sans qu'on m'accuse d'avoir tiré bénéfice de la situation. Incompréhension également chez certains collègues ; Mais pourquoi que 750€ ? es-tu fou ? Cependant, ces 750€ combinés aux autres indemnités légales ainsi qu'aux congés non pris, je perçus un petit chèque d'un peu plus de 5000€.

 

Libre aux autres de penser ce qu'ils veulent, j'ai agis suivant ma conscience et le fameux commandement qui est de ne pas faire aux autres ce qu'on n'aimerait pas qu'on nous fasse. Je ne doute pas que certains auraient sauté sur l'occasion pour demander une somme avec plein de zéros. Ainsi va le monde. Après 7 années en sécurité privée dont 5ans chez ce patron qui, même s'il était loin d'être parfait (qui le serait d'ailleurs ?), était loin d'être l'un des plus mauvais, j'en aurais terminé. Terminé avec les provocations des racailles, leurs insultes, leurs défiances, leurs évaluations de type animales, les journées de travail interminables de 10 à 12h, les nuits ennuyeuses à en mourir, dans le froid, la neige, sous la pluie et dans le silence, à surveiller des bâtiments déserts sans possibilité de s'occuper entre les rondes... Je voulais voir autre chose, je vais voir autre chose... Mais qui sait... Cela n'allait-il finalement pas me manquer ? Quand on est "marqué" et "formaté" à un milieu professionnel, il est difficile de le quitter... Comme qui dirait, on ne perçoit la valeur des choses et l'intérêt que l'on porte à certaines personnes ou à certaines activités que quand on s'en éloigne. C'est valable dans la vie sentimentale mais aussi dans la vie professionnelle.

 

Je me disais alors ; « qui sait... Peut-être y reviendrais-je ? Pour l'instant, j'ai besoin de faire le point. Terminus ; le train s'arrête pour moi le 15 Janvier 2009. » J'ai cependant repris du service dans la surveillance d’une bijouterie de luxe puis dans la sécurité de matchs sportifs. Autant les premiers jours furent sympathiques, autant la répétition après quelques jours commença à peser. Le sentiment de perdre son temps est révélateur de l'incompatibilité qui est apparue entre ce travail et mes aspirations. Excepté pour de l'évènementiel à proprement parler où j'ai la possibilité de croiser du monde, j'éviterais autant que possible cette voie. Rien n'est plus terrible que l'attente, l'ennui, la lassitude, enrobé de cette terrible question ; "mais qu'est-ce que je fous là ?". Expérience néanmoins enrichissante et très instructive tant sur les visages de la société, des institutions judiciaires que sur la connaissance de soi et du ressenti d'émotions diverses et parfois nouvelles.

 

Deux agressions en service ; on stop tout.

 

Ma dernière agression remonte à l’été 2010 où j’ai bien failli perdre mes dents frontales, lors des émeutes de Ménétrol dans le département du Puy-de-Dôme (63). Une banale soirée de conscrits avec quelques centaines de participants qui dégénéra en véritable émeute, nécessitant l’intervention des forces de police, puis de renforts de villes environnantes et même parait-il, d’avoir réveillé le préfet au vu de la situation. Alors que des policiers étaient violemment pris d’assaut par des jeunes à capuche ou encagoulés, dotés de Fourches (!!) de pelles, de club de golf, de poings américains, que les poubelles containers amenées sur place commençaient à servir de barricade, je tentais d’assister l’un d’eux qui se faisait agresser par des filles hors de contrôle, pendant qu’il prêtait main forte à d’autres collègues policiers. Ces derniers tentaient tant bien que mal de maitriser des individus survoltés, hostiles et dangereux ne se laissant pas faire. Ne pouvant repousser - grâce à un aérosol de défense qui me faisait défaut - les "vagues" d'assaillants qui chargeaient les policiers, je reçus un violent coup au visage, un poing américain soit un club de golf suivant les versions.

 

Écroulé à terre, je fus trainé loin des bagarres par un de mes collègues très courageux qui m'aura surement évité de prendre un coup fatal au sol. C'était un ancien avec qui j'avais déjà exercé pendant plusieurs années dans une autre société, alors que d'autres collègues se faisaient très discrets comme c'est à l'habitude sur ce genre d'évènements. Mis en PLS, je fus pris en charge par plusieurs personnes compétentes en attendant la sécurisation de la zone par les renforts de Police, l'arrivée des secours et mon évacuation aux urgences. Le bilan fut relativement lourd, de nombreux blessés dont des policiers. La Mairie ne tardera pas à réagir par un communiqué relativement long annonçant la fin de ce genre d'évènement. Me concernant, une dizaine de dents fragilisées et devenues mobiles, avec crainte de les perdre durant plusieurs mois, qui se reconsolideront mais avec un repositionnement désavantageux pour mon sourire... Le procès qui suivra verra mon dossier classé (!!) et la saisine de la CIVI (caisse d'indemnisation des victimes d'infractions) rejettera mes demandes d'indemnisation (!)... Ce sera le point de non-retour ; il en était désormais fini de la sécurité privée comme activité professionnelle.

 

Si l'on me demandait une conclusion concernant la profession, voici ce que je répondrais ; Peu d'agents de valeur que les entreprises ne savent par ailleurs, pas garder. Très peu de patrons soucieux du respect des règles et de la législation et évidemment du pouvoir d'achat de leurs employés mais les institutions ne font rien pour les aider. Beaucoup d'amateurisme, trop nombreux sont ceux qui représentent de réels dangers publics ou qui n'ont que faire du professionnalisme et des règles, tant que le salaire tombe. Quant aux syndicats patronaux, ils sont antinomiques ; ils prônent une sécurité privée forte, affirment vouloir défendre des valeurs et des principes mais répandent par la défense de leurs intérêts propres un climat perfide où l'agent n'est que rarement valorisé, où la masse salariale est proche à quelques euros voire dizaines d'euros du smic, se rapprochant d'avantages d'esclaves soumis et asservis, à genoux pour l'obtention d'un salaire de misère nécessaire à leur survie dans cette société de consommation. Quant aux droits, l’agent de sécurité étant, à mes yeux et au vu de mon expérience, en insécurité. Déjà par ce manque de soutien du législateur, par ce refus d’accorder un minimum de protection aux agents et par un cursus de formation que je juge défaillant pour les ADS qui sont et seront en charge des gardiennages, filtrages et pré-vol. Les clients exigent des entreprises de sécurité qu’ils emploient, des actes qui ne sont pas dans leurs prérogatives mais qui sont « acceptés » partiellement ou totalement simplement à cause de l’optique pécuniaire, l’absence de structures spécifiques, (hors création du CNAPS) de contrôle pour ce secteur engendrant par ailleurs des dérives inadmissibles dont nombre de scandales finissent tôt ou tard dans la presse locale ou nationale, et aucune volonté politique n’a permis, jusqu’à l’heure de rectifier le tir. La carte professionnelle et le CQP ne sont pour moi que des mesurettes destinées à un vaste enfumage permettant de couvrir l’ampleur de la tâche et à donner bonne conscience aux syndicats patronaux qui se complaisent de la situation actuelle. L’accord des métiers repères aurait dû être l’occasion de mettre en place un vaste programme de contrôle et de suivi étatique de cette profession qui joue un rôle crucial dans la sécurité publique et concours à la sécurité générale de la Nation. A l’heure où l’on parle d’une volonté de désengagement de la police et de la gendarmerie de certaines de leurs missions au profit du privé, à l’heure où l’on souhaite une montée en puissance de la sécurité privée, le cadre juridique et législatif me parait inadapté aux objectifs visés… Je sais très bien ce que je ferais si j’en avais la possibilité pour remédier à cela, mais les lobbys en place ne se laisseraient assurément pas marcher sur les pattes puisque les mesures qui seraient à prendre seraient onéreuses à mettre en application engendrant inévitablement un turn-over à court et moyen terme, le temps que la transition « générationnelle » s’opère. Il y a encore beaucoup (trop ?) à faire pour que la sécurité privée obtienne ses lettres de noblesse.